Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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"Tout le monde est zapatiste : le chien, le grand-père, la pierre..."

Entretien avec Jorge Hernandez

mardi 1er juin 2004

Jorge Hernandez, qui vient de la région d’Oaxaca, au Mexique, est membre du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte. Invité à débattre du mouvement de rébellion, lors de la "fête du château" à Nice, les 26 et 27 juin 2004, il a bien voulu répondre à nos questions.

Quelles sont les origines du mouvement zapatiste ?

Au Mexique, il existe depuis le début de la conquête espagnole une tradition de résistance et de lutte qui explique l’existence de l’Armée zapatiste de libération nationale, l’EZLN. Les figures de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata font partie de cet imaginaire révolutionnaire, encore très fort. Emiliano Zapata, après avoir renversé la dictature de Porfirio Diaz est resté fidèle à son principe : "la terre à celui qui la travaille" et n’a jamais pris le pouvoir. Sa révolution était éminemment paysanne. Le 1er janvier 1994, on a vu surgir de l’ombre cette Armée zapatiste de libération nationale qui revendiquait aussi la terre pour ceux qui la travaillent, la démocratie, la justice, la dignité et la reconnaissance des droits des Indiens. Quand cette rébellion, ancrée dans la tradition révolutionnaire, a vu le jour, le Mexique était en train de vendre, de marchander toute une partie de la terre, richesse commune d’un peuple, comme si elle appartenait à la seule clique au pouvoir à ce moment là. Il ne faut pas non plus oublier que la révolte zapatiste a symboliquement éclaté le jour de l’entrée en vigueur de l’Alena, l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Cet accord laissait à la marge tous ceux qui ne produisaient pas assez, qui n’entraient pas dans le modèle de productivisme et de consumérisme que voulait imposer le gouvernement mexicain.

Pourquoi est-ce du Chiapas qu’est partie cette rébellion ?

L’inquiétude était présente dans de nombreux secteurs de la société mexicaine. Mais les syndicats, les ouvriers et les paysans ont été "matraqués" pendant des années et les seuls capables de s’opposer réellement au projet ultralibéral du gouvernement mexicain étaient les Indiens. Par hasard, cette rébellion s’est produite au Chiapas, l’un des États les plus oubliés du Mexique, où même le semblant de redistribution des terres de la révolution de 1910 ne s’est jamais appliqué. Les conditions de vie des Indiens du Chiapas étaient encore pires que celles de tous les autres Indiens du Mexique. Le cri des zapatistes, "¡Ya basta !", peut apparaître comme un cri de désespoir parce que les conditions de misère dans lesquelles ils vivaient les condamnaient à mourir de maladies curables, à ne pas trouver un prix juste à leur production agricole, à être victimes du racisme, à ne pas être regardés comme des êtres humains. Cette armée de gueux est donc sortie de l’ombre avec un cri de désespoir et une déclaration de guerre contre l’État mexicain, tout en n’étant pas un nouveau mouvement de guérilla. L’Armée zapatiste a en effet pu intégrer l’expérience des guérillas d’Amérique latine sans la reprendre exactement. Or, le gouvernement a vu dans l’EZLN un mouvement armé de plus, conduit par quelques idéologues de la gauche universitaire mexicaine, venue dans le Chiapas pour manipuler les Indiens. Il pensait que cette énième révolte n’aurait pas de suite. Et il s’est trompé parce que l’EZLN est une vraie armée populaire. On ne peut distinguer un insurgé d’un paysan : le jour, il cultive sa terre et la nuit, il va suivre un entraînement militaire. Le gouvernement n’a pu réprimer le mouvement parce que tout le monde est zapatiste : le chien, le poulet, le grand-père, les montagnes, les pierres, les enfants...

Le mouvement zapatiste rappelle à celui qui questionne qu’il détient lui-même la réponse, ce qui est une démarche éminemment émancipatrice, plutôt rare. Comment l’expliquez vous ?

Quand l’Armée zapatiste s’est soulevée, elle était pleine d’incertitudes. C’est un mouvement qui se questionne, qui apprend à marcher avec les autres. Les zapatistes ont clairement rappelé lors de la Première Déclaration de la forêt Lacandone, en janvier 1994, que la mesure désespérée qu’ils ont employée en prenant les armes n’était pas nécessairement l’exemple à suivre. C’était la seule solution que leur situation leur permettait de trouver, mais, rappelaient-ils, les syndicalistes, les femmes, les paysans, les associations de quartier, par exemple, pouvaient imaginer d’autres moyens de lutte. La société civile mexicaine a ainsi vite compris que cette révolte indienne était authentique et fondée, et que les rebelles avaient été acculés au choix des armes. Leur discours a touché parce qu’il était loin de la langue de bois des politiques. Il était imprégné de l’imaginaire indien, poétique, métaphorique, et s’adressait au cœur, à l’intelligence sensible, et à tous ceux qui étaient victimes de l’exploitation et de l’oubli : les femmes, les lesbiennes, les homosexuels, les jeunes, les pauvres des quartiers, etc. Ces discours ont trouvé un écho dans tous les recoins de la société mexicaine. Celle-ci était à bout de souffle et ne supportait plus le gouvernement du parti unique au pouvoir depuis plus de soixante ans. Tout en l’invitant à choisir ses propres modes d’action, les zapatistes ont demandé à la société civile de ne pas les laisser seuls et d’essayer de partager leurs expériences pour trouver des pistes d’action commune. Ils ont donc établi leurs tout premiers contacts avec la société civile nationale et internationale et, presque immédiatement, des caravanes pour la paix se sont formées pour tenter de faire face au déploiement militaire dans le Chiapas, intervenu dès les premiers jours du soulèvement.

Justement, qu’en est-il aujourd’hui du déploiement militaire dans le Chiapas ?

En dépit de leurs propos démagogiques, les différents gouvernements mexicains n’ont pas retiré un seul militaire des territoires zapatistes depuis dix ans. Sans compter les nombreuses polices, sécurité d’État, police judiciaire fédérale, et les groupes paramilitaires qui menacent directement les communautés indiennes. Dès les premiers jours de la révolte, le gouvernement a eu recours à cette méthode utilisée par les États-Unis durant la guerre du Vietnam et par d’autres gouvernements d’Amérique centrale : la guerre de "basse intensité". Il s’agit de laisser les basses besognes à des groupes paramilitaires entraînés et payés par l’armée, et recrutés dans le lumpenprolétariat indien. Le gouvernement peut alors manipuler l’opinion en affirmant que les Indiens sont des barbares qui s’affrontent entre eux et qu’il convient d’envoyer l’armée fédérale pour rétablir l’ordre.

De qui parle t-on quand on parle des zapatistes ?

Il y a différents niveaux d’organisation au sein de l’EZLN : les insurgés, qui sont encagoulés et armés ; les miliciens et les bases d’appui zapatistes qui sont composées de tous les habitants d’une communauté ou d’une région qui ont soutenu l’Armée zapatiste durant ses dix années de clandestinité. L’opinion publique européenne et mondiale a braqué son regard sur le sous-commandant Marcos, mais il y a derrière lui toute l’organisation des communautés indiennes. Si l’Armée zapatiste n’avait pas eu une telle entente avec la communauté indienne, elle n’aurait été qu’une guérilla de plus, écrasée par la répression.

Les revendications des zapatistes sont-elles absolument propres aux indiens du Chiapas ? Qu’en est-il par exemple de l’expérience féministe ?

L’expérience féministe du Chiapas est propre aux conditions de vie des femmes indiennes. Jusqu’à il y a une trentaine d’années, hommes et femmes vivaient dans des conditions épouvantables, sans aucun droit, soumis au bon vouloir des riches propriétaires terriens. Le modèle aliénant subi de l’extérieur était reproduit au sein du foyer où les femmes n’avaient aucun droit. En fait, les femmes du Chiapas subissaient et subissent encore une triple discrimination, en tant que femmes, Indiennes et pauvres. Elles ont dû s’organiser et commencent à intégrer petit à petit l’Armée zapatiste, où elles ont proclamé la "Loi révolutionnaire des femmes". Par exemple, elles exigent l’interdiction de l’alcool aux hommes, source de violence au sein du foyer, ou de pouvoir choisir le nombre d’enfants qu’elles veulent mettre au monde. D’une manière générale, les zapatistes sont entrain d’imaginer et de construire une autre société avec l’apport des nombreuses personnes qui viennent les voir. Il faut bien avoir en tête quelles étaient leurs conditions de vie avant la rébellion pour mieux comprendre ce qui se joue. Les communautés indiennes souffraient d’une forme de discrimination géographique : un malade devait marcher deux ou trois jours avant d’arriver dans un village où il pouvait être soigné. Il en allait de même pour trouver un marché sur lequel écouler les récoltes de maïs ou le café. Aucune route n’existait, personne ne s’occupait de ces Indiens qui vivaient en autarcie, de façon quasi autosuffisante. Ils ont maintenant, depuis la rébellion, eu la chance de rencontrer des gens de toutes les nationalités : ces rencontres les ont interpellés et ont éveillé beaucoup de curiosité sur les autres manières de vivre. Ils ont ainsi pu apprendre à se reconnaître dans l’autre, comme d’autres ont été confrontés au miroir de la lutte zapatiste.

Le mouvement semble tirer sa force de son organisation communautaire, peut-être difficile à imaginer dans des sociétés individualisées comme les nôtres ?

L’organisation communautaire au Chiapas est une persistance de la forme préhispanique qui a résisté à cinq cents années de conquête, de colonisation, de négation de leurs formes de vie, de pensée, de leurs pratiques religieuses ou de leurs savoirs ancestraux. Les zapatistes revendiquent ce mode d’organisation, où chacun a des responsabilités vis-à-vis de la communauté. Le pire des châtiments est d’ailleurs d’être expulsé de cette dernière, ce qui ne peut intervenir qu’en cas de crime innommable. Mais il faut aussi se souvenir que l’individualisme occidental est le fruit des actions des gouvernements, qui ont tout fait pour casser les formes d’organisation communautaire. Cela ne signifie pas que l’on ne peut pas les reconstruire. Il n’est écrit nulle part qu’il ne puisse plus y avoir de formes de vie communautaire en Europe ou ailleurs.

Le rapport que les zapatistes ont au pouvoir étonne souvent. Peu de personnes imaginent une lutte qui n’ait pour finalité la prise de pouvoir, condition sine qua non pour changer la donne... C’est l’un des grands paradoxes de cette lutte armée : ils ne luttent pas pour le pouvoir. Ils ne luttent pas pour trouver une place dans le système politique tel qu’il existe. En construisant un autre projet de société, ils opposent d’une certaine manière une forme d’organisation au pouvoir central. Cela interpelle beaucoup de monde, au-delà des responsables politiques. Les zapatistes ont déclaré la guerre à cette forme de société, et donc à ses mécanismes de pouvoir. Ils rêvent d’autre chose, d’un monde meilleur, qui ne laisse pas de place à l’habituelle conception de pouvoir.

Nice, juin 2004.
Propos recueillis par Anne-Laure de Laval.

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