Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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LA MANIFESTATION DU 3 MAI OU COMMENT LE SOLEIL SE POINTE AVEC AYOTZINAPA

vendredi 22 mai 2015

Paris, 4 mai 2015

La délégation d’Ayotzinapa est arrivée à Paris le samedi 2 mai 2015. Depuis des jours il pleuvait sur la ville, le ciel était chargé des nuages qui ne semblaient pas être pressés de laisser place à la lumière. Le lendemain, dimanche après-midi, malgré le mauvais temps, les gens sont sortis dans la rue pour rejoindre l’appel de l’Eurocaravane 43. La marche a été convoquée pour se rencontrer avec ceux qu’ici se solidarisent avec eux, mais surtout avec tous ceux qui de ce côté de l’Atlantique luttent depuis le bas et à gauche : les réprimés, los dépouillés, les expulsés, les exploités, les discriminés. Román Hernández, intégrant de la caravane et membre du Centre de Droits Humains de la Montagne Tlachinollan (http://www.tlachinollan.org/), l’a rappelé à la fin de l’évènement : « Merci beaucoup pour votre solidarité, pour votre lutte depuis le bas. Pour nous, c’est un honneur d’être reçu par les collectifs solidaires, ici dans le Paris d’en bas ».

Au cri de Ayotzinapa vive, la lucha sigue ! (Ayotzinapa vit ! La lutte continue !), environ 250 personnes ont accompagné l’Eurocaravane 43 dans son parcours pour Belleville, un quartier populaire dont les rues et les bâtiments nous rappellent tout autant la violence policière que l’organisation et la lutte de ceux d’en bas. Il n’y avait pas de meilleur scénario pour la rencontre de ceux d’ici et de là-bas.

Le parcours a démarré peu après 15h30 et il a été marqué par divers arrêts. Le premier arrêt s’est produit de manière spontanée, quand Omar García (étudiant de l’école normale d’Ayotzinapa) a décidé de prendre la parole. Il a signalé que bien que les chaînes télévisées et les ambassadeurs mexicains s’efforcent de vanter le progrès du pays, c’est clair que « le seul progrès qu’ils ont c’est la disparition forcée ».

Quelques temps plus tard, l’arrêt s’est fait à la Place des Grandes-Rigoles pour commencer la lecture d’une petite biographie de chacun des étudiants disparus mais aussi des trois qui, eux, n’ont pas survécu à l’attaque policière du 26 septembre 2014. Parce que derrière les chiffres, derrière le 43, il y a des histoires, des projets, des désirs, et des rêves. Nous avons tout au long de la marche rappelé qui sont nos compagnons disparus. La lecture s’est faite accompagnée de chansons : « Je ne suis pas né sans cause, je ne suis pas né sans croyance » disait le refrain d’une des chansons interprétées à cette deuxième étape.

Tout long du parcours ont eu lieu d’autres actes symboliques où l’exigence de la présentation en vie de nos compagnons et le soutient qu’on donne d’ici à Ayotzinapa, s’est mêlée à l’histoire de la répression, mais aussi de l’organisation et de la lutte à Paris et ses banlieues. L’Eurocaravane s’est ainsi arrêtée devant la Cantine des Pyrénées, un ancien immeuble squat qui était un espace solidaire de rencontres et d’échanges pour les précaires, les sans-papiers, les mal logés. Les cours de français qui y étaient donnés, la nourriture qui y était servie à bas prix, les personnes qui y s’organisaient de manière collective, tous cela, a trouvé sa fin avec l’expulsion décrétée en 2013 par les autorités municipales.

Un hommage a aussi été rendu à Lamine Dieng, un jeune français d’origine sénégalaise du quartier de Belleville mort en 2007 des suites de son arrestation : les méthodes utilisées par les cinq policiers pour l’immobiliser ont fini par l’asphyxier. Il s’agit d’un cas emblématique qui montre à quel point il n’y a pas de justice ni l’exigence de rendre des comptes quand les forces de l’ordre sont impliquées. « De Paris au Mexique, la police assassine ! » criait à plusieurs reprises au micro Amal, la sœur de Amine Bentounsi, un jeune assassiné par un policier en 2012 d’une balle dans le dos. Amal, qui a suivi toute la marche de l’Eurocaravana 43 et pris place en tête de cortège, a partagé son témoigne avec la délégation et en particulier avec don Eleucadio. Eux deux se sont retrouvés face à face, coude à coude pour exprimer la douleur provoquée par un meurtre d’Etat, dans le cas de Amel ou par une disparition forcée d’un être cher dans le cas de don Eleucadio. Pas besoin de paroles, on lisait dans leur regard. Malgré les géographies distinctes, la souffrance et la rage sont partagées, tout comme la dignité qui conduit à lutter et à exiger que justice soit faite. La rencontre entre ceux d’ici et de là-bas s’est ancrée dans ces termes avec Román Hernández : « Nous, nous comprenons que lutter contre la brutalité policière en France, c’est lutter pour Ayotzinapa ; nous, nous comprenons que lutter pour le droit des personnes migrantes, c’est lutter pour Ayotzinapa ; nous, nous comprenons que lutter contre la vente d’armes, c’est lutter pour Ayotzinapa ; nous, nous comprenons que lutter pour le respect du territoire palestinien, c’est lutter pour Ayotzinapa ; nous, nous comprenons que lutter pour votre logement, dans vos squats, c’est aussi lutter pour Ayotzinapa ; nous, nous comprenons que lutter pour vos droits du travail, et le droit à l’éducation, c’est lutter pour Ayotzinapa. Et donc nous sommes venus vous dire que nous sommes en train de lutter pour vous aussi parce que l’on est en lutte pour Ayotzinapa ».

La marche a été marquée par de nombreux moments emplis d’énergie et d’espérance. Dans le cortège, en plus de la communauté française et de la communauté mexicaine de Paris, étaient présents de nombreux camarades latino-américains qui depuis des mois manifestent leur appui à cette lutte, lutte qui est celle de nous tous. Et puis, dans ce cortège, deux petites sœurs se sont approchées de don Eleucadio pour prendre la parole et lui remettre un cadeau tout en lui exprimant leur solidarité, lui rappelant qu’elles l’appuyaient et que vivants ils les avaient enlevés, vivants elles les voulaient.

Au son de “La llorona” (dans la version écrite pour l’occasion que l’on a tous adoptée, mais aussi l’originale et encore celle en nahuatl), au rythme du compte de 1 à 43, aux cris de “fuera Peña” (« Dehors Peña », président mexicain) et de “fue el Estado” (« C’est l’État » sous-entendu : le coupable), sous le regard des gens penchés à leur fenêtre, la marche arrive après 3 heures à Gambetta pour sa clôture.

La Eurocaravane 43 prend une fois encore la parole : « Nous sommes venus vous informer que l’exigence de l’apparition en vie de nos 43 camarades est toujours en vigueur et d’actualité ! Nous voulons vous dire qu’au Mexique, au Guerrero, nous avons décidé de ne plus permettre que l’on continue à nous piétiner, et c’est pour cela que nous sommes venus vous inviter à continuer à lutter. Nous voyons qu’au Mexique, tout comme en France, les gouvernements répondent à d’autres intérêts. Maintenant nous voyons que la brutalité policière existe aussi dans le premier monde. Et, nous, nous pensons que c’est pour cela que la résistance doit se globaliser. Tout comme eux ont globalisé la répression, nous devons globaliser la résistance ». C’est avec ces paroles que Roman a salué les participants. Don Eleucadio a pour sa part tenu à rappeler comment « au Mexique il n’y a pas de justice pour les pauvres ». Omar García a lui conclu en dénonçant la grave situation du pays : « nous allons continuer à dire que le gouvernement mexicain assassine. Nous allons continuer à crier ce que l’on peut crier maintenant

À la fin de ce rassemblement, le ciel couvert était resté bien loin, notre rage avait peu à peu dissipé les nuages et le soleil qui depuis plusieurs jours nous boudait est apparu pour nous réjouir. Et comme le dit Omar : « même si cela se politise, ce n’est pas une lutte politique, c’est une lutte pour la vie ! » ¡Ayotzinapa vive, la lucha sigue !

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