- ARMÉE
ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE
- Le 15 août
2004.
- À qui voudra :
- Psitt ! Psitt !
Psitt !
- Y a quelqu’un ?
Une oreille attentive ?
- Un regard ?
Au moins une âme sensible ?
- Bon. Santé et
surtout patience, vertu guerrière.
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain.
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
- P.-S. :
Pardonnez cette interruption, nous aussi nous avons une vidéo. Mais il y
a un hic, c’est qu’elle est à lire. (Limites techniques de la
résistance rebelle, que voulez-vous !) Et puis, il ne faut pas oublier
de changer de chaîne…
-
- Lire une
vidéo
- Première
partie : Un îlot
- Protégé par la
pluie, Clair-Obscur marche en spirale, traçant un colimaçon sur le sol.
Il rentre ? Il sort ? Va savoir. On dirait qu’il parle ou qu’il écrit à
quelqu’un qui n’est pas là. Voyons un peu…
- La fête est
finie. Les musiciens se retirent, bien qu’il y ait encore de
l’animation. Demain, il fera comme il fait à cette époque de l’année :
quelques éclaircies, comme si le soleil pointait le bout du nez pour
voir ce que l’on fabrique, le ciel est couvert et la pluie nous masque
subitement, comme si elle entourait le monde de "petites bulles". Mais
le soleil tardera encore un moment avant de s’élever au-dessus de son
pyjama de nuages et ces nuages tarderont encore à épancher leur
nostalgie et déverser leurs soupirs sur les lumières et sur les ombres
d’ici-bas. La fête s’éteint petit à petit, comme si c’était la relève,
comme si la rumeur (le clapotis de la musique dans la boue) lançait son
"Qui va là ?" et que le silence lui réponde, lèvres closes : "C’est moi."
Petit à petit, eux aussi, les grillons se réveillent. Alors attends
encore un peu, laisse tes hanches entre mes bras encore un moment.
Regarde ce désordre d’étoiles emmêlées, ce ciel qui ôte les quelques
ombres brunes de son visage, cette Lune qui cligne de l’œil entre les
nuages. Tu entends ? Rien que le cri-cri de la nuit, une goutte de pluie
qui rebondit avec un évident retard sur la tôle des toits, un chien qui
simule l’écho de son aboiement avec la complicité de ses congénères.
Viens, marchons encore un peu, laissons nos regards servir de témoins.
Ouvre bien l’esprit, vois ce qui est visible et ce qui ne l’est pas.
- Ah ! Attention,
voilà les premiers caractères qui s’affichent !
- Normalement, un
écran devrait surgir, des images et du son, et une télécommande.
Normalement, c’est ce qui devrait se passer, mais non… À leur place,
apparaît un simple carton où il est écrit :
- "LE SYSTÈME
ZAPATISTE DE TÉLÉVISION INTERGALACTIQUE PRÉSENTE…"
- "UNE VIDÉO
VAAAAACHEMENT SPÉCIAAALE !"
- Clair-Obscur
change le carton. Cette fois, on peut lire, en italiques :
- "L’ABSENCE DE
SON ET D’IMAGES DANS CETTE VIDÉO N’EST PAS DUE À UN PROBLÈME TECHNIQUE
MAIS À CE QU’ON APPELLE 'TECHNOLOGIE DE LA RÉSISTANCE'"
- Hmmm, une vidéo
sans image ni son… À partir de là, cette "vidéo alternative" ne sera qu’une
série de cartons se succédant avec des caractères d’imprimerie de taille,
de couleur et de type différents. Prenez place, là où vous pourrez et
comme vous pourrez, et… lisez :
- Il était une
fois qu’il y avait… un pays appelé le Mexique.
- Bien qu’il soit
probable que les futures générations mexicaines ne l’apprennent jamais
(à cause d’une réforme du système d’enseignement secondaire criminelle),
le mythe culturel fondateur des origines de la nation mexicaine n’a rien
à voir avec le métissage. Pas plus qu’avec la brutale conquête
hispanique ou avec les guerres d’invasion, masquées ou déclarées,
engagées sous les différents noms que s’est donnés la stupidité
impériale au cours des temps : États-Unis d'Amérique du Nord, France,
Angleterre, Allemagne.
- Encore moins
avec la fin de l’histoire naïvement décrétée (à chaque changement de
gouvernement) et incarnée par un nom : Agustín de Iturbe, Antonio López
de Santa Anna, Maximilien de Habsbourg ou Carlos Salinas de Gortari (ou
de ceux qui se disent "peu importe le nom qui est le mien, je suis la
culmination des temps").
- Non, la
référence historique, culturelle et symbolique de cette nation, c’est
auprès des indigènes qu’il faut la chercher : sur un îlot où un aigle
perché sur un nopal dévore un serpent. C’est cette image qui deviendra
le blason, l’étendard, le synonyme, le miroir collectif et les racines
culturelles des Mexicains, du XIXe siècle jusqu’à ce début de
XXIe siècle. La légende rapporte que les Mexicas fondèrent
Tenochtitlan à l’endroit où ce signe leur apparut. Le dieu
Huitzilopochtli (appelé aussi "Ciel bleu" et représenté par un soleil) y
aurait vaincu le Copil. Le cœur du vaincu y fut semé et se transforma en
un arbre : le nopal. Les Mexicas, venus d’Aztlan ("L’endroit où sont les
Hérons"), allaient être connus désormais comme "Aztecas", les Aztèques,
nom qui deviendra, avec le temps, synonyme de "Mexicains".
- Aujourd’hui,
tandis que le XXIe siècle balbutie ses premières années, en
plein chaos, voilà que ces symboles nous rappellent que le Mexique
repose sur une petite île. Et c’est sur un îlot, comme ce fut le cas
tout au long de son histoire, que la nation mexicaine doit faire face
maintenant à une nouvelle tentative de destruction, cette fois sous
couvert de la "modernité". Et comme dans toutes les guerres, les
puissants s’attaquent d’abord à leurs deux objectifs principaux : la
vérité… et le temps.
- Un coup d’œil
rapide aux principales images de notre "vie nationale" offertes par les
médias (en particulier par la télévision) donne l’impression du chaos,
de l’anachronisme et de la folie. Le calendrier en vigueur indique que
nous sommes au milieu de 2004, mais la programmation des chaînes de télé
semble indiquer tantôt le milieu du XIXe siècle, tantôt la
mi-2006.
- La différence
entre la gauche et la droite, c’est que certains sortent sur les vidéos
et d’autres, non.
- Quelques
éléments à retenir de l’affaire Ahumada : non seulement on a pu
constater le talent d’histrion de certains dirigeants du Parti de la
révolution démocratique (PRD), leur provincialisme à l’heure de faire la
queue pour pouvoir grimper à bord du jet privé du spécialiste en
corruption de majeurs, leur bidouillages d’amateurs (membres du PRI et
du PAN se moquaient éperdument des alliances, des liasses – celles des
sacs en plastique et celles des élections – et des portefeuilles, comme
si la finance par voie cybernétique et les comptes dans les îles Caïman
c’était fait pour les chiens, qu’ils disent) et la méthode infaillible
pour masquer un scandale par un autre plus grand (le complot –
évidemment réel – comme lave-mains médiatique).
- Non, on doit
aussi à Ahumada d’avoir montré un gouvernement, le gouvernement fédéral,
préférer le scandale médiatisé aux tribunaux, d’avoir établi la
véritable stature politique (celle d’un nain) du "Dúo Dinámico" 1
(Creel et Derbez) et d’avoir démontré la fragilité de l’État mexicain,
qui a plongé son gouvernement dans une crise internationale avec celui
de Cuba.
- Sans oublier le
plus important : l’affaire Ahumada n’a été que l’échantillon d’une
longue série d’embrouilles avec lesquelles la classe politique ravage le
cours normal du calendrier. On se souviendra de 2006 comme de l’année la
plus longue de l’histoire, car elle a commencé en janvier 2004. En effet,
ce n’est pas une quelconque soif de justice ou quête de la vérité qui a
conduit à révéler les manigances de Carlos Ahumada, "vidéaste par
vocation" (dixit : Monsiváis). Non, le but était de nuire à l’image de
López Obrador.
- Parce que, en
matière de corruption, celles dévoilées ou occultées par le Parti
révolutionnaire institutionnel (PRI) occuperaient une bonne position au
hit-parade. Dans ce que l’on a appelé le "Pemexgate" 2, les
preuves judiciaires ne manquent pas mais… pas de vidéo ! Dans la sale
guerre des Diaz Ordaz-Echeverría-López Portillo-De la Madrid-Salinas de
Gortari, les indices d’activité criminelle existent mais la lenteur de
la justice a fait prescrire les faits avant l’heure de plus grande
écoute. Les innombrables fraudes électorales sont archi-démontrées, mais
on est loin d’avoir envoyé tout le monde sur le banc des accusés. Quant
à la corruption érigée en gouvernement, les mécanismes légaux existent
mais ne valent rien comme slogans électoraux.
- Les membres du
Parti d’action nationale (PAN) jouent eux aussi des coudes pour avoir
leur place dans la programmation. L’affaire du "Vamos México", celle de
la Loterie nationale et celle du détournement de fonds publics au profit
de Provida ne furent, nous assurent-ils précipitamment, qu’un problème
de relations publiques et de "mauvaise presse".
- Bien malgré eux,
les trois principaux partis politiques mexicains se disputent le rôle
principal au sein du scandale, avec la même vigueur que celle qu’ils ont
mis à se disputer les votes. On dirait que personne n’a pris la peine de
leur signaler que la crise de l’État mexicain est aussi et surtout celle
de la classe politique. Si la période électorale de 2006 a été avancée à
2004, ce n’est pas en raison d’une quelconque urgence nationale, c’est
parce que le verbe "se lever tôt" ne se conjugue pas uniquement dans de
maladroites conférences de presse.
- La différence
entre le passé et le futur, c’est que le premier est déjà passé au
confessionnal.
- La lutte pour le
pouvoir nous transporte en avant de plusieurs années, mais la droite
réellement existante remplit sa fonction et nous renvoie des décennies
ou des siècles en arrière.
- Championne de la
langue de bois, la droite veut imposer à la société mexicaine un système
de valeurs se fondant sur le sectarisme au lieu de l’ouverture d’esprit,
sur une philosophie de feuilleton télé au lieu de la connaissance
scientifique, sur l’intolérance au lieu du respect de la différence, sur
le racisme au lieu des valeurs humaines, sur l’aumône au lieu de la
justice, sur la frustration au lieu de la liberté au grand jour, sur
l’hypocrisie au lieu de l’honnêteté. Le Moyen Age, en somme, mais équipé,
avec Internet et téléviseurs à haute définition.
- S’imaginer que
la droite n’a que des préoccupations d’ordre culturel – et que dans ce
cadre elle n’a obtenu que des défaites (toute manifestation à laquelle
la droite oppose son veto est en effet assurée d’avoir du succès) – ou
qu’elle ne va nicher que dans le PAN et dans la hiérarchie rétrograde de
l’Église catholique, c’est faire preuve d’ingénuité… et
d’irresponsabilité.
- Des Légionnaires
du christ au Yunque 3, en passant par l’Opus Dei et Provida,
la droite ne se contente pas de s’emparer "des esprits et des cœurs".
Elle conquiert des espaces de pouvoir, elle recrute et entraîne des
groupes paramilitaires et elle dirige (tantôt cyniquement et ouvertement,
tantôt sous cape) des secteurs politiques, patronaux, médiatiques et
sociaux.
- Pour résumer, la
droite grandit, se reproduit et ne meurt pas.
- Mais cela ne
s’arrête pas là. Avec la complicité de cet opportuniste éclairé qu’est
le recteur de l’UNAM (l’Université nationale autonome de Mexico), Juan
Ramón de la Fuente, ci-devant précandidat à la présidence de la
République, la droite ressuscite les groupes porriles 4
universitaires.
- Dans
l’assassinat de Noel Pavel González González, jeune étudiant à l’UNAM,
le groupe de droite Yunque, aux mains couvertes de sang, n’a échappé à
une inculpation qu’avec la complicité du procureur général du DF
(d’obédience PRD et censé être de gauche) qui, non content de sortir
tous les jours à la radio, à la télé et dans les journaux, décrète des
"suicides" comme on émet un bulletin de presse.
- À côté de Pavel
et de sa famille, Digna Ochoa et ses proches attendent encore que
justice soit rendue. Ils s’affrontent amèrement à ce que beaucoup
taisent, une transformation alchimique qui présente des mensonges pour
des vérités judiciaires.
- À voir les
agissements des gouvernants, on remarque que, si auparavant les partis
luttaient pour occuper le "centre", aujourd’hui, ils se battent sans
quartier pour occuper la droite.
- Mais outre leurs
penchants pour la corruption et l’autoritarisme, les hommes politiques
ont un autre point commun : le culte des médias.
- La différence
entre démocratie et taux d’audience réside dans… euh… c’est… Il y a une
différence ?
- Les changements
politiques dans le Mexique de cette fin du XXe et début du
XXIe siècle résident dans la relation entre gouvernement et
médias. Il est vrai qu’à " l’époque dorée " du PRI (la prémodernité,
à en croire certains), le parti alors unique gouvernait. Mais la
modernité a apporté avec elle quelques changements et il devint
nécessaire de gouverner AVEC les médias. En très peu de temps,
l’importance de la communication s’est accrue et le pouvoir politique en
vint à être gouverné PAR les médias. Désormais, dans la postmodernité,
les médias SONT ce qui gouverne tandis que les hommes politiques ne sont
que la troupe d’acteurs qui suivent les règles du show-business,
mais aussi les thèmes indiqués par la télévision, par la radio et par la
presse écrite (dans cet ordre et dans cette plage horaire).
- Un fait est
patent : l’agenda des priorités nationales (ce qui est important et
urgent pour le pays ; comment l’aborder ; comment résoudre les problèmes ;
par quels moyens, avec quelle priorité et dans quels délais ; bref, le
calendrier des principaux problèmes du Mexique) n’est plus fixé dans les
cercles fermés de la classe politique (lieu où cela se faisait) et moins
encore en bas, au sein de la population (lieu où cela ne s’est
pas fait et où cela devrait se faire), mais dans les bureaux directeurs
des grandes entreprises de communication.
- Avant, la presse
télévisuelle, la radio et la presse écrite étaient en grande partie
muselée par les chaînes d’un système politique autoritaire. Aujourd’hui,
et grâce aux luttes sociales et au mérite des membres de cette
profession, elles jouissent d’une relative liberté – à tel point menacée
cependant que la profession de journaliste devrait être qualifiée de "profession
à haut risque" – lui permettant d’aborder des thèmes auparavant
impensables et de le faire avec créativité et ingéniosité, avec esprit
critique et avec profondeur (même si ce n’est pas fréquent). Le fait est
qu’il faut saluer le journalisme engagé (il y en a) qui ne craint pas de
s’affronter au pouvoir pour donner une information, faire un reportage
ou élaborer une chronique.
- Cependant, son
importance et son autorité morale allant grandissant, ce journalisme
engagé a attiré l’attention du pouvoir et, faisant leur cour de manière
plus ou moins sophistiquée, les hommes politiques ont cherché à le
séduire. Mais à la différence des hommes politiques, les journalistes ne
sont pas stupides et ils se sont aperçus bien vite que les politiciens
n’avaient pas la moindre idée de ce qui se passait réellement. Certains
ont donc campé ferme sur leur position et continuent de tenir tête au
pouvoir et d’autres se sont installés et s’installent au pouvoir. Ce
sont ces derniers qui se sont érigés en "porte-parole de la société".
- L’"opinion
publique" est le déguisement adopté par certains médias pour asséner
leurs propres critères ou ceux de leur groupe comme si c’étaient ceux de
l’ensemble de la population. Petit à petit, les journaux télévisés et
les "tables rondes de commentateurs" ont supplanté la démocratie –
gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple –, y compris sur
le plan électoral. On ne tardera guère à voir les postes jadis élus par
voix populaire être attribués par nombre d’appels du public et non par
vote (au lieu de la galette de maïs, du soda et de la casquette ou du
tee-shirt du bazar prémoderne, on inscrira – 40 fois ! – votre bulletin
de participation au concours pour une visite guidée au cirque de San
Lázaro).
- Il n’y a là
nulle perversité. Un grand nombre de journalistes, de chroniqueurs
politiques et de commentateurs sont des gens honnêtes à l’esprit
critique et vraiment préoccupés par les problèmes sociaux. Ce n’est pas
pour rien qu’ils se sont acquis le respect de téléspectateurs,
d’auditeurs et de lecteurs. Mais d’autres ne sont pas des journalistes
et leur vision est celle d’un petit groupe, jouissant d’une situation
privilégiée et qui voit les choses du dehors… et d’en haut.
- Dans une telle
situation, où le gouvernement ne gouverne pas, leur importance
croissante met les journalistes dans la position d’un funambule marchant
sur le filin étroit qui sépare l’éthique du cynisme. Devant le miroir,
chacun sait qui est qui.
- Le rôle
transcendant du journalisme a été "pris en otage" par les monopoles
médiatiques. Le taux d’audience, obtenu non plus par les annonceurs mais
par les journalistes, est mis au service du marketing politique, en
particulier en période électorale (et désormais toute période est
électorale, qu’il y ait ou non des élections). L’image publicitaire
remplace donc les principes et les programmes politiques, devient ce qui
prime sur tout le reste et plus d’une fois "enivre" l’ensemble du parti
concerné, qui "enfile" la veste de son dirigeant "le plus populaire" (le
PAN l’a fait avec Fox ; le PRD le fait avec López Obrador et le PRI… Le
PRI… Oh, ils finiront bien par trouver quelqu’un).
- En résumé : la
différence entre la prémodernité et la postmodernité,
c’est que, dans la première, les hommes politiques avaient quelqu’un qui
leur écrivait leurs discours tandis que dans la seconde, ils ont quelqu’un
qui leur fabrique les spots publicitaires.
- Reste que
l’idylle entre les médias et la classe politique peut être mortifère…
pour les médias. Enivrés par leur situation d’interlocuteurs privilégiés
du pouvoir politique, les journalistes ne s’adressent plus qu’à lui et
oublient tout de leur vocation sociale. Il ne se passera guère de temps
avant que les journaux télévisés et autres ne soient vus, écoutés ou lus
par que d’autres journalistes (j’ai le regret de vous informer que les
hommes politiques ne regardent ni n’écoutent ni ne lisent les actualités,
ils ont quelqu’un qui leur en fait le résumé). De la même façon que les
politiques ne tiennent pas compte de leurs administrés, les médias se
passeront de public. Les uns et les autres se contenteront de se
féliciter mutuellement et, se regardant dans le miroir de l’autre,
s’écrieront : "Ô, que nous sommes importants !"
- La différence
entre un moyen de communication progressiste et un média fasciste, c’est
la manière dont chacun parle de "je", "moi", "avec moi"…
- La Marche contre
la délinquance, qualifiée par beaucoup d’"historique" – bien qu’elle
n’ait eu droit aux honneurs que quelques jours, l’abandon de Durazo
l’ayant reléguée "aux pages intérieures", comme nous disons nous autres
journalistes –, provoqua une sorte de débat (en réalité un échange
soutenu de qualificatifs variés) sur le rôle des médias.
- Après avoir
brandi la menace d’une insurrection populaire contre le processus de
révocation de López Obrador – processus manifestement injustifié,
arbitraire et illégal –, le PRD et autres secteurs proches hurlèrent
leur indignation lorsqu’on appela à la "Marche du silence". D’autant
plus que cette mobilisation fut couronnée de succès, si l’on s’en tient
à la participation… de la classe moyenne aisée. Pauvres gens, après tout
le temps qu’ils ont passé à flirter avec elle (Giuliani, les "résidences
secondaires", le centre historique de México, le boom de l’urbanisme à
Santa Fe, le "Houston" de l’ouest du DF), voilà-t-y pas que toute cette
bande d’ingrats se mobilise pour protester contre l’insécurité.
- La marche a bien
eu lieu et la droite a rejoint le cortège (en vain, comme on l’a vu par
la suite), toujours à l’affût pour capitaliser ce que la gauche laisse
tomber. Les médias firent de même. D’ailleurs, l’immense majorité des
manifestants y ont participé convoqués par la télé, par la radio et par
la presse. Certains médias s’y sont ralliés parce qu’ils y voyaient
un tour de force 5 contre López Obrador, qu’ils voulaient
"le dompter". D’autres l’ont fait pour être cohérents et interpellaient
le gouvernement fédéral, celui des États et les autorités municipales.
- Une grande
partie des manifestants appartenait aux secteurs privilégiés de la
société mexicaine (rues voisines de la Reforma et centre historique
saturés de voitures avec chauffeurs et gardes du corps s’ennuyant ferme,
des dizaines d’autocars d’écoles privées stationnées, restaurants de
luxe bondés avant, pendant et après la marche ; comme on me l’a dit par
la suite, "c’était comme un centre commercial, mais en plus dingue").
Bien entendu, la tradition typiquement mexicaine des pressions et des
"listes d’inscription" n’a pas manqué à l’appel (les grands magasins des
centres commerciaux ont littéralement "exhorté" leurs employés à y
participer). Mais, si on s’en tient aux exigences proclamées, c’était
loin d’être une manifestation de droite. Personne ne manifestait contre
les expropriations d’entreprises privées, contre les taxes sur les
produits de luxe, contre les lois obligeant à payer des salaires justes,
contre le pétrole donné en soutien au gouvernement de Cuba ou bien pour
faire tomber un gouvernement "rouge". Les participants ont manifesté
parce qu’ils sont les victimes de la criminalité. Ce n’était pourtant
pas précisément la populace qui défilait. Mais alors ? Quoi ? On les
attaque, on les kidnappe et on les tue pour leur belle gueule ?
- Pendant des
années, le PRD a craint la rue. Toute mobilisation qui ne se faisait pas
en faveur de son parti ou de ses dirigeants était vue d’un mauvais œil.
Il a eu beau criminaliser le mouvement des étudiants de l’UNAM (parce qu’il
ne le contrôlait pas), en 1999, et s’efforcer des années durant à
démanteler des organisations sociales, voilà que descendent dans la rue
ceux que le PRD a tant cherché à flatter : les puissants et les
privilégiés.
- De leur côté,
les médias ont été les premiers surpris par la réussite de cette marche.
Televisa a juste trouvé moyen de faire une table ronde sur le thème :
"Et après la marche, quoi ?" Non sans exiger des trois petits cochons
(Fernández de Cevallos, Jackson et Ortega) qu’ils s’engagent à prendre
des mesures unitaires pour résoudre l’insécurité. À ce stade, attendre
quelque chose d’une telle engeance ! C’est comme croire aux ovnis…
- En plus d’une
occasion, les médias se sont affrontés à la municipalité de México. La
diffusion des vidéos dans l’affaire Ahumada et les reportages sur la
question de l’insécurité en sont deux exemples et la "Marche du silence"
a servi à exacerber les sentiments. De là à qualifier certains médias,
en particulier Televisa, de "mano negra du fascisme", il n’y
avait qu’un pas… qui fut franchi aussitôt.
- Une lecture
attentive de certains de ces médias peut pourtant servir à prendre la
mesure exacte de cette manifestation. Cela fait au moins deux sexennats
que Crónica, le journal "préféré" de López Obrador, insiste pour
que l’on fasse ce que demande aujourd’hui le PRI : que l’on ne règle pas
ses litiges par médias interposés mais devant les tribunaux. Reforma,
autre journal très "apprécié" par AMLO, a publié d’amples reportages sur
la corruption de l’éventail politique tout entier et pas uniquement
celle du PRD. El Universal conserve une équipe digne de reporters
et de commentateurs. La Jornada n’abandonne pas ses engagements
en faveur du peuple (qu’elle maintient depuis bientôt vingt ans) et
reste le média le plus consulté par les internautes. Dans les jours qui
ont suivi la marche, Televisa continuait de protester abondamment contre
López Obrador pour la vente de Banamex et de Bancomer. Quelques semaines
plus tard, des reporters ont enquêté sur le détournement de fonds
destinés à la lutte contre le sida au profit de Provida. Ils ont aussi
révélé des documents sur la pratique d’avortements clandestins effectués
par cette organisation de droite dans des cliniques qu’elle possède,
alors qu’elle est censée être une organisation anti-avortement. La place
manque pour donner d’autres exemples. À l’autre extrémité du spectre,
Televisa effectua une couverture proprement monstrueuse des noces
royales de la journaliste Letizia avec un membre de la monarchie
espagnole (pardon, le nom du marié m’échappe… Peut-être qu’en allant
regarder sur les murs des toilettes), déployant des moyens qu’elle
n’avait pas daigné consacrer aux attentats du 11 mars en Espagne. Ou
encore, elle s’est fait l’écho du conte à dormir debout de ces ovnis
prétendument aperçus par les Forces aériennes mexicaines. Sans compter
que la même chaîne, dans un programme spécial consacré aux vendeurs de
glace ambulants, a pris la tête de la dangereuse mode consistant à
criminaliser la pauvreté. Elle y présentait les glaciers ambulants, les
laveurs de pare-brise et les vendeurs à la sauvette comme si c’étaient
tous ou presque des kidnappeurs et des voleurs à la tire. Il faut dire
que le sieur Ebrard – qui, si je ne m’abuse, est le chef de la police de
"la Ville de l’espoir" (México) –, pour renvoyer l’ascenseur, consacre
désormais tous ses efforts à persécuter et à pénaliser la pauvreté. On
passe donc de combattre la délinquance à combattre la pauvreté… Encore
une fois, pour flatter un certain secteur.
- Il semble donc
que la vérité est ailleurs. Contrairement à ce que dénonce le PRD,
Televisa et autres médias électroniques et imprimés ne sont ni le fer de
lance du fascisme ni, comme aiment à le prétendre leurs divers locuteurs,
commentateurs et éditorialistes, "l’avant-garde de la démocratisation".
De même, le gouvernement de López Obrador se débat entre le soutien aux
plus défavorisés, à l’aide de programmes sociaux et de louables
initiatives d’ordre culturel, et l’autoritarisme et la persécution de la
pauvreté par des opérations policières dont les images télévisées
évoquent l’occupation de l’Irak par les troupes anglaises et américaines.
- Non, en fait,
les uns comme les autres prennent position et se définissent.
- Répéter à
satiété que pauvreté est synonyme de délinquance n’est pas le seul point
de rencontre entre médias et hommes politiques. Jour après jour se
succèdent des scandales politiques et financiers qui restent impunis,
tout se réduisant à leur condamnation formelle. On ne discute plus pour
savoir si quelque chose est mauvais d’un point de vue éthique, mais pour
savoir si c’est illégal ou non. Le système judiciaire mexicain, et avec
lui l’ensemble de l’État, est plongé dans une mer de putréfaction où
l’on légitime, avec juges et lois, des crimes de lèse-humanité.
Disparitions forcées et répression (celle d’Echeverría, entre autres),
fraudes (comme celle à la Loterie nationale), détournements de fonds (comme
celle du PAN au profit de Provida), vols organisés déguisés en accords
législatifs (comme celui perpétré à l’encontre des travailleurs de la
sécurité sociale) et tout ce qui est prévu au programme aujourd’hui.
Tout est permis par "l’empire de la loi", mais le résultat est que l’on
cultive de manière irresponsable la rancœur sociale.
- Tandis que tout
cela a cours, un autre calendrier avance, à couvert de l’agenda
médiatique, celui de la destruction de l’État mexicain…
- UNE
PROGRAMMATION DIFFÉRENTE ?
- Hors champ de
cette grille des programmes, il existe des individus, des collectifs,
des groupes et des peuples qui se rendent compte que derrière ce
prétendu "agenda national" s’en cache un autre, réel celui-là, qui
prévoit grosso modo la destruction du Mexique en tant que nation.
Celles-là et ceux-là savent que le démantèlement effréné et implacable
de l’État national conduit par une classe politique inexperte et éhontée
(accompagnée plus d’une fois par certains médias et par le système
judiciaire tout entier) mènera tout droit au chaos et à un cauchemar qu’aucun
programme de terreur et de suspense battant des records d’audience ne
saurait égaler.
- Comme
naufrageant dans la mer néolibérale, la nation mexicaine coule toujours
plus profond. Elle ressemble de moins en moins à elle-même, toujours
plus à rien. Ce pays dont la fondation se réduit à un îlot au milieu
d’une lagune, se noie dans des eaux qui lui sont étrangères.
- Pourtant, des
Mexicains et des Mexicaines résistent. Non sans difficultés, avec les
trébuchements et les déceptions que procurent le devoir, ils
construisent de petits espaces, des îlots sur lesquels on rêve, on se
bat, on travaille. Des îlots où demain le Mexique sera le Mexique, peut-être
juste un peu meilleur, peut-être rien qu’un petit peu mieux, mais le
Mexique.
- Il nous faudra
parler de l’un de ces îlots de résistance, ni le meilleur ni le seul, et
de l’autonomie dans les communautés indigènes zapatistes. Nous parlerons
des Caracoles et des assemblées de bon gouvernement, de nos "fotes", de
nos erreurs et de ce qui a été obtenu, sans autre image que celle qui
accueille notre parole et sans autre son que celui que nous accorderont
l’écoute et le cœur de ceux qui, sans être là, sont avec nous.
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Deuxième
partie : Deux "fotes"
- Bon, d’accord,
je suis trop indulgent avec l’image que nous renvoie le miroir. Mais je
ne veux pas dire que nous n’ayons commis que deux "fotes", deux erreurs
ou errements (vous dites "fautes", par chez vous) au cours de la
première année des Caracoles et des assemblées de bon gouvernement (les
JBG 6, sinon qu’il s’agit de deux erreurs qui semblent bien
être chroniques dans notre activité politique (et qui contredisent de
manière flagrante nos principes) : d’une part, la place des femmes, et
de l’autre, la relation de la structure politico-militaire avec nos
instances autonomes de gouvernement.
- Sûr que pour
ceux qui auront été en contact avec les Caracoles ou avec les assemblées
de bon gouvernement, il y en a beaucoup plus, mais une partie de ces
erreurs est due à la dynamique de la résistance, une autre consiste en
des erreurs qui sont en passe d’être corrigées, du moins
tendanciellement, et une dernière partie sont des erreurs qui n’en sont
pas (c'est-à-dire qu’elles sont commises volontairement).
- J’avoue ne pas
bien savoir à quoi d’autres erreurs sont dues : à la guerre, à la
résistance ou à la clandestinité. Il y a par exemple notre désormais
traditionnel manque de courtoisie. Il est fréquent que quelqu’un qui
arrive dans un Caracol et qui essaye de parler avec l’assemblée de bon
gouvernement attende un sacré bout de temps avant de savoir s’il va être
reçu ou non. Il est tout aussi fréquent qu’on leur envoie une question
et qu’elle reste sans réponse ("Ils devraient au moins répondre qu’ils
ne vont pas répondre", pestait, désespérée, une "société civile").
- On pourrait
trouver ça drôle. Mais, pour quelqu’un qui a franchi un océan (au sens
propre) pour arriver dans ces contrées, ça n’a rien de marrant de ne pas
être reçu. Je crois que ça fait partie des "manières" de par ici et que
c’est une chose qui est en passe d’être corrigée : maintenant, une
commission est chargée de l’accueil de tous ceux qui viennent (à
condition que ce ne soit pas quelqu’un du gouvernement fédéral) pendant
que l’assemblée de bon gouvernement se met en branle. Reste que le
fonctionnement de ladite "commission d’accueil" – presque toujours
formée de membres du CCRI – n’a pas toujours été aussi bon dans tous les
Caracoles et que plus d’un ou d’une "société civile" a dû faire le pied
de grue. Mais croyez bien que nous essayons de faire en sorte que cela
ne se reproduise plus… ou pas aussi systématiquement.
- D’autre part, il
faut comprendre que nous appartenons à un mouvement de rébellion et de
résistance. Si on y ajoute plusieurs générations passées à être victimes
de tromperies et de trahisons, il est facile de comprendre notre
méfiance naturelle envers les nouveaux venus, à qui on demande quantité
de données et de références pour savoir s’ils viennent avec de bonnes ou
de mauvaises intentions. Ce que certains voient comme des tendances
bureaucratiques dans les JBG et dans les conseils autonomes, n’est en
réalité qu’un résultat du harcèlement et de la persécution auxquelles
nous sommes soumis.
- Une autre "erreur"
détectée par des "sociétés civiles", en particulier par les
organisations non gouvernementales qui travaillent dans les communautés,
n’en est pas une.
- Je parle du fait
que les membres des assemblées de bon gouvernement changent
continuellement. Après des "gardes" qui durent de huit à quinze jours
selon les secteurs, l’assemblée est relevée. Ceux qui en faisaient
partie retournent à leurs charges dans le conseil autonome et d’autres
autorités les remplacent à la tête de la JBG.
- "Quand on
parvient enfin à s’entendre avec une équipe, disent des "sociétés
civiles", on la remplace par une autre et tout est à recommencer ; il
n’y a aucune continuité car des accords sont pris avec une assemblée la
première semaine et la semaine suivante, on se retrouve avec une autre
assemblée." D’autres, plus prosaïquement, déclarent carrément : "Les
assemblées de bon gouvernement, c’est le foutoir !"
- Un compañero "commission
de vigilance " (équipe du CCRI chargée d’aider les JBG dans chaque
secteur) me disait l’autre jour : " On bataille dur, parce que quand une
équipe est dans le coup et a pigé ce que doivent être les tâches de
l’assemblée, on la remplace par une autre et il faut recommencer à
expliquer aux nouveaux. Ça ne s’arrête pas là : quand toutes les
autorités autonomes y sont passées, vlan !, changement de conseil et
c’est reparti à leur expliquer !"
- Vous allez me
dire que j’y vais un peu fort, mais, la vérité, c’est que c’est prévu
comme ça.
- Évidemment, nous
ne cherchons pas à faire que les assemblées soient un "foutoir", pour
reprendre les termes de "sociétés civiles". Non, notre idée est
d’effectuer une rotation des tâches de l’assemblée entre tous les
membres des conseils autonomes de chaque secteur. Il s’agit que le
travail de gouverner n’incombe pas à un seul groupe, qu’il n’y ait pas
de "gouvernants professionnels", que le plus possible de personnes
puissent apprendre à gouverner et que l’on rejette cette idée que seules
des "personnes spéciales" peuvent effectuer le travail de gouverner.
- À y regarder de
plus près, on verra qu’il s’agit d’un vaste processus par lequel des
villages entiers apprennent à gouverner.
- Les avantages ?
Eh bien, l’un des avantages, c’est que de cette manière il est plus
difficile qu’une autorité fasse le malin et n’informe pas les
communautés sur l’utilisation de ressources ou sur le mécanisme de prise
de décision, sous prétexte que c’est "compliqué" de gouverner. Plus il y
aura de monde qui sait de quoi il retourne, plus il sera difficile de
tromper et de mentir. Et plus grand sera le contrôle exercé par les
gouvernés sur les gouvernants.
- Cela rend
également plus difficile la corruption. Si vous parvenez à corrompre un
membre d’une JBG, il faudra que vous corrompiez aussi toutes les
autorités autonomes, c'est-à-dire toutes les équipes tournantes, parce
que faire un "deal" avec une seule ne garantit rien (la corruption aussi
a besoin de "continuité"). Et quand vous aurez corrompu tous les
différents conseils, il faudra recommencer parce qu’il y aura un nouveau
changement d’autorités et ce que vous avez "arrangé" avec l’une
ne vaudra plus. Ce qui fait qu’il vous faudra corrompre pratiquement
tous les habitants adultes des communautés zapatistes. Sauf qu’il est
probable que quand vous y soyez parvenu, les enfants auront grandi et
tout sera à recommencer.
- Nous savons
parfaitement qu’une telle méthode rend difficile l’exécution de certains
projets. Mais en échange, nous nous retrouvons avec une véritable école
de gouvernement qui finira par déboucher sur une nouvelle manière de
faire la politique. Sans compter que cette "erreur" nous a permis de
combattre la corruption qui aurait pu surgir parmi les autorités.
- Cela prendra du
temps, je le sais. Mais pour ceux qui tirent des plans sur des dizaines
d’années, comme le font les zapatistes, quelques années ce n’est pas
grand-chose.
- Une autre "erreur"
qui n’en est pas une : on vient parfois demander à une assemblée de bon
gouvernement une déclaration de soutien à un mouvement ou à une
organisation et on rentre bredouille. Ou alors on invite une JBG à une
manifestation politique et l’invitation est refusée. C’est tout
simplement parce qu’il n’incombe pas aux assemblées de bon gouvernement
de participer à de telles choses car cela impliquerait non seulement les
villages sous leur juridiction mais l’ensemble des communes zapatistes.
Or les JBG ne peuvent pas s’arroger une représentation qui ne leur
revient pas. Sans compter que la plupart de ces invitations sont
adressées à l’EZLN, mais l’EZLN est une chose et les assemblées en sont
une autre. Alors ne pleurez pas, nous sommes tous en train d’apprendre.
- Contrairement à
ce que l’on pourrait penser, les erreurs qui relèvent de notre seule
responsabilité sont les plus difficiles à résoudre.
- Je commençais
cette deuxième partie de notre vidéo en disant qu’un défaut que nous
traînons avec nous depuis longtemps concernait la place des femmes. La
participation des femmes aux tâches de direction et d’organisation
continue d’être réduite et dans les conseils autonomes et les JBG, elle
est pratiquement inexistante. Bien que ce ne soit pas un des apports de
l’EZLN aux communautés, cela fait partie de nos responsabilités.
- Tandis que dans
les comités clandestins révolutionnaires indigènes de secteur le
pourcentage de participation féminine oscille entre 33 et 40 pour cent,
dans les conseils autonomes et dans les assemblées de bon gouvernement
il est de moins de un pour cent en moyenne. On continue de ne pas
prendre en compte les femmes lors de la nomination de commissaires
d’ejido et d’agents municipaux. Le travail de gouvernant continue d’être
une prérogative des hommes. Et ce constat ne vient pas de ce que nous
soyons en faveur de "la montée au pouvoir" des femmes, tellement à la
mode, c’est un fait qu’il n’y a pas encore d’espace pour que la présence
des femmes dans la base sociale zapatiste se voie reflétée dans les
postes de gouvernement.
- Il y a plus.
Alors que les femmes zapatistes ont joué et jouent un rôle fondamental
au sein de la résistance, le respect de leurs droits continue d’être
dans certains cas lettre morte. La violence familiale a certes diminué,
mais cela s’explique plus par les restrictions concernant la
consommation d’alcool que par l’émergence d’une nouvelle culture
familiale et de genre.
- On continue
aussi de limiter la participation des femmes à des activités qui leur
demandent de sortir des villages.
- Il ne s’agit pas
de quelque chose d’écrit quelque part ou d’explicite, mais la femme qui
sort sans son mari ou sans ses enfants est mal vue et on pense du mal
d’elle. Je ne parle pas ici d’activités "extra-zapatistes", assujetties
à de sévères restrictions de participation concernant aussi les hommes.
Je parle de cours et de rencontres organisées par l’EZLN, par les JBG,
par les communes autonomes, par les coopératives de femmes et même par
les villages.
- C’est honteux,
mais il faut l’admettre sincèrement : nous n’avons pas de quoi être
fiers en matière de respect des femmes, de création de conditions pour
le développement de la dimension de genre et d’apparition d’une nouvelle
culture qui leur reconnaisse des capacités et des aptitudes que l’on
prétend l’apanage exclusif des hommes.
- Même si on voit
bien que cela ne se fera pas du jour au lendemain, nous espérons pouvoir
dire un jour avec satisfaction que nous avons révolutionné au moins cet
aspect-là du monde.
- Rien que pour ça,
toute cette histoire vaudrait la peine.
- Par contre, ce
qui est un "apport" (mauvais, d’ailleurs) de l’EZLN aux communautés et à
leur processus d’autonomie, c’est la relation de notre structure
politico-militaire avec les gouvernements civils autonomes.
- Au départ, nous
pensions que l’EZLN devait accompagner et épauler les communes dans la
construction de leur autonomie. Malheureusement, cet accompagnement se
transforme parfois en direction, les conseils en ordre… et le soutien en
entrave.
- J’ai déjà dit
auparavant que la structure hiérarchique pyramidale n’est pas une
structure propre aux communautés indigènes. Le fait que l’EZLN soit une
organisation politico-militaire, clandestine de surcroît, contamine
encore des processus qui devraient et doivent être démocratiques.
- Dans certaines
assemblées et certains Caracoles, il est arrivé que des commandants du
CCRI prennent des décisions qui ne leur incombaient pas et qui mettent
en difficulté l’assemblée locale. Le "commander en obéissant" est une
tendance qui continue à se heurter à des murs que nous érigeons nous-mêmes.
- Il nous faut
concentrer notre attention sur ces deux "fotes" et, bien entendu, sur
les mesures à même de les corriger. On ne peut se contenter de les
attribuer au siège et au harcèlement militaire, à la résistance, à
l’ennemi, au néolibéralisme, aux partis politiques, aux moyens de
communication ou à la mauvaise humeur qui nous prend certains matins,
quand la peau aimée n’est pas au rendez-vous.
- Voilà. Je suis
resté aussi bref que possible, parce qu’on se doit d’être aussi sobre
dans l’acceptation de ses erreurs que bavard dans les solutions que l’on
propose.
- Bien. Salut et
je me doute que vous ne compreniez pas encore. C’est pour cela que
j’avais commencé en disant "patience, vertu guerrière".
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Troisième
partie : Trois dos
- Juchée sur le
dos de la nuit, la Lune s’est montrée, rien qu’un instant. Les nuages se
sont écartés, comme un rideau qui s’ouvre, et l’astre nocturne a renvoyé
son reflet de lumière. Oui, un peu comme la marque qu’une dent fait dans
le dos quand sur les ailes du désir on ne sait plus très bien si on
tombe ou si on s’élève.
- Il y a vingt ans,
après avoir gravi une première colline pour pénétrer dans les montagnes
du Sud-Est mexicain, je m’étais assis dans un lacet du sentier.
L’heure ? Je ne m’en souviens plus très bien, mais c’était le moment où
la nuit susurre " Y-en-a-assez-des-grillons, moi-je-vais-me-coucher ",
et pas question de faire se lever le Soleil. Avant l’aube, quoi.
- Assis là à
essayer de retrouver mon souffle et apaiser mes battements de cœur, je
me demandais s’il ne valait pas mieux choisir une profession un peu plus
reposante. Après tout, ces montagnes s’étaient fort bien passées de moi
jusque-là, je n’allais pas leur manquer.
- Je dois préciser
que je n’ai pas allumé ma pipe. En fait, je n’ai même pas remué. Pas par
discipline militaire, croyez-moi, mais parce tout mon – beau, à l’époque
– corps me faisait mal. Ce fut le début d’un rituel auquel je me tiens (avec
une discipline de fer) depuis : j’ai commencé à maudire mon incroyable
capacité à me fourrer dans le pétrin.
- J’en étais là de
mes pensées, en pleine activité sportive consistant à râler-pester-maudire,
quand je vis passer au pied de la colline un bonhomme avec un sac de
maïs sur le dos. L’homme marchait courbé sous le poids. À moi, on
m’avait enlevé la moitié de mon barda pour ne pas retarder la marche,
mais c’était ma vie qui me pesait, pas mon havresac. Bref, je ne sais
pas combien de temps je suis resté assis là, mais après un moment le
bonhomme est repassé, redescendant, sans son chargement. Mais il
continuait de marcher courbé. "Punaise !, ai-je pensé (la seule chose
que j’étais capable de faire sans que tout me fasse mal), je vais rester
comme lui avec le temps. Adieu à mon port viril et à mon avenir comme
symbole sexuel, ce sera comme les élections. Une fraude, quoi."
- Ça n’a pas loupé
et, effectivement, quelques mois plus tard je marchais plié en point
d’interrogation. Pourtant, ce n’était pas sous le poids de mon sac à
dos, mais pour ne pas me prendre le nez dans les branches et dans les
lianes.
- Un an après,
j’ai rencontré le Vieil Antonio, et une nuit, je suis passé à sa cabane
chercher du pain et de la farine de maïs grillée. À l’époque, nous ne
nous montrions pas dans les villages et quelques indigènes seulement
connaissaient notre existence. Le Vieil Antonio a offert de
m’accompagner jusqu’au campement. J’ai donc réparti le chargement en
deux sacs et j’ai accroché la sangle du portefaix au sien. Moi, j’ai
pris mon fardeau dans mon sac à dos, parce que je ne savais pas porter
avec une sangle. À la lanterne, nous avons entamé notre marche jusqu’au
bout de l’enclos, à l’orée des arbres. Nous nous sommes arrêtés à un
ruisseau, attendant l’aube.
- Je ne sais plus
très bien comment nous en sommes venus à parler de ça, mais le Vieil
Antonio m’a expliqué que les Indiens marchaient toujours courbés, même
quand ils ne portent rien, parce qu’ils portent les autres sur le dos.
- Je lui ai
demandé comment cela se faisait et le Vieil Antonio m’a raconté que les
dieux premiers, ceux qui accouchèrent le monde, avaient fait les hommes
et les femmes de maïs pour qu’ils marchent toujours ensemble. Et il m’a
raconté que marcher ensemble cela signifiait aussi penser à l’autre, au
compañero. "C’est pour ça que les indigènes marchent courbés, disait-il,
parce qu’ils portent sur le dos leur cœur et celui de tous les autres."
- Moi, à ce moment-là,
j’ai pensé que deux dos ne suffisaient pas pour un tel poids.
- Le temps a passé
et, avec lui, il est arrivé ce qui est arrivé. Nous nous sommes préparés
pour nous battre et notre première défaite eut lieu face à ces Indiens.
Eux et nous, nous marchions le dos courbé. Mais nous, c’était courbé
sous le poids de notre superbe ; eux, parce qu’ils nous portaient, à
nous aussi (alors que nous, rien de rien). Alors nous sommes devenus eux
et eux sont devenus nous. Nous avons commencé à marcher ensemble, tous
courbés, mais sachant tous que deux dos ne suffisaient pas pour un tel
poids. Ce qui fait que nous avons pris les armes un certain 1er janvier
de l’année 1994… pour trouver un autre dos qui nous aide à marcher,
c'est-à-dire à exister.
- LE TROISIÈME DOS
- Comme pour
l’origine de la nation mexicaine, l’histoire contemporaine des
communautés indigènes zapatistes aura désormais elle aussi son mythe
fondateur : ceux qui habitent ces terres ont maintenant trois dos.
- En plus des deux
dos que possèdent d’ordinaire le commun des mortels, les zapatistes en
ont ajouté un troisième : celui des "sociétés civiles" mexicaines et
internationales.
- Plus loin, dans
une des parties de cette vidéo "bizarre", je parlerai des améliorations
obtenues pour les communautés zapatistes. On pourra voir qu’elles sont
de taille ; nous n’aurions pas osé rêver tant.
- Tout de suite,
je voudrais vous raconter que cela a pu se faire parce que "quelqu’un"
nous a prêté main forte.
- Nous trouvons
que nous avons de la chance car notre mouvement a reçu dès le début le
soutien et la sympathie de centaines de milliers de personnes sur les
cinq continents. Un soutien et une sympathie que rien n’a pu endiguer ni
les limites personnelles, ni les distances énormes, ni les différences
culturelles et linguistiques, ni les frontières et les passeports, ni
les différences de vision politique, ni les obstacles opposés par le
gouvernement fédéral et celui des États, ni les barrages, ni le
harcèlement et les attaques militaires, ni les menaces et les agressions
des groupes paramilitaires, ni notre méfiance, ni notre manque de
courtoisie, ni notre incompréhension de l’autre et notre maladresse.
- Non, surmontant
tout cela (et bien d’autres choses que chacun garde pour soi), les "sociétés
civiles" du Mexique et du monde ont travaillé à cause de, pour, et avec
nous.
- Ils ne l’ont
fait ni par charité, ni par condescendance, ni par mode politique, ni
par recherche de publicité, mais parce que, d’une manière ou d’une autre,
ils ont fait leur une cause que, tout seuls, nous avons du mal à assumer :
la construction d’un monde où aient place tous les mondes, c'est-à-dire
d’un monde qui porte sur le dos le cœur de tous.
- Des recoins les
plus inattendus du Mexique et du monde, d’îlots qui se maintiennent à
flot en dépit de l’ouragan néolibéral, en un an, des personnes et des
organisations d’au moins 43 pays, y compris du Mexique, le nôtre, sont
venus dans les Caracoles pour parler avec les assemblées de bon
gouvernement (que ce soit pour des projets, des dons, des explications
ou simplement pour connaître le processus de construction de notre
autonomie).
- Hommes et femmes,
à titre personnel ou comme membres d’organisations, venus d’Afrique du
Nord (c’est écrit comme ça dans le rapport, je ne sais pas de quel pays),
d’Allemagne, d’Angleterre, d’Argentine, d’Australie, d’Autriche, de
Belgique, de Bolivie, du Brésil, du Canada, du Chili, de Colombie, du
Danemark, d’Écosse, d’Espagne, de Finlande, de France, de Grèce, du
Guatemala, d’Iran, d’Israël, d’Italie, du Japon, du Nicaragua, de
Nouvelle-Zélande, de Norvège, des Pays-Bas, du pays Basque, du Pérou, de
Pologne, du Portugal, de République tchèque, du Salvador, de Slovénie,
de Suède, de Suisse, de Turquie, d’Uruguay, des USA et de tous les États
mexicains, ils ont ajouté leur dos aux deux dos des communautés pour
commencer à changer radicalement les conditions de vie des indigènes
zapatistes.
- De sorte qu’en
un an des milliers de personnes sont venues dans les Caracoles et dans
les assemblées de bon gouvernement (JBG), tantôt avec des projets de
production, tantôt avec des dons ; tantôt prêter une oreille attentive
et respectueuse, tantôt avec la parole sœur ; tantôt avec leur curiosité,
tantôt dans un but scientifique ou armées du désir de résoudre les
problèmes par le dialogue respectueux et l’accord entre égaux. Elles
sont venues comme individus, comme organisation sociale, comme
organisations non gouvernementales, comme organisations d’aide
humanitaire, comme organisations de défense des droits humains, comme
coopératives, comme autorités de communes d’autres États mexicains ou
d’autres pays, comme corps diplomatique d’autres nations, comme
chercheurs scientifiques, comme artistes, comme musiciens, comme
intellectuels, comme religieux, comme petits propriétaires, comme
employés, comme ouvriers, comme ménagères ou "ménagers", comme
travailleurs et travailleuses sexuels, comme vendeur sur les marché,
comme vendeurs ambulants, comme footballeurs, comme étudiants, comme
instituteurs, comme médecins, comme infirmières, comme chefs
d’entreprise, comme entrepreneurs, comme fonctionnaire de l’État et bien
d’autres choses encore.
- Rien qu’à
Oventic, le Caracol rapporte avoir reçu en un an la visite de 2 921
personnes d’autres pays et 1 537 venues du Mexique, sans compter les
compañeros et compañeras bases de soutien zapatistes venus soumettre
divers problèmes à l’assemblée.
- Le troisième dos
de la lutte zapatiste revêt de nombreuses couleurs, il parle de
nombreuses langues, il voit à travers de nombreux yeux et marche avec de
nombreuses personnes.
- C’est à elles et
eux que nous parlons et à qui, outre des remerciements, nous voulons
remettre…
- LES COMPTES
- Bien, l’heure
des comptes est arrivée. Je vous demande de faire preuve d’un peu de
compréhension car c’est moi qui ai été chargé de réviser les comptes de
toutes les assemblées et d’élaborer cette sorte de rapport, mais chacune
a sa "manière" de décrire ses additions ou ses soustractions. Bref, ça
n’a pas été facile. Quoi qu’il en soit, on pourra consulter le détail
des comptes dans chacun des Caracoles, à partir du 16 septembre courant.
- Toutes ensemble,
les cinq assemblées de bon gouvernement fonctionnant en territoire
zapatiste enregistrent des rentrées de près de 12,5 millions de pesos,
des dépenses de près de 10 millions et un solde qui tourne autour des
2,5 millions.
- Les comptes
effectués par les JBG montrent des différences notables. Cela s’explique
par le fait que certaines assemblées enregistrent l’intégralité de
l’argent dont elles ont connaissance, c'est-à-dire qu’elles y incluent
ce qu’elles ont reçu directement et ce qu’ont reçu les communes
autonomes rebelles zapatistes, les Marez (Municipios Autónomos
Rebeldes zapatistas), avec l’approbation de l’assemblée de bon
gouvernement, tandis que d’autres ne tiennent compte que de ce qu’elles
touchent directement, sans y inclure ce qu’ont reçu les Marez.
- Des différences
notables apparaissent également au niveau des rentrées d’argent des JBG.
C’est parfois dû à ce que certaines assemblées couvrent un territoire
immense (comme celle de Los Altos et celle de Selva Fronteriza), parfois
au fait que leur siège est plus connu des "sociétés civiles" (Oventic ou
La Realidad) ou encore au fait que la différence d’organisation entre
les secteurs est encore très marquée.
- Voici donc
approximativement (et après avoir arrondi, parce que les compas
notent au centime près) certaines des données enregistrées par chacune
des assemblées en un an d’exercice.
- JBG
- Rentrées
annuelles
- Dépenses
annuelles
- Roberto Barrios
- Un million 600
000 pesos
- Un million de
pesos
- Morelia
- Un million 50
000 pesos
- 900 000 pesos
- La Garrucha
- 600 000 pesos
- 300 000 pesos
- Oventic
- 4 millions et
demi de pesos
- 3 millions et
demi de pesos
- La Realidad
- 5 millions de
pesos
- 4 millions de
pesos
- À quoi a servi
tout cet argent ? Eh bien, on en parlera en son temps. Pour l’instant,
il suffit de savoir que rien n’a été utilisé au bénéfice personnel de
qui que ce soit.
- Les autorités du
conseil autonome qui se relayent à la direction des assemblées de bon
gouvernement couvrent leurs nécessités personnelles pendant leurs
tournées dans les Caracoles grâce aux bons soins des villages et au
soutien de l’EZLN. Les frais individuels journaliers moyens d’un membre
de l’assemblée de La Garrucha (sans compter les frais de déplacement de
la communauté au Caracol, aller et retour), par exemple, s’élèvent à
moins de huit pesos ; ailleurs, c’est un peu plus. Dans le cas
d’Oventic, c’est de zéro peso, parce que les autorités emportent leur
pain, leurs haricots et leur café, si elles en ont (sinon, va pour le
thé de foin).
- Effectuez vous-mêmes
la comparaison avec ce que gagne, par exemple, à Mexico, le directeur de
l’IMSS (qui gagne son salaire pour démanteler les acquis des
travailleurs de cet institut) ou avec ce que coûtent, par exemple, les
serviettes de toilette de la résidence présidentielle de notre pays ou
avec ce que coûtent, par exemple, les matelas de la résidence d’un
fonctionnaire du gouvernement de Fox en poste à l’étranger ou encore
avec ce que gagne un député ou un sénateur.
- Évidemment, nos
autorités n’ont ni gardes du corps ni conseilleurs spéciaux, ils ne
s’achètent pas le véhicule dernier modèle, ne mangent pas dans des
restaurants de luxe et ne pratiquent pas non plus le népotisme en filant
du boulot à leurs proches parents.
- Au fond,
gouverner, ça ne revient pas obligatoirement cher.
- LE DOS DE CEUX
QUI FÊTENT LEUR ANNIVERSAIRE
- Cette métaphore
du "troisième dos" ne serait pas complète si je ne mentionnais pas ceux
qui, en dépit d’un silence qui suggère de notre part perte de vue des
objectifs, désordre, luttes intestines, disparition ou quelque rumeur à
la mode à ce moment-là, sont restés à l’écoute pour tenter de comprendre
le combat qui est mené ici (et les façons et le tempo avec lequel on se
bat).
- Écouter ce que
l’autre dit et surtout ce qu’il ne dit pas, ce n’est possible qu’entre
gens qui partagent le même chemin et parfois supportent la même charge.
- Je veux parler
bien sûr de ceux qui prennent le temps nécessaire et sont suffisamment
attentifs, bien qu’ils aient sûrement mieux à faire, pour écouter et
voir ceux que l’on n’a coutume ni d’écouter ni de voir (ou seulement en
cas d’"événements importants".
- Ceux dont je
parle fêteront tout comme moi leurs vingt ans en ce mois de septembre.
Je n’ai fait que les mentionner en passant dans la première partie.
C’est parce que, pour nous, ce n’est pas seulement un média et vous
devinez à qui je pense et que je veux parler de l’ensemble du personnel
du journal mexicain La Jornada.
- Comme beaucoup
d’hommes et de femmes qui soutiennent la lutte des peuples indiens (et,
partant, celle des zapatistes), les "journaliers" ne regardent et
n’écoutent pas les communautés zapatistes par mode ou par calcul
médiatique. Leur affaire va plus loin que le simple travail de
journalistes. Elle tient de ce que certains appellent "éthique de
l’engagement" et s’inscrit dans la quête d’un changement réel et juste
et non dans la recherche de gains économiques et/ou politiques. Je ne
voudrais pas être injuste et prétendre qu’il n’y a que les "journaliers"
qui ont été généreux. En revanche, je dis qu’ils ont été conséquents et
qu’il y a peu, très peu de gens qui peuvent dire la même chose et qui
l’aient fait pendant vingt ans.
- Je sais que je
m’y prends un peu à l’avance, mais je suis pratiquement sûr que ce jour-là,
le jour de leur anniversaire, La Jornada sera truffée d’encarts
les félicitant pour leur vingtième année. Il n’y aura certainement guère
de place pour que les plus petits de leurs frères leur envoient leurs
félicitations.
- C’est pourquoi
nous prenons de l’avance et qu’en ce jour de "non-anniversaire", nous
les embrassons tous et toutes chaleureusement. Nous les serrons contre
nous, une fois seulement mais comme cela se fait entre frères, de cette
façon qui en dit long sans qu’il y ait de mot pour le dire. Je les
embrasse moi aussi, à titre personnel, en espérant pouvoir serrer contre
moi en personne (et que ce ne soit pas post mortem) tou(te)s et
chacun(e) des "journaliers" et des "journalières".
- Et comme "À ceux
qui se lèvent tôt, mieux vaut un tiens que deux" (Comment, c’est pas
comme ça ? Pardon, l’incohérence du gouvernement est décidément
contagieuse), nous demandons pareil quand vous en serez à couper le
gâteau – aussi grand qu’il soit, nous savons parfaitement que jamais il
n’aura la taille de ce cœur qu’il transporte.
- En résumé, bon
anniversaire (ne levez pas trop le coude, plus tard certaines choses
auront besoin d’oreilles et de regards honnêtes) !
- Enfin, à tous et
à toutes les "sociétés civiles", meilleurs vœux pour l’anniversaire des
Caracoles et des assemblées de bon gouvernement. Et merci pour le
troisième dos.
- Allez. Salut et
si le panier de la piñata 7 porte le masque de Bush,
je réserve mon tour.
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- México,
août 2004, 20 et 10.
- P.S. : Ma
fête d’anniversaire sera de tranquille à modérée et il y aura du pozole
aigre. Pas parce que j’aime ça, mais parce que les collègues rigolent
bien quand j’en bois.
-
- Lire une
vidéo :
- Quatrième
partie : Quatre arguments fallacieux
- (Fallacieux :
qui est destiné à tromper, à égarer ; faux, mensonger, captieux)
- Il n’y a pas eu
que quatre arguments de cette trempe, mais c’est le nombre des théories
fallacieuses échafaudées par intellectuels de droite, juges,
législateurs et membres du gouvernement dans le but de s’opposer aux
Accords de San Andrés, au projet de loi Cocopa et à la mise en pratique
de ces accords par les communautés indigènes zapatistes qui a débouché
en août 2003 sur la création des Caracoles et des assemblées de bon
gouvernement.
- Tels des oracles
modernes, ils se sont empressés de prédire la désintégration de l’État
mexicain, la création d’un État dans l’État "rien que pour Marcos" (ce
fut le titre donné à la une de la livraison d’août 2003 du journal
possédé par Ahumada – quotidien appelé, paradoxalement, El
Independiente), la recrudescence des conflits intercommunautés et la
violation des droits humains individuels par l’exercice des droits
collectifs.
- À en croire ces
théories, en réalité l’EZLN aurait préparé une offensive politico-militaire
comprenant l’attaque des quartiers de l’armée fédérale du chef-lieu de
San Andrés et autres bêtises de ce genre. L’alarme fut sonnée, on alerta
l’armée, les forces aériennes, la marine et la PFP. On apprêta les
armes, décréta des mandats d’amener, lança des opérations policières,
débloqua des crédits pour acheter tantôt le silence, tantôt la parole.
On proféra des déclarations que l’on contredit dans les minutes qui
suivirent, pour les contredire encore ensuite (rendons à César ce qui
appartient à César, le champion en la matière fut Santiago Creel).
L’hystérie aidant, on fit circuler des rumeurs déguisées en rapport de
services secrets et des rapports de services secrets déguisés en rumeurs.
À l’époque, le Sud-Est mexicain ne fut qu’à quelques mots de trop de
redevenir (comme en 1994, comme en 1995 et comme en 1998) le théâtre de
combats.
- Mais une voix
s’est élevée, d’en haut mais du dehors, pour dire qu’il ne s’agissait
pas d’une initiative militaire mais politique et de rien d’autre que de
mettre en pratique les accords que le gouvernement fédéral et l’EZLN
avaient signés sept ans auparavant, en février 1996.
- Une autre
recommanda de laisser faire, d’attendre notre échec imminent et de
préparer des "je vous l’avais bien dit" et, accessoirement, l’occupation
des positions zapatistes par l’armée fédérale.
- Ce que j’évoque
ici a réellement eu lieu dans les réunions du cabinet de Vicente Fox, au
cours des mois de juillet et d’août de l’année dernière.
- Visiblement, il
y fut décidé d’attendre notre inévitable échec. Et comme chaque fois que
ces gens-là font un calcul politique ou militaire à notre encontre, ils
ont raté leur coup.
- Non seulement
nous n’avons pas échoué mais, outre que nous avons considérablement
amélioré les conditions de vie des communautés indiennes, nous avons
désormais des arguments pratiques et vérifiables pour saper les
arguments fallacieux qui ont servi à refuser ladite loi Cocopa.
- DÉSINTÉGRATION
DE L’ÉTAT ?
- Il y a quelques
années, un des membres de la cour supérieure de justice mexicaine (instance
qui distribue des certificats d’impunité aux puissants, rédigés, bien
sûr, en termes juridiques), justifiait son opposition à la
reconnaissance constitutionnelle des droits indigènes par ces mots :
"L’État mexicain serait fractionné, il y aurait une foule de pays sur le
même territoire et des lois particulières de tous côtés. En somme, la
balkanisation du Mexique."
- On pourrait
croire qu’il se référait au trafic de drogue et à ses liens avec des
membres du gouvernement et des juges, mais non, il parlait du fait de
reconnaître ou non l’existence des peuples indiens du Mexique, c'est-à-dire
de la reconnaissance de leurs droits collectifs.
- Avec la création
des Caracoles et des assemblées de bon gouvernement, les zapatistes ont
décidé d’appliquer les Accords de San Andrés et de démontrer dans les
faits qu’ils voulaient faire partie du Mexique (dont on voulait nous
évincer, à moins de cesser d’être ce que nous sommes).
- Un an après la
naissance des Caracoles et des assemblées, notre pays est effectivement
en train de se désintégrer, mais pas à cause de l’autonomie indienne,
sinon d’une véritable guerre intestine, par la destruction impitoyable
de ses fondations : la souveraineté sur ses ressources naturelles, sur
la politique sociale et sur l’économie nationale. Ces trois fondements –
que jettent bas les guerres de sécession et les guerres impérialistes,
entre autres – sont aujourd’hui dynamités par les trois pouvoirs de la
fédération.
- Pour prendre un
exemple, la souveraineté du Mexique sur le pétrole et la production
d’énergie est un des objectifs des réformes constitutionnelles à l’étude
au Congrès. La politique sociale (ou l’État-providence) est réduite à
une peau de chagrin : les bureaux chargés de ces questions ne sont que
des instituts charitables distribuant des aumônes, tandis que les
conquêtes des travailleurs sont jetées aux orties à coup de pactes
passés sous la table et accompagnés de ronflantes campagnes médiatiques
(l’affaire de l’IMSS, pour donner un exemple récent). L’économie
mexicaine ne l’est plus depuis longtemps et a été remplacée par le règne
de la combine, la chagarrización de la survie. Les centres de
production de notre pays ne sont qu’un tas de déchets industriels et de
réminiscences du passé, le commerce est monopolisé par de grandes
entreprises transnationales, la banque est imbibée de capitaux étrangers
et le va-et-vient de la spéculation financière se décide au niveau
mondial et non national.
- Traduction :
moins d’emplois et plus d’emplois précaires ; plus de chômage et
d’emplois souterrains ; des prix élevés et des salaires bas ; on importe
ce que l’on peut produire, et on produit pour un marché mondial dont le
pays n’est qu’une variable macro-économique, pas pour la consommation
intérieure. La pauvreté n’affecte plus seulement les travailleurs, mais
aussi les petits et moyens chefs d’entreprise, et il y a de moins en
moins de Mexicains riches, mais ils sont toujours plus riches.
- En somme, le
gouvernement fédéral a renoncé à ses fonctions et l’État national
vacille, mais sous les coups de boutoir de ceux d’en haut, pas de ceux
d’en bas.
- Il y a un mot
pour décrire des changements aussi profonds que ceux que connaît notre
pays, quand ils sont opérés d’en haut et sans jamais consulter ceux d’en
bas ou obtenir leur consentement : ça s’appelle une contre-révolution.
- La seule
alternative serait de refondre entièrement la nation, avec un nouveau
pacte social, une nouvelle Constitution, une nouvelle classe politique
et une nouvelle manière de faire la politique. En somme, il faudrait un
programme de lutte construit d’en bas et qui tiennent compte des
problèmes réellement à l’ordre du jour, et non de ceux inventés par les
hommes politiques et par les médias.
- Quant à nous,
rien de ce qui a été fait par les assemblées de bon gouvernement et par
les communes autonomes rebelles zapatistes n’a contribué à la
désintégration de l’État, comme on le verra ici et dans la partie
suivante.
- UN ÉTAT DANS
L’ÉTAT ?
- Qui gouverne
bien doit gouverner pour tout le monde et non uniquement pour ses
partisans ou pour ceux qui militent dans son organisation ou qui sont de
la même race, de la même culture et de la même couleur et parlent la
même langue.
- Pour les
zapatistes, la lutte pour inclure quelqu’un n’est pas une lutte pour
exclure les autres. Pas plus que l’existence du métissage ne doit
entraîner la disparition de l’aborigène, nous reconnaître pour ce que
nous sommes n’implique pas la négation de ceux qui ne sont pas comme
nous. C’est valable et pour l’indigène et pour les zapatistes.
- Les assemblées
de bon gouvernement sont là pour prouver que le zapatisme n’aspire ni à
l’hégémonie ni à l’uniformisation du monde où nous vivons selon ses
seules idées et à sa seule manière.
- Les assemblées
de bon gouvernement ont été créées pour recevoir tout le monde,
zapatistes et non zapatistes, et même les antizapatistes. Elles sont
nées pour servir de médiateur entre les autorités et les citoyens, et
entre les autorités et d’autres niveaux et hiérarchies. C’est ce qu’elles
ont fait et continueront de faire. Il y a un an, lors de la naissance
des Caracoles et des assemblées, le commandant David proposait le
respect à quiconque nous respecterait. Nous maintenons fermement cette
position.
- Les assemblées
de bon gouvernement ont donc établi et maintenu une communication
respectueuse avec différentes organisations sociales, avec bon nombre
d’administrations municipales officielles dont les conseils autonomes
partagent le territoire et, en certaines occasions, avec le gouvernement
de l’État local. Un échange de recommandations a lieu, ainsi qu’une
recherche de solutions à apporter, à travers le dialogue.
- Contrairement au
gouvernement fédéral, dont le "commissionnaire" passe son temps à se
ridiculiser aux frais du trésor public et à le publiciser dans la presse,
le gouvernement de l’Etat a préféré ne pas lancer de campagne médiatique
(en ce qui concerne le zapatisme) et a choisi de faire un geste et
d’attendre patiemment son heure. Sachant pertinemment que le zapatisme
n’a pas que des vues locales mais fédérales, le gouvernement du Chiapas
a préféré ne pas faire partie du problème pour avoir une chance de faire
partie de la solution.
- Tandis que le
sieur Luis H. Alvarez se fait berner par des petits malins gonflés qui
lui font croire qu’il est en contact avec l’EZLN, lui soutirent de
l’argent et le baladent d’un coin à l’autre en lui promettant qu’il va
pouvoir "le" rencontrer (Marcos), et pendant qu’il tente vainement de
construire la "force paysanne" du PAN en distribuant des panneaux
solaires, le gouvernement de l’Etat, lui, a une ligne de communication
véritable avec les communautés zapatistes.
- Les assemblées
de bon gouvernement ont été médiatrices, aux côtés de l’État du Chiapas,
dans les enlèvements commis par la CIOAC à Las Margaritas ; dans une
partie des indemnités versées aux personnes agressées à Zinacantán ;
dans les indemnités versées aux paysans affectés par le percement d’une
route en pleine zone de forêt tzeltal ; dans le problème des "vélos-taxis"
de la côte du Chiapas et peut-être dans un autre cas qui m’échappe
maintenant. Si vous consultez les rapports particuliers de chaque
assemblée, vous y trouverez ces informations car rien n’est caché. En
principe, ce qui est recherché, à tout moment, c’est d’éviter tout
affrontement entre indigènes.
- Actuellement,
cette communication fonctionne dans le cas du récent assassinat d’un
compañero des bases de soutien de Polhó et dans celui du viol d’une
petite fille de onze ans, à Chilón.
- Respecter, c’est
reconnaître. Les assemblées de bon gouvernement reconnaissent
l’existence et la juridiction du gouvernement de l’État et des
administrations municipales et en retour, dans la plupart des cas, les
municipalités officielles et le gouvernement de l’Etat reconnaissent
l’existence et la juridiction des JBG. De la même façon, les assemblées
de bon gouvernement reconnaissent l’existence et la légitimité d’autres
organisations, elles respectent et exigent qu’on les respecte.
- C’est uniquement
comme cela, en respectant, qu’il est possible de parvenir à un accord et
de l’appliquer.
- Cela a pris du
temps, mais aujourd’hui les personnes et organisations non zapatistes et
zapatistes savent qu’elles peuvent s’adresser aux JBG pour y traiter
n’importe quel problème. Elles savent qu’elles ne seront pas arrêtées
(les JBG sont des instances de dialogue et non de pénalisation), que
l’on étudiera leur cas et que justice sera rendue. Si quelqu’un veut qu’un
châtiment soit donné, qu’il aille voir l’administration municipale
officielle ou un conseil autonome, mais s’il recherche une solution à
travers le dialogue et l’accord, qu’il s’adresse à une assemblée de bon
gouvernement.
- RECRUDESCENCE
DES CONFLITS ?
- Cette manière de
faire des JBG commence déjà à donner des résultats dans les communes
autonomes et dans les municipalités officielles. En matière de problèmes
d’ordre social entre groupes, communautés et organisations, on a de
moins en moins recours à l’usage de la force et à l’échange d’otages et
de plus en plus au dialogue. On a ainsi pu s’apercevoir que, très
souvent, il ne s’agit pas d’affrontements entre organisations mais de
problèmes personnels qui sont présentés comme impliquant des
organisations.
- Ce que nous
possédons de plus important, c’est notre parole. C’est sur elle que
s’est construite l’autorité morale d’un mouvement qui recherche, non
sans trébucher ici ou là, une nouvelle manière de faire la politique.
Auparavant, on tenait pour acquis que toute agression avait pour origine
un différent politique, plainte était déposée et des mobilisations
étaient organisées. Maintenant, on cherche d’abord à savoir si quelque
chose est arrivé pour des raisons politiques ou s’il s’agit de crimes de
droit commun.
- C’est pour cela
que les assemblées de bon gouvernement ont un canal de communication
ouvert, par l’intermédiaire du Bureau des peuples indiens, avec le
gouvernement de l’État du Chiapas. Quand une agression a lieu contre des
zapatistes et qu’aucune communication avec les agresseurs ne permet
d’identifier le problème et d’essayer de parvenir à un accord dans le
dialogue, les assemblées de bon gouvernement demandent aux autorités
autonomes d’effectuer une enquête et, dans le même temps, font suivre
les données de l’affaire aux autorités de l’Etat. Tant qu’on ne parvient
pas à savoir ce qui s’est passé dans tous les détails, aucune plainte,
mobilisation ou représailles n’est effectuée.
- Si l’affaire est
d’ordre politique et non pénale, on laisse passer un délai raisonnable
pour que la justice de l’Etat agisse. Si rien n’est fait, c’est la
justice zapatiste qui entre en action.
- Jusqu’ici, la
justice du gouvernement du Chiapas a brillé par sa lenteur et par son
inefficacité. Tout semble indiquer que l’appareil judiciaire chiapanèque
ne se mobilise que pour frapper les ennemis politiques du gouvernement
de l’État. Dans le cas des autorités de Zinacantán, qui ont commis un
délit flagrant et bien établi, le gouvernement de l’État s’est contenté
de contribuer à l’indemnisation des personnes agressées, mais à ce jour
rien n’a été fait pour identifier les responsables de cette agression et
pour les juger. Dans le cas de Chilón, où une petite fille de onze ans a
été violée lors d’un affrontement entre zapatistes et non-zapatistes, le
différend à l’origine de cet affrontement a déjà été réglé, toutes les
informations sur les violeurs ont été fournies aux autorités compétentes
(y compris les analyses médicales confirmant le viol de la petite) et…
rien. Encore une fois, jusqu’à l’heure où j’écris. Les violeurs sont
toujours en liberté, bien qu’ils n’aient pas le soutien de
l’organisation à laquelle ils appartiennent (qui s’est désolidarisée des
faits).
- Il faut dire
cependant que les agressions les plus importantes commises à l’encontre
des zapatistes au cours de l’année n’ont été le fait ni de l’armée
fédérale ni de la police de Sécurité publique de l’Etat du Chiapas (en
ce qui concerne les paramilitaires, une enquête est en cours pour
déterminer le motif politique de l’assassinat d’un camarade à Polhó).
- Paradoxalement,
les problèmes les plus graves et les agressions dont nous avons souffert
cette année ont à voir avec des organisations et des gouvernements liés
au PRD : la CIOAC officielle de la région de Las Margaritas et le
conseil municipal de Zinacantán (du PRD). Dans chacun des cas, des
zapatistes ont été agressés. À Las Margaritas, des camarades ont été
enlevés, et à Zinacantán, une manifestation pacifique a été attaquée à
coup d’armes à feu.
- La CIOAC
officielle de la région de Las Margaritas (la précision s’impose, parce
qu’avec la CIOAC d’autres communes une entente et un respect mutuels
existent) cherchait à conserver coûte que coûte son statut corrompu au
sein de cette municipalité et voulait que ses dirigeants continuent de
s’engraisser aux frais des autorités officielles.
- À Zinacantán, le
gouvernement PRD planifia et exécuta une embuscade dans laquelle
plusieurs zapatistes ont été blessés par balle. En pleine "crise des
vidéos", le PRD national a conservé un silence complice et c’est tout
juste s’il a entamé une procédure pour expulser du PRD le président du
conseil municipal. Dans les coulisses de ce parti, on prétendait qu’il
était à la solde des zapatistes parce qu’il ne l’avait pas soutenu lors
des élections. C’est ça le programme que le PRD soumettra aux urnes en
2006 ? Pour tous ceux qui ne sont pas des inconditionnels du PRD, des
coups et des balles ? C’est une question.
- Avec d’autres
organisations aussi, il y eut et il y a encore des frictions. Mais alors
que d’habitude cela se résolvait à coup de "en cas de problème,
j’attrape un des tiens, tu attrapes un des miens, on fait l’échange et
tout continue" (ou bien : "tu réunis un paquet de gens, moi pareil, on
se crêpe le chignon et tout continue"), on cherche maintenant à se
parler, à entendre les différentes versions, à trouver un accord. Sans
affrontements ni prise d’otages mutuels. C’est de cette manière que des
problèmes ont été résolus avec l’ORCAO, l’ARIC-Indépendante, l’ARIC-PRI,
la CNC et bien d’autres présentes dans les zones où opèrent les JBG et
dans celles sous son influence.
- Contrairement
aux années précédentes, les conflits entre communautés et entre
organisations dans les territoires des assemblées de bon gouvernement
ont diminué, de même que le taux de criminalité et d’impunité. Les
délits sont réparés, pas seulement châtiés. Si vous ne me croyez pas,
consultez les fichiers des journaux, allez vous renseigner dans les
bureaux des juges de paix ou du ministère public, dans les prisons, dans
les hôpitaux et dans les cimetières. Comparez "avant" et "après" et
concluez vous-mêmes.
- UNE JUSTICE À LA
CARTE ?
- Un bon
gouvernement ne cherche pas à accorder l’impunité à ses partisans et,
inversement, il n’est pas fait pour sanctionner ceux qui s’opposent à
lui de par leurs idées et leurs propositions. C'est-à-dire qu’il ne doit
pas agir comme le gouvernement fédéral, qui accorde l’impunité à des
criminels parce qu’ils appartiennent au PAN (Estrada Cajigal, par
exemple) ou parce qu’il a passé un accord avec le PRI (Luis Echeverría,
par exemple), et qui cherche à sanctionner un de ses opposants (López
Obrador) et à l’évincer des élections de 2006.
- Non seulement
les lois en vigueur dans les communes autonomes rebelles zapatistes (les
Marez) ne contredisent en rien les fondements juridiques qui régissent
le système judiciaire au niveau des états et au niveau fédéral, mais
bien souvent elles les complètent.
- J’ai dit que le
bon gouvernement est celui qui ne garantit pas l’impunité aux siens et
poursuit les opposants.
- Pour l’illustrer
par un exemple, je citerais une copie de l’arrêté émis par le tribunal
municipal autonome de San Juan de La Libertad, au Chiapas, en date du
19 août 2004 et adressé au gouvernement constitutionnel de l’État du
Chiapas avec copies au président du conseil municipal de Chalchihuitán
et au tribunal municipal de la même ville. Le texte parle de lui-même (je
cite textuellement) :
- "Devant ces
bureaux autonomes et les autorités du tribunal municipal a été cité à
comparaître le compañero Untel, base de soutien de l’EZLN, âgé de dix-sept
ans et originaire de Jolik’alum, commune de Chalchihuitán, Chiapas, le
14 août de l’année en cours, par les autorités locales de cette
communauté, pour avoir commis un délit de droit commun le 13 août de
cette même année. À savoir, quand le citoyen Tel Autre, appartenant au
Parti d’action nationale (PAN), est sorti de chez lui pour aller faire
des achats au marché de Jolitontic et, sur le retour, marchant sur le
sentier, il a rencontré le jeune Untel caché dans les fourrés, armé
d’une arme à canon long de calibre 22 à un seul coup, qui a tenté de
faire feu d’une distance de 5 mètres sur le citoyen Tel Autre mais
l’arme était inutilisable.
- "Mis à
disposition des juges du conseil autonome, le jeune Untel déclare que la
personne de Tel Autre, soit le poursuivant, est à l’origine de ladite
provocation puisqu’il a écrasé 300 plants de café de bonne qualité
propriété du jeune Untel, ce pour quoi ce jeune homme est en colère
depuis un an, par quoi nous, juges du conseil autonome, qualifiant comme
délit grave au regard de l’ordre et de la discipline révolutionnaire
zapatiste les agissements du compañero Untel, notifions la détention
immédiate de l’accusé, attendu qu’il existe des présomptions accréditées
par les éléments présentés dans l’auto pénal, mais, au moment d’exécuter
l’arrestation de l’accusé déclaré, le poursuivant ci-devant Tel Autre
s’est enfuit pour échapper aux juges du conseil municipal, se refusant à
éclaircir lesdites circonstances comme si c’était lui le coupable des
faits. Les autorités autonomes se déclarent compétentes pour résoudre
tout type d’affaires ou de délits relevant de l’ordre du droit commun.
Pour l’instant, le compáñero Untel est sanctionné de privation de
liberté […] Son arme est aux mains des autorités autonomes de San Juan
de La Libertad, cette arme est en mauvais état car elle ne fonctionne
pas normalement et elle sera détruite."
- DROITS
COLLECTIFS CONTRE DROITS DE L’INDIVIDU ?
- Je suppose qu’il
y a ou qu’il y aura des études juridiques qui démontrent qu’il n’y a
aucune contradiction dans le fait de reconnaître les uns et les autres.
Nous parlons quant à nous de ce que nous constatons dans les faits et de
ce que nous pratiquons et nous sommes disposés à ce que quiconque vienne
voir et vérifie si l’exercice de nos droits en tant que peuples indiens
viole le droit des individus.
- Non seulement
les droits collectifs (tels que la décision concernant l’usage et
l’exploitation des ressources naturelles) ne contredisent nullement les
droits des individus, mais ils permettent que tout le monde puisse
bénéficier de ces derniers et non uniquement certaines personnes. Comme
on le verra dans la partie concernant nos progrès, les violations des
droits des individus n’ont pas augmenté sur le territoire zapatiste. Ce
qui a augmenté, en revanche, ce sont de meilleures conditions de vie. On
y respecte le droit à la vie, à la religion, à l’appartenance à un parti,
à la liberté, à la présomption d’innocence, à manifester, à ne pas être
d’accord, à être différent, à choisir librement d’avoir un enfant.
- Cette année, au
lieu de se lancer dans une discussion sur le terrain juridique, les
zapatistes ont choisi de démontrer par les faits que l’étendard de la
reconnaissance des droits des indigènes que brandissent les peuples
indiens mexicains, et beaucoup d’autres avec eux, n’implique aucun des
périls qu’on leur a opposés.
- En terres
zapatistes, on n’assiste pas aux prémices de la pulvérisation de la
nation mexicaine. Au contraire, ce qui est en germe ici, c’est
précisément la possibilité de sa reconstruction.
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Cinquième
partie : Cinq décisions de bon gouvernement
- Pendant la
première année d’existence des assemblées de bon gouvernement, des
accords pris longtemps auparavant ont été formalisés et de nouvelles
décisions prises. Il s’agit notamment de celles qui concernent la
préservation des forêts, le narcotrafic, le trafic de sans-papiers, le
passage de véhicules dans ces zones et les élections au niveau des états
des présidents du conseil municipal et au Congrès.
- 1.
SUR LA PRÉSERVATION DES FORÊTS
- Je retranscris
littéralement une des lois en vigueur des assemblées de bon gouvernement
dont la rédaction varie selon les endroits, mais dont l’esprit reste le
même :
- "Loi sur le soin
apporté aux arbres ou de préservation de la nature
- "En accord avec
l’assemblée de bon gouvernement Corazón del Arco Iris, la présente loi
est applicable dans les territoires des communes autonomes rebelles,
sans distinction de personnes ; elle a pour but de protéger les forêts
parce que les forêts appellent la pluie et fournissent de l’oxygène,
parce que notre vie est en jeu et que cela protège aussi les animaux
sylvestres ; raisons qui font que nous devons tous comprendre combien il
est important de prendre soin de nos forêts sur l’ensemble des
territoires des communes autonomes.
- "Nous membres de
l’assemblée de bon gouvernement proposons que chaque commune prévoie une
pépinière pour aider à faire appliquer cette loi :
- "1. Les arbres
devront être coupés uniquement pour assurer les besoins domestiques, pas
pour vendre le bois ;
- "2. Prendre soin
et protéger les forêts fait partie de nos obligations, mais nous avons
aussi le droit d’utiliser les arbres pour un usage domestique, avec
permission des autorités autonomes.
- "3. Toute
personne qui coupe un arbre est tenue d’en replanter deux et d’en
prendre soin ;
- "4. Chaque
territoire autonome appliquera des sanctions dans les communes en
fonction de sa propre réglementation ;
- "5. Toute
personne coupant un arbre sans autorisation se verra obligée à en
replanter vingt ;
- "6. Tous les
permis seront accordés par la commission de la terre et du territoire.
- "Un des accords
prévoit que là où la place permet de replanter des arbres, chaque
commune s’en charge. Le reboisement devrait s’effectuer avec des arbres
utiles à la communauté. Les espaces prévus pour ce reboisement devraient
être des endroits propices à des sorties en famille, comme les berges
des rivières.
- "À titre
d’exemple, dans la commune autonome 17 Novembre, 4 lieux ont été
reboisés avec un total de 2 000 plants de cèdres. À noter que les
affiliés au PRI continuent d’obtenir des concessions s’étendant parfois
sur dix ans, bien que nous ayons essayé de les faire annuler et que nous
constations que cela constitue pour eux un motif de provocation."
- 2.
SUR LA PLANTATION, LE TRAFIC, LA COMMERCIALISATION ET LA CONSOMMATION DE
DROGUES
- Bien que la loi
en cette matière date d’avant le début de la guerre, les assemblées du
bon gouvernement ont réglementé formellement l’interdiction du
narcotrafic. En voici un exemple :
- "L’assemblée de
bon gouvernement informe qu’en territoire zapatiste il est interdit de
cultiver, de vendre et de consommer des drogues, sous peine d’être
expulsé conformément aux lois zapatistes. Les personnes bases de soutien
zapatistes qui sèmeraient des stimulants se verraient exclues de cette
organisation et de la communauté où elles demeurent. De même ceux qui en
consomment.
- "Si une parcelle
cultivée est localisée, on procèdera à brûler tous les plants. La
personne ayant effectué la plantation devra prendre en charge les frais
entraînés par sa destruction, tels que les frais d’essence pour la
brûler, et sera expulsée de notre organisation. Les consommateurs seront
condamnés à une peine de dix jours de travail et à six mois d’expulsion
de l’organisation. Un accord de l’assemblée de bon gouvernement prévoit
que toutes les communes sur le territoire de sa juridiction devront
prospecter tous les ans pour s’assurer que personne ne se livre à cette
activité illicite."
- 3.
SUR LA CIRCULATION DE VÉHICULES DANS LES ZONES SOUS CONTRÔLE DES
ASSEMBLEES DE BON GOUVERNEMENT
- Les assemblées
de bon gouvernement inspectent les véhicules qui circulent dans les
zones sous leur contrôle. Cette mesure est destinée à éviter le trafic
de personnes, le narcotrafic, le trafic d’armes et de bois. Un tel
contrôle permet à l’assemblée de bon gouvernement de repérer un véhicule
utilisé pour des activités criminelles et de l’inspecter et, si un délit
est constaté et qu’il est utilisé par des zapatistes, de sanctionner
selon nos lois ; et s’il n’est pas utilisé par des zapatistes, d’en
faire part aux autorités officielles.
- L’inspection
zapatiste des véhicules a eu aussi pour effet de rationaliser les voies
de transport et permettre aux villages d’avoir un service de transport
quotidien. Également, d’éviter des conflits entre différents services de
transport.
- Afin d’éviter
que les zones zapatistes ne se transforment en sanctuaires de voitures
volées et d’épaves, les JBG n’accordent un matricule qu’aux véhicules
ayant leurs papiers officiels en règle. C'est-à-dire que, pour obtenir
des JBG le matricule d’un véhicule, il faut avoir des plaques et un
certificat d’immatriculation, et que le conducteur ait un permis de
conduire.
- 4.
SUR LE TRAFIC DE SANS-PAPIERS
- Il y a quelques
mois, ce qui suit a commencé à circuler dans les zones des assemblées de
bon gouvernement, des conseils autonomes et dans toutes les communautés
zapatistes :
- "Dernièrement,
le nombre de sans-papiers conduits vers les USA par ce qu’on appelle des
"polleros" [des marchands de volailles] a augmenté. Ces
polleros sont des personnes qui se consacrent au trafic de personnes,
leur font payer beaucoup d’argent en échange de la promesse de les
emmener travailler aux USA.
- "Presque
toujours, les polleros trompent les hommes et les femmes du
Mexique et d’autres pays d’Amérique. Ils les abandonnent dans des caches
à bord de leurs véhicules ou dans le désert et ces hommes et ces femmes
(et parfois des enfants) meurent dans des conditions atroces.
- "On sait aussi
que les polleros ont un accord avec les autorités fédérales du
gouvernement mexicain, leurs partenaires dans ce commerce. Les hommes et
les femmes d’autres pays qui cherchent à aller travailler aux USA sont
dans leur grande majorité des gens pauvres et humbles dont les droits et
la dignité sont violés par les polleros et par les autorités
mexicaines et américaines.
- "C’est pourquoi
il a été décidé de déclarer de grave délit le trafic de personnes,
mexicaines ou étrangères, sur le territoire zapatiste. L’ensemble des
autorités en est informé afin qu’elles veillent à faire respecter cette
interdiction et que les membres de l’EZLN qui participeraient,
soutiendraient ou protégeraient des personnes se livrant à un tel trafic
soient punies et, dans des cas graves, soient expulsées de notre
organisation.
- "Les commissions
de vigilance du CCRI et les assemblées de bon gouvernement veilleront à
ce qu’aucun zapatiste, base de soutien, responsable, comité ou autorité
autonome ne commette ni ne soutienne ou protège ce délit de trafic de
personnes, véritable crime contre l’humanité.
- "Tous les
trafiquants de personnes (ou polleros) découverts et arrêtés en
territoire zapatiste se verront forcés de restituer leur argent aux
personnes concernées et, après un premier avertissement et en cas de
récidive, elles seront livrées aux autorités compétentes pour être
punies selon les lois mexicaines.
- "Toutes les
personnes, mexicaines ou étrangères, transportées clandestinement,
seront libérées. Un soutien leur sera apporté dans la mesure du possible
(soins médicaux, hébergement et alimentation provisoire) et on leur
conseillera de ne pas se laisser abuser.
- "Tous les êtres
humains, quelle que soit leur nationalité, sont libres de circuler sur
les territoires zapatistes mais devront respecter les lois des
assemblées de bon gouvernement, des communes autonomes et des
communautés indigènes.
- "Les assemblées
de bon gouvernement et les communes autonomes rebelles zapatistes
informeront de ces dispositions les compañeros et les compañeras base de
soutien zapatistes ainsi que les membres d’autres organisations qui
vivent en territoire zapatiste, étant entendu que tout zapatiste qui
commettrait un tel délit ne sera plus considéré comme un camarade."
- Le résultat ? En
voici quelques exemples :
- L’assemblée de
bon gouvernement de Morelia informe de ce qui suit :
- "En ce qui
concerne les sans-papiers, par exemple : sur le territoire de la commune
Ernesto Che, un pollero a été arrêté, emprisonné pendant deux
jours et averti que la prochaine fois il s’exposerait à une peine plus
forte, tandis que les sans-papiers ont été hébergés et nourris, avertis
des risques qu’ils encouraient puis on les a laissés partir. Il est
arrivé qu’un camarade ait vendu du pozole à prix élevé, les camarades
qui commettent cette erreur ont été punis."
- Celle de La
Garrucha :
- "Les polleros
qui seront surpris à tromper ces personnes sans-papiers seront arrêtés
et devront restituer tout l’argent qu’ils leur ont pris. En territoire
zapatiste, il est totalement interdit de vendre de la nourriture ou de
l’eau et de faire payer l’hébergement aux sans-papiers ; ces gens sont
pauvres comme nous et nous sommes tenus de leur donner de l’eau et des
aliments et de les héberger, et non de le leur vendre. Dans
l’éventualité où un pollero serait arrêté pour la deuxième fois,
il sera livré aux autorités du mauvais gouvernement."
- Et celle de La
Realidad :
- "Aux sans-papiers
d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, la JBG s’adresse directement
et présente qui nous sommes. Elle explique comment la JBG est issue de
la lutte de l’EZLN, comme les autorités civiles et les bases de soutien
de l’EZLN. Elle explique les sept principes du commander en obéissant et
de l’autonomie. Elle explique que nous sommes des autorités autonomes et
que nous nous battons contre le néolibéralisme et contre le Plan Puebla-Panama,
etc. Nous leur conseillons de ne pas abandonner leurs terres et qu’il
est plus sûr de travailler un lopin de terre, qu’il vaut mieux lutter
pour la démocratie, la liberté et la justice dans leurs pays, que leur
rêve américain n’a rien de sûr parce que beaucoup sont morts en route,
qu’avec nous ils n’auront pas de problèmes et qu’ils peuvent circuler
librement parce que nous sommes leurs égaux, que nous ne permettrons pas
qu’on leur vole tout cet argent pour leur voyage parce que c’est comme
ça que se sont enrichis les entreprises de sans-papiers. Nous leur
donnons de quoi manger, des boissons fraîches et des petits pains. À
partir de là, les sans-papiers commencent vraiment à avoir confiance,
ils racontent leur vie, racontent que certains ont écouté Radio
Insurgente dans leur pays. Ils nous remercient. Les polleros que
l’on a réussi à identifier sont délestés de tout leur argent qui est
réparti à parts égales entre tous les sans-papiers d’Amérique centrale,
et chaque pollero est averti que la prochaine fois qu’il sera
surpris à réaliser la même activité il sera puni.
- "En une autre
occasion, quand un groupe de gens d’Amérique centrale qui circulaient à
pied a parlé avec nous, le pollero a été repéré : il disait être
de nationalité guatémaltèque et qu’il emmenait des gens du Guatemala, du
Honduras et du Salvador et qu’il avait fait payer 1 500 pesos à chacun
de ces 27 Centre-Américains. En le fouillant, nous avons trouvé une
quantité de 31 905 pesos, 700 quetzals et 31 dollars qui lui ont
aussitôt été retirés et distribués à parts égales aux sans-papiers.
Actuellement, un trafiquant d’immigrants mexicains est incarcéré et
purge une peine de six mois après l’avertissement qui lui avait été fait."
- 5.
SUR LES ÉLECTIONS LOCALES DU 3 OCTOBRE 2004 AU CHIAPAS
- En juillet
dernier, des représentants de l’Institut électoral de l’État du Chiapas
se sont adressés aux différentes assemblées de bon gouvernement pour
arriver à un accord permettant à l’IEE de faire son travail. Voilà la
réponse qui leur a été donnée :
- "À l’Institut
électoral du Chiapas, Mexique.
- "Le Secrétariat
exécutif,
- "Tuxtla
Gutiérrez, Chiapas, Mexique.
- "Mesdames,
Messieurs,
- "Nous vous
écrivons pour vous informer de ce qui suit :
- "1. Nous avons
reçu votre aimable lettre datée du 14 juillet 2004 dans laquelle vous
demandez respectueusement le soutien de notre assemblée de bon
gouvernement pour faciliter le travail de votre l’Institut électoral en
terres zapatistes.
- "2. Comme vous
ne l’ignorez pas, nous ne pensons pas que les élections constituent une
voie permettant de réaliser les aspirations du peuple, mais nous sommes
conscients qu’il existe encore des gens qui y voient une manière de
résoudre les problèmes du peuple mexicain. Le discrédit des partis
politiques est énorme, parce qu’ils n’agissent qu’en fonction de leurs
intérêts et non de ceux de la majorité, mais il se peut qu’il y ait
encore des personnes qui croient qu’il reste de l’honnêteté chez ceux
d’en haut.
- "3. Notre
travail en tant qu’assemblée de bon gouvernement consiste à garantir le
respect des pensées et des coutumes de quiconque vit dans les
territoires zapatistes, que les gens soient zapatistes ou non, et même
antizapatistes. Parce que nous ne voulons pas que les gens deviennent
zapatistes par force, mais que tout un chacun soit comme il le veut,
mais en respectant et en étant respecté par les différentes manières
d’agir et de penser.
- "4. C’est
pourquoi nous vous garantissons que vous ne rencontrerez aucun obstacle
pour faire votre travail dans les communautés appartenant aux communes
autonomes regroupées au sein de cette JBG et qui sont : (liste de
communes autonomes). Nous vous demandons seulement que, tout comme nous
respectons ceux qui veulent voter, vous respectiez ceux qui ne le
veulent pas et que vous n’obligiez personne à faire ce qu’il ne veut pas
faire.
- "5. Soyez donc
assurés de pouvoir effectuer votre travail au sein du territoire qui
correspond à notre assemblée de bon gouvernement et nous veillerons à ce
que vous n’ayez pas d’ennuis, dans la mesure, évidemment, où vous
respecterez la volonté des communautés.
- "Les jours
précédant la consultation électorale du 3 octobre 2004 et le jour dit,
l’Institut électoral de l’Etat du Chiapas pourra effectuer son travail
sans qu’aucun obstacle ne lui soit opposé par les communautés zapatistes
représentées par notre JBG.
- "6. Nous vous
signalons enfin que certaines communautés inscrites sur la liste que
vous nous avez fait parvenir dans votre aimable lettre ne correspondent
pas à notre assemblée de bon gouvernement, mais à celle de (nom d’une
autre JBG), en vertu de quoi nous vous recommandons de vous adresser
également à nos frères et sœurs de cette JBG afin d’obtenir son
autorisation. Nous sommes convaincus qu’ils répondront avec la même
amabilité et le même respect que nous l’avons fait.
- "7. Comme on
peut le voir, quand le respect mutuel existe, une bonne entente est
possible. Nous, les zapatistes, nous ne voulons rien imposer, nous
voulons uniquement que l’on nous respecte et qu’un bon accord existe
entre les différentes parties.
- "Nous vous
remercions de votre amabilité et nous les saluons de même.
- "Salutations. (Signature
des membres de l’assemblée de bon gouvernement concernée)"
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Sixième
partie : Six améliorations
- Depuis la
colonisation, les peuples indiens du Mexique n’ont connu qu’une extrême
misère. Alors qu’ils ont constitué la classe sociale qui a le plus
apporté à la lutte pour l’indépendance, dans les guerres de résistance
aux invasions nord-américaines et françaises et lors de la révolution
mexicaine (et, si on veut bien me le permettre, à la démocratisation
actuelle du pays – même si ce sont les hommes politiques et les médias
qui se disputent "la vedette"), les dettes que cette nation a
contractées avec eux n’ont fait qu’augmenter. S’il y a bien quelqu’un
qui a donné sa vie et sa mort pour que ce pays qu’on appelle le Mexique
puisse marcher la tête haute en tant que nation souveraine, libre et
indépendante, ce sont les indigènes mexicains.
- Aucun mouvement
n’a cherché à savoir comment ils s’en sortaient après chaque victoire ou
chaque défaite. Quel que soit le gagnant, les peuples indiens étaient
les perdants. Ceux qui leur promettaient des améliorations finissaient
par en faire des esclaves dans leurs haciendas. Ceux qui leur offraient
une patrie libre finissaient par les rejeter. Ceux qui leur offraient la
démocratie finissaient par leur imposer gouvernements et lois. Pourtant,
chaque fois que le destin du Mexique a été en jeu, les indigènes n’ont
pas hésité à donner la seule chose qu’ils possédaient : leur sang.
- De
l’indépendance du Mexique jusqu’à nos jours, deux cents ans se sont
presque écoulés. Deux cents ans, et il continue d’y avoir des peuples
indigènes qui travaillent et qui meurent dans des conditions fort
semblables à celle de l’époque coloniale. Ils ont été spoliés de leurs
terres, parfois avec violence, parfois par tromperie. La couleur de leur
peau, leur langue, leurs vêtements et leurs "mœurs" ont fait l’objet de
honte, de moquerie, de mépris. Le mot "indien" a servi d’insulte, il est
synonyme de fainéant et d’incapable, de manque d’intelligence, de
soumission, de servilité.
- Après un tel
traitement, le plus étonnant aurait été qu’ils ne prennent pas les
armes. Mais ils l’ont fait et, bien qu’ils aient été l’objet de moquerie
et de mépris de ceux à la peau blanche, ils n’ont pas fait de leur
guerre une guerre contre une couleur. Et bien qu’ils aient été l’objet
de tromperie et victimes des mensonges de ceux qui parlent la langue
"castilla", ils n’ont pas fait la guerre contre une culture. Et bien qu’ils
aient toujours fait les domestiques dans les maisons de ceux qui ont
tout, ils n’ont pas semé la destruction. Ils ont fait la guerre, leur
guerre. Ils la font encore. Une guerre contre l’oubli.
- Il a de la
chance, ce pays. Là où d’autres détruisent, ces indigènes-là
construisent. Là où d’autres divisent, eux unissent. Là où certains
excluent, eux incluent. Là où d’autres oublient, eux se souviennent. Là
où d’autres sont une charge pour tout le monde, eux portent, entre
autres, notre histoire. Et l’EZLN a de la chance d’avoir été accueillie
et soutenue par ces peuples. Parce que sinon…
- Si quelqu’un
voulait bien les voir, il verrait des êtres humains, pleins d’erreurs,
de défauts, de faiblesses, de chutes. Des êtres imparfaits, en somme.
C’est bien là qu’est le problème, parce que si c’était des super-hommes
et des super-femmes, on comprendrait encore ce qu’ils ont été capables
de faire. Mais comme ils sont comme tout le monde, eh bien… Comment vous
dire ?… C’est un peu comme de dire : "Moi aussi, il faut que je fasse
quelque chose… parce que personne ne va le faire pour moi."
- C’est ce que
font les communautés zapatistes. Elles n’attendent pas que le
gouvernement leur distribue l’aumône ou leur fasse des discours. Elles
travaillent à l’amélioration de leurs conditions d’existence et elles y
arrivent. Paradoxalement, ces conditions sont meilleures que celles des
communautés qui bénéficient de "l’aide" fédérale, même si elles sont
encore loin d’être des conditions idéales. On peut le constater par soi-même
et en direct (les vidéos, même lues, ont leurs limitations) et on peut
enquêter à ce sujet.
- C’est de ces
améliorations, qui ont été rendues possibles grâce au "troisième dos",
que je vous parlerai maintenant. Je tâcherai d’être bref (je dis
toujours ça et il me sort un roman comme si ça poussait tout seul), mais
je vous invite à en connaître le détail en lisant les rapports des JBG
et, bien entendu, en venant dans les Caracoles et dans les communautés
et en parlant avec les compañeros et avec les compañeras.
- SANTÉ ET
ÉDUCATION
- Deux de ces
améliorations concernent la santé et l’éducation. Les "oublis" des
gouvernements fédéraux successifs en cette matière ont été tels que le
mot "indigène" est synonyme de mauvaise santé et d’ignorance.
- Grâce au soutien
des ceusses et celles "sociétés civiles", la santé des communautés a
commencé à changer radicalement d’orientation. Là où régnait la mort, il
commence à y avoir de la vie. Là où il y avait ignorance, il commence à
y avoir connaissance. Bref, là où il n’y avait rien, il commence à y
avoir quelque chose de bon.
- À Los Altos de
Chiapas, par exemple, le système sanitaire fournit des soins médicaux
gratuits et, dans la mesure des ressources, les médicaments aussi sont
gratuits. Cela a été possible pour deux raisons :
- L’une est le
soutien financier de la société civile, qui permet d’obtenir de
l’équipement médical et des médicaments.
- L’autre, c’est
parce qu’au lieu d’être axé exclusivement sur les soins contre les
maladies, notre système de santé s’est tourné tout particulièrement vers
la médecine préventive. Dans le but de réduire le nombre de maladies et,
partant, la consommation de médicaments. Non sans difficultés, le
service médical gratuit a été maintenu pendant toute cette année de
fonctionnement de l’assemblée de bon gouvernement de Los Altos.
- Dans les cinq
secteurs où opèrent les assemblées de bon gouvernement, on effectue des
campagnes d’hygiène, on encourage l’utilisation de toilettes et le
nettoyage des habitations. D’autres campagnes cherchent aussi, bien qu’elles
n’aient fait que commencer, à combattre les maladies chroniques (telles
que la leishmaniose ou l’"ulcère du chiqueur") et les épidémies et à
détecter le cancer chez les femmes. Pour y parvenir, en plus du soutien
financier à des projets de santé, nous bénéficions de l’aide solidaire
(et bien souvent héroïque) de docteurs et doctoresses spécialistes et
d’infirmières. En trichant avec leurs congés, ils viennent jusque dans
ces contrées et distribuent des connaissances (à des sages-femmes, à des
"arrangeuses d’os", à des promotrices de santé et à des laborantins) et
la santé dans toutes les communautés.
- Le troisième dos
porte la vie.
- On construit des
cliniques régionales et municipales, on les équipe et on forme des
compañeras et des compañeros pour que ces cliniques puissent servir.
Dans la zone tojolabal, le 1er août, la première opération
chirurgicale a eu lieu et on est en train d’équiper un laboratoire de
traitement des herbes médicinales. Dans toute cette zone, il y a des
pharmacies qui se fournissent en médicaments grâce aux subventions de
projets et aux dons.
- En général, les
assemblées de bon gouvernement réussissent petit à petit à faire que
toutes les communes autonomes aient une infrastructure minimum de santé
communautaire : promoteurs de santé, campagnes d’hygiène préventive,
minicliniques, pharmacies, cliniques régionales, médecins et
spécialistes.
- En ce qui
concerne l’enseignement, on procède comme on devrait le faire en
politique, c'est-à-dire de bas en haut. On construit des écoles dans
toutes les communautés (plus de 50 cette année dans l’ensemble de ce
secteur et il en manque encore) et on équipe celles qui existaient déjà
(300 cette année), on forme des promoteurs pédagogiques (qui se mettent
régulièrement à niveau), on bâtit des centres d’éducation secondaire (où,
contrairement à ce qui se passe ailleurs, on apprendra les origines
historiques du Mexique) et technique.
- Des maîtres
d’école et des maçons, des pédagogues, des hommes et des femmes aux noms
communs et d’apparence normale, des indigènes avec ou sans passe-montagne
érigent des écoles et des connaissances là où il n’y avait auparavant qu’ignorance.
- Venez voir :
vous pourrez constater par vous-mêmes, dans nombre de communautés de ces
secteurs, que là c’est une clinique que l’on a construit, ici une
pharmacie, ailleurs une école. Vous verrez que la foule se presse parce
qu’une doctoresse vient donner des soins aux femmes, que la petite "Mariya"
sait écrire son nom et qu’elle peut vous raconter que les anciens
Mexicains avaient une civilisation très avancée et qu’elle voudrait
aller à l’école secondaire autonome mais va savoir si elle pourra, qu’il
y a un dentiste à la clinique qui va soigner et arracher des dents, que
là-bas c’est la fête parce qu’il y a eu un arrivage de tableaux, de
cahiers et de crayons et de livres, que Lencho allait mourir mais qu’il
n’est pas mort et qu’il-mourra-forcément-mais-pas-tout-de-suite-qu’il-en-a-encore-pour-un-moment-et-que-ça-va-quoi,
que l’école est bien gaie comme ça, que le docteur des yeux est arrivé,
qu’Andulio commence-déjà-à-chialer-passe-qu’y-trouve-pas-son-crayon, qu’il
y a un médecin qui est pédiatre qui explique à un compa que c’est
pas lui qui s’occupe des pieds, qu’Uber dit que c’est pas lui ! sans que
personne ne lui ait demandé s’il avait pris le crayon de l’Andulio, qu’il
y a un neurologue qui aide quand il y en a qui vont pas bien de la tête
et qu’ils s’évanouissent, qu’on va vacciner les enfants, qu’il y a des
camions qui emmènent des promoteurs en stage dans un Caracol et que
c’est pas sûr si c’est un stage de santé ou d’éducation parce que "vous
savez, maintenant ça va et ça vient dans tous les sens, c’est plus comme
avant, pour sûr, avant dans les camions il n’y avait que des vaches et
des bœufs, sans vouloir dire du mal de personne… Eh, au fait, vous
n’êtes pas d’ici, pas vrai ? C’est ça, mais n’allez pas croire, ne vous
inquiétez pas, moi, je vais vous expliquer, vous savez, en 1994 tous les
Indiens se sont soulevés, la plèbe, quoi, comme on dit ici. Faut dire
que les zapatistes et puis, après les sociétés civiles et… Ça vous dit
du pozole ? Non, parce que, après, il y en a pour un moment à expliquer
tout ça…"
- ALIMENTS, TERRE,
LOGEMENT
- Du plus urgent à
ce qui est le plus important. Le problème des "déplacés", surtout ceux
de Polhó, est ce qui préoccupe le plus le bon gouvernement de Los Altos
de Chiapas. Sur les près de 3 millions et demi de pesos dépensés par
Oventik, environ 2 millions et demi ont servi pour Polhó, mais pas
seulement pour des aliments. On a construit et ouvert un magasin
municipal épicerie-quincaillerie et une coopérative de femmes réfugiées.
- Le bon
gouvernement est prévoyant et un projet de carrière est déjà bien avancé
("c'est pour faire des blocs de construction", m’a-t-on expliqué quand
j’ai demandé si c’était pour fabriquer des cerveaux de membres du
cabinet de Fox – je me disais bien que pour son cabinet il avait des "chasseurs
de tête").
- Cette histoire
de carrière pourrait bien avoir un effet boule de neige. Sans parler des
rentrées d’argent que cela suppose pour les compañeros (qui ne peuvent
pas aller bosser à cause de la menace des paramilitaires), le prix des
matériaux de construction devrait baisser substantiellement et on
pourrait améliorer les logements. Bon, on en est encore loin, mais la "carrière"
de Polhó est en route.
- Pour améliorer
l’ordinaire de tous les habitants, les cinq secteurs sont en train de se
doter de coopératives de porcs ("Non, on n’y produira pas des hommes
politiques", me dit-on avant même que je ne pose la question), de poules,
de moutons ("Mais non, il ne s’agit pas de députés du PAN qui votent la
révocation du mandat de López Obrador", me dit-on alors que je n’allais
rien demander, cette fois), de poulets et de bétail (des vaches, des
mules et un ou deux bœufs, quoi – sans vouloir insulter personne), de
primeurs et d’arbres fruitiers.
- De La Garrucha,
on apprend que "des promoteurs d’agroécologie ont été formés dans nos
communes autonomes pour qu’ils puissent préserver l’environnement,
prendre soin du bétail et le vacciner et améliorer la production des
terres reprises, c’est pour ça qu’il y a des améliorations dans toutes
les communes".
- De nombreux
projets sont en marche : ateliers de cordonnerie, machines à monder le
riz, ateliers de mécanique ("on a réparé le tracteur, il ne manque plus
que l’essence"). Dans le secteur de La Realidad, l'un d'eux annonce
fièrement "Atelier de technologie raisonnée, de santé du logement,
d’économie d’énergie et de formation" ; non content de distribuer des
citernes d’eau, on y fabrique des poêles économisant le bois. Dans
d’autres zones, des forges, des projets de distribution d’eau potable,
des ateliers textiles, de fabrication de ruches…
- En attaquant sur
plusieurs fronts, et avec le soutien des "sociétés civiles", on améliore
la terre, les logements et l’alimentation.
- Autrement dit,
avec les mots de la forêt : "À ce jour, nous avons amélioré un peu notre
alimentation grâce aux terrains récupérés des grandes propriétés, ce qui
nous a permis de récolter plus de maïs et de haricots, et grâce aux
projets d’agroécologie. Grâce à notre organisation, l’alcoolisme a
beaucoup diminué, ce qui nous a permis de consacrer à l’alimentation le
peu de ressources que nous avons. Nous avons aussi pu améliorer nos
maisons, qui restent pauvres mais aujourd’hui nous avons de meilleurs
toits, des maisons plus propres, plus de place pour planter des arbres
fruitiers, des primeurs, des fleurs et pour laisser les animaux à
l’extérieur des maisons."
- Lié à tout cela,
il y a aussi la commercialisation des produits.
- Les "coyotes" 8
reculent devant les magasins régionaux, dont la mise en route prévoit
des moyens de transport permettant de faire circuler les produits. Dans
le secteur de La Realidad, il y en a une qui s’appelle "Pour tous, tout"
– ce qui constitue, à mon avis, une invitation au pillage –, une autre
"Le Petit Caracol", une autre "Don Durito". Dans le secteur de Morelia,
on les appelle "centrales de fourniture" ; on y trouve du café, des
biscuits, de l’artisanat, des tissus, des plats en terre cuite, des
comales 9, des bougies, des paniers et des meubles (tout
étant fabriqué par les communautés et vendu bon marché). À Roberto
Barrios, ce sont les trois "boutiques régionales". Tout ça fait que le
nombre de coopératives et de cantines populaires augmente.
- Les principaux
progrès accompagnant l’autonomie zapatiste avec les assemblées de bon
gouvernement concernent donc l’amélioration des conditions de vie, mais
pas uniquement…
- GOUVERNER ET SE
GOUVERNER
- Le progrès le
plus important auquel nous assistons réside sans doute dans le fait que
nous sommes en train de construire, non sans erreurs et balbutiements,
un bon gouvernement :
- "Nous avons
appris à résoudre nos problèmes, à conclure des accords avec d’autres
organisations et autorités et aussi avec nos communautés. Pendant cette
période, beaucoup a été appris quant à la manière de gouverner dans
toutes les communes et nous avons pu voir que cela rend difficile d’être
corrompu par les mauvais dirigeants, parce que nous avons appris à
gouverner avec des mandats tournants qui s’appuient sur l’expérience de
tous et guidés par la commission de vigilance.
- "Un énorme
apprentissage pendant toute cette année nous a montré que ce n’est pas
facile qu’on nous achète avec un simple soda.
- "Une autre chose
que nous avons apprise, c’est de traiter avec des gens d’autres cultures
et d’autres pays…
- "Nous avons
appris en travaillant, en résolvant des problèmes, au début nous avions
un peu peur, avant dans chaque commune on s’organisait tout seul comme
on voulait, maintenant les communes ensemble ont appris à travailler de
manière équitable, nous avons aussi appris à parler avec d’autres gens
qui n’appartiennent pas à notre organisation. Nous avons compris que ce
n’étaient pas nos ennemis et qu’ils sont victimes de mensonges mais
petit à petit ils comprennent et se rapprochent un peu de nous.
- "Chaque autorité
municipale apporte dans sa commune ce qu’elle a appris dans l’assemblée.
Certains ont appris à rédiger des comptes-rendus d’accord, à élaborer
des projets, à utiliser des appareils comme un ordinateur, Internet, une
photocopieuse, un téléphone et d’autres machines que nous sommes en
train d’apprendre à utiliser…
- "Nous pensons
que nous sommes plus armés politiquement, nous avons appris à faire
notre travail avec du sacrifice. Avant, nous avons fait des erreurs,
mais maintenant, de cette manière, nous apprenons petit à petit.
- "Quelques
avantages que nous avons gagnés : nous avons tous été gouvernement, nous
n’avons eu aucun dirigeant, ça a été un gouvernement collectif et entre
tous, nous nous sommes appris mutuellement ce que les autres savent, il
y a une distribution équitable dans les projets, des organisations
sociales qui n’avaient pas pu résoudre leurs problèmes sont venus nous
voir à nous…"
- "Au sein de
l’assemblée de bon gouvernement, nous n’avons pas besoin de traducteur,
nous parlons différentes langues, et toute personne peut venir, qu’elle
parle tzeltal, tzotzil, tojolabal ou les espagnols, nous pouvons les
comprendre dans notre langue…"
- "Voilà des
progrès que nous avons pu constater et sentir en un an de fonctionnement
des Assemblées du bon gouvernement."
- Mais est-ce que
je ne serais pas en train de vous embobiner, des fois, et que je raconte
tout ça juste pour que vous croyez que nous avons progressé ?
- C’est pour cela
que je vous dis de venir, d’aller dans les villages et qu’ils vous
mettent le son et l’image à cette vidéo…
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Septième
partie : Sept jours en territoire zapatiste
- LUNDI : AU
CARACOL DE MORELIA
- Le campement
pour la paix a accueilli la jeune F, et W a raconté qu’il avait beaucoup
appris pendant son séjour au Caracol IV ; ils repartiront lutter dans
leurs pays d’origine respectifs, l’Italie et l’Espagne ; ils emportent
la Fleur de la parole à leur collectif.
- 13 instituteurs
de différentes communes se sont réunis au Caracol IV avec qui ils
collaborent pour débattre de l’enseignement des consonnes L, CH, J, B,
K, N, R, W, X et Y 10. Ces lettres ont été étudiées à travers
la présentation d’objets naturels et artificiels, de mots ou d’énoncés
pour identifier les syllabes de chacune, puis la date de la prochaine
réunion a été arrêtée : les 20 et 21 à Miguel Hidalgo.
- Une commission
formée de trois compañeros est partie pour la commune de Che Guevara
afin d’enquêter sur les problèmes soulevés dans cette commune par une
plantation de marihuana, qui aurait été située au lieu X : deux
compañeros ont été incarcérés pour cette provocation dans la prison de
Che Guevara pour purger leur erreur. Les compañeros chargés
d’enregistrer les faits ont filmé ce qui est arrivé et livreront la
vidéo correspondante à l’assemblée. Les autorités de la commune chargées
du procès verbal concernant le détenu ont communiqué une copie à
l’assemblée de bon gouvernement. Les détenus reconnaissent les frais de
la commission de l’assemblée s’élevant à 600 pesos.
- Nous avons reçu
M. I, d’Algérie, qui est venu nous préparer du couscous, accompagné par
une délégation d’un comité de solidarité français.
- MARDI : AU
CARACOL DE ROBERTO BARRIOS
- Nous avons reçu
notre sœur N, de Suisse, appartenant à l’organisation Z, qui nous a fait
don de 57 790 pesos pour les communautés dans le besoin de la Zone Nord ;
chacune des 10 communes a reçu 6 229 pesos. Le compte n’y est pas parce
que nous avons ajouté et réparti ce que nous avait versé un frère du
DF ; avec sa contribution, le compte est juste.
- Réunion de la
commission pour étudier le logotype d’un véhicule qui a été baptisé
Maíz Resistente. En chol, P’atal ba ixim, et en tzeltal,
Tulan ixim. Les auxiliaires de la coopérative Semilla del Sol nous
ont apporté deux dictionnaires, deux globes terrestre et une carte du
monde sur pied.
- Nous avons
accueilli des frères d’une organisation de solidarité zapatiste du Japon
qui veulent réaliser des peintures murales. Une lettre a été envoyée à
une organisation des Pays-Bas concernant un projet de neuf pharmacies,
trois dispensaires et une ambulance, ainsi qu’une formation du personnel.
- MERCREDI : AU
CARACOL DE LA GARRUCHA
- Le camarade
Benito, du village X de la commune de Francisco Gómez, est venu pour un
problème de bois avec l’organisation ARIC officielle. À cause de ce
problème, les femmes se sont battues dans l’église locale, un homme de
l’ARIC a frappé une zapatiste et un compañero base de soutien s’est
battu avec un certain Artemio de l’ARIC officielle. En pleine
échauffourée, une femme priiste s’est mise toute nue devant tout le
monde pour voir si on osait la violer. Les choses ne se sont pas
envenimées mais le compa Benito ne s’attendait pas à ce que son
dirigeant comparaisse au tour précédent.
- Messieurs A et B
d'Ocosingo sont venus nous informer sur le taxi interpellé. Le
responsable de la coordination du transport de la région d’Ocosingo
rapporte que le chauffeur peut quitter le dépôt mais devra signer un
papier où il déclare que le taxi ne travaillera pas. En retour, la JBG a
chargé le coordinateur et le délégué du gouvernement de l’Etat de
libérer immédiatement le taxi, parce que si on se met à ne pas respecter
le travail honnête, les gens vont se faire délinquant ou politique ou
alors les gens vont prendre les armes, comme les zapatistes le 1er janvier
1994, comme quoi il vaut mieux respecter son travail de taxi.
- Des membres de
l’organisation PRD d’Ocosingo sont venus pour rapporter le vol de neuf
chevaux, quatre montures et une tronçonneuse. La JBG a chargé de
l’enquête la commune autonome rebelle zapatiste Francisco Gómez. Quand
les voleurs ont été trouvés, on a fait appeler leurs propriétaires pour
qu’ils viennent chercher leurs bêtes et leurs affaires ; l’argent offert
par les propriétaires n’a pas été accepté et on a dit à ceux qui les
avaient volés de ne pas recommencer car ils pourraient aller en prison.
- La Señora
Transita s’est présentée à la JBG pour une querelle concernant un
terrain, de 8 acres sur 15 de terres reprises, avec les compañeros base
de soutien d’un quartier d’Ocosingo. La JBG lui a demandé les papiers du
terrain mais elle a répondu qu’elle ne possédait aucun titre de
propriété. Après enquête, la JBG s’est aperçu que le terrain en question
lui avait été vendu par quelqu’un qui n’en était pas non plus
propriétaire et que c’est pour ça que les compas et les autres
habitants du quartier lui ont démoli sa maison. Elle a déposé quatre
plaintes au tribunal, trois contre les compañeros base de soutien et une
contre le délégué du quartier qui n’est pas zapatiste ; après plusieurs
négociations, la JBG a proposé de lui rendre le terrain et les matériaux
si elle accédait à retirer ses quatre plaintes. Ses affaires lui ont
déjà été rendues mais elle n’a pas retiré toutes les plaintes, il reste
celle du délégué qui n’est pas des nôtre, parce qu’il dit du mal d’elle.
La JBG exige que l’accord conclu soit respecté sans qu’importe ce que
peut raconter le délégué en question. On attend encore que la quatrième
plainte soit retirée.
- Les autorités de
l’organisation X se sont présentées pour un viol et des affrontements
survenus à cause d’un problème de terre. Trois propositions leur ont été
faites, qu’ils ont acceptées et ont signées en tant qu’autorités : 1.
Les autorités officielles seront chargées d’enquêter sur le viol ; 2.
Les personnes déplacées devront réintégrer leur lieu d’origine ; 3. Tous
ces problèmes devront être résolus par un accord pacifique.
- Sur 21 cas, 16
ont été résolus, 4 sont en cours et 1 n’a pas été résolu.
- JEUDI : AU
CARACOL D’OVENTIC
- Ofelia est venue
avec un ingénieur pour obtenir la permission de montrer des poêles qui
usent moins de bois ; permission lui a été donnée.
- Des membres de
la revue Rebeldía, d’une part, et du FZLN, de l’autre, sont venus
nous apporter l’argent de la campagne "20 et 10, le feu de la parole" en
disant que c’était pour les assemblées de bon gouvernement. L’argent a
été versé à l’EZLN pour qu’elle le répartisse à parts égales entre
toutes les JBG. Des membres des Jóvenes de Resistencia Alternativa [Jeunesses
de la résistance alternative] du DF sont venus pour la même chose.
- Le projet de la
carrière de Polhó a été étudié avec les membres de l’organisation
Enlace.
- Le conseil
autonome de San Andrés Sakamchén demande un prêt de 10 000 pesos pour
réparer les véhicules de la direction.
- Le montant des
contributions de la CIEPAC, de la DESMI, d’Allemagne, de Grenade, de
Médecins du monde, de Comunitaria Asociación Civil, des footballeurs de
l’équipe italienne qui s’appelle l’Internazionale Milano, des Etats-Unis
et de particuliers, versées pour aider les déplacés de Zinacantán,
s’élève à 616 302,26 pesos.
- VENDREDI : AU
CARACOL DE LA REALIDAD
- Une femme de
Ciudad el Carmen, du Campeche, est venue jusqu’ici pour nous exposer le
problème qu’elle a avec un homme de la ville de Comitán. On lui avait
promis d’ouvrir un crédit hypothécaire à son nom, en garantie de quoi on
lui a demandé les titres de propriétés de sa maison à la banque
concernée. L’hypothèque lui ayant été refusée, elle a donc exigé qu’on
lui rende les documents qu’elle avait fournis. Mais elle n’a pas pu les
obtenir parce que le crédit est bien parvenu aux mains de l’employé
responsable mais à elle, rien ne lui a été versé. La JBG lui a conseillé
de se tourner vers une organisation de défense des droits humains,
notamment à Frayba, car il s’agit d’une violation de ses droits, mais à
ce jour nous ignorons si elle y est allée ou non.
- Les solidaires
qui ont construit la turbine de La Realidad sont venus voir si tout va
bien et sont reparti après avoir discuté avec la JBG.
- Des solidaires
d’Australie sont passés. Ils voulaient qu’on leur parle de l’autonomie
et de ce que signifiait "commander en obéissant". Nous leur avons
expliqué en détail, ils ont été très étonnés et nous ont dit qu’ils
emporteraient ce message dans leur pays pour le faire circuler. D’autres
sont venus aussi, d’Argentine, du Canada, de France et de Pologne, pour
parler de l’autonomie.
- Des gens du Pays
basque sont venus voir l’état d’avancement de projets qu’ils soutiennent
et sont repartis contents parce qu’ils ont pu voir que les accords
passés étaient respectés.
- Des étudiants de
l’UNAM, de l’UPN et de Polytechnique sont venus pour discuter du "commander
en obéissant" et de l’autonomie.
- SAMEDI : DANS UN
VILLAGE ZAPATISTE
- Avec Rolando, je
suis passé présenter mes respects à Doña Julia. Elle me fait entrer dans
la maison-vestibule-salle à manger-cuisine-remise. Me sert un café, de
Guinée, et raconte. Parle de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses
arrière-petits-enfants, de la fois où elle a fait front aux soldats et
que "Je te l’ai regardé droit dans l’œil comme ça (elle écarquille ses
sourcils argentés) et je lui ai dit : "Allez, sors ton pistolet et tire-moi
dessus, vas-y !" Mais rien, il n’a pas été capable de sortir son
pistolet, sinon je ne serais pas là pour le raconter." Elle poursuit,
raconte quand son fils se cachait pour apporter du pain aux insurgés
dans la montagne, quand les villages se sont unis, quand la guerre a été
votée, quand ils sont tous partis se battre à la ville, quand elle est
rentrée dans la résistance, quand les conseils autonomes ont été créés,
les Caracoles. J’étais sur le point de sortir ma pipe et mon tabac quand
elle s’est subitement interrompue pour me demander : "Vous êtes venu
parler avec le Sup ?" Je me tourne vers Rolando qui se frotte les
moustaches pour masquer son rire. Je laisse pipe et tabac dans mon sac
et je lui dis : "Oui, c’est ça." — "Ah ! Eh bien, quand vous le verrez
vous le saluer et le bénissez bien de ma part, va savoir où il est
fourré celui-là que ça fait longtemps qu’il ne passe pas par ici." Et
elle me donne quelques tamales. "Pour le Sup." Nous nous disons au
revoir. Rendus à l’enclos des chevaux, je dis à Rolando que s’il rigole,
c’est un homme mort. "On doit tous mourir un jour", répond-il en riant
et il continue à avancer. Après avoir mis une distance prudente entre
nous, il se retourne et me lance : "N’oublie pas de saluer le Sup !"
Arrivé dans la case du Commandement, je me regarde dans le miroir et je
me dis que nous ne sommes plus ce que nous étions. Et je soupire… Qu’est-ce
que je pouvais faire d’autre ?
- DIMANCHE :
QUELQUE PART DANS LES MONTAGNES DU SUD-EST MEXICAIN
- Tard dans la
nuit. Je tombe sur Moy, qui ne trouve pas le sommeil lui non plus. La
troupe s’est retirée déjà depuis un moment, on distingue tout juste
l’ombre de la garde. Avec Moy, on parle des morts, de nos morts. Je lui
dis que n’importe lequel d’entre eux valait mieux que moi, qu'Eleazar y
est passé, on pensait qu’il s’en sortirait mais il est mort tout d’un
coup. Ici, en effet, la mort ne vient jamais lentement. Elle survient,
sans plus, claque la porte et on reste là à voir les traces de son
passage et à se dire qu’elle aurait dû en emporter un autre et pas lui,
ce mort-là. Eleazar valait mieux que moi. Comme Pedro, et Hugo, et Fredy
et Alvaro et comme tous les noms que je tairais. À quoi bon hériter les
morts ? Dans son lit, Eleazar voulait encore se mettre au garde à vous
et faire le salut. Et au matin, il a demandé qu’on joue quelque chose.
Moy me dit que j’ai le visage mouillé. Je me sèche les gouttes d’un
geste et je lui dis : "C’est la pluie." Moy allume une cigarette, moi,
ma pipe. Là-haut, le ciel peiné de tant d’étoiles ne pleure pas, il se
contente de se regarder dans le miroir brun de la Lune.
- CERTIFICAT
D’AUTHENTICITÉ
- Dit, vu et
entendu tout ce qui précède, non en pleine possession de mes facultés
mentales et plus ou moins en possession de mes facultés physiques, je
certifie que ce qui vient d’être exposé dans cette vidéo "très
différente" et que ce que j’ai raconté sur les villages zapatistes est
vrai, vérifiable et, dans certains cas, répréhensible. Que la seule
chose que l’on puisse attribuer à la fantaisie ou à mon imagination
concerne l’existence de celui qui écrit ces lignes car il est bien connu
que les fantômes ne sont rien d’autre que cela jusqu’au moment où, comme
disait l’autre, pour vivre on meurt. Je le garantis.
- Vidéo projeté
dans toute la galaxie depuis l’État mexicain sud-oriental du Chiapas, An
IV du XXIe siècle, à 20 ans de la naissance et à 10 du début,
tandis qu’août s’étire et que le pays qui nous chérit a mal à l’espoir
(le monde en général, lui, a mal au Bush).
- Note : Cette
vidéo est sans copyright et peut être entièrement ou partiellement
reproduite où ça vous chante, toutes les voix que ça vous chante et avec
qui ça vous chante. Maintenant, si vous êtes d’accord avec ce qu’elle
dit et que vous agissez en conséquence, gaffe ! Parce que vous pourriez
bien atterrir en prison, mais pas à cause du distributeur de cette vidéo,
qui est, comme on l’a dit, le Système zapatiste de télévision
intergalactique.
- Bien. Salut et
il manque ce qu’il manque… pour quand il y en aura besoin.
- (À suivre)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
- Sous-commandant
insurgé Marcos
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
-
- Lire une
vidéo
- Huitième
partie : Enter Durito
- Quand l’écran
est devenu bleu, après les derniers mots (oui, je sais que c’est un
carton, mais vous comprendrez que je continue avec mon histoire de vidéo),
très peu de gens attendent de voir si ça continue (vous savez qu’il y a
des vidéos qui rajoutent des trucs à la fin). Mais voilà que soudain,
alors que plus personne ne s’y attend (moi y compris), apparaît sur
l’écran (donc sur le carton) un scarabée débitant le discours suivant :
- "Voyons, voyons,
pas d’applaudissements ! Que les femelles contiennent leurs soupirs, que
les mâles contrôlent leur envie, que les enfants ne balancent pas
d’insecticide sur leur poster de Spiderman. Du calme ! Moi, le grand Don
Durito de La Lacandone, je ne vous entretiendrai qu’un instant, dans le
seul but d’élever le taux d’audience de cette… vidéo ?"
- En réalité, nous
avons rajouté perfidement cette partie uniquement pour ruiner les
prédictions de ceux qui pensaient qu’il n’y en aurait que sept, because
que les dieux premiers… bla, bla, bla. C’est donc la huitième, et peut-être
bien que la prochaine fois on vous balance la sixième (?).
- Au nom du Comité
directeur (eux-mêmes en personne) du Système zapatiste de télévision
intergalactique, veuillez ne pas nous excuser de la distraction et du
dérangement. Nous vous laissons jouir à nouveau de cette programmation "passionnante"
faite de révocation de député, de ruban d’inauguration, de médailles
d’argent, d’un scoop sur le "parti des tribunes du stade de CU" (celui
des échardes, dixit) et, last but not least, du rapport du
gouvernement (je ne comprends pas ce que vous lui trouvez, vous savez
déjà comment il finit, ce feuilleton).
- Dans le cas bien
improbable où vous souhaiteriez rester sur cette chaîne, vous allez
pouvoir assister… En vrai et en direct !… Aux jeeeeeeux Olyyyympiques
Zaaaapaaatisteeeeees !
- Eh oui, car avec
leur slogan de "plus petits, plus lents, plus faibles", les zapatistes
vont montrer pourquoi ils se sont entraînés aussi longtemps pour perdre.
Il suffit que vous syntonisiez sur votre conscience et vous verrez cet
événement-là où vous voudrez qu’il ait lieu. Les premiers inscrits
recevront, outre notre programmation choisie, un poster signé de moi en
personne (de dimensions modestes, 5 mètres sur 5, n’exagérons rien),
mais dans une pose pour laquelle la classification X reste courte (appliquez
les restrictions d’usage).
- Ne zappez pas,
on reviendra…
- (Y a plus d’à
suivre. Enfin, si, mais pas pour tout de suite)
- Des
montagnes du Sud-Est mexicain
-
- Le Sup, qui
file aux toilettes à cause de tamales, en prenant bien
- garde de ne
pas y aller trop vite, pour arriver deuxième
- (des fois
qu’ils passent "Llamado" sur la première).
- Mexique,
août 2004, 20 et 10.
- Les notes sont du traducteur.
- 1
Célèbre groupe pop espagnol des années 1960.
- 2
La Pemex, est la Compagnie nationale des pétroles mexicains.
- 3
Yunque : (littéralement : l’enclume) Sorte de société secrète, de
loge dont les membres occupent des postes clés dans l’administration et
au gouvernement.
- 4
Porriles : de porros, nervis recrutés pour former une
milice à l’intérieur de l’université.
- 5
En français dans le texte (on suppose que Marcos voulait dire "bras de
fer" ou "coup de force").
- 6
JBG : assemblée(s) de bon gouvernement (en espagnol : Junta[s] de
Buen Gobierno).
- 7
Piñata : panier de friandises décoré, parfois d’un masque, et
pendu à une corde, que les enfants cherchent à crever, les yeux bandés,
pour récolter le trésor à l’occasion de certaines fêtes, un peu à la
manière d’un mât de cocagne.
- 8
Coyotes : nom donné aux tenanciers de magasins pratiquant des
prix exorbitants et l’usure, profitant de leur situation géographique,
et qui ont hérité la mentalité des patrons d’haciendas, qui obligeaient
leurs "employés" à acheter à prix d’or dans leurs magasins, installés
dans la propriété, l’endettement étant perpétuel et s’héritait même de
génération en génération.
- 9
Comal : plaque en terre servant à faire cuire les galettes de
maïs.
- 10
CH – qui forme une seule lettre et a sa propre entrée dans les
dictionnaires – et Y sont des consonnes en espagnol.
-
-
- Traduit du
castillan (Mexique) par Angel Caido
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