Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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Chiapas, la résistance

Caracol V Roberto Barrios

Gloria Muñoz Ramirez

lundi 8 novembre 2004

Ce texte est la cinquième et dernière partie de la traduction française de l’enquête de Gloria Muñoz Ramirez après une année d’existence des conseils de bon gouvernement dans les cinq Caracoles. "Chiapas, la resistancia" est paru dans le supplément de La Jornada du 19 septembre 2004 et a été publié par la suite dans le numéro 23 (de septembre) de Rebeldía.

Chiapas, la résistance
Caracol V Roberto Barrios

En plein Caracol, deux groupes de neuf singes hurleurs se disputent le
territoire. Le spectacle attire l’attention des membres du conseil de bon
gouvernement Nueva Semilla que va a producir ("Nouvelle graine qui va
produire"), des personnes des campements pour la paix venues d’Argentine,
de Barcelone et de France, d’une équipe d’indigènes chargés d’un projet de
communication autonome et d’un groupe de Nord-Américains qui construisent
des collèges zapatistes.

Au milieu de cette forêt toujours exubérante, les singes hurleurs viennent
s’abreuver dans cet endroit situé tout près des belles cascades si
convoitées par les investisseurs nationaux et étrangers, dans ces terres
meurtries par le groupe paramilitaire le plus sanguinaire de tout le
territoire zapatiste : Paz y Justicia.

L’espace destiné au Caracol, qui se trouve à environ une heure de
Palenque, est en construction permanente. La salle d’Internet est quasi
prête, d’où la parole zapatiste s’envolera directement et où celle du
monde entier sera reçue. La maison du conseil de bon gouvernement est déjà
en place ; faite de ciment et de parpaings, elle est décorée avec
d’énormes fresques zapatistes colorées.

Le Caracol Que habla para todos ("Qui parle pour tous"), de la zone Nord
du Chiapas, comprend six communes autonomes déjà constituées, plus trois
autres qui vont bientôt être inaugurées. Dans cette région, la nature est
généreuse "et c’est pour cela qu’il faut la défendre", affirme Pedro,
membre du conseil de bon gouvernement, après avoir expliqué que
l’autonomie des peuples commence par la protection de la terre.

Et justement, pour sauvegarder les ressources naturelles, les zapatistes
ont mis en place un programme d’amélioration du sol, qui comprend, entre
autres, l’élimination progressive de la technique de la culture sur
brûlis, l’utilisation d’engrais organiques et l’abandon des insecticides,
afin de récupérer la fertilité des terres. "Ce n’est pas simple, car le
gouvernement donne aux priistes des fertilisants, des herbicides et des
insecticides, alors les gens continuent à maltraiter la terre.
Heureusement, les compas se sont rendu compte que l’on peut développer les
cultures autrement sans diminuer la qualité", explique le représentant de
l’autorité autonome.

Grâce aux campagnes d’amélioration de l’environnement, de plus en plus de
zapatistes utilisent des insecticides biologiques car "il ne s’agit pas
d’éliminer les insectes mais de les éloigner". Ainsi, ils utilisent de
l’arnica, qui est à la fois insecticide et fertilisant, ils font des
composts avec des engrais organiques et refusent, bien entendu,
l’utilisation de graines transgéniques.

Les enfants n’ont jamais zéro

L’emploi de l’agriculture biologique n’est pas nouveau dans ces lieux,
tout comme le système d’éducation autonome, qui a débuté il y a cinq ans
"lorsqu’on a réalisé la nécessité pour les communautés de prendre en
charge l’éducation. Les compas de la zone de La Realidad le faisaient
déjà, alors nous nous sommes décidés aussi".

Ainsi ont commencé les cours des promoteurs d’éducation grâce au programme
autonome Semillita del sol ("Petite graine de soleil"). Cinq années se
sont écoulées depuis et quatre générations de promoteurs ont été formées.
La graine s’est développée et maintenant des communautés de Huitiupan,
Sabanilla et Tila y participent.

Grâce à l’éducation autonome, ajoute un autre membre du conseil, "les
parents zapatistes ont une alternative à l’école gouvernementale. Beaucoup
nous critiquent, en disant que nous ne faisons pas bien notre travail.
Mais le fait est que nous avons 352 promoteurs d’éducation qui assurent
les cours dans 159 écoles en résistance, dont 37 nouvellement créées, à
quelque 4 000 enfants zapatistes."

Dans les écoles officielles, les cours sont uniquement en espagnol. Les
zapatistes expliquent que là-bas, "les enfants apprennent à ne plus être
indigènes, alors que dans nos écoles, on est fier de soutenir notre
identité". Voilà pourquoi, dans la zone Nord, les cours sont en espagnol,
zoque, tseltal et chol, "et nous parlons de notre lutte pour que les
enfants développent leurs idées".

Ici, "les enfants qui ne savent pas leur leçon n’ont pas zéro. Le groupe
n’avance pas tant que tout le monde n’a pas compris. Personne ne
redouble". De plus, à la fin des cours, les promoteurs indigènes
organisent une série d’activités auxquelles les parents assistent,
valorisant ainsi l’apprentissage des enfants, mais sans donner de notes.

Le processus éducatif dans cette région est de plus en plus indépendant.
Les première et deuxième générations de promoteurs ont été formées par des
membres de la société civile, alors que les troisième et quatrième
générations l’ont été par les générations précédentes, sans intervention
extérieure. Sur le plan de l’éducation, les zapatistes font de moins en
moins appel à l’aide extérieure, même si cette dernière est toujours
demandée pour l’élaboration de matériels didactiques. En outre,
l’alimentation des promoteurs pendant la période des cours ne dépend plus
des projets, elle est désormais prise en charge par les communautés.

Actuellement, il existe deux centres de formation des promoteurs : l’un à
Roberto Barrios et l’autre à Ak’abal Na. Les matières enseignées dans le
primaire sont : mathématiques, langues, histoire, vie et environnement, et
intégration, où toutes les connaissances sont reliées aux demandes
zapatistes.

L’histoire que les enfants apprennent n’est pas celle des livres scolaires
officiels, mais celle de leurs propres communautés et de leur lutte. Les
promoteurs et les enfants vont chercher leur histoire dans leurs
communautés. Grâce à un axe temporel, ils suivent les diverses histoires
dans les écoles en résistance. Selon un promoteur, "les enfants
questionnent les anciens des communautés et ensemble ils construisent leur
propre matériel didactique".

Le défi au niveau de l’éducation est maintenant de relier tous les
projets. Ainsi, des cours de santé et d’agriculture biologique pourraient
être donnés dans les écoles. Dans la commune autonome Benito Juárez, par
exemple, les enfants sèment, tout en protégeant l’environnement, et
réfléchissent à des questions d’hygiène et de prévention des maladies. Les
promoteurs partent aussi explorer la montagne et la rivière avec les
enfants, qui apprennent à respecter l’environnement.

Les autorités autonomes parlent avec fierté d’un projet d’école secondaire
(le bâtiment a déjà été construit, juste derrière le bureau du conseil de
bon gouvernement), où il y aura les mêmes cours qu’en primaire plus un
cours de culture. En fait, plutôt que d’une école secondaire, il s’agit
d’un centre culturel d’éducation technologique autonome zapatiste.

D’après les responsables, l’objectif de ce centre serait de s’adapter à la
réalité indigène, car "il ne faut pas étudier pour cesser d’être indigène,
mais pour rester des indigènes et avoir plus d’idées". Ensuite, "il
restera à réaliser le rêve d’une université zapatiste. Avant, tout cela
était aussi un rêve et, regardez, le rêve est devenu réalité."

Voici les six communes autonomes de cette région : El Trabajo, Ak’abal Na,
Benito Juárez, Francisco Villa, La Paz et Vicente Guerrero. Trois autres
communes, organisées d’une manière autonome et sur le point d’être
formellement déclarées, ainsi que d’autres communautés isolées,
participent au processus. Dans toute la zone, un million six cents mille
pesos a été apporté et un million de pesos est sorti. Très peu, si l’on
prend en compte l’étendue du territoire et l’ensemble des carences. Mais,
c’est une somme importante si l’on considère que tout profite à tous.

L’aide de La Garriga, une petite ville prospère de Catalogne, a été
décisive. Elle est jumelée avec El Trabajo depuis longtemps et travaille
actuellement avec les autorités du gouvernement autonome dans des projets
d’éducation, de santé et d’agriculture biologique dans d’autres
communautés de la zone.

La santé... il reste encore beaucoup à faire

La santé est un des aspects les plus problématiques ici, ainsi que le
soulignent les zapatistes : "Nous sommes à peine en train d’organiser ce
service au niveau des communautés et des régions. La santé est une urgence
dans les communautés en résistance. Tout s’organise dans les villages pour
pouvoir bénéficier de notre propre système de santé communautaire et
autonome."

Depuis un an déjà, au moment de l’inauguration des Caracoles et de la
prise en fonction des conseils de bon gouvernement, "les centres de santé
du gouvernement officiel ont intensifié le harcèlement envers nos bases
d’appui, leur posant beaucoup de questions sans leur donner de bons soins.
Voilà pourquoi les gens avaient même peur d’aller dans les cliniques
officielles", affirment les responsables du gouvernement autonome, qui
élaborent en coordination avec les villages un plan de prévention
sanitaire.

Dans cette zone Nord, un petit groupe de femmes physiothérapeutes,
provenant de la Catalogne, réalise un travail considérable : elles
proposent, dans une petite salle prévue à cet effet, des massages qui
soulagent certaines maladies, sans avoir recours aux médicaments.

L’échange culturel lors de ces massages est étonnant, car ni les hommes ni
les femmes indigènes des villages ne sont habitués à ce qu’on les "touche"
à des fins thérapeutiques, et encore moins en étant entièrement dénudés.
Ces jeunes femmes, professionnelles et enthousiastes, passent de village
en village, offrant des massages et des cours pour que d’autres reprennent
ces pratiques quand elles partiront.

Il y a quelques mois encore, le travail lié à la santé "était très inégal"
dans les villages. Chaque commune se chargeait de ses besoins séparément.
Certains villages n’avaient rien, ni maison de santé ni promoteurs.
Aujourd’hui, chacune des six communes déclarées compte une clinique et des
cours pour les promoteurs pour prendre soin de toutes les communautés.
Comme dans les quatre autres Caracoles du territoire zapatiste, des cours
de médecine à base de plantes et d’allopathie sont assurés.

Les cliniques autonomes, comme dans la plupart des centres sanitaires
communautaires, n’ont ni docteur ni infirmière. Il y a cependant des
promoteurs de santé des villages qui mènent aussi les campagnes de
vaccination et de médecine préventive. La commune autonome El Trabajo est
la seule qui a actuellement un docteur dans la clinique de Roberto
Barrios. Il s’agit d’un étudiant de médecine qui fait son stage de
titularisation. Les 35 promoteurs de santé d’El Trabajo et les 41 de
Benito Juárez soignent actuellement les maladies parasitaires et
respiratoires, les infections de la peau et la fièvre, entre autres. Par
ailleurs, dans la commune de Francisco Villa, les promoteurs travaillent
sur un projet de plantes médicinales ; dans les autres communes, un
diagnostic de la situation sanitaire est en train d’être mené.

En même temps, des campagnes de nettoyage des lettrines, de maintien des
animaux hors des maisons, d’hygiène individuelle et communautaire sont
réalisées. "Tout cela demande du travail, mais les camarades tiennent
bon", affirme un promoteur de santé.

Des vidéastes autonomes

Moy, jeune zapatiste de la région, travaille dans un système de moyens de
communication autonome qui inclut une station de radio régionale, la
réalisation de vidéos sur l’histoire, les fêtes et traditions des
communautés, et des témoignages de violation des droits de l’homme. Ainsi,
la vidéo "La Guerre de la peur : Paz y Justicia", qui narre la violence du
groupe paramilitaire responsable de massacres et de différents crimes dans
la zone Nord du Chiapas, est née de ce travail.

Rosaura est animatrice à la seule station de radio communale gérée par des
bases d’appui (Radio Insurgentes, commandée par des insurgés et non par
des villageois). C’est une radio locale qui avait reçu au début le nom de
Radio Résistante et qui est écoutée dans un petit périmètre, en attendant
l’installation d’un émetteur plus puissant.

On peut y écouter des contes pour enfants, des annonces de campagnes de
santé, des interviews de femmes travaillant dans des coopératives et des
nouvelles locales, lorsque l’émetteur fonctionne grâce à un groupe de
jeunes hommes et de jeunes femmes des communautés.

Les femmes de la zone Nord

Devant l’entrée principale du Caracol se trouve le campement pour la paix
où des dizaines d’hommes et de femmes de diverses nationalités
accompagnent la communauté Roberto Barrios, harcelée en permanence. À côté
du campement, une construction multicolore : c’est là qu’un groupe de
femmes multicolores elles aussi brodent des blouses et des espoirs.
La première coopérative est née indirectement à cause du harcèlement des
paramilitaires. À certains moments, les hommes devaient cesser le travail
pour venir protéger le Caracol (à l’époque appelé Aguascalientes) et donc
l’économie familiale s’est réduite.
Les femmes se sont alors organisées et ont commencé un projet qui leur a
permis depuis de "subvenir aux besoins de leur famille".

Au fur et à mesure des années, le travail dans les coopératives s’est
considérablement développé et, maintenant, différents projets sont dirigés
par des femmes, comme un élevage de porcs et de poulets, une boulangerie,
des petites épiceries, des coopératives artisanales, des ateliers de
couture et des potagers. La commune Benito Juárez est celle qui a impulsé
le plus les groupements collectifs, avec à la tête 33 femmes.

Il reste néanmoins des choses à faire. Le conseil de bon gouvernement
reconnaît qu’il reste encore à équilibrer le travail entre hommes et
femmes ; qu’en matière de santé, les objectifs ne sont pas atteints ; que
tous les villages n’appliquent pas les normes de l’agriculture biologique,
bien que 54 promoteurs aient été formés ; que le collège ne fonctionne pas
encore ; que les paramilitaires de Paz y Justicia continuent à sévir ; que
la commission fédérale d’électricité leur coupe la lumière ; qu’il n’y a
pas d’argent... "Il nous reste encore du travail, et quelquefois la tâche
nous semble immense, mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.
Rien n’est plus comme avant", racontent Pedro, Soledad, Leonel,
Concepción, Walter, Sofía, Rodolfo et Enrique, l’équipe complète du
conseil de bon gouvernement.


Les traductions ont été faites par Martine, Chantal, Christine, Antoine,
Michelle et Julio ; la relecture par Éva. Le CSPCL les remercie
chaleureusement.