Les
zapatistes et la pomme de Newton
Mai 1999
La lune est maintenant une pomme mordue. La forge ardente de mai dans la montagne lui a arraché son vêtement de nacre, la peinte de rouge et un vent noir insiste à loccident, avec de lubriques morsures.
La lune va, gênée, pomme rouge de honte, les jupons retroussés, un peu par désir, un peu aussi pour la chaleur, et tout autant pour mieux presser le pas.
Quelques premiers nuages, une pluie derrière, viennent recouvrir sa peine rougeoyante.
Peut-être ne fallait-il pas le dire, mais cest laube dans les montagnes du sud-est mexicain. Là, en bas, une figure obscure veille la bougie et, entre les nuages qui se créent, ses lèvres murmurent :
Un peu plus loin, la réalité sagite et se rafraîchit avec un soudain vent dhommes et de femmes de tailles différentes, de couleurs diverses, de tous visages, de beaucoup de noms. Ils disent quils viennent se trouver, bien quaucun deux et delles ne paraisse perdu.
Quelque chose dans lair commence à vivre dans la réalité, se porte jusquà létrange logement de lombre obscure et inquiète la bougie veillée qui magnifie les ombres. La figure des ombres respire profondément ou soupire, se réinvente de blancs nuages et, avec des étoiles sur le dos, se souvient, fait acte de mémoire...
I. Le pari
Cest le Mexique et lannée 1999 court
frénétiquement. Dans le calendrier, mai est le nouveau tyran,
mais novembre sest infiltré, clandestin, vêtu de pluie et
de noir, pour faire des additions et des soustractions dans le
compte déjà compliqué de la résistance et de
lespérance collectives.
Et pour faire les comptes, il est nécessaire de faire des rencontres. Et entre les deux, celle qui inquiéta novembre et celle que maintenant dévoile mai, il y en eut beaucoup dautres. Petites et grandes, publiques et privées, brèves ou longues rencontres entre ceux qui sont méconnus par les temps politiques qui, en haut, mettent et imposent des priorités, des agendas, des thèmes ridicules.
Toutes ces rencontres ont eu et ont comme motif et moteur la Consultation pour la Reconnaissance des Droits des Peuples Indiens et pour la Fin de la Guerre dExtermination, initiée par lEZLN et reprise presque immédiatement par un mouvement beaucoup plus large et profond.
Dans lappel de la Cinquième Déclaration de la Forêt Lacandone, les zapatistes ont appelé à une mobilisation pour demander la reconnaissance des droits des premiers habitants de ces terres et pour exiger larrêt total de la guerre gouvernementale dextermination envers les indigènes (dont une nouvelle phase fut inaugurée, à sang et à feu, par Ernesto Zedillo au matin du 22 décembre 1997 dans la communauté dActeal).
Déjà décidé à la guerre et ayant abandonné tout compromis réel de dialogue et de solution pacifique du conflit, le gouvernement de Zedillo avait enterré les accords de San Andrés avec le non-accomplissement de sa parole. Les zapatistes se retournèrent alors dun autre coté et proposèrent un autre dialogue, celui qui doit et peut se faire entre égaux, avec respect et dignité.
Accoutumés au jeu compliqué du "volado ", les zapatistes jouèrent gros, face au pouvoir, avec la consultation.
Les puissants du Mexique parièrent que lEZLN avait perdu sa capacité de convocation, que -pour eux, cest un simple phénomène médiatique ! - les zapatistes avaient perdu leur présence dans les médias, que, fatalement, dans lesprit et dans le cur des gens, loubli avait rétabli à nouveau son règne de confortable scepticisme et de cruel cynisme et que la politique que font en haut les politiciens den haut naurait pas de rival qui lui disputerait attention et importance.
Les zapatistes, ces pervers parieurs dimpossible, misèrent tout sur les gens qui sont comme eux et que les gens appelleraient les gens. Ils parièrent quils existaient encore dans la poitrine, les entrailles et la tête de beaucoup, que loubli avait déjà perdu la bataille définitive contre la mémoire, et quune autre forme de faire politique était possible et nécessaire.
Tous les jours, de novembre à mars, le pari sest renouvelé. Le Pouvoir met sur la table des policiers et des armées, des partis politiques, des leaders dopinion, des chaînes de télévision et des stations de radio, des journaux et des revues, des fonctionnaires de divers gris, de largent, beaucoup dargent. Les zapatistes nont rien de plus à mettre quils navaient pas déjà parié ce matin du premier de lan 1994.
Mais cela était avant, quand la main brune des zapatistes lança dans lair la monnaie de la consultation, pariant (comme toujours) tout ce quils avaient.
Dans cette aube de mai, novembre est venu exiger des résultats, des réponses.
Aigle ou soleil ? Visage ou croix ? En bas ou en haut ? Qui gagne et qui perd à la table de jeu quest le Mexique de la première moitié de 1999 ?
II. La table
Après un début désastreux, largent étranger est arrivé à réparer momentanément la macroéconomie nationale. La bulle économique, qui a tant enthousiasmé les rats de la finance mexicaine, est gonflée par largent qui espère se multiplier, sans se préoccuper des conséquences que leurs gains laisseront demain.
La hausse des prix internationaux du pétrole (aussi ferme et durable que peut lêtre un accord de lOPEP) signifie pour le gouvernement mexicain une réserve monétaire stratégique qui ne sera pas utilisée, non, pour résoudre les problèmes les plus pressants de léconomie nationale. Le destin de cet argent sera autre : les élections présidentielles de lan 2000. Pendant ce temps, les restrictions de budget se maintiennent et augmentent, et avec elles, le chômage et la hausse des prix.
Si quelquun se demande pourquoi un budget fédéral, conçu dans la rigueur avec les prix vers le bas, ne se réajuste pas "vers le haut " avec les prix à la hausse, il nobtiendra pas de réponse. Aujourdhui, le plus urgent est de renflouer la "petite caisse " qui sera la principale "plate forme politique " du futur candidat du PRI à la Présidence de la République.
Ces oiseaux rapaces et migrateurs que sont les capitaux financiers internationaux sont venus nicher dans les terres mexicaines. Mais ce sera seulement pour un moment. La sur-valorisation du peso mexicain et la baisse des taux dintérêts sont de bons aliments pour ces parasites, mais ne peuvent se digérer avec profit que si la bulle éclate. Ils obtiennent leurs gains du crack, non de la stabilité. Ainsi, la bulle dans laquelle se saoulent Zedillo et son cabinet a été gonflée avec la claire intention de la faire exploser.
A la Bourse mexicaine des Valeurs, les rats festoient et, ivres de prospérité apparente, oublient le fondamental : le lieu du festin est une ratière, de cristal fin et polychrome, mais à la fin et au bout, une ratière.
Mais oui, pour la bulle économique sur les ressources, pour gonfler la bulle politique, le système politique mexicain a les poumons épuisés. Engagée à faire de lannée 1999 son année, la classe politique mexicaine na rien réussi de mieux que de la convertir en lannée de son nu le plus grotesque.
Mais attention ! La pomme pourrie du Pouvoir est divisée.
A la tête de tous les ridicules, sans personne avec une stature suffisante pour lui disputer le sceptre de la stupidité, se trouve Ernesto Zedillo Ponce de León. Durant plus de quatre ans, il a essayé, inutilement, de nous tromper tous en nous contant quil gouvernait ce pays et il insiste maintenant avec quelque chose de plus incroyable : il ne désignera pas le candidat du PRI à la Présidence de lan 2000.
Très en dessous du nouveau roi de lhumour gris, les partis politiques se disputent les secondes places.
Le PRI confirme sa vocation de bande criminelle (nous ne pouvons pas dire de "crime organisé ", parce quils sont suffisamment désorganisés), où le nouveau cap qui se dessine chaque fois plus est quil devra répéter la dose de sang de 1994 pour contrôler les toujours plus fréquentes rébellions des bandes.
Le PAN est pris entre le pragmatisme qui duplique les pouvoirs (les directions du parti versus les congressistes du parti) et se déclare indigné parce quils naccomplissent pas ce qui est convenu... tandis quil négocie un nouvel accord.
Le PRD, avec laffectation de celui qui se dit victime dune conspiration oublie que les coups les plus douloureux et définitifs lui sont venus... de son propre camp
Par ce décadent strip-tease dintentions, la classe politique compte avec la précieuse collaboration dun bon nombre de médias. Les uns et les autres nous répètent : cest lannée de la classe politique, cest la plus importante, cest la seule importante, cest lunique, cest, cest
Mais tandis que les parieurs vont en se dépouillant de leurs vêtements selon quils gagnent ou quils perdent, oubliant déjà que nest pas résolu le cap dun pays mais la couleur du drapeau qui ornera la catastrophe au moment final, dautres sont arrivés à incommoder (par leur présence et leurs paris ), perturbant le placide petit jeu de la vieille politique mexicaine.
Quelques-uns de ces autres utilisent des casques délectriciens, portent des uniformes délectriciens, parlent comme des électriciens et vont jusquà porter un petit insigne qui dit " Syndicat Mexicain des Electriciens ", nous laissant ainsi supposer que ces autres sont des travailleurs électriciens. Mais ces autres, au lieu de vérifier les lumières multicolores qui décorent la passerelle politique, ont posé sur la table des paris un NON catégorique : " NON à quoi ? " se demandent ceux qui, face à la table, se dépouillent de leurs derniers vêtements. " NON à la privatisation de lindustrie électrique" disent ces autres qui sont les travailleurs électriciens et, en disant cela, ils disent aussi : " NON à la vente de la souveraineté nationale ", " NON au mensonge ". Et je ne sais pas sils le savent mais je crois que oui, ils le savent, en disant ce NON, ces autres disent OUI au lendemain.
La confusion que provoqua à la table le NON des autres qui sont électriciens, dure encore lorsque quelques autres apparaissent et plantent un autre NON, comme ça. Ces autres autres sont vêtus comme des étudiants universitaires, ils parlent comme des étudiants universitaires et plus dun portent un petit insigne avec un aigle bicéphale et la légende " Par ma race parlera lesprit ", nous pouvons donc supposer que ces autres autres sont des étudiants universitaires. Mais ces autres autres, au lieu de demander leur budget aux partis politiques qui se trouvent réunis autour de la table, ajoutent leur NON à la tour instable des paris. " NON à quoi ? ", se demandent ceux qui sont à la table, les chairs exposées. " NON à la Réglementation Générale des Paiements ", disent ces autres autres que sont les étudiants universitaires, et en le disant, ils disent aussi " NON à la privatisation de la UNAM ". Et je ne sais pas sils le savent mais je crois que oui, ils le savent, en disant ce NON, ces autres autres disent OUI au lendemain.
Quelques autres qui arrivent maintenant sont quelques idiots, transgresseurs de lois, et de plus petits et bruns. Ils shabillent comme des indigènes, parlent comme des indigènes et tout cela nous laisse supposer quils sont des indigènes. Ces quelques autres, au lieu de présenter leur artisanat aux parieurs ou de leur demander ce quils désirent, montrent dans leur main un NON rouge-noir. " NON à quoi ? ", se demandent ceux qui, à la table sont maintenant dévêtus. " NON à la guerre dextermination ", disent ces quelques autres qui sont indigènes et, en le disant, disent aussi " NON à loubli de lhistoire ", " NON au mensonge ". Et je ne sais pas sils le savent mais je crois que oui, ils le savent, en disant ce NON, ces quelques autres disent OUI au lendemain.
Beaucoup dautres vont venir sajouter et prendre place à la table. Les paris et les NON qui savancent se multiplient de façon alarmante (pour les vieux politiciens) et, avec un peu de mathématiques élémentaires, on peut deviner le résultat et voir que les NON vont gagner et un tremblement parcourt les vieux parieurs aux squelettes flasques qui ramassent alors scandalisés leurs vêtements et partent en sexclamant : " Conspiration ! ", " Mains étrangères ! ", " Politisation ! ", " Intolérance ! ".
Là-bas, loin de tout et de tous et de nouveau embusqués, les grisés de la politique mexicaine reprennent le combat pour la pomme véreuse du pouvoir.
Sans les vieux parieurs, les électriciens, les universitaires, les indigènes et les autres très autres qui viennent sajouter, décident quil est bon maintenant de prendre place et que cest lheure de parler et de se parler, découter et de sécouter, et tous commencent à se parler et à sécouter, et je ne sais sils se comprennent tous, mais on distingue une foire terrible et les services et intelligences (services dintelligence " de Labatista) sont attentifs et courent déjà informer leurs supérieurs quil y a une "force étrange " derrière ces mouvements et le secrétaire du Gouvernement, le visage rigide par la gravité du moment (et à cause de lopération de chirurgie plastique avec laquelle il espère récupérer des points dans les sondages), demande :
- Qui est-ce ?
Les inutilisables et idiots "servicess
dintelligence " répondent avec
satisfaction :
- Lhistoire
III. La consultation: les comptes possibles
La consultation zapatiste comprenait quatre questions pour le territoire national et cinq pour linternational.
Pour une part du gouvernement, et pas la moins bien placée (parmi eux on peut signaler quelques membres de la Cocopa), le questionnaire se disqualifie. Ils ont dit que les questions étaient "falsifiées et truquées " et que la réponse affirmative était déjà implicite dans la façon de formuler les questions.
Les résultats du 21 mars ont démontré quil nen était pas ainsi, nombreuses furent les personnes qui répondirent que NON, on ne devait pas reconnaître les droits des peuples indiens au Mexique, que NON, les accords de San Andrés ne devaient pas être accomplis, que NON, larmée ne devait pas retourner dans ses casernes et que NON, on ne devait pas commander en obéissant. Les questions étaient si ouvertes que des personnes comme Dolores de la Vega, Sergio Sarmiento, Héctor Aguilar Camín y Enrique Krauze, pour ne mentionner que quatre écrivains de même quotient intellectuel, auraient pu répondre NON au questionnaire. De même, ils auraient pu faire les couleurs dun jeu de cartes comme Ernesto Zedillo, Carlos Salinas de Gortari, Francisco Labastida et Mario Villanueva, pour ne mentionner que quatre membres du PRI de la même valeur morale.
Le racisme, comme la démontré la campagne gouvernementale et de médias contre la consultation zapatiste et les résultats du 21 mars, non seulement existe au Mexique, non seulement nest pas quelque chose associée avec un bas niveau de revenus et de culture, mais est en vérité une doctrine qui nest pas rare dans les hauts cercles politiques et culturels.
Par ces questions, les zapatistes nont pas seulement démontré quils étaient disposés à écouter ceux qui comprennent et pensent que ce pays peut avoir un futur différent et meilleur, mais aussi ceux qui soutiennent quil ny a rien de meilleur que le présent et tout changement proposé sera toujours "tricheur et falsifié ".
Partie dune grande mobilisation et dun grand mouvement, le grand collectif qui a réalisé la consultation nationale et internationale a des visages qui peuvent être décomptés :
Brigades au Mexique : 2 358.
Brigadistes au Mexique : 27 859.
Autres pays où la Consultation a été diffusée : 29.
Brigades dans dautres pays : 265.
Délégués zapatistes au Mexique. 4 996.
Total des municipalités visitées au Mexique : 1 299.
Population avec laquelle on est entré en contact au Mexique : 64
598 409.
Nombre dorganisations politiques et sociales contactées au
Mexique: 1 141.
Personnes impliquées, au Mexique et sans tenir compte du
Chiapas, dans lorganisation et la réalisation de la
consultation : 120 000.
Tables et assemblées : 14 893.
Votes au Mexique : 2 854 737.
Votes dans dautres pays : 58 378.
IV. La consultation : les comptes impossibles
Mais les questions sur les comptes de la partie fondamentale de la consultation nauront pas de réponse.
Que signifie quune organisation fermée, recherchée, persécutée et attaquée par des moyens militaires, politiques, idéologiques, sociaux et économiques puisse préparer 5000 de ses membres pour rompre lencerclement et couvrir les 32 états de la nation mexicaine ?
Quelle force politique, sociale et citadine faut-il pour recueillir ces 5000 transgresseurs de loi dans les montagnes du sud-est mexicain et les transporter vers tous les coins du Mexique ?
Comment fut-il possible de célébrer la plus gigantesque armée de dialogue quait connu lhistoire de ce pays ?
Quy a-t-il dans le cur des hommes, femmes, enfants et anciens qui ont bravé les menaces, les mensonges et les risques pour rencontrer, face à face, les zapatistes, voyager avec eux, manger avec eux, dormir avec eux, parler avec eux, répondre avec eux, cheminer avec eux ?
Où est restée la peur de se compromettre, de participer, dêtre acteur et non spectateur ?
Quest ce qui a poussé des dizaines de milliers de mexicains et de mexicaines sur le territoire national comme à létranger, à brandir le drapeau de la consultation, non seulement sans recevoir aucun paiement, mais en ouvrant même leur porte-monnaie ?
Comment raconter la dignité, le devoir, la mémoire et le compromis de tous ceux et toutes celles, ouvriers, ouvrières, paysans, paysannes, indigènes, étudiants, punks, bandes de mecs, acteurs politiques et sociaux, membres dorganisations non gouvernementales, artistes et intellectuels, homosexuels et lesbiennes, communautés ecclésiastiques de base, prêtres, religieuses, évêques, retraités et pensionnés, débiteurs, hommes, femmes, enfants, anciens, jeunes ?
V. Poids et balance
Dans la balance des paris du Mexique de cette fin de siècle, le
plateau droit soutient le poids du système politique mexicain.
La putréfaction de la pomme du Pouvoir, se résumant en sang et
boue, incline dangereusement la balance de lhistoire
dun côté.
Désespérée, la lune de la réalité se laisse tomber de tout son poids et son passage dans le plateau gauche de la balance, arrive à point en bas. Son poids léquilibre quelque peu, mais pas suffisamment pour que la balance sincline jusquoù elle doit, le lendemain.
Sur cet équilibre instable, la nuit mexicaine passe, menaçant encore de se laisser tomber. Sûrement il y aura une autre histoire si une autre pomme sadditionne à la lune...
VI. Autre pomme, autre politique
Autour de la pomme tombée de Newton, se sont réunis des
scientifiques, des politologues, des leaders dopinions, des
chefs de sectes politiques grandes ou petites. Tous analysent,
discutent, corroborent. Cela dure des heures, des jours, des
semaines, des mois, des années entières. Finalement, ils
arrivent à la conclusion irréfutable : la pomme est
tombée parce quainsi elle a obéi à la loi de la
gravité. Cest irrémédiable, la pomme doit tomber et, en
le faisant, elle na rien fait mais a été astreinte au
réalisme. Les politologues se félicitent et commencent alors de
grands tests pour montrer la pomme de Newton comme exemple de
"real-politik ". Les chefs de lEtat parlent
de lui ériger un monument multiple dans tous les palais du
Pouvoir.
Mais, au milieu de la foule réunie autour du futur mouvement de la politique moderne, il y a un personnage étrange. Il paraît sombre, sans visage et sans nom. Si vous lui demandiez qui il est, lombre répondrait "zapatiste ", mais personne ne lui demande rien. Tous sont très occupés avec des comptes, des programmes et des plans.
Mais tandis que les scientifiques font des calculs compliqués sur la vitesse, la trajectoire, la masse, laccélération, la résistance à lair, limpact et semblables etc. , et tandis que les politologues réécrivent Machiavel et discutent des prix avec les principes modernes, le zapatiste se rapproche de la pomme, la regarde, la sent, la touche, lécoute...
Le zapatiste comprend ce que la pomme lui susurre à loreille. Il comprend le défi que sa clameur réclame. La pomme dit que le destin ne lui commande pas de tomber à terre et, puisquil sagit dun transgresseur de la loi qui lécoute, quil sagit de transgresser la loi de la gravité.
La pomme est une pomme, mais cest avant tout une dame. Le zapatiste est sans visage et sans nom, mais cest avant tout un monsieur. Et ils partent faire reluire papier et crayon, et la pomme explique et le zapatiste comprend et acquiesce.
Autre est le destin de cet pomme de celle que Newton a enchaîné au sol. La lune est une pomme. La balance de lhistoire nécessite deux pommes pour bien se pencher au matin.
Tandis que le zapatiste réussit à décoder le vol inversé de la pomme de Newton, il revient regarder la pomme, la sent, la touche et, sans plus, lui donne une tendre morsure.
Les politologues continuent de répéter et de se répéter que la "real-politik" et les etcéteras remplissent déjà les colonnes des revues et journaux et les temps de radio et de télévision.
Le zapatiste continue de faire des comptes. Tomber vers le haut, voici le mystère quil sest proposé de résoudre...
VII. Linvitation
Frères et surs :
Au nom des hommes, femmes, enfants et anciens de lArmée Zapatiste de Libération Nationale, nous vous souhaitons la bienvenue à la Realidad et nous vous disons que ceci est notre invitation pour cette rencontre :
Nous vous invitons, ensemble, à découvrir et appliquer la loi qui ramène la pomme de Newton à sa vocation originale, qui évidemment nest autre que, après avoir céder au harcèlement des lèvres, dents et langues, tombe vers le haut et arrive au ciel, qui est là où doivent être les soleils, lunes, étoiles, et toutes les pommes mordues par lhistoire...
Bien. Salut et nous faisons savoir au gouvernement suprême
quun étranger sest infiltré dans cette rencontre et
a transgressé les lois en y participant. Son prénom ?
Federico. Son nom ? Garcia Lorca. Il sest déguisé en
mort et, caché entre les pages dun livre, arrive quand
"... dans les toiles de pizarra/le vent, furieux,
mort ".
Depuis les montagnes du sud est mexicain.
Sous-commandant Insurgé Marcos.
Mexique, mai 1999.
Traduction C.G.