Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Récit de Marie

mercredi 1er août 2001

Récit subjectif d’une participante au contre-sommet

Retour à Paris. De la solidarité entre les manifestants à Gênes, il me reste des images fortes, celle des petits groupes anti-lacrymogènes proposant, imposant à la chaîne, à tous les gazés, citron et eau (des milliers de bouteilles d’eau minérale écrasées, dispersées et amassées jonchaient samedi soir les rues génoises de la place Brignole au centre de convergence) durant les charges. Image qui résiste à la désagréable impression (à la lecture de certaines réactions, "pour ou contre"), que le temps des donneurs de leçon, de gauche et pseudo-radicaux, est de retour lui aussi et risque de nous refroidir rapidement.

Mais bon ! Petit récit, donc, des marches génoises d’une bande de copains et copines, devenus spontanément correspondants de Samizdat, "armés" de foulards, lunettes de soleil et, pour certains veinards de portables, lunettes de plongée, masques à gaz et casques de chantier. D’une petite équipe mobile, aussi bien dans ses parcours que dans ses affinités (entre black bloc et Tute bianche) mais résolument non dogmatiques.

Passer la frontière s’est révélée très facile, mais, conséquence des rumeurs et des mésaventures de copains, nous avons opté pour des itinéraires diversifiés. Une voiture par Vintimille, une autre par un col peu fréquenté près de Gap. Par portable, on s’est rassuré sur nos passages ; peu avant la frontière après Nice, une cinquantaine de gardes mobiles gardaient l’autoroute en contrôlant plutôt les camionnettes. Sur l’aire d’autoroute de Beausoleil où devait se tenir un point d’info d’Attac, deux ou trois clampins assis à une table, à côté d’une banderole, et perdus au milieu d’une masse compacte de camions et de voitures de tourisme...

L’arrivée à la frontière après le tunnel de Vintimille, est brutale : le poste-frontière est rempli de flics, de cars, de voitures de police, polarisés sur le faciès des voyageurs... on ne s’attarde pas, et on file très vite vers l’autoroute. Il est 17 heures, mercredi. Coup de fil pour informer les permanents de Samizdat de la situation à la frontière. D’après leurs infos, les trains spéciaux commencent à arriver à Gênes. D’autres comme celui de Globalise Resistance sont bloqués à Calais par Gayssot (berlusconien ?). Nous prenons la direction de Gênes. L’autoroute est mortelle, la circulation ralentie et finalement immobilisée à cause d’un accident près de Gênes. Le pompiste avec qui nous discutons après avoir quitté l’autoroute pour la nationale, nous affirme que tout est bouché à cause du G8.

21 heures. On repère la voiture des copains dans un des nombreux souterrains de Gênes, on décide de se suivre pour emprunter la sortie d’autoroute permettant de se rendre à Brignole.

De l’autoroute traversant la ville et surplombant le port, on aperçoit d’abord les paquebots immenses, éclairées "abritant " les patrons du G8, puis des grilles hautes de 4 mètres et des essaims d’uniformes : verts pour les militaires, bleu foncé pour la police, bleu clair pour les carabiniers et gris pour la garda di finanza... Des milliers de flics, des centaines de voitures, de cars, 15 000 flics (soit à ce moment 1 flic pour 5 manifestants). Et des hélicoptères, tournant, sans fin dans un bruit qui rappelle Apocalypse Now.

Arrêt piazza della Vittoria, vidée de ses voitures, seuls quelques taxis stationnent, qui nous déconseillent d’y laisser la voiture à cause des flics. Certains d’entre nous se rendent au centre de convergence pour écouter le concert de Manu Chao ; j’en entends quelques notes sur le portable d’un copain. Impossible de se parler, trop de bruit, et difficultés à utiliser les portables... Saturation du réseau ou brouillage ?

Jeudi 19. Sur la place Brignole, durant la nuit, de longs containers ont été placés tout autour, ainsi que dans certaines petites rues et au début de la rue permettant d’accéder au centre de convergence (mais le passage reste possible). Tous les magasins sont fermés, pas de clopes, pas d’eau en vente. Les vitrines des magasins, agences, bureaux officiels situés dans les rues entourant le centre de convergence sont protégées par des panneaux de bois.

Rencard collectif au centre de convergence. Un immense parking en bord de mer, sans accès aux plages, fermé par des rochers nauséabonds. Deux entrées, dont une près de la scène musicale.

Des tables dans une partie du lieu, certaines protégés sous la grande bâche abritant aussi un self, un resto, des buvettes... Plus vers la scène, des stands politiques dont celui du GSF où on s’arrache le plan militant de Gênes. Face aux tables, un stand de Clandestino, donnant des sachets-repas aux sans-argent (mais pas plus d’un par personne) et le bedding fournissant des listes de lieux d’hébergement.

Tout est propre, il fait chaud, des groupes de Socialist Workers s’échauffent la dialectique et s’applaudissent mutuellement. On voit quelques individus d’Attac, d’Act Up en tee-shirt, des Kurdes...

À 17 heures, la manif des sans-papiers part du centre de convergence, je cherche les sans-papiers ; c’est plutôt une première parade des anti-mondialisation. Divers cortèges dont, entre autres : la rete Lilliput, cathos du GSF, la main peinte en blanc tendue vers on ne sait quoi, très "antidébordement", Sud Ribelle, regroupant des centres sociaux ralliés à la dernière minute aux Tute et prônant une "désobéissance incivile", les No pasaran à peine sortis du train avec une banderole, quelques cénétistes drapeaux au vent, etc. Mais pas les Tute bianche qui, paraît-il, travaillent industriellement "le plexiglas" (pour les boucliers). Sur les côtés, ici comme ailleurs, des têtes connues, et déjà beaucoup de flics au contact des manifestants. Des Génois aussi dans les petites rues, visiblement mal à l’aise, et inquiets. Inquiétude créée par l’État italien dans une stratégie de la tension avec des attentats très probablement issus des milieux fachos et surtout avec les flics qui ont dramatisé la situation et encouragé les habitants du centre de la ville à partir.

Manif sans autre intérêt que de se voir et se compter. Le soir, au GSF, les derniers arrivés s’activent pour intégrer tel ou tel groupe pour l’action du lendemain. Ceux qui décident de défiler avec les Tute bianche se hâtent de rejoindre leur camping au stade Carlini... sous un orage cacophonique et déferlant qui noie le centre de convergence. Nous décidons de nous séparer le lendemain entre le cortège black bloc et le cortège Tute bianche. Une info m’arrive quelques heures après : il faudra rejoindre le stade Carlini assez tôt dans la matinée.

Vendredi 20. Réveil difficile. On vérifie notre tenue, on prend du sérum phi (damned, on a oublié le citron !), les foulards, des sacs plastiques pour les papiers...

Départ vers le stade Carlini sous un soleil de plomb, plus de bus sur la place Brignole qui sera bientôt interdite (d’après les infos données à la télé locale).

À l’heure prévue, nous entrons dans le stade Carlini. On accède d’abord à un espace étroit et long remplie de tentes. Après, une immense bâche abrite du soleil des centaines de sacs de couchage... et des groupes de gens découpant et scotchant des protections pour les bras, les jambes, le torse, filles et garçons indifféremment. L’arrivée sur la partie centrale du stade est absolument impressionnante : des bruits ; des voix hurlant au mégaphone des consignes : "Camarades, nous ne partons pas encore, alors reposez-vous" ; "Nous rappelons aux camarades que nos moyens sont ceux de la désobéissance civile, alors protégez toutes les parties de votre corps de manière autonome, pas de barres ni de bouteilles ; si vous voyez des gens en possédant, veuillez les éloigner du cortège ! " Cette consigne est donnée en français, anglais, espagnol. Le ton est donné.

Des milliers de manifestants sont assis dans les gradins, autour de la gigantesque tente, debout, des centaines d’entre eux achèvent de confectionner leurs armures de mousse, bouteilles de plastique, les bouées de sauvetage passent de main en main, les casques de moto, intégraux ou non, de chantier, les masques à gaz... masquent les têtes.

Au milieu, une rumeur perce la cacophonie : celle des compagni s’exerçant à tester les boucliers en plexiglas, sur roulette. Chaque assaut est applaudi par les gens présents. D’autres interventions sont faites au mégaphone : "Des heurts se déroulent en ce moment. Il y a des arrestations ." On pense à nos potes défilant avec le black bloc. Coup de fil... ça n’a pas encore commencé. Démenti au mégaphone : "L’info était fausse. On ne vous donnera maintenant que des infos vérifiées."

On croise des militants antifascistes français un peu déçus de ne pas avoir les protections permettant d’aller au "front". Il fait de plus en plus chaud. Soudain, vers 12 heures, une voix féminine annonce que le départ aura lieu dans une heure. Les consignes précédentes sont répétées. On en informe les permanents de Samizdat, qui nous apprennent qu’Attac s’est fait matraqué et que les heurts ont commencé au niveau du cortège du black bloc. En outre, l’alliance entre BB et Cobas a vécu (alliance tactique pour le moins surprenante entre l’autonomie de classe et les "noirs". Les BB attaquent leurs objectifs.

Peu avant le départ du stade, les boucliers, à roulette, latéraux et individuels sont remontés en haut des gradins, la sortie se faisant par là. Bientôt le cortège s’ébranle, 15 000 personnes, avec les Tute bianche, dont la LCR, les Jeunesses communistes, les Basques, etc. En tête, derrière les boucliers frontaux et latéraux, 500 à 600 personnes en tenue de gladiateur, puis un millier de courageux, moins bien outillés et, après, le cortège des organisations. Au milieu, courent les groupes anti-lacrymogènes poussant des caddies remplis de bouteilles, etc.

Une nouvelle consigne est donnée enjoignant ceux et celles qui ne "se la sentent pas" ou qui n’ont pas de matériel de quitter la tête de cortège. Et c’est la longue descente en direction des voies de chemin de fer. D’un immeuble, une habitante fait descendre à l’aide d’une corde une bouteille d’eau sous les applaudissements de la foule...

On retrouve nos copains qui ont décroché du cortège des BB. Fatigués et déjà pleins de gaz. Une voiture finit de brûler. C’est notre lieu de retrouvaille.

Le cortège avance dans une rue très étroite fermée à droite par un haut mur. Les heurts côté Tute bianche commencent. La foule panique et commence à courir. On met en place les foulards contre les lacrymos, qui pleuvent. Consigne est donnée de se replier dans le calme, du camion de Ya basta. À ce moment, apparaît de fait une cassure dans le cortège entre ceux qui veulent avancer vers la ligne de front formée des 500 personnes derrière les boucliers et la majorité du cortège qui a manifestement peur.

Les lacrymos créent à nouveau la panique parmi les manifestants. On décide de sortir du cortège à cause des réactions de la foule et, par une petite rue, on tente de rejoindre la tête de manif. Course puis arrivée sur une place où à gauche quelques Tute bianche tentent de maintenir l’assaut des flics avec leurs boucliers. D’autres lacrymos sont jetées : on n’arrive plus à résister à la douleur et à la suffocation. À droite, un car de flics brûle près d’un tunnel. Une centaine de manifestants courent en tous sens, certains renvoyant les lacrymos aux flics. On décide d’avancer, car les copains assurant la communication nous annoncent qu’un groupe de Tute bianche a réussi à percer un cordon de flics et qu’ils appellent le cortège à s’y rendre le plus vite possible. Nouvelles lacrymos, on est obligé de décrocher, on quitte la place par le tunnel envahi de gaz. Le cortège de la désobéissance n’a pas suivi. Les Tute bianche ne sont pas passées. Les infos données par Samizdat sont dures : on parle de deux morts et d’un flic gravement touché.

De l’autre côté du tunnel, beaucoup de manifestants crachent et pleurent. Dans la fumée des lacrymos, on croise un groupe qui vient de "brûler" la prison. D’une épicerie, des gens sortent des bouteilles d’eau et des yaourts.

On rejoint le cortège qui stagne presque au même endroit. Les Tute bianche semblent débordées. Du camion, on apprend que les camarades de tête ont réussi à se regrouper, qu’ils se replient pour se reposer un peu. Les caddies foncent en tête avec l’eau et le citron...

La "leader" de Ya basta appelle le cortège à reculer à cause de charges que nous ne distinguons pas. On s’énerve un peu devant cet appel. Du matériel est distribué du camion : on s’y précipite pour essayer de récupérer des masques à gaz. Mais celui qu’on nous donne est rempli de sang qui nous coule sur la main...

Nouvelles charges des flics qui entreprennent de faire remonter la manif vers le haut de la rue. Ironie de l’histoire, c’est la LCR qui se retrouve en tête de manif, peu à l’aise et pressée de décrocher. Image totalement flippante des liguards en chaîne...

J’aperçois un copain de Padoue et lui demande des infos sur ce qui va suivre. Il me répond que la manif se replie sur Carlini. Pas d’autre dispositif n’a été prévu. C’est la déroute amère, et teintée de haine envers le black bloc. Beaucoup de blessés massacrés par les flics parmi les Tute bianche.

Les engueulades se multiplient entre les groupes. Miliucci, chef des cobas de Rome et de l’autonomie de classe, est à l’hôpital, après avoir été frappé. On sort du cortège, un copain à nous a passé deux fois la zone rouge, on se regroupe pour aller au centre de convergence.

Halte chez des copains génois devant leur "boîte à images". Images de l’assassinat de Carlo. La télé locale annonce qu’une manif est en cours là où il a été tué. En fait, sur place, il n’y a que quelques personnes, certaines font le signe de croix. À terre, des pots de fleurs, qui semblent avoir été piqués à un bar, remplissent l’espace dessiné par les traces de sang et les bougies allumées. La nuit est tombée. Les hélicos tournent sur la ville, l’un d’entre eux passe et repasse au-dessus de nos têtes. Les doigts se lèvent. Un mec décide tout seul d’empêcher les voitures de passer près de l’endroit où Carlo est mort et confectionne une barricade avec les poubelles. On a les boules. Deux d’entre nous décident de retourner au centre de convergence pour demander aux gens de venir à cet endroit.

Sans succès. C’est comme si une partie des gens ne savaient pas ou refusaient de comprendre. Fatigue ? Peur d’autres débordements ? Au centre de convergence, on mange, on dort, on discute et certains sont très inquiets pour la suite.

Autour, les immondices s’amassent, l’orage a laissé des flaques d’eau qui stagnent et la charge des flics dans le centre a accru la désolation du lieu.

Samedi 21. Retour au centre de convergence. La tension est palpable. Les conneries d’une partie des black blocs occupent toutes les conversations. On parle de flics déguisés, de provocateurs.

En fait, c’est surtout le samedi qu’ils semblent avoir été en action. Nous étions sûrs pour notre part qu’une grande partie du black bloc était parti de Gênes la veille au soir.

Dès 13 h 15, les premières lacrymos pleuvent sur la rue où se trouve le centre de convergence. Le cortège est coupé en deux, une partie dans la rue Casaregis, l’autre dans le corso Torino. Des heurts violents ont lieu près du centre. Les deux cortèges sont régulièrement grenadés et matraqués par les flics dont l’objectif est d’accélérer l’arrivée de la manif à Ferraris. Les manifestants crient, "Genova libera", "Assassini" ; les plus pacifistes tendent les bras aux mots de "Pas de violence !".

Les charges sont très violentes, les flics très agressifs. Des barricades sont montées après les deux tunnels derrière Brignole. Une partie des manifestants se montrent très hostiles envers ceux qui cassent quelques vitrines ; une mini-embrouille avec un Génois qui nous accuse de "salir sa ville" fait monter la tension que nous ressentons.

À travers les tunnels, une centaine de flics sont visibles dans un halo de lumière créé par la réverbération du soleil sur leur uniforme.

On sent que la charge est imminente. On préfère décrocher vers Brignole. Il est 19 heures.

On n’apprendra que le lendemain que le centre des média et l’école située à proximité ont été dévastés par les flics. Que des perquisitions ont eu lieu. La criminalisation commence...

Marie, 25 juillet 2001

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