Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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article de la revue électronique Desinformemonos

L’eau, visage actuel de la Guerre Yaqui

mardi 28 octobre 2014

Pour défendre leur territoire, les yaquis ne s’affrontent plus aujourd’hui à l’armée les armes à la main ; c’est à l’aide d’armes juridiques et de mobilisations, qu’ils mènent désormais la bataille pour défendre leur eau convoitée par le gouvernement et par les entreprises automobiles, de conditionnement de boisson et de bâtiment.

Giovanni Velázquez, membre du comité de solidarité avec le peuple yaqui, met en relation l’histoire de cette tribu indigène avec la lutte qu’ils mènent contre le gouvernement mexicain et contre le saccage opéré par les entreprises, afin de conserver l’eau de leur rivière, le fleuve Yaqui.

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Les premiers habitants du territoire yaqui étaient les surem. La légende raconte que c’était des êtres tout petits, barbus, vivant longtemps et d’une grande intelligence. Un jour, un arbre de mezquite parla aux surem, mais ils ne comprirent pas son langage. Ce n’est que grâce à une femme, Yamomuli, que pu leur être traduit le sens de ses paroles. Le message était un avertissement : des étrangers venus de terres lointaines étaient sur le point d’arriver, qui tenteraient de les diviser, de les convertir au christianisme ou de les laisser être des surem, mais loin de leurs territoires. Après de multiples discussions, ceux qui décidèrent de devenir chrétiens se convertirent en êtres humains grands et forts, mais vulnérables aux maladies. De leur côté, les surem se convertirent en fourmis, en écureuils et en poissons, ou bien se cachèrent, et devinrent des êtres des bois, désormais invisibles aux yeux des humains. Les yaquis n’oublient pas leurs ancêtres surem, et continuent à les remémorer dans leurs cérémonies.

“La tribu yaqui est un peuple indigène installé depuis plus de 4000 ans dans l’Etat du Sonora, au nord-ouest du Mexique. Actuellement l’ethnie compte environ 45 000 membres, mais une partie de sa population vit dans des réserves aux Etats-Unis, dans l’Etat d’Arizona. Ils se désignent dans leur langue comme les yoreme, les habitants du fleuve Yaqui, explique le géographe. Leur territoire comprend trois régions : la montagne, à la biodiversité importante et aux ressources minérales peu connues ; le littoral, au sud du golfe de Basse Californie, doté d’une abondante faune marine ; et la vallée, où passe le fleuve Yaqui, une zone très fertile et propice à l’agriculture, où est traditionnellement cultivé du blé, du maïs, du coton et tous types de fruits et de légumes. La culture et l’identité des yaquis est liée à leur environnement et tout spécialement au fleuve, non seulement à cause de ses ressources matérielles, qu’au niveau spirituel. « Sa géographie est sacrée. Il existe des zones physiques où habitent leurs morts, avec des lieux concrets différenciés pour ceux qui se sont bien comportés et ceux qui se sont mal comportés », explique Velázquez.

La richesse de leur territoire explique les tentatives de conquête qui se sont succédé tout au long de leur histoire. Pour les yaquis toutefois, une attaque à leur terre est une attaque à leur existence et à leur propre identité, raison pour laquelle, « leur culture s’est construit comme une culture de résistance face à l’envahisseur, jalouse de sa propre intimité. Son organisation politico-sociale reflète également cette histoire singulière : les yaquis nomment leurs gouverneurs, leur village principal, leurs capitaines, leurs commandants, ainsi que le secrétaire, qui est le traducteur, chargé des relations avec les autres peuples. Ce sont des charges déterminées par le peuple, qui comprennent des charges tant civiles que militaires ».

Car tout comme l’avait averti le mezquite, les envahisseurs étrangers arrivèrent jusqu’à leurs terres. En 1533, l’armée espagnole franchit pour la première fois le fleuve Yaqui. Les yoreme, qui étaient semi-nomades, établirent alors pour la première fois les limites de leur territoire, et firent front commun afin de s’affronter aux envahisseurs. Jamais ils ne perdirent une bataille, mais ils permirent l’entrée des jésuites, au vu de leurs techniques agricoles ; c’est ainsi qu’arriva le christianisme. La manière de comprendre leur religion commença à prendre de nouvelles formes. Ils utilisèrent les aspects du christianisme qui leur permettaient de maintenir leur identité, sans pour autant en oublier leur histoire ancestrale. « Bien qu’au jour d’aujourd’hui ils pratiquent des célébrations telles que la Semaine Sainte, ce sont des rituels très particuliers qui sont représentés, comme par exemple la danse du cerf, protecteur du peuple. En fait ils ont adapté leur culture, et une grande partie de la doctrine chrétienne telle qu’on la connaît n’est présente ni dans leurs cérémonies, ni dans leur cosmovision », détaille Velázquez, compagnon de route de la tribu dans sa résistance à l’aqueduc « Independencia ».

« Ce qu’on a appelé ensuite au 19e siècle la « Guerre Yaqui », fut en réalité un massacre, un génocide. Les généraux s’en allaient au Sonora pour le mérite militaire et pour grimper dans leur carrière politique ». C’est comme cela qu’après leurs sanglantes campagnes militaires, Álvaro Obregón ou Plutarco Elías Calles arrivèrent à la présidence du Mexique. Mais pour leurs soldats, le panorama était très différent, car combattre dans le Sonora était un véritable enfer. « Ils souffraient des rigueurs du climat et du territoire, auquel les yaquis étaient de leur côté totalement accoutumés, et ceux-ci déployèrent toute leur capacité de révolte contre les soldats. La répression fut brutale, et on pendait les yaquis aux arbres pour l’exemple », raconte Velázquez. Des milliers de yaquis furent déportés au Yucatán, à l’autre extrême du pays ; des trajets qui pouvaient durer de deux à cinq mois, avec les travaux forcés pour destination finale. « On calcule qu’entre 8 et 10 mille yaquis ont été déportés, femmes comprises, auxquelles on volait les enfants pour les confier à des familles « respectables ».

Certains, pour échapper à la cruauté de la guerre, décidèrent de fuir au Nord, en Arizona. Les Yaquis arrivaient aux Etats-Unis pour aller acheter des armes, mais beaucoup d’entre eux finirent exilés là-bas. Au cours de ce qu’on appelle la « conquête de l’Ouest » faite par les Etats-Uniens, les yaquis furent confinés dans des réserves, où ils ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Après tout un long processus, ils réussirent à être reconnus en tant que peuple originaire états-unien : « Ils tentent de maintenir leur identité, mais confrontés à la pression du mode de vie états-unien, ils ont perdu une grande partie de leur culture originaire. Ils demandent toujours à leurs frères du Sonora qu’ils viennent pour faire les chants et les danses durant leurs célébrations ». C’est ainsi qu’ils maintiennent le contact et qu’ils se soutiennent dans leurs revendications respectives. Les yaquis d’Arizona se réclament comme étant une nation indigène, tandis qu’au Sonora, la lutte repose sur l’autonomie de leur territoire.

La Guerrre Yaqui réduisit leur population de 50 mille à 10 mille habitants, la majorité d’entre eux réfugiés dans les montagnes. Les yoremes perdirent alors les deux tiers de leur territoire –occupé en grande partie par la ville d’Obregón et par la « vallée Yaqui », le grenier à blé le plus important du pays, voué à l’exportation. Ce n’est que durant les années 30 que revinrent ceux partis au loin, afin de refonder leurs villages et entamer une nouvelle guerre, bureaucratique cette fois, pour l’eau et pour le droit à l’autonomie.

On raconte que le monticule “Bocabierta” [“la bouche ouverte”] était il y a longtemps un serpent gigantesque, qui s’alimentait en dévorant les yaquis. Pour réussir à le vaincre, ceux-ci s’allièrent alors avec l’hirondelle et la sauterelle (la « saute-montagnes »). La sauterelle réussit à décapiter le serpent, et celui-ci reconnut sa défaite. « Je n’ai pas pu vaincre les yaquis, mais continuez à lutter et à vous tenir préparés, car d’autres adversaires, plus forts et plus nombreux, viendront ensuite », avertit le reptile. Le monticule, dont la tête est encore là, marque aujourd’hui une des limites du territoire yaqui.

L’eau, la guerre yaqui d’aujourd’hui

Le Sonora est un territoire semi-désertique, où l’eau en vient à être une ressource vitale. Cela n’a pas empêché que surgissent de grandes villes comme Obregón ou Hermosillo, avec des projets industriels d’envergure nécessitant l’usage de grandes quantités du précieux liquide. « Ces villes ont besoin d’amener l’eau de quelque part, et depuis les années 40 déjà, l’attention de l’industrie s’est centrée sur l’appropriation de cette ressource. Le principe de la politique hydraulique mexicaine repose sur la construction de grands barrages, son discours se basant sur l’idée que toute l’eau qui arrive jusqu’à la mer est perdue, sans comprendre qu’il doive exister un équilibre écologique », explique l’expert en histoire et géographie. Le fleuve yaqui souffre totalement des effets de ces politiques, au point de se retrouver quasiment à sec et sur le point de mourir. « Les yaquis ne peuvent plus s’affronter directement à une armée, comme c’était le cas auparavant. Leur lutte se base aujourd’hui sur la bataille légale et la recherche du soutien des autres peuples indigènes et de la société civile ».

Le premier projet auquel ils se sont affrontés est ce qui était appelé “l’Escale nautique”, un projet touristique qui prétendait installer différentes escales pour les navires de croisières américains le long de la côte sud de la Basse Californie. Le projet devait avoir, de par ses dimensions, des conséquences sur tout la zone du nord-est du Mexique. C’est alors que les yaquis ont commencé à chercher des soutiens et qu’ils sont tombés sur l’invitation émise par l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), qui déboucha ensuite sur la constitution du Congrès National Indigène (CNI), où tous les peuples étaient appelés à s’organiser et à défendre leur autonomie. « Cette invitation cherchait à rendre visible la situation des différents peuples indigènes existants au Mexique, vu la méconnaissance totale, à l’exception du Chiapas, que la société civile avait du reste des communautés du pays. La marche réalisée par Marcos et les zapatistes à travers tout le Mexique visait entre autre à rendre visible cette réalité », raconte le jeune chercheur.

Dans le fil de cette rencontre, les yaquis accueillirent à Vicam, en octobre 2007, la Rencontre Intercontinentale des Peuples Indiens d’Amérique. Des personnes arrivèrent de toutes les parties du continent, depuis les esquimaux du Canada jusqu’aux Mapuche du Chili, en plus des membres et des collectifs de la société civile. A partir d’alors leur lutte s’est renforcée, et il existe un soutien constant. Les yaquis ont rencontré d’autres luttes similaires à la leur et ont compris qu’il fallait s’unir ». Il est prévu que la prochaine rencontre intercontinentale ait lieu au Brésil.

Bien que le conflit autour de l’eau ait démarré dès les années 90 avec un projet à Hermosillo, ce n’est qu’à partir de 2010 que les choses se sont réellement corsées. C’est à ce moment que Guillermo Padrés Elías, actuel gouverneur du Sonora, débuta la construction d’un aqueduc d’une longueur de 175 kilomètres depuis un barrage, construit au nord du fleuve Yaqui, jusqu’à Hermosillo, la capitale de l’Etat. Dans la législation mexicaine ces types de transvasements ne sont pas permis, car ils altèrent l’équilibre écologique général. C’est ce pipeline long de plusieurs dizaines de kilomètres qui vole l’eau aux yaquis, avant qu’elle n’arrive jusqu’à leur territoire. « Ils font fonctionner cinq pompes qui mettent en mouvement 75 millions de mètres cubes d’eau, avec une puissance de 120 mètres cubes par seconde. L’aqueduc profite aux entreprises, pas à la population, dont les factures d’eau ont augmenté. Et eux contrôlent le précieux liquide dès la source, ouvrant et fermant le pipeline quand ils le veulent. En plus, le long du trajet, il y a des valves d’échappement, qui permettent de dévier directement une partie de l’eau jusqu’à des ranches privés », dénonce Giovanni Velázquez. En attendant, les yaquis, eux, n’ont pas d’eau potable. Ils doivent vider l’eau des puits, bien que ce liquide ne soit pas bon, car du fait de l’asséchement du fleuve, l’eau de la mer a pénétré les nappes et a tout chargé de sel à son passage, ce qui provoque le gâchis des récoltes.

Le consortium d’entreprises à l’origine de la construction de l’aqueduc est réellement puissant. Des entrepreneurs locaux du Sonora et du Sinaloa, regroupés dans le consortium « Mineras del Desierto » (nom bien étrange pour un projet hydraulique), et d’autres plus gros encore aux noms bien connus, tel que l’omniprésent Carlos Slim, ou la famille Coppel, qui possède des magasins de toute sortes dans tout le pays, y compris des banques et d’importantes opérations immobilières. Une zone résidentielle, « Lomas del Pitic », est actuellement en construction à la moitié du trajet de ce fameux aqueduc, et inclue un lac artificiel. « Parmi les autres entreprises impliquées, on trouve BigCola, Pepsi, la Ford -une des plus importantes consommatrices d’eau, des cimenteries… Ce n’est pas très clair qui est derrière tous ces projets, il y a une multitude d’informations contradictoires, de confusion et de désinformation », explique Velázquez.

Le gouvernement promeut l’arrivée d’entreprises étrangères, et le gouverneur Padrés Elías mène le tempo, s’appropriant les grands médias pour proclamer que le développement arrive afin qu’Hermosillo ne meurt pas de soif. « L’aqueduc ne s’appuie sur aucun permis environnemental approprié, et beaucoup des personnes impliquées sont recherchées par la loi, bien que ce soit l’impunité qui prévale ».

La réclamation des yaquis se fonde sur le fait que tel que cela a été reconnu légalement, au moins 50 pour cent des eaux fluviales leur appartiennent. Pour autant dans la pratique, ils continuent à ne pas pouvoir bénéficier de l’usage de cette eau. Avant l’aqueduc actuel, on leur avait dit qu’on allait leur en construire un pour les approvisionner en eau. Ils ont alors donné la permission de construire au sein de leur territoire, mais l’eau ne leur a jamais été attribué, et a fini sa course dans les zones touristiques de la côte de Gaymas.

« Selon la convention 169 de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), et suivant l’ONU (Organisation des Nations-Unies), toute intervention en territoire indigène doit être documentée et portée à la consultation du peuple, mais en fait, ils ne donnent que des feuillets d’information pour dire qu’ils ont accompli leurs objectifs ».

Bien que la Suprême Cour de justice de la Nation (SCJN) ait donné raison aux yaquis et que la lutte ait été gagnée sur le plan légal, ce n’est pas le cas dans la pratique. Face à l’impossibilité d’appliquer la loi, les yaquis ont décidé de se lancer dans l’organisation de manifestations et d’actes de protestation. Durant presque un an, ils ont bloqué la route internationale México-Nogales, qui traverse tout le Mexique, en n’ouvrant la circulation que de manière intermittente. « Au début ils ont été ignorés, mais ensuite les médias leur sont tombés dessus en disant qu’ils fragilisaient l’économie. Ils ont pâti toutes sortes de pressions et d’attaques, la perte des aides sociales, des bourses pour les jeunes, et l’Etat du Sonora a commencé à mettre en place une campagne de criminalisation contre deux des porte-parole du mouvement yaqui, basé sur un véritable montage politique », explique l’interviewé. Mais la société civile a alors exprimé son refus, pas seulement du projet d’aqueduc, mais aussi de la corruption de ses dirigeants. Lorsque le maire d’Hermosillo décida de réaliser un monument dans l’une des principales artères de la ville qui faisait de l’aqueduc un symbole du progrès, le mécontentement citoyen n’a pas tardé à se manifester. « Le monument à l’aqueduc était recouvert de graffitis contre les corrompus, jusqu’à ce qu’il soit finalement décidé de le retirer », soutient le chercheur.

L’aqueduc “Independencia” s’insère dans la liste des mégaprojets planifiés dans tout le Mexique. La question de l’eau porte en elle des situations d’une extrême violence, et nombreux sont les villages déplacés ou menacés par ces projets. « Il y a de plus le désarroi face à des lois qui ne sont pas respectées. La facilité avec laquelle la corruption s’affiche alimente les entrepreneurs, et décourage les autres villages, qui voient à quel point la voie légale n’aboutit à rien. C’est un sombre panorama qui se découvre avec ce type de modernité qui se vend comme étant progressiste, et qui résulte être dévastatrice », lance Giovanni Velázquez.

Les yaquis vivent une extermination, et il y a ceux qui envisagent désormais de revenir aux armes. Comme l’indique leur histoire, jamais ils ne vont se rendre. Les yaquis ont un slogan : « même s’il ne reste qu’un seul yaqui en vie, en lui sera représenté toute la culture de son peuple ».


source du texte original : http://desinformemonos.org/2014/09/...

traduction 7nubS

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