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Répression à Tlapa le 7 juin 2015

Toño, lutter jusqu’au dernier soupir

Chronique et hommage du centre Tlachinollan

lundi 22 juin 2015

Considérée comme un des foyers de la lutte pour la réapparition des 43 disparus d’Ayotzinapa et de l’opposition au processus électoral de juin dernier au Mexique, la ville de Tlapa en a payé le prix fort : le 7 juin, jour des élections, une énorme opération de police était déployée dans la ville et Toño, figure locale de la contestation, fut abattu dans la soirée par la Police Fédérale. Ci-dessous une chronique en forme d’hommage, écrite en sa mémoire par le Centre des droits humains Tlachinollan.

Tandis que, dans un restaurant de la ville de Tlapa (Guerrero), le commissaire général de la Police Fédérale mexicaine dégustait son repas en compagnie du cercle rapproché de ses collaborateurs, plusieurs véhicules de ses services s’en prenaient aux instituteurs et institutrices qui se trouvaient alors dans les bureaux de la Coordination des Travailleurs de l’Education de l’Etat du Guerrero.

L’annonce faite par le ministre de l’Intérieur mexicain, Miguel Ángel Osorio Chong, que l’armée et la police fédérale seraient déployés dans le sud-est du pays n’avait pas épargné la ville de Tlapa : sur la carte des risques électoraux, la ville apparaissait comme une zone critique. Dans la nuit du jeudi 4 juin, plus de 200 effectifs de la police fédérale arrivèrent sur place afin de se coordonner avec les troupes de l’Armée mexicaine et blinder le dispositif électoral au sein de la ville. Ce déploiement spectaculaire visait à contenir la révolte sociale, mais aussi, avant tout, à réprimer et à s’en prendre au Mouvement Populaire Guerrerense (MPG), qui s’était ouvertement déclaré contre les élections.

Le dimanche 7 juin 2015, malheureusement, le mauvais présage se fit réalité : les corps d’élites de la police s’en prirent violemment aux citoyens et citoyennes catalogués comme personnes de “dangerosité élevée”. Aux alentours de 14h30, deux patrouilles de la police fédérale (PF), numérotées 1699 et 1566, procédèrent à la perquisition arbitraire des bureaux de la Coordination des Travailleurs de l’Education de l’Etat du Guerrero (CETEG), situés dans le quartier “Colonia Tepeyac” de la ville de Tlapa de Comonfort, non loin des bureaux de la délégation régionale des services éducatifs du Secrétariat de l’Education de l’Etat (SEG). Six instituteurs furent alors détenus : Juan Sánchez Gaspar, Pablo Abad Díaz, Raúl Sierra de Jesús, Francisco Ortega Vicente, Ángel Basurto Ortega ainsi qu’un mineur, Julián Allende Chavelas. Deux autres personnes, Agustina Luna Martínez et Herlinda Iturbide Pinzón furent elles aussi arrêtées durant l’opération, sans aucun mandat d’arrêt.

Le cas du professeur Juan Sánchez Gaspar est tout à fait représentatif des actions arbitraires que ces corps de police ont l’habitude de mettre en œuvre lorsque sont lancées des consignes politiques visant à terroriser et à réprimer des personnes, du simple fait de leur appartenance à une organisation professorale cataloguée par le gouvernement comme radicale. Sans aucun mandat d’arrêt, la Police Fédérale a en effet fait irruption dans le domicile de l’instituteur afin de procéder à son arrestation, bien que n’ayant aucun motif pour agir de la sorte. Chez lui, se trouvait son fils, Leuguín Sánchez, en convalescence du fait des coups reçus le vendredi 5 juin 2015 par des effectifs de la Police de l’Etat et par des groupes de choc liés à différents partis politiques. Les policiers tentèrent également d’embarquer d’autres membres de la famille, notamment sa mère et son fils le plus jeune, argumentant que plusieurs instituteurs de la CETEG seraient cachés chez lui.

Durant cette opération policière tape-à-l’œil, la participation de l’Armée se fit manifeste dans le transport par hélicoptère des huit détenus jusqu’à la ville de Mexico. Son action fut telle que le respect des procédures juridiques exigées par ce type de détention fut alors le cadet de leurs soucis. Dans le témoignage apporté au sujet de sa détention, l’instituteur Pablo Abad expliqua pour sa part qu’au moment de passer devant le module de la police municipale à Atlamajac, il fut signalé par une personne encagoulée qui travaillait en coordination avec la police fédérale, qui avait installé un barrage routier à cet endroit afin d’identifier les instituteurs de la CETEG.

Pour en rajouter à leur action illégale, après coup 35 agents de la Police Fédérale retournèrent dans le quartier “Colonia del Tepeyac”, afin de procéder à la perquisition des locaux de la CETEG et y embarquer deux camionnettes de la Coordination, en collaboration avec des agents des services du Transit du Guerrero.

Face au constat de ces abus par les habitants et les habitantes du coin, le délégué de la colonia dut faire appel aux habitants afin qu’ils se rassemblent dans la chapelle du quartier et empêchent les policiers de sortir de là, au vu des abus qu’ils étaient en train de commettre contre les locaux de la CETEG.

Cette opération tape-à-l’œil eut de graves répercussions, car elle exalta les sentiments de la population et des voisins, qui décidèrent en conséquence de mettre en place des barricades à l’entrée du quartier, une réaction immédiate qui permit de bloquer la sortie des 35 policiers fédéraux. Ceux-ci furent alors avertis qu’ils ne pourraient pas repartir tant que ne seraient pas libérés les huit personnes détenues précédemment, alors acheminées par voie aérienne vers la ville de Mexico dans un hélicoptère de la Marine.

En réponse à la détention de 35 de ses agents, aux alentours de 15 heures 30 la Police Fédérale mit en place un impressionnant déploiement de police, durant lequel les habitants furent maintenus assiégés par des centaines de policiers, ce qui provoqua une situation de tension sur le point de dégénérer en confrontation ouverte. Notre intervention en tant qu’organisme civil de protection des droits humains permit d’aboutir à une trêve, afin de chercher comment résoudre le conflit. L’accord de base fut alors que les autorités fédérales s’engagent à libérer les personnes détenues et à les ramener à la ville de Tlapa, en échange de la libération des 35 policiers. L’exigence des habitants était quant à elle que se replient les effectifs de la police déployés à l’entrée du quartier. Cette décision fut difficile à obtenir, les autorités considérant que ces intimidations pouvaient encourager les positions les plus dures des habitants survoltés.

Durant l’attente, les policiers capturés furent amenés jusqu’à la chapelle de la Colonia Tepeyac, afin de pouvoir veiller sur eux et s’assurer qu’ils ne s’échapperaient pas. A l’intérieur de la chapelle, des femmes, des jeunes et des enfants assuraient la garde, alors que dans le même temps se négociait avec les autorités fédérales le retour par voie terrestre des détenus.

Cependant, aux alentours de huit heures du soir, l’opération policière fut réactivée par la Police Fédérale qui pénétra dans le quartier, rompant les accords obtenus entre le gouvernement fédéral et les professeurs de la CETEG. Des armes à feu, des gaz lacrymogènes et d’autres types de gaz furent utilisées durant l’opération, ce qui provoqua la terreur entre les familles présentes autour de la chapelle. Des militaires du 93e bataillon d’infanterie, basé à Tlapa, participèrent également cette action sanglante. Au cours du déploiement de cette opération disproportionnée de la Police Fédérale, plusieurs agents de cette corporation pénétrèrent dans des domiciles privés, terrorisant les familles du quartier en répandant des gaz lacrymogènes, ce qui provoqua un nombre encore indéterminé de blessés et de personnes en état de choc.

Quatre personnes au moins furent gravement blessées, et le jeune Antonio Vivar Díaz fut assassiné. Il était étudiant de dernière année de la licence en Développement Communautaire Intégral, spécialisation Système Normatifs des Peuples Indigènes, à l’Université Pédagogique Nationale (UPN) située dans l’Unité 12-D de Tlapa de Comonfort.

Toño, comme tout le monde l’appelait, formait partie de la direction collective du Mouvement Populaire guererense (MPG) de la ville de Tlapa. Son engagement politique naquit de son rapprochement avec les communautés indiennes durant les quatre dernières années. Durant ce processus d’insertion progressive, il s’identifia comme étant partie prenante de ces peuples, récupérant son identité et revalorisant l’origine Tu’un Savi de ses parents. Toño fut l’avant-dernier d’une famille de huit enfants, et sa grande tristesse était de ne pas avoir eu à ses côtés son père, un instituteur d’éducation indienne qui eut à assumer une responsabilité auprès des autorités communautaires afin de les appuyer et de les soutenir dans leurs initiatives liées à la défense de leurs droits fondamentaux.

Toño a toujours fait preuve de fermeté dans ses positions, et blâmait les compañeros de son groupe politique lorsque leur engagement à travailler aux côtés des communautés indiennes était mis en veilleuse. Il eut la sagesse d’avoir su écouter et obéir aux conseils et aux normes dictées par les Xiñá, les grands hommes qui comptent sur des années d’expérience, et qui savent guider la communauté. Au travers de sa formation universitaire, Toño avait rencontré ce qu’il recherchait, se former académiquement afin de pouvoir servir ceux qui possèdent le moins et forger son profil professionnel hors de la ville au contact des paysans et des artisans, en marchant à leurs côtés le long des bornages champêtres, et en y connaissant les lieux sacrés protégés durant des siècles par les gardiens de ses territoires. Toño avait grandi dans un milieu marqué par de nombreuses carences économiques. Du fait de l’absence de son père, il fut obligé de travailler dès ses 10 ans, et avait appris à faire le pain aux côtés de sa grande sœur, qui fut comme sa seconde mère durant ses jeunes années.

Parmi ses compañeros, il fut toujours un jeune joyeux, adepte du plaisir et grand amant de la musique. Durant les moments difficiles de sa vie, la guitare était sa meilleure compagnie, et au sein de son grand répertoire apparaissait toujours les chansons de Joaquín Sabina, de Mercedes Sosa ou de Silvio Rodriguez. C’était un troubadour de la Montaña, tombé amoureux de la lutte pour la justice. Suite à la tragédie d’Iguala et à la disparition des 43 étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa, Toño ne fut plus le même, et changea radicalement. Il assuma entièrement la cause des parents des jeunes disparus. Il se retourna vers son passé indigène, et la souffrance liée au traitement et à la discrimination qu’il avait souffert depuis l’enfance au contact des familles métisses de la ville de Tlapa. Il ressentit de son être profond les stigmates de son indianité, mais ce qui le marquait plus que tout, était la souffrance vécue par les gens les plus pauvres de la Montaña. Il n’eut plus aucune tolérance envers ceux qui trompaient et qui se riaient des personnes qui n’arrivaient pas à s’exprimer convenablement en espagnol.

Il arriva à sa maturité politique au cours de ces huit derniers mois durant lesquels il milita au sein du MPG, où il comprit que le conflit fondamental affronté par la société mexicaine était contre un système basé sur la spoliation de la classe opprimée, utilisant le pouvoir afin de faire des affaires et de s’enrichir grâce à la loi. Pour lui, il était clair que les reformes structurelles mises en place dans le pays avait pour but de renforcer la classe au pouvoir, qui s’était acoquinée avec les multinationales afin de transformer le Mexique en une grande entreprise.

Toño avait fait sienne la posture prise par les parents des disparus, qui s’étaient publiquement prononcés contre les élections. L’expérience qu’il avait acquise dans la Montaña lui rappelait de quelle manière les politiciens se servaient de la pauvreté des gens pour amasser leurs richesses, et comment un bon nombre d’entre eux s’étaient compromis avec le crime organisé. C’est la raison pour laquelle ses positions générèrent de grandes discussions et des ruptures avec ses amis et ses compañeros. Celles-ci lui donnèrent l’image d’un radical, d’un activiste ne permettant aucune concession face au gouvernement. Nous qui l’avons connu savions qu’il était avant tout un jeune fidèle à sa conscience, cohérent avec ses idées, et prêt à céder sur ses points de vue, à la condition que cela renforce la cause des plus pauvres. Il ne tomba jamais dans la tentation de se laisser séduire par le pouvoir, ni d’aller négocier des sinécures. Malgré sa pauvreté, il savait partager le peu qu’il possédait : ses chansons, sa joie et sa simplicité, son esprit solidaire, sa disponibilité auprès de ses amis et son engagement inconditionnel.

Cette nuit du 7 juin, alors que les grands politiciens annonçaient que la journée électorale avait été totalement propre et sans bavures, Toño recevait deux impacts de balle dans la poitrine, tirés par des agents de la Police Fédérale qui s’étaient lancés contre les voisins ayant fait prisonniers 35 policiers afin d’obtenir la libération de huit de leurs compañeros. Toño était venu sur place afin de se solidariser avec eux, et était aux côtés du délégué du quartier afin de calmer la fureur des habitants. A plusieurs reprises, il dût intervenir afin d’éviter le débordement du conflit. Jamais il n’avait imaginé que la police se lancerait à l’assaut du quartier sans aucune considération, et iraient jusqu’à la chapelle lancer des gaz lacrymogènes et y tirer les coups de feu qui lui quitteraient la vie.

Toño, ton cri de justice et ton engagement inaltérable dans la défense des droits des pauvres est le meilleur héritage que tu nous laisses, en tant que luchador de la Montaña victime de la violence de l’Etat.

Source : Centre des Droits Humains “Tlachinollan” de la Montaña du Guerrero.

http://www.tlachinollan.org/opinion...

Traduction Siete Nubes.

P.-S.

Vidéo des évenements á Tlapa : https://www.youtube.com/watch?v=0b1...

Le centre des droits humains Tlachinollan propose de signer plus bas la pétition en ligne "ACTION URGENTE. La Police Fédérale assassine un étudiant á Tlapa, Guerrero :

http://www.tlachinollan.org/firma-a...

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