- ARMÉE ZAPATISTE
DE LIBÉRATION NATIONALE
- MEXIQUE
-
-
À : Angel Luis Lara, alias
El Ruso [Le Russe].
De : Sup Marcos.
-
-
Russe,
mon frère : Tout d'abord, je t’embrasse. Ensuite, un bon conseil : je
crois que tu ferais bien de changer de pseudonyme, histoire d’éviter que
les tchétchènes ne te prennent au mot, car alors adieu Aguascalientes
et adieu à un des meilleurs du moment.
-
La date (le 12
octobre) à laquelle j'ai commencé à écrire ces quelques lignes n'est pas
accidentelle (rien n'est accidentel chez les zapatistes), pas plus que
l'espèce de pont que j'essaie de tendre, aujourd'hui, jusqu'à l'endroit
où vous travaillez aux préparatifs de l'inauguration d’un
Aguascalientes à Madrid.
-
Je suis sûr que tout
va bien se passer et que l'absence de cet imbécile d'Aznar (à qui, comme
son nom l'indique, il ne manque que de braire)
et du roitelet constipé Juan Carlos passera inaperçue même pour les
rédacteurs de la revue à sensations Hola!
-
Mais dis bien à tous
ceux et à toutes celles qui t’accompagnent dans ce projet héroïque de ne
pas s’inquiéter. Une revue est sur le point d’être lancée (expulsée,
même, sûrement) qui s'appelle Rebeldia et qui, à n'en pas douter,
aura une rubrique « sociale » où vous pourrez insérer un compte rendu du
mariage de l'infante, au chapitre « fêtes infantiles »
-
Quant au reste, la
revue Rebeldia en question sera assurément conséquente, aussi la
première chose qu'elle fera sera-t-elle de se rebeller contre
l'orthographe. N'investissez donc pas trop en encarts payants. Au fait,
s'il y a des photos, elle sera plus chère (à moins qu'elles soient
pornos) et le prix, j'ai le regret de t'en informer, n'est pas en euros
mais en marcos, par préférence pour une monnaie forte.
-
Donc pas de
pleurnicheries si le roi et consorts n’assistent pas à l’inauguration.
En revanche, je crois qu’y assisteront beaucoup d'hommes, de femmes,
d'enfants et d'anciens de la péninsule Ibérique, mais pas uniquement. Si
tous viennent effectivement, le succès est assuré. Je dois pourtant
t'avertir que le succès de ceux d'en bas est toujours suivi de l’entrée
en scène de la police. Car ceux d'en bas n’ont pas d’autres droits que
celui de pleurer et de se résigner, selon l'arrêté numéro je ne sais
plus combien que la couronne a émis je ne sais plus quand, et qu'au
rythme des gourdins de la Guardia Civil, ils vont tous atterrir avec
leur Aguascalientes en prison ou au cimetière, endroits que la
« démocratie espagnole » réserve aux rebelles ibériques.
-
Je sais bien que
ceux qui assisteront à cette fête de la rébellion que signifie un
Aguascalientes ne viendront pas que de l'État espagnol, mais ils
seront les plus nombreux.
-
-
Pirogues
transatlantiques
-
Nous ne pourrons pas
quant à nous assister à cette fête car nous envisageons d'envahir
l'Europe prochainement et, comme tu peux te l'imaginer, tout le monde a
déjà préparé son bagage (à condition bien sûr, qu'on puisse appeler
bagage deux paquets de biscottes, une petite assiette de haricots
rances, deux bouteilles de pozol non transgénique et du piment à
discrétion) bien que personne n’ait sous la main de gilet de sauvetage.
-
Les plus prévoyants
emportent quelques pilules contre le mal de mer et demandent ingénument
s'il y aura des « arrêts pipi ».
-
Mais
ce n'est pas là le pire, il se trouve que je n'arrive pas à les
convaincre qu'avec des cayucos (des pirogues faites de troncs
d'arbre évidés) nous n'irons pas bien loin.
- Évidemment, il
ne faut pas non plus négliger ce détail que le Chiapas n'a pas de sortie
sur l'océan Atlantique et que, puisque nous n'avons pas de quoi payer le
péage du canal de Panama, nous devrons faire le tour par le Pacifique,
longer les Philippines, l'Inde, l'Afrique et remonter jusqu'aux Iles
Canaries.
- Il serait en
effet de mauvais goût d'arriver par la terre. Il nous faudrait traverser
la Mongolie, les décombres de l'URSS – où nous aurons grand soin de dire
que nous allons voir le « Russe », qu'ils se débrouillent avec ça –, et
l'Europe de l’Est, passer par la France pour nous approvisionner en
Châteauneuf-du-Pape cuvée 69, (je délire même avec les vins,
maintenant), faire un détour par l'Italie et nous fournir en pâtes, puis
traverser les Pyrénées. Ce n'est pas que la marche nous fasse peur mais
un tel déploiement d’activités met à mal les uniformes.
- En attendant,
l'enthousiasme se répand parmi le futur équipage, presque autant que le
vomi (au fait, je vois un collègue en train de « dégobiller » et je lui
demande pourquoi il vomit alors que nous n'avons pas encore embarqué.
« Je m'entraîne », me répond-il avec cette logique sans appel qui campe
dans les montagnes du Sud-Est mexicain).
-
Où en étais-je ? Ah,
oui. Je te disais que nous n'allions pas pouvoir venir à l'inauguration
de l'Aguascalientes parce que nous sommes en train de « nous entraîner »
pour l'expédition, comme disait le collègue.
-
Bien entendu, ne dis
à personne que nous allons envahir la péninsule Ibérique (non sans être
passés par Lanzarote pour prendre un café avec Saramago et Pilar), tu
sais comment est la monarchie : après, elle commence à s’inquiéter et il
pourrait lui venir l’envie de prendre des vacances avec les infantes et
avec ses bouffons (autrement dit, avec Felipillo González et Pepillo
Aznar, dont le nom dit tout, je le répète).
-
En outre, dire du
mal des monarques peut te coûter, au minimum, l'expulsion du local,
parce que tels que je vous connais vous avez sûrement eu l'idée de faire
cet Aguascalientes dans un squat, l’endroit se devant
d’être composé de gens dignes – et, que personne n'en doute, il y a
davantage de noblesse dans n'importe quel squat qu'à l'Escorial.
-
Zut ! Je m’en suis
encore une fois pris à la royauté ! Je devrais pourtant savoir qu’il ne
faut pas le faire car quand on fouille dans les poubelles, on finit par
sentir la merde et c’est une odeur qui ne s'en va pas, même avec ces
bouteilles de parfum frelaté vendues au Corte Inglés.
-
Bon, oui à la
piraterie mais non à la dispersion, alors je reprends le fil de ce
monologue qui présente cet avantage que tu ne peux pas piper mot, comme
quand on se retrouve face à la vénérable Guardia Civil – qui, si tu me
le permets, n'est ni garde, ni civile, mais nous savons déjà que le
monde du pouvoir est truffé d'incohérences.
-
Quoi ? Je recommence
à m’égarer ? Tu as raison, putain, c'est que, rien que l'idée de rater
le bouillon galicien réchauffé qui va bientôt être servi, parce qu’il ne
leur restait pas une peseta pour quelque chose d’autre, me rend, disons,
inquiet.
-
- Conquistadores
et néolibéraux
- Je te disais que
la date de cette lettre n'est pas accidentelle et que si je commence ce
texte le 12 octobre pour saluer le projet d’un Aguascalientes, ce
n'est pas pour rien.
-
Dans divers secteurs
prévaut l'idée erronée que la situation des peuples indiens du Mexique
est due à la conquête espagnole. Ce n'est pas que Hernán Cortés et les
autres ruffians en armure et soutane qui l'accompagnaient se soient
montrés pleins de bienveillance mais, comparés aux actuels gouvernants
néolibéraux, c’étaient de véritables sœurs de charité.
-
Des hommes et des
femmes de l'Espagne digne, nous avons reçu la parole sœur, la solidarité
sans conditions, une oreille attentive, une main secourable, qui salue,
qui donne l'accolade.
-
Aussi, que le père
Hidalgo me pardonne, mais les zapatistes crient : « À bas les
néolibéraux, vive les gachupines, les émigrés espagnols ! »
-
J'imagine que par
chez vous il y aura la fanfare de Catalogne qui joue si mal les
rancheras mais qui, pour ce qui est d’en mettre un coup, est
imbattable, personne n'arrive à suivre son rythme. Et que ceux de
Galice, des Asturies, du Cantabrique, de l'Andalousie, de Murcie, de
l'Extremadura, de Valence, de l'Aragon, de la Rioja, de Castille et
Léon, de Castille La Manche, de Navarre, des Iles Baléares, des Iles
Canaries et de Madrid y seront aussi. Embrasse-les tous et toutes bien
fort de notre part, ce n’est pas les réserves d’affection qui manquent.
Car avec tant de frères et de sœurs tous aussi grands, les bras nous ont
poussé par la tendresse que nous leur portons.
-
Comment dis-tu ?
J’ai oublié de mentionner le Pays basque ? Non. C’est qu’avec ta
permission je voudrais faire mention spéciale de ces frères et sœurs-là.
-
Je sais bien que ce
clown grotesque qu'est le soi-disant juge Garzón, main dans la main avec
la classe politique espagnole (tout aussi ridicule que la cour, mais
sans ce charme discret que donne le “comment allez-vous, chère
duchesse ? – Bien, cher baron, ce bouffon de Felipillo ne nous manque
pas car le Pepillo est tout aussi amusant. À propos, vous feriez bien,
cher baron, de remonter votre braguette, n'allez pas prendre froid car
c'est tout ce qu'on peut attraper à la cour.” – etc.), conduit un
véritable terrorisme d’état ne pouvant que provoquer l’indignation de
tout homme ou femme honnête.
-
Oui, le clown
Garzón a déclaré illégale la lutte politique du Pays basque. Après
s'être ridiculisé avec cet « attrape-nigauds » où il feignait vouloir
arrêter Pinochet (la seule chose qu'il ait faite, c’est de lui avoir
offert des vacances tous frais payés), il démontre sa véritable vocation
fasciste en refusant au peuple basque le droit de lutter politiquement
pour une cause légitime.
-
Ce ne sont pas des
paroles en l’air. Je le dis parce qu’ici nous avons pu rencontrer des
sœurs et des frères basques. Ils étaient dans les campements de la paix.
Ils ne sont pas venus nous dire quoi faire, ni nous enseigner à
fabriquer des bombes, ni à planifier des attentats.
-
Parce qu’ici, les
seules bombes sont les chiapanèques qui, à la différence des yucatèques,
ne riment jamais.
-
Et voilà justement
qu'arrive Olivio, qui me dit que si je lui offre des chocolats aux noix
qu'on m'a donnés car, selon la rumeur, je suis trrrrès malade, alors il
me récitera une bombe.
-
« Vas-y ! », lui
dis-je, voyant que les chocolats sont déjà moisis. Et Olivio prend un
ton précieux pour réciter : « Bombe, bombe : dans la cour de ma maison,
il y a un buisson d'oranger, que ta sœur est bien fichue ».
-
Je ne m'offusque pas
tant pour ce qu’il dit de ma sœur que pour l’absence de rime, mais je
donne quand même les chocolats à Olivio... mais sur la tête, car il les
a laissé tomber tandis que je le poursuivais jusqu'à épuisement,
c'est-à-dire jusqu'aux premiers pas.
-
En plus, ici, les
seuls attentats qui existent attentent au bon goût musical : c’est quand
je prends la guitare et entonne, avec mon inégalable voix de baryton, la
chanson qui dit : « À chaque fois que je me saoule, parole qu'il
m'arrive quelque chose, je vais directement te voir et me trompe de
hamac. »
-
Sûr que si Manu Chao
m'entend, il m'engage. À condition, bien sûr, de ne pas payer les deux
cordes de guitare qu'il a cassées lorsque, aux prises avec les insurgés,
il chantait la chanson de la Vache Schizophrène. Ou était-ce la
Vache Folle ? Bon, si tu croises Manu, serre-lui la main et
dis-lui juste que nous lui pardonnerons pour les cordes quand nous nous
retrouverons au prochain arrêt qui s'appelle, comme on le sait,
« Espérance ».
-
Et si Manu ne
m'engage pas, j'irais dans le groupe de Amparo. Qui devra peut-être
d’ailleurs changer de nom et, au lieu de s'appeler « Amparanoïa »,
devrait s'appeler « Amparophobie », sachant que ceux qui me critiquent
se globalisent aussi.
-
Bref, tout ça pour
dire que ce qu'il nous manque pour être des terroristes, c’est la
vocation, pas les moyens.
-
Mais, bon, il se
trouve que les frères du Pays basque sont venus ici et qu’ils se sont
comportés avec dignité, qui est la façon dont se comportent les Basques.
-
Et je ne sais pas si
Fermin Muguruza est dans les parages, mais je me souviens d'un jour où
il était là et que quelqu’un lui a demandé d'où il était et qu'il a
répondu « basque ». Et qu’on lui a redemandé : « basque d'Espagne ou de
France ? » À quoi Fermin, imperturbable, a répondu : « Basque du Pays
basque ».
-
Et moi, je cherchais
quelque chose à dire en basque en guise de salut aux frères et sœurs de
ce pays, mais je n'ai pas trouvé grand-chose. Mais je ne sais pas si mon
dictionnaire est bon car j'ai cherché la traduction de « dignité » en
basque et le dictionnaire zapatiste dit « Euskal Herria ».
Demande-leur si c'est bien ça ou s’il vaut mieux que je rentre chez moi.
-
Finalement, ce que
ne savent ni Garzón ni ses patiños, c'est qu'il y a des fois où
la dignité se transforme en oursin et qu’alors, malheur à ceux qui
voudraient la piétiner !
-
Fête
de la rébellion
-
Bon, j’ai déjà dit
que l'Aguascalientes se doit d'être une fête de la rébellion, ce
qui ne plaît pas du tout aux partis politiques...
-
– « C'est de
l’arnaque !, m'interrompt Durito.
-
– Mais... Attends,
Durito, je ne parle pas encore des partis politiques mexicains.
-
– Ce n'est pas de
cette arnaque-là que je parle, mais des pages pornos d'Internet.
-
– Mais, Durito,
dans la forêt, nous n'avons pas Internet.
-
– Nous ne l'avons
pas ? On croirait entendre l'Union européenne. Moi, oui je l'ai. Avec un
peu d'ingéniosité et un petit supplément, j'ai transformé une de mes
antennes en un puissant modem satellite.
-
– Et peut-on savoir,
chevalier errant postmoderne, pourquoi les pages pornos d'Internet sont
une fraude ?
-
– Parce qu'il n'y en
a pas une seule avec des scarabées femelles, et je ne dis même pas
toutes nues, mais pas une seule, même avec une de ces culottes en « fil
dentaire », qu’ils disent.
-
– Des culottes ?
- – Bien sûr,
putain ! N'es-tu pas en train d'écrire aux hispanistes ? » dit et
interroge Durito en mettant un béret.
-
– « “Culotte ?” »,
répète-je en essayant d'éviter l'inévitable, c'est-à-dire que Durito
ne mette son grain de sel dans ce que j'écris, ce pour quoi il a des
mains et de l'impertinence à revendre.
-
– « Voyons, mmh, mmh. »,
murmure Durito, déjà perché sur mon épaule.
-
– « Russe ? Tu es en
train d'écrire à Poutine ? Je ne te le recommanderai pas. Fais attention
qu'il ne t'envoie pas un gaz pire que ceux que tu envoies quand tu
manges trop de haricots. »
-
Je proteste :
-
– « Écoute,
Durito, ne commençons pas à révéler nos petits secrets car j'ai ici
la lettre que t'a envoyée le Pentagone pour te demander la formule pour
fabriquer des gaz ultra toxiques.
-
– Ah ! Mais moi,
j’ai refusé. Parce que mon gaz, comme mon amour, n'est ni acheté ni à
vendu, c’est cadeau, parce que je suis bon et généreux et que je donne
sans chercher à savoir si c’est mérité », dit Durito avec un
accent andalou de derrière les fagots.
-
Après une pause, il
ajoute :
-
– « Et quel est le
thème de ton texte, fiston ? »
-
Ce à quoi je
réponds :
-
– « Oh ! Rien, mec.
Que veux-tu que ce soit ? De la rébellion et d'un Aguascalientes
qui va ouvrir chez les de Madrid, contaminé par le flamenco qui se
répand dans l'abri.
-
– Madrid ? Quel
Madrid ? Celui de Aznar et de la Benemérita ? Ou le Madrid iconoclaste ?
-
– Le Madrid
iconoclaste, bien sûr. Bien qu'il ne soit pas surprenant qu'Aznar
veuille y mettre du sien.
-
– Merveilleux ! »,
applaudit et danse Durito d'une façon telle que Federico García
Lorca ressuscite et lui compose la méconnue et inédite Soleá du
Scarabée épileptique.
-
Sa danse terminée,
Durito ordonne :
-
– « Écris ! Je vais
te dicter mon exposé.
-
– Mais, Durito,
tu n'es pas prévu au programme. Tu n'es même pas invité.
-
– Bien sûr, car
spontanément les Russes ne m'aiment pas. Mais qu’importe ! Allez, écris.
Le titre est La Rébellion et les Chaises.
-
– “Les chaises ?”
Durito, tu ne vas pas encore me sortir un de tes...
-
– Tais-toi ! L'idée
vient d'un texte que Saramago et moi avons écrit à la fin du siècle
dernier et qui s'intitule “Chaise”.
-
– Saramago ? Tu veux
dire José Saramago, l'écrivain ?, demandé-je perplexe.
-
– Mais oui, est-ce
qu’il y en a un autre ? Bon, il se trouve que ce jour-là nous avions bu
jusqu'à tomber de ladite chaise et que, par terre, avec cette
perspective et cette lucidité propre à ceux d'en bas, je lui ai dit :
“Pepe, ce petit vin cogne plus que la mule d'Aznar.” Et lui ne disait
rien car il était en train de chercher ses lunettes.
-
« Alors, je lui ai
dit : “Je pense à un truc. Vite, José, car les idées sont comme les
haricots au chorizo : si tu ne fais pas attention, il vient quelqu'un
autre qui se les mange à ta place.”
-
« Saramago retrouva
enfin ses lunettes et, ensemble, nous avons donné forme à ce récit. Si
ma mémoire ne me fait pas défaut, c’était au début des années 80. Il est
vrai que lui seul en a été crédité car nous, les scarabées, nous sommons
fâchés avec les droits d'auteur. »
-
Voulant abréger les
anecdotes de Durito, je le bouscule : « Il y a déjà le titre.
Quoi d'autre ? »
-
– « Eh bien, il
s’agit de ce que l'attitude qu'un être humain assume devant les chaises
est ce qui le définit politiquement. Le Révolutionnaire (sic,
avec majuscule) considère avec mépris les chaises quelconques et dit, et
se dit : “Je n'ai pas le temps de m'asseoir, la lourde mission que
l'Histoire (sic, avec majuscule) m'a confiée m'empêche de perdre
mon temps en niaiseries”. Et ainsi jusqu'à ce qu'il arrive face à la
chaise du Pouvoir, fasse tomber d'un coup celui qui y est assis,
s'assoie avec le front plissé comme s'il était constipé et dit, et se
dit : “L'Histoire (sic, avec majuscule) s'est accomplie. Tout,
absolument tout, prend son sens. C’est moi qui suis sur la Chaise (sic,
avec majuscule) et je suis le couronnement des temps”. Jusqu’à ce
qu’arrive un autre Révolutionnaire (sic, avec majuscule) qui le
renverse et que l'histoire (sic, avec minuscule) se répète.
-
« Par contre, le
rebelle (sic, avec minuscule), lorsqu'il regarde une chaise
quelconque et courante, l'examine attentivement, puis s'en va chercher
une autre chaise, puis une autre et encore une autre et, en un rien de
temps, cela ressemble à une causerie parce que d'autres rebelles (sic,
avec minuscule) sont arrivés et commencent à couler café, tabac et la
parole. Et c'est en cet instant précis, quand tous commencent à se
sentir bien, que l'inquiétude les gagne, comme s'ils avaient des vers
dans le derrière, et que, sans que l’on sache si c'est sous l'effet du
café ou du tabac ou de la parole, tous se lèvent et poursuivent leur
chemin. Il en est ainsi jusqu'à ce qu'ils trouvent une autre chaise
quelconque et courante et que l'histoire se répète.
-
« Il n’y a qu’une
seule variante : lorsque le rebelle tombe sur la chaise du Pouvoir (sic,
avec majuscule) : il l’examine et l'analyse sous toutes les coutures
mais, au lieu de s'asseoir, il s'empare d'une lime à ongles et, armé
d’une patience héroïque, lui lime les pieds jusqu'à ce que, selon lui,
elle soit si fragile qu'elle casse lorsque quelqu'un s'assoit, ce qui
arrive presque immédiatement. Voilà.
-
– Comment voilà ?
Mais, Durito...
-
– Durito rien
du tout. Je sais que c'est assez aride et que la théorie doit être
veloutée, mais mon truc, c'est la métathéorie. On me traitera peut-être
d'anarchiste mais que l’on considère cet exposé comme mon humble hommage
aux vieux anarchistes espagnols, qui taisent leur héroïsme et qui n'en
continuent pas moins de briller. »
-
Sur
ce, Durito s'en va, bien que je sois certain qu'il aurait préféré
venir avec nous.
-
Bon, laissons de coté
les calembours. Où en étais-je quand cet impertinent cuirassé m'a
interrompu ?
-
Ah ! Au fait que l'Aguascalientes
est une fête de la rébellion.
-
Et alors, mon cher
tchétchène, reste à définir ce qu'est la rébellion.
-
Il suffirait sans
doute que tu observes tous ces hommes et toutes ces femmes qui se sont
acharnés à monter cet Aguascalientes, et tous ceux qui
assisteront à son inauguration (pas à la clôture car ça, c'est sûrement
la police s’en chargera) pour en tirer tout seul une définition, mais
comme ceci est une lettre, je dois essayer de le faire avec des paroles
qui, pour très éloquentes qu'elles soient, ne seront jamais aussi
convaincantes que ses propres yeux.
-
C'est
ainsi qu'en cherchant un texte qui pourrait convenir, j'ai trouvé un
livre que m'avait prêté Javier Elorriaga.
-
Le livre se nomme
Nueva Etiopía [Nouvelle Éthiopie], d'un poète basque qui
s'appelle Bernardo Atxaga. On y trouve un poème intitulé « Reggae des
Papillons », qui parle des papillons qui volent vers le large et qui
ne trouvent pas d'endroit où se poser car la mer ne possède ni îles ni
rochers.
-
Bon, que Don
Bernardo me pardonne si ma synthèse n'est pas aussi heureuse que son
reggae, mais elle m'est utile pour ce que je veux te dire :
-
La rébellion est
comme ce papillon qui dirige son vol vers cette mer sans île et sans
rocher.
-
Elle sait qu’elle ne
pourra pas se poser mais son vol n’est pas hésitant.
-
Et non, ni le
papillon ni la rébellion ne sont idiots ou suicidaires. Ce qui se passe,
c’est qu'ils savent qu'ils trouveront où se poser, qu'il y a par-là un
îlot qu'aucun satellite n’a détecté.
-
Et cet îlot est une
révolte sœur qui, à coup sûr, émergera des flots juste au moment où le
papillon, c'est-à-dire la révolte, commencera à défaillir.
-
Alors, la révolte
qui vole, c'est à dire le papillon marin, deviendra partie de cet îlot
flottant, et sera ainsi le point d'appui pour un autre papillon qui a
déjà entrepris son vol décidé en direction de la mer.
-
C’est un phénomène
qui ne mériterait qu’une mention fugace dans les livres de biologie
mais, comme a dit je ne sais plus qui, le battement d'aile d'un papillon
est souvent à l'origine des grands ouragans.
-
Par son vol, la
révolte qui vole, c'est-à-dire le papillon, dit : NON !
-
Non à la logique.
-
Non à la prudence.
-
Non à l'immobilisme.
-
Non au conformisme.
-
Et rien, absolument
rien, ne sera aussi merveilleux que de voir l'audace de ce vol,
d'apprécier le défi qu'il représente, de sentir le vent se lever et de
voir comment, avec de tels courants d’air, ce ne sont pas les feuilles
des arbres qui tremblent, mais les jambes des puissants qui pensaient
jusqu'alors naïvement que les papillons mourraient en s’aventurant au
large.
-
Eh oui, mon cher
moscovite, on sait bien que les papillons, comme la révolte, sont
contagieux.
-
Et qu’il y a des
papillons de toutes les couleurs, comme les révoltes.
-
Il y en a des
bleues, qui se peignent ainsi pour que le ciel et la mer se les
disputent.
-
Et il y en a des
jaunes, pour que le soleil les épouse.
-
Il y en a des
rouges, peints ainsi par le sang rebelle.
-
Il y en a des
marrons, qui emportent ainsi dans les vagues la couleur de la terre.
-
Il y en a des verts,
qui ont la couleur habituelle de l'espoir.
-
Et toutes sont peau,
peau qui brille sans qu’importe la couleur dont elles sont peintes.
-
Et il y a des vols
de toutes les couleurs.
-
Et, parfois, il y
des papillons qui se rassemblent de toutes parts et forment un
arc-en-ciel.
-
Et la tâche des
papillons, c’est dans toute encyclopédie qui se respecte, est d'amener
l'arc-en-ciel le plus bas possible pour que les enfants puissent
apprendre à voler.
-
Et, en parlant de
papillons et de révoltes, je pense que lorsque vous serez tous dans le
cirque, c'est à dire au tribunal, face au clown Garzón, et qu'ils vous
demandent ce que vous faisiez dans l'Aguascalientes, vous
répondrez : « Nous volions. »
-
Et même s'ils te
déportent par voie aérienne en Tchétchénie, on entendra rire jusque dans
les montagnes du Sud-Est mexicain.
-
Et un rire, frère,
est toujours le bienvenu, comme la musique.
-
En parlant de
musique, d'après ce que je sais, la danse du crabe est à la mode dans
les gouvernements du Mexique, d'Espagne, d'Italie et de France et
consiste, grosso modo, à remuer bras et hanches dans le sens
inverse des aiguilles d'une montre.
-
Et en parlant de
bras, si tu vois Manuel Vázquez Montalbán, serre-lui bien la main de
notre part.
-
Dis-lui que j’ai
appris que Fox lui avait demandé s'il savait pourquoi Marcos et les
zapatistes restaient silencieux, et qu'il avait répondu : « Ils ne sont
pas silencieux, c'est vous qui ne les entendez pas. »
-
Au passage, dis-lui
que les saucisses ne sont pas comme les diamants, c'est-à-dire qu'elles
ne sont pas éternelles et que celles qu'il nous a envoyées, il y a un
moment que nous les avons finies et que, s'il ne se porte pas comme il
faut et qu’il ne nous en envoie pas, disons... 5 kilos, nous allons les
prendre en otages, lui et Pepe Carvalho.
-
Réflexion faite, il
vaut mieux pas. Il ne manquerait plus qu’on nous prenne pour des
terroristes et que Bush, avec le soutien de l'ONU, nous balance une
autre guerre « humanitaire ». Il vaut mieux qu'il nous envoie des
saucisses et moi, en échange, je lui enverrai la recette du Marco's
Special. Ce n'est pas pour rien que le chef de sa majesté (ha !) me
l’a demandé avec une inutile insistance.
-
Bon, je te laisse.
N'oublie pas de me tenir informé de la prison où ils vont vous mettre,
pour quand nous passerons par-là.
-
Non, détrompe-toi,
ce ne sera pas pour vous libérer, mais pour nous assurer que vous êtes
bien enfermés parce que vous êtes tous cinglés. Aller inaugurer un
Aguascalientes à Madrid... Il ne manquerait plus que vous ayez
l'idée de fonder une commune autonome dans la prison !
-
Au fait, nous ne
pourrons certainement pas vous envoyer de cigarettes. Des toasts et du
pozol, si, aussi dignes que vous.
-
Bon. Salut et, s'il
s'agit de régner, que règne la révolte. Depuis les montagnes du Sud-Est
mexicain.
-
-
Sous-commandant
insurgé Marcos.
- Mexique, octobre
2002.
-
-
P.-S. : Eva me
demande si dans l’État espagnol (c’est bien le mot qu’elle a employé) il
y a des magnétoscopes, car elle veut emporter sa collection de films de
Pedro Infante. Je lui dis que là-bas, ils ont un autre système. Sur quoi
elle m’a demandé : « Est-ce qu’ils n'avaient pas un gouvernement
néolibéral ? » Je ne lui ai pas répondu, mais maintenant je lui dis :
« Commandante Eva, est-ce qu’ils avaient le choix ? »
-
Autre P.-S. :
Ne crois pas
que j’ignore que des rebelles d'Italie, de France, de Grèce, de Suisse,
d'Allemagne, du Danemark, de Suède, d'Angleterre, d'Irlande, du
Portugal, de Belgique, de Hollande, etc., iront également à l'Aguascalientes.
Salue-les tous et dis leur que s'ils ne sont pas sages nous... allons
aussi les envahir. Nous allons globaliser le toast moisi et le pozol
rance. Voyons comment le nombre de globalophobes croît selon une
progression géométrique.
-
Encore
salut.
-
Le
Sup, qui s'entraîne pour la traversée, c'est-à-dire « dégobillant » les
chocolats aux noix moisis qu'Olivio a laissé tomber.
Retour |