Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Récit d’un anarchiste

mercredi 1er août 2001

Document publié par A-Infos-fr le 6 août 2001 Témoignage anonyme d’un anarchiste sur les événements du vendredi 20 juillet 2001 à Gênes

Ce témoignage est anonyme pour des raisons de "tranquillité personnelle".

Il concerne uniquement la journée du vendredi 20 juillet 2001.

Il peut être utilisé, reproduit et diffusé par toutes et tous.

Je vais essayer de m’en tenir essentiellement à ce que j’ai vu, même si, à l’occasion, il m’arrivera de formuler quelques hypothèses.

Quelques aspects des événements et de leur traitement médiatique feront l’objet d’un commentaire personnel en fin de texte.

J’invite tou(te)s les anars ayant "assisté(e)s" aux affrontements du vendredi 20 et du samedi 21 juillet 2001 à décrire ce qu’ils/elles ont vu et à mettre ces témoignages en circulation.

RÉCIT DE "MA" JOURNÉE DU 20 JUILLET

C’est à partir de 10 heures du matin environ que la majeure partie du black bloc a commencé à se rassembler et à se préparer au fond du square Valletta, un square pas mal boisé qui servait de camping pour les manifestants anti-G8 près de la via Alvaro. Un hélico de la police survolait régulièrement le square. Le black bloc a dû entrer en mouvement vers 11 h 30 approximativement (je n’avais pas de montre sur moi). Il est sorti du square par un escalier situé au fond. Il devait y avoir au moins 500 ou 600 personnes vêtues de noir pour une bonne partie d’entre elles. Certaines avaient des casques (noirs aussi), des barres de fer, des bâtons, des sacs avec des cocktails Molotov ou des pierres, des masques à gaz... Les provenances nationales étaient diverses. Il y avait des petits groupes assez bien organisés et des individus isolés. Je pense que la majorité des gens avait entre dix-huit et vingt-cinq ans. Tout le monde était masqué ou cagoulé. Nous avons marché dans des petites rues en mettant de grosses poubelles métalliques et des containers en plastique ou en métal pour les bouteilles et les papiers au milieu de la route (il y en avait pas mal dans les rues, tous les 150-200 mètres environ) pour que la police ait du mal à nous suivre avec ses véhicules. Un hélico nous survolait régulièrement. Notre destination était le corso Buenos Aires, où se trouvait la manifestation des Cobas (un syndicat de base, indépendant, "lutte de classe", majoritairement marxiste et assez radical d’après ce que je sais) et du réseau Diritti Globali (assez radical lui aussi apparemment). Nous avons rejoint la queue de cette manif de plusieurs milliers de personnes aux environs de midi. Nous avons alors été rejoints par d’autres participant(e)s au black bloc. Le black bloc regroupait alors environ un petit millier de personnes dont pas mal de filles (un cinquième ou un quart ?). Les gens des Cobas et de Diritti Globali avaient organisé un service d’ordre (SO) assez nombreux qui a fait la chaîne pour séparer leur cortège du nôtre. Il y avait pas mal de gens des Cobas et de Diritti Globali (DG) qui avaient des casques de moto ou de chantier, des manches de pioche, des gants, des protections sur les avant-bras, des masques à gaz ou des foulards et des masques anti-poussière blancs. Ils étaient plutôt bien équipés. On ne s’est pas imposés dans leur cortège. Nous étions attendus et acceptés en queue de manif. Le black bloc a déployé quelques banderoles, crié quelques slogans (comme "No borders, no nations, stop deportations" et "No justice, no peace. Fuck the police !") en anglais, quelques autres ont été scandé en italien et allemand. Ça a duré a peu près dix minutes pour laisser aux gens âgés ou avec des enfants qui manifestaient dans le cortège des Cobas et de DG le temps de s’éloigner.

Puis, très vite, la première banque a été attaqué ainsi qu’une agence immobilière. Des poubelles et des containers ont été mis au milieu de l’avenue. La police, qui n’était pas loin, est arrivée et a pris position pas très loin du black bloc. L’ensemble de la manif a commencé à descendre l’avenue vers la mer. Des tambours battaient le rythme au sein du black bloc (BB). Des policiers ont pris position dans une rue latérale. Des participants au BB ont commencé à lancer des pierres. Les flics ont tiré les premières grenades lacrymo et ont commencé les charges. Il y a eu des jets de cocktails Molotov et aussi une ou deux fusées de détresse tirées sur les flics. C’est comme ça qu’ont commencé les affrontements. Rapidement, la police a chargé en provenance de plusieurs rues, ce qui a eu pour effet de disloquer la manif en deux morceaux apparemment. Ce qui est sûr, c’est que le contact a été perdu avec une partie du cortège Cobas-DG et une petite partie du BB. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait par la suite. La partie de la manif dans laquelle je me trouvais est descendue vers la mer avec les flics pas loin derrière. On continuait à mettre des obstacles en travers de la route. Je pense qu’on descendait la via Casaregis et on est vite arrivés devant le Genoa Social Forum, côté scène de concert. Là, on s’est arrêtés. Il devait y avoir environ 2 500 personnes, peut-être plus. C’est pas évident à évaluer.

La majeure partie du BB se trouvait dans ce cortège. On avait le dos à la mer, les flics en face et il y en avait aussi qui s’approchaient sur la gauche près du forum, côté point d’information. On savait plus trop quoi faire. Au bout de cinq minutes, 150-200 personnes environ du BB ont pris un escalier assez raide qui mène à un quartier qui surplombe la place Martin Luther King. Ils sont partis cartonner dans leur coin (j’y reviendrai plus tard). La majeure partie des gens du BB sont restés et ont cherché à remonter le corso Torino en laissant la mer droit derrière eux. On a remonté le corso Torino sur 200 mètres. Des vitrines ont été cassées (une banque et un concessionnaire Fiat plus deux ou trois autres trucs). On a commencé à construire une barricade. Les flics sont arrivés en face. Il y a eu des heurts et on a été refoulé encore une fois vers le forum près duquel les Cobas et DG étaient restés. Les flics se ramenaient de partout, à gauche, en face, à droite. On avait plus le choix, on a été forcé de rentrer dans le forum qui était presque désert à ce moment-là. Le SO des Cobas et de DG tenait les grilles. Ils ont laissé rentrer tout le monde et les ont refermées. En face, les flics étaient à 50 mètres et tout le monde s’est mis à barricader la grille avec tout ce qui nous tombait sous les mains. Il était un tout petit peu plus de 14 heures (j’ai demandé l’heure). Les flics tiraient des grenades lacrymo dans le forum et des gens ripostaient en lançant des pierres, mais les flics étaient trop loin. Bref, on était cernés et ça sentait le roussi.

Au bout de dix minutes, des gens ont trouvé un petit chemin qui longeait la mer. Quelques groupes sont partis reconnaître le terrain et tester la réaction des flics. Pas de réaction policière. Du coup, on a quasiment tous filé par là. Le chemin était pas large et le cortège s’est étiré. Il a fallu du temps pour que tout le monde passe. On s’est regroupés du côté de la punta Vagno puis on est reparti en manif en remontant le corso Italia, vers l’est donc, en longeant la mer. Un gros mirador et quelques caméras de l’arrière de la caserne de carabiniers (qui donne sur le corso Italia) ont été copieusement lapidés avec les galets ramassés le long de la mer en sortant du forum. Pour une raison que j’ignore, il y a eu des engueulades entre des gens des Cobas et d’autres du BB. Ça a fini en une bousculade où quelqu’un a été blessé assez légèrement apparemment. Une ambulance est passée prendre cette personne. Pendant ce temps-là, les flics sont entrés dans le forum et ont tout gazé. Les quelques dizaines de personnes qui y étaient restées n’ont apparemment pas été embarquées (peut-être quelques-unes ?) et les flics sont vite ressortis. Nous, on a continué à suivre le corso Italia jusqu’à une petite église et ensuite l’avenue a obliqué droit vers le nord. Je crois qu’à partir de cet endroit le corso Italia devient la via Felice Cavallotti.

Le cortège était calme depuis la caserne. On mettait juste les poubelles au milieu de la route. À partir de la via Felice Cavallotti, on a recommencé à rencontrer des banques. Elles ont systématiquement été attaquées et parfois vidées de leurs sièges, ordinateurs, etc. On laissait toujours des obstacles derrière nous. On remontait toujours à plus de 2 000 (dont au moins 400 personnes des BB) vers le nord. D’une rue latérale assez large, sur la gauche, de l’ouest, sont arrivés deux camions blindés des carabiniers (en provenance de la caserne qui avait été lapidée ?). Ils sont arrivés à fond et ont pris position, côte à côte, à une trentaine de mètres de la manif. Ils sont tombés sur la queue de manif, là où les gens du BB se trouvaient. Les gens ont commencé à courir, surtout les derniers de la manif, car ils avaient peur d’être séparé du gros du cortège. Les flics ont tiré quelques lacrymos. Je sais pas vraiment ce qu’ils foutaient là les flics, mais c’était pas prudent parce que les gens ont assez vite compris que, dans les deux camions, il devait y avoir 30 flics au maximum et que nous, on était des centaines. Alors, il y a au moins 60 personnes qui ont chargé les camions en leur lançant plein de pierres et de bouteilles vides. Les flics restaient dans les camions. Il y avait juste un flic par camion qui ont tiré deux ou trois lacrymos à partir d’une ouverture sur le toit mais, comme ils ont pris des pierres dans la gueule, ils sont vite rentrés complètement à l’intérieur.

Les gens ont continué à charger et ont commencé à entourer les deux camions et à taper dessus avec des barres de fer, des manches, etc. Bizarrement, les deux camions n’ont pas bougé. Celui de gauche a fini par reculer à fond de 30 mètres mais pas celui de droite. Leurs vitres spéciales étaient toutes fendues mais elles tenaient. Des gens ont eu l’idée de vérifier si les portes avant du camion étaient fermées. Manque de pot pour les flics, elles l’étaient pas. Elles se sont ouvertes !!! Le flic à côté du chauffeur a réussi à refermer la sienne très vite mais pas le chauffeur, qui a à moitié été extrait du véhicule, a été rattrapé, in extremis, par l’autre flic mais à quand même eu le temps de se faire démonter la tête. Ça craignait pour les flics. À ce moment-là, il y a eu plusieurs détonations. Ça venait du deuxième camion qui avait reculé. J’ai vu le chauffeur de ce camion dehors près de sa portière. Des gens m’ont dit après que ça devait être des tirs de balles en plastique, mais j’ai pas vu le flic tenir de carabine. Peut-être que j’ai mal vu ? Peut-être que le flic a sorti son arme de service et tiré ? En l’air ? Je sais pas ce qui s’est passé exactement, mais il y a eu au moins deux ou trois détonations d’arme à feu. Toujours est-il que les gens ont un peu reculé, que le chauffeur du premier camion (en sang) a pu refermer sa portière et faire reculer le camion malgré son pneu arrière droit crevé à coups de couteau. La manif est repartie, toujours vers le nord. Les gens étaient remontés. Quelques banques ont encore été attaquées et cette fois-ci les gens du BB n’étaient plus seuls à le faire... La vitrine d’un magasin LIDL a été défoncée et des gens ont pris de la boisson (il faisait chaud), de l’eau (pour les lacrymos) et des liquides inflammables (ça peut toujours servir) dedans. J’ai pas vu l’intérieur, mais je pense pas qu’il ait été dévasté (trop peu de gens, trop peu de temps à l’intérieur). D’ailleurs, dans ce cortège, c’est surtout les banques qui ont été attaquées. Une voiture de haut de gamme a eu deux ou trois vitres cassées. La petite enseigne Coca-Cola d’un petit bar a aussi été cassée. Avant de renverser les containers sur la route, les gens poussaient précautionneusement les scooters qui étaient garés à côté pour pas qu’ils soient abîmés. Un début de feu de container à papier a finalement été éteint parce qu’il risquait d’abîmer un arbre et de noircir une façade d’immeuble. C’était pas la grande dévastation dans ce cortège. C’était ciblé et très bien comme ça. On a encore marché vers le nord. On était pas loin du stade Carlini. On s’est retrouvé dans des petites rues. Le parking d’une société de vigiles a été attaqué et quelques voitures pour les patrouilles de gardiennage ont été brûlées. Ensuite, on a obliqué vers l’ouest, toujours dans des petites rues, car les responsables du SO des Cobas en avaient, je cite, "marre de la périphérie". Ils avaient envie de se rapprocher du centre et de la zone rouge. Le cortège s’étirait et les gens étaient assez crevés (plusieurs heures de marche, le soleil, les incidents, le stress...). À ce moment-là, des camions de la police ont déboulé assez vite derrière nous, les flics sont descendus à fond et ont chargé direct en courant vite, suivi de très près par leurs camions. Les rues étaient étroites et il n’y avaient pas de grosses poubelles ni de containers à cet endroit. Les flics nous ont collés au train de manière agressive pendant pas loin de 200 mètres en s’arrêtant juste de temps en temps pour reformer correctement leur ligne. Ça a été chaud pour les gens qui étaient en queue de manif. On a débouché dans une rue où il y avait des poubelles et des containers et on les a mis sur la chaussée. On était serrés et on a pas traîné. Les flics ont lâché l’affaire.

On a fini par déboucher sur le haut d’une grande avenue qui descend vers la gare de Brignole, dans le centre, et qui longe de nombreuses voies de chemin de fer (qui se trouvent nettement en contrebas par rapport à l’avenue en question). À l’endroit où on est arrivé, cette longue avenue doit s’appeler corso Gastaldi. Là, les gens étaient vraiment crevés. On apercevait le centre-ville, du côté de la "zone rouge", avec un immense nuage jaunâtre de lacrymo qui flottait au-dessus. On est descendu un peu vers le centre et on est arrivé au cul d’une grande manif qui était, à l’origine, celle des Tute bianche, des jeunes cocos italiens, du comité grec, des Basques, etc. Il devait y avoir au moins une quinzaine de milliers de personnes à vue de nez. À la queue de ce cortège, il y avait la LCR (200-300 ?) et un groupe un peu plus nombreux de cocos italien. Ces deux groupes ont fait la chaîne pour empêcher une partie de notre cortège de descendre vers les affrontements en bas de la grande avenue. Des gens du BB ont pété une banque (la pauvre !) et les cocos sont devenus furieux et agressifs. Tout ça a provoqué des bousculades entre les cocos d’un côté et des gens des Cobas, de DG et du BB de l’autre côté. La LCR n’a pas bougé une oreille et s’est tenue à l’écart. Finalement, ça s’est un peu calmé et par petits groupes, sur les trottoirs, une partie de la manif est allée, en ordre très dispersé, et peu à peu, assez lentement, rejoindre la zone d’affrontement, qui était assez loin. J’ai l’impression que la majorité du cortège avec lequel j’avais manifesté est resté au cul de la manif, fatiguée et trop éloignée pour comprendre que les heurts se poursuivaient de manière intense loin devant, à près d’un kilomètre, je crois. Je pense vraiment pas qu’on ait été très nombreux de ce cortège à aller jusqu’au cœur de la zone d’affrontement, là où le corso Gastaldi se rétrécit et devient la via Tolemaide. À peu près au milieu de la descente, il y avait le camion des Tute bianche avec sa grande plate-forme, à plusieurs centaines de mètres de la zone d’affrontement. Il y avait fréquemment des ambulances qui passaient en descendant et en remontant pour aller chercher les blessés. Comme il y avait pas mal d’ambulances, il était clair qu’il y avait pas mal de blessés.

Il y avait des milliers de personnes dans cette zone proche des affrontements qui se reposaient, observaient, s’aéraient après avoir reçu des gaz lacrymo plus bas. J’ai continué à descendre vers la via Tolemaide. Il y avait toujours plein de gens et les premières traces d’affrontements commençaient à apparaître : pierres par terre, débris de bouteilles qui avaient été lancées, grosses poubelles et containers au milieu de la route, une voiture retournée et calcinée, petites rues latérales obstruées tant bien que mal pour gêner l’approche de la police, atmosphère de plus en plus chargée en gaz lacrymo... Il y avait vraiment beaucoup de gens qui portaient des équipements ou des éléments d’équipement "à la mode Tute bianche" : casques divers, épaulettes de mousse, protections sur les avant-bras, cuirasses de mousse, boucliers en plexiglas, masques antigaz, lunettes de protection... Il y en avait des centaines... et des centaines d’autres sans équipements particuliers si ce n’est des masques divers pour se protéger des gaz. En fait, après avoir tenté à plusieurs reprises de passer "pacifiquement" dans la zone rouge en poussant avec leurs boucliers et leurs murs de plexiglas montés sur roulettes les barrages de flics, les Tute bianche (et les masses de gens qu’ils avaient agglomérés derrière eux) ont commencé à basculer assez massivement (et efficacement) dans des pratiques violentes. Ils semblent n’avoir pas eu d’autres solutions face aux importantes violences policières qu’ils subissaient.

J’ai continué à descendre. Il y avait toujours plein de gens. L’avenue se rétrécissait. Il y avait plein de gaz et des centaines de pierres par terre. Des gens remontaient s’aérer après avoir été gazés, d’autres redescendaient se battre après s’être aérés. Il y avait en fait un roulement des émeutiers qui fait que leur nombre, leur "fraîcheur" et leur combativité ne diminuaient pas. Des petites équipes de gens s’occupaient de donner des soins : pansements et désinfectant pour les petites coupures, eau pour rincer la bouche et les yeux... Il y avait de plus en plus d’obstacles au milieu de la rue, quelques voitures calcinées et des débuts de barricades. Des petits groupes de gens redescendaient vers le lieu d’affrontement en traînant des containers, des grosses poubelles métalliques, des grilles, des bastaings, des bouts de clôture en bois qu’ils avaient été cherchés plus haut sur l’avenue. On apercevait le dispositif policier plus bas avec les cars derrière les cordons à une distance de 100-150 mètres. Les flics n’arrêtaient pas de gazer. Beaucoup de leurs tirs étaient assez tendus : les projectiles arrivaient dans les premières lignes d’émeutiers en rasant les têtes. À mon avis, plus d’une personne a dû être blessée en s’en prenant un dans la figure. Les gens relançaient systématiquement les grenades vers les flics ou sur les voies ferrés bien en contrebas. Il y avait des centaines de personnes dans les premières lignes d’émeutiers. Tous ces gens et les quelques milliers d’autres qui étaient au-dessus, qui participaient régulièrement ou sporadiquement au roulement des émeutiers ou les soutenaient en donnant des soins, de l’eau, en apportant des éléments de barricade, en surveillant les petites rues latérales ou simplement en faisant masse derrière les premières lignes (leur offrant ainsi un milieu de repli et d’appui et créant également ainsi une densité humaine rendant impossible le dégagement rapide de la zone par une série de violentes charges policières) étaient très déterminés. Les gens s’accrochaient avec les flics, étaient gazés depuis des heures, mais c’était très dur de les faire reculer et toujours ils réavançaient. À ce moment-là, la volonté farouche de milliers et de milliers de personnes était de pénétrer dans la zone rouge par tous les moyens nécessaires... Peu de temps après que j’eus rejoint les premières lignes d’émeutiers, une grosse contre-attaque des manifestants a commencé à se déclencher. C’est comme si les gens en avaient eu marre à ce moment-là. Des centaines de gens ont commencé à ramasser tous les projectiles possibles, à en bourrer leurs poches, à traîner le plus près possible des flics le maximum de poubelles, containers, objets encombrants pouvant servir à construire une barricade. Des centaines de gens ont commencé à avancer vers les flics. Les jets de projectiles sur les rangs de la police se sont intensifiés peu à peu. Ça a commencé à être une véritable pluie de pierres. Ils y en avait toujours plus qui leur tombaient dessus. Les gens continuaient à approcher. On était à 20 mètres des flics. Leurs rangs ont commencé à s’agiter. Ça devenait très dur pour eux de tenir leur ligne. Ils en prenaient plein la gueule et ils voyaient tous que derrière les centaines de gens qui les attaquaient, il y en avait mille, deux mille, plus haut sur l’avenue, qui commençaient à suivre, de plus en plus massivement et rapidement, les premières lignes émeutières, droit sur eux. Les gens criaient "Avanti ! Avanti !". Alors, les rangs des flics ont commencé à se disloquer. Les derniers rangs ont commencé à tourner les talons dans la confusion, immédiatement suivis par les rangs intermédiaires puis par les premiers rangs avec les boucliers. Les gens ont tous chargé en criant et en lançant tout ce qu’ils pouvaient. Les flics ont dépassé leurs véhicules (cars et estafettes) qui auparavant se trouvaient en position assez rapprochée derrière eux. Les cars essayaient de reculer en marche arrière au milieu des flics qui couraient à fond. J’ai l’impression que des véhicules se sont rentrés dedans ou se sont mutuellement bloqués. Certains ont été lapidés. Ils arrivaient à reculer mais trop lentement. Les gens se précipitaient sur tous les projectiles qui traînaient par terre. Tous les 20 mètres, ce qui avait été lancé sur les flics était récupéré et réutilisé immédiatement. Le caillassage a pris la forme d’un roulement intensif et rapide. Légèrement en arrière, des dizaines de gens trimballaient en courant poubelles, containers, grilles, etc. et déplaçaient ainsi la barricade en même temps que la charge qui progressait par petits bonds qui s’enchaînaient rapidement. L’ambiance était furieuse. Le niveau de violence était vraiment élevé. Du fond de ce qui restait du dispositif policier, ça a commencé à grenader furieusement. Ça nous a ralenti. Les véhicules ont réussi à se dégager. Les flics ont commencé à reconstituer leurs lignes. On les avait fait reculer de 200 mètres je pense. Ils avaient dû mettre beaucoup de temps à les gagner ces 200 mètres. On les leur a fait perdre en dix minutes. Les gens ont commencé à essayer de réunir les éléments nécessaires à une nouvelles attaque (ramener et stocker des projectiles, des éléments de barricades mobiles, se regrouper à beaucoup derrière les premières lignes...). Les flics venaient de se prendre une bonne claque et ils étaient déstabilisés, sur la défensive. C’est pour ça qu’ils ont dû envoyer ces 30 ou 40 flics dans la petite rue latérale, sur la gauche des premières lignes de manifestants. Ils devaient penser que les premiers rangs allaient avoir peur d’une charge sur le flanc qui les auraient coupés du reste de la manif (charge qui aurait immédiatement été suivie d’une autre de face) et qu’ils allaient reculer légèrement permettant ainsi de réduire la pression sur le dispositif policier de la via Tolemaide ou peut-être qu’ils cherchaient à nous dissuader de nous répandre dans les petites rues sur la gauche et d’étendre ainsi le périmètre des combats. Je sais pas pourquoi ils ont fait ça mais, en tout cas, c’était pas une bonne idée parce qu’il y avait plein de gens énervés qui arrivaient pour appuyer les premières lignes et occuper l’espace gagné pendant la charge des manifestants et les quelques dizaines de flics ont très vite été chargés par au moins 60-70 personnes. Les flics ont reculé vers une petite rue perpendiculaire. On a continué à les charger. Plus ils reculaient, plus on chargeait. On les a poursuivis dans la petite rue perpendiculaire. On s’est retrouvé en sortant de la petite rue sur une petite place avec une église. Les flics ont continué à reculer sous les projectiles. Pas mal de manifestants avaient des barres de fer ou des manches de pioche. On était plus nombreux qu’eux et ils fuyaient le contact. Les flics sont allés reconstituer leur ligne à l’entrée d’une rue qui donnait sur la place. En se repliant, ils ont laissé à 20-30 mètres derrière eux, deux petites voitures 4 × 4 des carabiniers. C’était violent, rapide et confus, alors je vais être prudent. Les deux voitures ont essayé de reculer mais, pour une raison que j’ignore, au moins la deuxième n’a pas pu le faire. Le véhicule s’est alors retrouvé coupé du reste du dispositif policier et au contact des manifestants qui ont commencé à le lapider et à frapper dessus avec des barres ou des manches. La vitre arrière du véhicule a été brisée, j’ai pas vu comment mais il n’y en avait plus. J’étais à environ 10 mètres du véhicule, un peu en surplomb par rapport à lui (qui était sur ma gauche) parce que j’étais sur les marches de la petite église. C’est à ce moment-là que j’ai entendu la première détonation, assez forte, sèche et proche. Je me suis instinctivement courbé et j’ai pensé que c’était un coup de feu. J’ai regardé droit devant moi le dispositif policier qui était à l’entrée de la petite rue pour voir ce qui se passait, si c’était eux qui tiraient, s’ils chargeaient. Il y avait des gaz, ils étaient à 30 mètres environ, je voyais pas grand-chose. Je crois qu’il y a eu une autre détonation. J’ai pivoté sur moi-même, toujours courbé, j’ai descendu deux ou trois marches vers l’arrière, fait quelques pas et je me suis accroupi derrière je ne sais plus trop quoi pour m’abriter. Je me suis relevé un peu. Droit en face de moi, toujours à environ 10 mètres à mon avis, il y avait l’arrière du 4 × 4 des carabiniers avec sa vitre défoncée. J’ai perçu des mouvements à l’intérieur. Je me suis rabaissé et quasi immédiatement je me suis un peu relevé et je crois (mais c’est un peu confus, je ne peux pas être catégorique) avoir aperçu, par la vitre arrière brisée, assez distinctement, deux flics casqués, courbés ou accroupis, serrés l’un contre l’autre. J’ai vu la "tache claire" d’une main, hauteur de torse, avec dans le prolongement de cette main, une masse noir et luisante. J’ai immédiatement compris que ça ne pouvait être qu’une arme de poing et que c’était de cette arme que provenait les détonations. J’ai pensé qu’ils avaient tiré en l’air pour se dégager. Les flics (parce qu’il me semble qu’ils étaient deux) paraissaient agités et regardaient, en pivotant légèrement sur eux-mêmes, par la fenêtre cassée si des manifestants s’approchaient. Je ne voyais pas ce qui se passait au sol. J’ai ensuite regardé derrière moi pour voir ce qui se passait, si les manifestants avançaient ou reculaient. Quand j’ai regardé devant moi de nouveau, la bagnole des carabiniers était partie. Je me suis relevé. J’ai avancé. Il y avait très peu de gens devant moi. J’ai eu le sentiment que le bruit diminuait considérablement pendant quelques secondes. Puis il y a eu quelques cris. Je me suis dit qu’il y avait un problème, que quelque chose de grave s’était produit. J’ai vu quelques personnes courir et s’arrêter à 6-7 mètres de moi sur la gauche. Je me suis approché. Il y avait 4-5 personnes en cercle. Je les ai contournées. J’ai aperçu quelqu’un à terre. Une lacrymo a roulé près de notre groupe. J’ai shooté dedans pour la renvoyer vers les flics qui bougeaient pas, toujours à 30 mètres environ. Je me suis retourné pour regarder de nouveau le type à terre. Ses pieds étaient près des miens. Je me souviens de son tee-shirt blanc et de sa cagoule noire poisseuse et luisante de sang. J’ai vu une flaque de sang qui s’élargissait à partir de sa tête. J’ai remarqué qu’il pissait du sang par l’orbite gauche. J’ai compris que c’était une balle qui avait fait ça et que les coups de feu n’avaient pas été tirés en l’air. J’ai fait quelques pas en arrière en me tenant la tête. Quand je me suis retourné, j’ai vu 2-3 journalistes avec caméras et appareils photo qui zoomaient sur le type à terre. Les flics ont commencé à approcher lentement. Un groupe de 6-7 flics s’est détaché de leur rang et, derrière 3-4 boucliers, ils ont avancé droit sur nous assez lentement et tranquillement à ce qu’il m’a semblé. Deux gars ont commencé à soulever le type par terre. Je me suis approché pour les aider mais un autre manifestant s’est amené en disant que le type était gravement blessé et qu’il ne fallait pas le bouger. Alors, les deux gars l’ont reposé. Personne pensait qu’il était déjà mort en fait. Le petit groupe de 6-7 flics s’était encore rapproché. Ils étaient à 10 mètres peut-être. On a reculé et le rang de flics qui suivait le petit groupe de tête à distance s’est mis à charger, alors on s’est barré à fond. On savait pas quoi faire parce qu’on pensait que le type à terre était salement touché maispas mort. On n’a pas vérifié si son cœur ou son pouls battait encore. Si on avait compris qu’il était déjà mort, évidemment, on aurait jamais laissé son corps entre les mains des flics et on l’aurait porté via Tolemaide où on aurait chopé une ambulance (j’ose pas imaginer l’effet que ça aurait produit sur les centaines et les centaines de gens qui s’y trouvaient). Toujours est-il que les flics ont chargé et la place s’est vidée, les derniers manifestants ont rattrapé le gros du groupe et ont dit qu’un type avait pris une balle et qu’il était peut-être mort. Les gens ont poussé des cris de colère. Les flics, après avoir vidé la place, se sont pointés dans la petite rue par où les gens avaient commencé à se tirer vers la via Tolemaide. Quand ils les ont vus arriver, les gens leur ont foncé dessus en hurlant "Assessini" et ont fait refluer les flics sur la petite place. En face de moi, il y avait la rue où les gens chargeaient vers la place et, sur ma droite, la rue qui débouchait sur la via Tolemaide. J’ai aperçu au bout de cette rue, un blindé léger qui remontait à fond la via Tolemaide en défonçant tous les obstacles. J’espère que personne s’est trouvé sur sa route parce que le blindé fonçait tout droit, moteur à fond. J’ai croisé un des journalistes qui avait assisté à la mort du manifestant, il parlait français et m’a dit, à moi et à un autre Français qui traînait là, qu’il fallait pas se faire d’illusions : le type était mort. Il a dit qu’il filait envoyer les images. J’ai rejoint la via Tolemaide par une petite rue, plus haut que l’endroit où j’avais aperçu le blindé passer. La nouvelle commençait à se répandre dans les premières lignes émeutières et les gens ont attaqué les flics furieusement. Moi, j’ai commencé à remonter lentement en sens inverse. La funeste nouvelle remontait le cortège, elle aussi. Je suis tombé sur des gars des Tute bianche qui apprenaient la chose. Ils m’ont montré des douilles, longues, de carabines ou de fusils d’assaut, ramassées sur la via Tolemaide, dans les secteurs autrefois occupés par les flics, en disant que ça voulait dire qu’ici aussi les flics avaient tiré. En fait, j’ai vu par la suite des images où les flics tirent des grenades avec des fusils (et pas avec leurs étranges lance-grenades compacts). Je pense que les douilles (à blanc, qui sont uniquement destinées à propulser la grenade) proviennent de tirs de grenades lacrymo effectués au fusil. Ensuite, j’ai accéléré et crié, pendant un bout de temps, tout en marchant vite, en plusieurs langues, qu’il y avait un mort avec une balle dans la tête. J’ai informé le SO de la LCR de la nouvelle. Puis, j’ai continué encore quelque temps à remonter la manif en annonçant la nouvelle. La tête de manif commençait déjà remonter en direction du stade Carlini. Les premières lignes émeutières étaient enragées par la nouvelle et la majorité de la manif était, quant à elle, écœurée par celle-ci et quittait les lieux.

QUELQUES COMMENTAIRES PERSONNELS

À PROPOS DU BLACK BLOC

Il regroupait, d’après moi, entre 800 et 1 000 personnes. Le BB n’est pas l’expression du mouvement anarchiste. Il n’est qu’une des expressions (parmi d’autres) de sa frange la plus radicale. Il y avait vraisemblablement quelques milliers de militants et sympathisants anars à Gênes. Le BB n’a regroupé qu’une minorité du mouvement anar (et pas que des anars) : un tiers ou un quart de celui-ci. De toute façon, le BB n’a jamais prétendu représenter qui que ce soit. Il s’est réuni pour agir de manière offensive. Il l’a fait et pas trop mal fait dans l’ensemble. C’est tout.

UN BLACK BLOC FRAGMENTÉ

Assez vite, suite aux premières charges policières sur le corso Buenos Aires, le BB s’est retrouvé fragmenté. Je pense qu’à ce moment-là une partie de la manif des Cobas et de DG plus une petite partie du BB s’est retrouvée dans la nature. Je pense ça parce que, quand la manif s’est retrouvée refoulée près du forum du GSF, j’ai l’impression qu’il y avait un peu moins de monde dans le BB et le reste de la manif en général (mais c’est dur d’avoir une certitude). Si une partie du BB s’est effectivement retrouvée coupée du reste, j’ignore complètement ce qu’ils ont pu faire par la suite.

Après quelques minutes d’attente et d’indécision près du forum, 150 à 200 participant(e)s au BB ont pris la tangente (aux environ de 13 heures ?) par un long escalier assez raide vers un quartier qui surplombait le secteur. De ce qu’ils ont fait, je n’ai que quelques éléments racontés par un compagnon qui s’est retrouvé dans ce cortège et d’autres glanés dans la presse. Il semble que ce groupe soit remonté vers le nord, qu’il ait opéré du côté de la place Tommaseo, du corso Buenos Aires, de la via Tolemaide puis qu’il se soit déplacé vers la via Canevari, qu’il ait attaqué ensuite la prison près de la place Marassi puis obliqué vers l’ouest jusqu’à la place Manin, où leur présence au milieu, ou non loin, de manifestants pacifistes a apparemment déclenché des charges policières contre les non-violents. À ce moment-là (milieu d’après midi), fatigué et un peu isolé, il semble que ce groupe du BB se soit débarrassé de son matériel et évaporé mais il est probable que des éléments de ce groupe aient rejoint les affrontements qui se développaient alors sur la via Tolemaide. La majeure partie du BB (500, peut-être un peu plus) a suivi le parcours que je décris dans mon témoignage. Il semble également que des éléments BB isolés aient été signalés dans la manif des CUB (un autre sigle du syndicalisme de base italien, si je ne m’abuse) au nord-ouest et qu’ils se soient livrés à quelques dégradations mineures. Peu nombreux et refoulés par le SO, leur action semble avoir eu peu d’impact (info chopée dans la presse italienne).

Plus surprenant, un article du "Monde" du dimanche 22 et lundi 23, signé par D. Rouard, fait état de la présence d’un groupe BB d’environ 400 personnes, groupe actif dans le secteur de la place Verdi et de la gare de Brignole et ce dès 10 h 30 et jusqu’à 15 heures. Ce secteur est proche du lieu où le BB, dans sa très grande majorité, s’est rassemblé vers 12 heures en queue de manif Cobas-DG. Ce groupe de 400, arrivé en avance, a peut-être cherché à occuper son temps libre en attendant le rendez-vous de 12 heures. Peut-être que ce groupe n’est pas allé au rendez-vous ? Peut-être qu’il y est allé mais qu’il est ensuite revenu après les premières charges de la police (ce qui expliquerait qu’on ait été moins nombreux dans le BB après avoir été refoulé vers le forum) ? Ça n’est pas clair.

POLICE ET BLACK BLOC

Oui, il y a eu quelques flics dans le BB, mais, des flics, il y en a un peu partout et partout un peu. Même à ATTAC, il y en a. Dans le BB, les flics ont rôdé un peu. Pourquoi ? Pour faire leur boulot de flic : identifier les origines nationales des composantes du BB, identifier des individus en particulier, évaluer le nombre de groupes organisés et expérimentés se déplaçant au milieu des isolés et des inexpérimentés, étudier de près les techniques émeutières, évaluer le matériel offensif disponible (qualité, quantité...), écouter les conversations ou essayer d’en susciter pour recueillir des informations (objectifs, parcours, organisation informelle, origine du matériel, lieux de stockage préalable...). C’est tout. Le BB manipulé par la police ? Le BB n’est pas une création de la police (la preuve, c’est que la police et même les services secrets sont obligés d’essayer d’enquêter dessus). Le BB n’a pas de chef, pas de troupes de petits soldats qui obéissent à des ordres venus d’un haut état-major secret, pas d’organisation préalable, pas de cotisants, pas de fichiers...

C’est un rassemblement informel, ponctuel, un improbable réseau mouvant, un conglomérat éphémère de petits groupes affinitaires fermés et d’individus isolés mais décidés à apporter leur touche personnelle. Il y a potentiellement autant de BB que de groupes et d’individus qui le composent.

Comment manipuler un bordel si collectivement et consciemment entretenu ???

Ça, les journaleux stupides qui voient la main de la police derrière le BB sont pas foutus de l’expliquer. La police a laissé faire le BB et attaqué les non-violents ? Ce type d’affirmation est martelée par ATTAC, les Tute bianche, les pacifistes, etc. J’ai suivi le BB et personnellement, comme des centaines d’autres, j’ai été chargé par la police à bien des reprises. Cela relativise déjà ce type d’affirmation. Mais il est vrai que, dans l’après-midi, les différents groupes BB éparpillés ont apparemment connu une relative tranquillité. Alors... Complaisance de la police ? C’est peut-être beaucoup lui en demander. Moi, j’ai plutôt l’impression que la police, elle a été débordée... Il lui fallait tenir une vaste zone rouge : contrôler l’intérieur de cette zone mais surtout la limite de celle-ci pour empêcher les manifestants d’y pénétrer. Ça, ça veut dire tenir de manière imposante un "front" qui s’étend sur des kilomètres, bloquer avec des tas de flics des dizaines et des dizaines de rues. Des flics, il y en avait plein mais ils n’étaient pas tous sur le terrain (et la logistique, l’intendance, le renseignement, le survol aérien, la garde statique des rues et bâtiments de l’intérieur de la zone rouge... ça occupe plein de monde). Et en face, côté manifestants, combien de gens ? Entre 60 000 et 80 000 ? En quatre cortège distincts au départ, au nord, au sud, à l’est de la zone rouge et puis, le temps passant, ces cortèges, par choix tactique ou suite à des charges, ils se sont répandus, étalés. Il y avait des cortèges immobiles, des cortèges mobiles (voire très mobiles), des groupes isolés. Comment intervenir à un endroit si une bonne partie des routes qui y mènent sont pleines de manifestants ? Le temps d’y envoyer 100 ou 200 flics, est-ce que le cortège visé sera encore là ? Ou bien est-ce qu’il sera déjà parti ailleurs, à 1 ou 2 kilomètres de distance ? Sera-t-il possible alors de le suivre, de le rattraper ? Par quelles rues, car il y a plein de manifestants en mouvement qui peuvent bloquer celles-ci ? Pas facile à gérer tout ça... De plus, le 20 juillet, l’essentiel pour la police, c’était de ne pas perdre la face, d’éviter au maximum les incursions dans la zone rouge et surtout éviter qu’une partie, même minime, de cette zone ne reste, même peu de temps, aux mains des manifestants. Pour elle, j’ai l’impression que, sur cet aspect-là des choses, elle mettait en jeu son honneur. J’ai l’impression qu’ils ont blindé leur dispositif statique, partout (on ne sait jamais...) et que ça leur a immobilisé la majeure partie de leurs forces opérationnelles. J’ai l’impression que leurs forces mobiles d’intervention n’était finalement pas si importantes, surtout face à tant de gens, dans tant d’endroits à la fois.

À mon avis, ça explique que les groupes BB aient parfois été laissés tranquilles. Les groupes BB ont opéré de manière assez mobile et rapide et, pour l’essentiel et la plupart du temps, assez loin de la zone rouge. À ce moment-là, dans le courant de l’après-midi, loin de la zone rouge, je pense que les deux groupes BB les plus importants n’étaient pas, à mon avis, l’objectif prioritaire, le danger le plus pressant pour la police, qui avait bien d’autres chats à fouetter, entre autres avec les Tute bianche qui semblaient bien l’inquiéter, vu leur nombre, leurs équipements, leur expérience et leur capacité à entraîner les gens derrière eux. C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons que les Tute bianche ont été attaqués durement par la police et pas parce que quelques groupes BB isolés traînaient dans le secteur. Les Tute bianche ont été attaqués parce qu’ils étaient considérés comme dangereux pour la zone rouge. Au lieu de mettre ces attaques policières sur le dos de quelques petits groupes BB, ils devraient les assumer et en être fiers. Ils ont effrayé la police (peut-être même plus que le BB, même si c’est d’une manière différente), c’est pour ça, je pense, qu’elle les a attaqués si durement...

CONSEIL PERSONNEL AUX PACIFISTES

Gentils et gentilles pacifistes, j’ai bien peur que les méchantes filles et les mauvais garçons du black bloc ne soient guère chevaleresques. Ils se livrent à des activités mobiles et risquées. La bienséance n’est pas leur fort. Ils ne peuvent pas et ne doivent pas s’encombrer avec. Alors, si en plein sit-in devant les flics, vous les voyez débouler, un conseil bienveillant (c’est sincère, je vous respecte même si je ne partage pas forcément vos options politiques et pratiques), ne restez pas figés sur place, regroupez-vous, éloignez-vous hors de portée des charges et des tirs de lacrymos de la police, attendez que ça se tasse et, une fois que les gens du BB auront filé, reprenez le cours de vos activités.

LE BLACK BLOC ET "LA CASSE"

Sacro-sainte propriété privée !!! Que de larmes de crocodiles versées sur les vitrines de banques... Et les voitures, vous avez vu ce qu’ils ont fait avec les voitures !!! Le fétichisme de la marchandise a encore de beaux jours devant lui. Tout ce qui représentait le grand capital, la société marchande, les multinationales et le contrôle social et policier a été attaqué : banques, distributeurs de billets, agences immobilières, concessionnaires des grandes firmes automobiles, caméra de vidéosurveillance, voitures de patrouille d’une société de gardiennage, véhicules de police, caserne de carabiniers et prison. Le mobilier urbain a été utilisé (containers et poubelles) systématiquement à des fins de protection (barricades) et d’entrave à la circulation des véhicules de police. Deux supérettes ont été partiellement pillées à des fins de ravitaillement en boissons (bières essentiellement), eau pour les lacrymos, produits inflammables... un magasin d’accessoires de moto pour des casques, des chaînes et de gros blousons de cuir, toutes choses pouvant servir durant les affrontements. La plupart des véhicules personnels détruits l’ont été par le groupe de 150-200 qui est parti par les escaliers près du forum. Je trouve ça assez inutile, mais je me pose la question de savoir dans quelle mesure le fait d’être peu nombreux et spatialement isolé du gros morceau des BB ne les a pas incités à incendier les voitures. La crainte d’une intervention policière éclair les a peut-être poussés à bloquer les rues le long de leur trajectoire avec des voitures incendiées qui sont des obstacles bien plus efficaces que quelques légers containers renversés. Mais peut-être qu’ils avaient tout simplement envie de tout foutre en l’air... Il semble aussi que ce groupe s’en soit pris à des vitrines de petits commerce. On peut aussi regretter la destruction de certains feux de signalisation et de quelques cabines téléphoniques. Il y a peut-être aussi derrières ces comportement l’idée de "faire grimper l’addition financière du G8".Tout ça peut être considéré comme regrettable ou inévitable, mais ça ne va pas empêcher la terre de tourner et Gênes ne ressemblait pas à Stalingrad le soir du 21, même s’il y avait des secteurs abîmés. Il ne s’agit jamais que de quelques dizaines de vitrines, véhicules, poubelles... On condamne les "casseurs extrémistes" mais on est pas près de voir les 8 salopards du G8 devant un tribunal pour avoir cassé l’existence de centaines de millions de personnes condamnées à la pauvreté, l’ignorance, l’exploitation, l’absence de soins, la répression, l’exil... La "refondation sociale" sauce MEDEF se porte bien en France ? Combien Bush a-t-il fait exécuté de gens ? La précarité, la flexibilité s’épanouissent-elles toujours aussi bien dans l’Angleterre de Tony Blair ? Que fait l’armée de Poutine en Tchétchénie ? Deux poids, deux mesures. Rien de nouveau sous le soleil !

"LA VIOLENCE, C’EST PAS BIEN !"

Assez d’hypocrisie. Qui a cru que ça pouvait bien (ou même pas trop mal) se passer à Gênes ??? Huit salopards, accros au capitalisme, qui règnent sur le monde se réunissent entourés d’une armée de flics italiens (dont la réputation n’est plus à faire), des centaines d’organisations diverses appellent des dizaines et des dizaines de milliers de gens à essayer de pénétrer dans le périmètre interdit le 20 juillet, après Göteborg, où la police a déjà tiré, en Italie où les traditions de luttes sociales sont pas spécialement marquée par la pensée de Gandhi... Qui peut bien être étonné par ce qui s’est passé ??? Qui joue les étonnés et pourquoi ??? Je n’ai rien contre les pacifistes mais, SVP, pas de leçons de morale judéo-chrétienne à 2 francs. La violence et la répression sont, malheureusement, très souvent une dimension incontournable des mouvements sociaux de résistance au capitalisme. Il n’y a guère que dans la gauche occidentale et depuis peu (vingt ans environ) qu’on semble l’avoir oublié à ce point. Des morts, il y en aura d’autres. Les États et le capital ne feront pas de cadeaux. La résistance, comme beaucoup de choses, a un prix. Vous êtes priés d’atterrir.

Quand à l’abominable black bloc qui dérange tant de monde, il était là à Seattle, à Washington, à Davos, à Prague, à Göteborg, à Gênes (sans compter Nice où il y a eu des violences... mais pas de black bloc !!! Allez y comprendre quelque chose...) et il resurgira là où il faudra quand il le faudra. Depuis le début, le BB fait ce qu’il pense avoir à faire, unilatéralement, sans s’occuper de ce qu’en pense "la gauche respectable et responsable" (en politiquement correct dans le texte). Il n’a jamais demandé d’agrément à qui que ce soit et ne le fera jamais. Il ne cherche pas à plaire. Comme le disait un gars du BB : "Si on attend que les sociaux-démocrates viennent nous inviter, on va pouvoir attendre chez nous très, très, très, très longtemps... alors, soyons autonomes, faisons notre truc !". Renvoyer dos à dos la violence de la police et celle du BB, c’est comme renvoyer dos à dos celle des jeunes Palestiniens qui lancent des pierres et celle de l’armée israélienne qui les abat au fusil d’assaut. C’est honteux mais plus d’un journaliste, plus d’un "leader" politique, associatif, syndical le fait. Certains vont même jusqu’à se demander pourquoi la police n’a rien fait de manière préventive contre le BB (Cassen entre autres). Ça veut dire quoi M. Cassen d’ATTAC ??? Il faut aller au bout de ce que sous-entend de manière puante votre déclaration !!! Allons, du courage !!! Réclamez les arrestations préventives sur la base du "délit d’opinion radicales"...

UNE RÉALITÉ QUI DÉRANGE

Tous (gouvernements, associations, partis et syndicats "responsables") cherchent à dissimuler un aspect dérangeant des événements de Gênes et pratiquent en conséquence une certaine désinformation avec la complicité objective des médias. Tous rendent le black bloc responsable des violences et de la casse commises côté manifestants. Il a bon dos le BB. Comme c’est simple ! Trop simple ! Simpliste même ! Le BB sert de bouc émissaire. Il sert à occulter un fait précis. Le vendredi 20 juillet 2001, la violence a assez largement dépassé l’action du BB. D’après ce que j’ai pu voir, ce sont des milliers de personnes qui ont participé (ou soutenu) activement ou passivement, régulièrement ou sporadiquement, systématiquement ou occasionnellement aux affrontements. Il y avait de tout parmi ces gens : du BB bien sûr, mais aussi pas mal de syndicalistes de base des Cobas (mais ça, les leaders des Cobas ne l’assument pas), des jeunes de Diritti Globali, des groupes marxistes-léninistes qui ne faisaient pas partie du BB, des tas de Tute bianche (ça, les leaders des Tute bianche ne l’assument pas non plus) et des centaines et des centaines de jeunes inorganisés... La casse est essentiellement le fait du BB, mais aussi, de façon secondaire, le fait de petits groupes marxistes-léninistes et de gens des Cobas et de DG (qui ont participé à l’attaque de plus d’une banque...). Les Tute bianche s’en sont pris à quelques voitures via Tolemaide, poussés par la nécessité de monter des ébauches de barricades. Ils ont copieusement utilisé aussi le mobilier urbain. Les affrontements les plus acharnés (ainsi que la mort du jeune manifestant) ont eu lieu, du milieu à la fin de l’après-midi, dans le secteur de la via Tolemaide. Dans ce secteur, les centaines et les centaines d’émeutiers des premières lignes et les centaines et centaines d’autres qui s’aéraient et se reposaient un peu plus loin (au milieu de tas de gens qui, sans participer à l’émeute, la soutenait en étant présent physiquement, à proximité) étaient majoritairement des Tute bianche et des inorganisés qui avaient suivi leur cortège. Ça sautait aux yeux, car les émeutiers portaient essentiellement des protections "à la mode Tute bianche". Il y avait pas mal de petits groupes du BB et aussi quelques-uns des Cobas mais minoritaires. Ça aussi, ça se voyait, car les gens du BB et des Cobas avaient eux aussi un certain "style" d’équipement et, le moins qu’on puisse dire, c’est que les Tute bianche qui se battaient étaient loin d’être à la traîne. On peut même dire qu’ils étaient enragés. De toute façon, pour des masses de gens, le vendredi 20 était le jour (attendu avec une grande détermination), de "l’attaque de la zone rouge". C’est comme ça, sans fioritures, que parlaient des tas de gens. Il s’agissait d’attaquer !!! Spontanément, des tas de gens avaient une vision offensive de cette journée. Si tant de gens ont suivi les Tute bianche, c’est parce qu’ils proposaient concrètement d’enfoncer les lignes policières. Cet aspect des événements est extrêmement dérangeant :

• Pour les gouvernements du G8, car cela signifie que, entre eux et une partie minoritaire, mais pas négligeable, du mouvement antimondialisation, ce n’est plus un fossé qui existe mais un gouffre ! Et ils savent qu’ils ne pourront pas le combler. Ils savent que des masses de gens n’attendent plus rien d’eux et commencent à penser, agir et s’organiser (même si c’est confusément) en dehors des règles du système. Que tant de gens, ce jour-là, aient concrètement et radicalement dépassé la peur de la police et défié, renié leur autorité, leur légitimité, leur puissance, leur "drôle de paix" si terrible et si juteuse, voilà quelque chose qu’ils ne peuvent pas assumer politiquement, symboliquement, médiatiquement. Gênes a été une flambée de révolte qui couvait depuis longtemps, la manifestation d’une renaissance diffuse de formes de conflictualité inintégrables, indigérables en l’état actuel des choses. Les troubles doivent donc impérativement être mis sur le dos d’extrémistes ultraminoritaires complètement isolés du reste du mouvement, mouvement avec lequel les États du G8 se prétendent prêt au dialogue "responsable et démocratique", voire, s’il le faut, à négocier des miettes et des aménagements de façade.

• Pour les associations, partis et syndicats qui se veulent "responsables et représentatifs", car cela signifie qu’ils ne contrôlent pas, ou plus, ou pas assez leurs "troupes" durant les énormes manifestations qu’ils organisent. Pire, ce qui s’est passé à Gênes, donne à penser qu’une minorité des gens qui viennent dans ces manifs (en particulier des fractions assez importantes de la jeunesse) se fout bien de leurs consignes et de leurs savants calculs stratégiques et ça, quelque part, cela remet en cause leur représentativité ainsi que leur caractère responsable, car est-il bien responsable d’appeler à d’immenses manifs, à pénétrer dans la zone rouge alors qu’on est incapable de contrôler la situation ??? Associations, partis, syndicats traditionnels, eux aussi ont été débordés. Or, on ne peut pas apparaître, être reconnu comme un interlocuteur valable, crédible, sérieux, responsable aux yeux des maîtres du monde (et se voir ainsi aménager réglementairement une petite place au sein des grandes institutions politiques et financières internationales) si on est incapable de tenir sa "base", s’il apparaît même qu’une partie de celle-ci ne tient pas compte du "sommet" et qu’elle va jusqu’à remettre spontanément et concrètement en question la validité des choix politiques et pratiques effectués par celui-ci. D’où les éructations d’Agnoletto, des dirigeants des Tute bianche, de José Bové, Susan George et consorts contre le black bloc. Là encore, les événements de Gênes doivent impérativement être mis sur le dos du black bloc.

Tous deux débordés, pouvoir et coalition antimondialisation "officielle" cherchent à sauver les apparences grâce au black bloc, le pouvoir parce qu’il a été durement contesté et la coalition parce qu’elle veut être représentée et intégrée (avant d’être digérée) dans les institutions et pour cela, elle doit donner des gages de "respectabilité" (montrer que, même si elle conteste certains aspects du monde, elle ne veut pas le changer vraiment, montrer que, sous un remaniement de certaines formes, c’est bien le même monde qu’elle veut). Ce que veut la coalition (ou, en tout cas, une grande partie de celle-ci), c’est que le paritarisme soit étendu du domaine des relations sociales nationales à celui des relations sociales et environnementales internationales. C’est ça la logique profonde d’une bonne partie de la coalition.

Les événements de Gênes ont eu le mérite de pousser les grandes puissances dans leur retranchement au sens propre comme au sens figuré. Au sens propre, car ils ont tenu leur sommet dans un camp retranché, entouré d’une armée de flics, ce qui ne les a pas empêchés d’être symboliquement assiégés et attaqués. Au sens figuré, car leur image a été fortement dégradée (quoi qu’ils en disent) et parce qu’on les a mis sur la défensive politiquement.

En ce qu’ils ont été très dérangeants, les événement de Gênes (et les efforts pour les déformer et les occulter) ont également l’immense mérite de faire remonter au grand jour, en pleine lumière, les logiques souterraines convergentes qui animent le pouvoir en quête d’interlocuteurs, d’une part, et sa "contestation responsable" en quête de reconnaissance institutionnelle, d’autre part.

CE TEXTE EST MODESTEMENT DEDIÉ À LA MÉMOIRE DE CARLO GIULIANI ABATTU PAR UN CON DE FLIC MORT DE TROUILLE.
SALUT AUX GENS QUI SE SONT BATTUS DANS LES RUES DE GÊNES
ET À CELLES ET CEUX QUI LES ONT SOUTENUS !!!
LA RÉSISTANCE CONTRE LE CAPITAL ET LES ÉTATS N’A PAS COMMENCÉ À SEATTLE ET ELLE NE S’ARRÊTERA PAS À GÊNES.

Un anarchiste, quelque part en France, fin juillet 2001.

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