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En chemin aux côtés de Federico

samedi 30 avril 2016

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Federico Ortiz Arias camina con don Juan Chávez
Foto : Agus Ruiz

Federico était fin prêt pour assister à Tuxtepec, Oaxaca, à la réunion du Congrès National Indigène (CNI). En réalité, Federico était toujours prêt. Baroudeur comme il y en a peu, il avait parcouru tout le Mexique, depuis la péninsule du Yucatán jusqu’à celle de Basse Californie, suivant chaque fois la route de la résistance des peuples indigènes.

Federico est né à Uruapan il y a 53 ans. Mais, en réalité, il en paraissait plus. Si, pardon. Sûrement à cause de la taille et de la carrure. Ancien élève de philosophie à l’université du Michoacán San Nicolas de Hidalgo, Federico s’en est allé d’un coup, sans avertissement, “à se faire graine sur d’autres terres”, comme dirent les mayas, dans une embrassade couchée par écrit qui lui fut adressée à l’occasion de son enterrement. C’est un arrêt cardiaque au milieu d’une fête qui l’a emporté. Il se trouvait à La Vecindad, la “Venus”, comme l’appellent les habitués de ce lieu emblêmatique de la contre-culture.

Federico dansait le jour de sa mort. Cette nuit-là, il griffonnait une phrase sur l’un des murs de La Vecindad. “La noche se estrella en la son....” [“La nuit étoilée se brise dans le sour…”], peut-on lire sur les ruines d’un des murs qui s’évertuent à survivre.

Il rendait Tout interminable, à commencer par la conversation. Une ballade avec Federico pouvait se transformer en toute une aventure, tout comme un trajet en voiture ou en autobus. C’est peut-être pour cela que sa veillée funèbre fut aussi longue, plusieurs centaines d’amis défilant durant quatre jours d’affilée.

Il avait toujours un roman, un film ou un conte à lui en tête. Il pouvait les raconter dans leurs moindres détails. Le scénario, les prises de vue, la musique, les zoom aux pieds du personnage principal, les effets spéciaux et les répliques de chacun des personnages. Et tu vas l’écrire ?. C’était la question évidente. “Non”, disait-il. “Je te l’ai déjà raconté”. Avec lui, c’était comme cela qu’il fallait prendre la vie.

Mais il ne passait pas pour autant son temps à rêver. Concrètement, il s’engageait à bras le corps dans chacune des initiatives auxquelles il participait. Et, pour le dire vite, aller de village en village était son truc. Au côté de son corps sans vie, c’est un purhépecha de Comachuén qui lui a déposé la meilleure offrande : “Le compañero était toujours à nos côtés. Il nous expliquait comment s’organiser. Avec lui, on est partis rencontrer les compañeros zapatistes, et c’est ainsi que nous nous sommes mis à penser nous aussi qu’il fallait faire les choses tout seuls, sans les partis, sans que personne ne nous dirige ni ne nous dise comment”.

Aux côtés de don Juan Chávez, combattant purhépecha originaire de la communauté de Nurio et figure morale du CNI, il en a parcouru de longues heures de route. Á ses côtés, il a traversé les villages du Michoacán et d’ailleurs. Ils ont campé ensemble, à Vicam, chez les yaquis, ils ont parcouru Oaxaca, Jalisco, la Huasteca, la sierra Wixárika et, évidemment, les communautés zapatistes jusqu’où ils étaient allés en 2001, pour proposer que la communauté de Nurio accueille le Troisième Congrès National Indigène, en présence du commandement zapatiste.

Don Juan est parti lui aussi prématurément. Un accident survenu chez lui l’a emmené à l’hôpital, duquel il n’est plus ressorti vivant. Federico s’était maintenu à tout moment à ses côtés et aux côtés de sa famille, tout comme aujourd’hui la veuve de don Juan auprès d’Estela, avocate, professeure, et compagne de vie et de lutte de Federico. A ses côtés, se trouvent aussi son fils et ses deux filles, tout aussi alertes, son portrait craché. “J’ai réussi à faire prendre le bain à Memín”, son chien, glisse Lala, sa fille, en esquissant un sourire.

Un drapeau noir orné d’une étoile rouge, symbole de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale, et un autre du peuple purhépecha, recouvrent le cercueil de Federico, alors que la procession traverse en silence les rues d’Uruapan avant d’arriver à son ultime demeure, où un groupe de jeunes lui dédient quelques morceaux de jazz, sa musique favorite. Le son du saxofone inonde l’espace, transformé en une scène d’adieu politique. “Nous sommes venus pour te semer”, commentent à son sujet les gens des villages venus l’accompagner. Avant d’entonner l’hymne zapatiste.

Federico reçoit un hommage à Tuxtepec, durant la session du CNI à laquelle il n’a pas pu participer. Là, comme partout, on raconte une histoire à son propos, comme s’il en était témoin, parce qu’il semble qu’il n’est pas parti et qu’il s’est simplement inventé une douleur, comme il le faisait parfois. Son fils le sème dans la terre et, dans la nuit, la musique retentit de nouveau à la Venus. Depuis le toit, Federico s’allonge pour regarder les étoiles. Comme toujours.

Hommage écrit par Gloria Muñoz Ramirez, publié dans le suplément mensuel Orajasca du quotidien La Jornada, numéro 226 de février 2016.

Traduction Siete NubS.

P.-S.

Federico Ortiz Arias est mort le 23 janvier 2016.

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