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Face à la répression, les membres de l’ejido de Tila terminent la démolition du palais municipal

jeudi 8 septembre 2016

Face à la répression, les membres de l’ejido [1] de Tila terminent la démolition du palais municipal

Suite à l’entrée de véhicules de la Marine sur leur ejido, les habitants de Tila ont décidé de terminer la démolition du palais municipal dont le mauvais gouvernement a été chassé depuis le mois de décembre 2015. Depuis lors les compas, adhérents à la Sexta et au Congrès National Indigène de l’ejido de Tila, construisent ce qu’ils appellent « l’autogouvernement » et « l’autonomie ejidale ».

Face aux intimidations, la réaction du village fut de détruire le palais municipal afin que les agents de la municipalité ne puissent jamais revenir sur place.

Ils ont commenté à ce sujet sur les réseaux sociaux : « Cette maison du mal sera réutilisée au bénéfice du peuple. Maintenant nous sommes mieux avec notre autogouvernement, et nous avons chassé la municipalité de notre village. Elle est partie se réfugier au village de Limar, et ils y ont amené les problèmes et la délinquance organisée qu’ils sont. A Limar ils ne veulent pas non plus d’eux. Personne ne veut de ce mauvais gouvernement corrompu et délinquant. ». Voir l’article en espagnol d’Espoir Chiapas

Plus bas, la traduction d’un article publié par le site radio zapatista qui rend compte des enjeux de cette destruction du palais municipal et des menaces actuelles contre l’ejido. Lire aussi le communiqué émis par le CNI lors de la destruction de la mairie en décembre 2015 et, plus récemment, en août 2016

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L’ejido Tila : l’autonomie et l’autogouvernement ch’ol sous menace d’intervention militaire

7 août 2016

L’ejido ch’ol de Tila, dans la zone nord du Chiapas, vient de dénoncer l’entrée de camionnettes militaires de la Marine. Ses autorités, chargées de coordonner les tâches de vigilance du village, ont émis l’alerte ; ils ne s’attendaient pas à l’incursion de soldats. Leur dénonciation exprime leur parole énergique face à la tension dans laquelle le peuple organisé se trouve, car depuis qu’a été expulsé la municipalité et que l’autonomie et l’autogouvernement de l’ejido a été déclaré, les menaces d’opérations militaires, paramilitaires et policières n’ont pas cessé.

Le climat d’hostilités contre la construction autonome de l’autogouvernement ejidal est devenu quotidien ces huit derniers mois, comme l’ont annoté les autorités de l’ejido. Cela a maintenu le village sous tension et en état d’alerte : les rumeurs sont continuelles au sujet de l’entrée de la police dans le village, comme cela a déjà été tenté aux premières heures de la journée, il y a de de cela deux mois, de manière infructueuse face à la mobilisation du peuple. L’information leur est également parvenue que l’armée préparait l’opération, en encerclant le village et en isolant ses communautés. Et ils sont pareillement avertis que les fonctionnaires de la municipalité sont en train d’organiser des groupes dans différentes communautés afin d’attaquer l’ejido, mettant à l’œuvre leur fonction paramilitaire.

Dit autrement, on les menace de leur appliquer directement la violence gouvernementale de la guerre appliquée aux territoires, violence qui, dans cette région, a une longue histoire de cruauté humaine et d’impunité derrière elle, et dont le symbole en est le “Paix et Justice” [« Paz y Justicia » [2] gouvernemental, c’est-à-dire paramilitaire . Ils cherchent de cette manière à épuiser le village et sa détermination à exercer son autonomie ejidale, afin d’y imposer de nouveau la présence de la municipalité. La détermination du village reste cependant intacte en vue d’assurer la défense de leur territoire et de l’autorité constituée par leur autogouvernement ejidal légitime et légal, fondé sur leur droit à exercer l’autonomie.

La menace la plus récente a été reçue quelques jours avant l’arrivée des troupes de la Marine. Le moyen utilisé par les opérateurs gouvernementaux et leurs alliés afin de diffuser les menaces, les tromperies et les diffamations contre l’ejido et ses autorités constituantes au sein de la population, c’est le WhatsApp. Voici le contenu de la menace qui circulait alors :

« Tila, Chiapas. Communiqué du secrétariat de gouvernement. Le moment nécessaire se rapproche, et il est demandé à la population en général de garder la posture adéquate face aux évènements devant avoir lieu au sein des limites de la zone d’urbanisation ne pas s’alarmer des actions visant à rétablir l’Etat de droit, on vous ordonne de rester chez vous afin de ne pas obstruer l’application de la justice, il est important de se ravitailler des vivres indispensables car le séjour de la force publique sera indéfini jusqu’à parvenir au rétablissement de la stabilité sociale sans causer de violations aux droits individuels, sauf les personnes qui devront rendre des comptes aux instances correspondantes aujourd’hui l’application de la justice sera unique et exclusive pour ceux qui sont cités dans la liste des ordres d’arrestation, cette mesure de sécurité vise à éviter des confrontations sanglantes tel que ce qui s’est passé à San Juan Chamula, en raison de ce qui a été exposé précédemment il est demandé à la jeunesse de ne plus se promener de nuit ainsi que de ne pas se regrouper afin de ne pas provoquer de soupçon de délinquance, le gouvernement de l’état a reçu des instructions énergiques du gouvernement fédéral afin de réaliser une opération sans victimes et fait savoir qu’il serait mieux que la population y concourt pour ne pas se lamenter par la suite d’actions drastiques. La tranquillité et la paix doivent revenir dans la municipalité de Tila, cela afin que le gouvernement de l’état accomplisse son devoir en s’appuyant sur le droit et donne suite au jugement impartial dicté par la Suprême Cour de Justice de la Nation, que personne ne soit affecté dans la possession de ses patrimoines personnels légaux. Pour un état sans violence, LE CHIAPAS NOUS UNIT. (BOM) Base d’Opérations Mixtes. Juillet 2016. »

Les autorités de l’ejido racontent avoir reçu ce texto le vendredi 29, à peine quatre jours avant l’incursion militaire qu’ils ont dénoncée. Au départ, cela a été perçu comme une menace de plus, mais cela a changé lorsque sont arrivées des informations assurant que l’opération à Tila serait réalisée le 2, le 4 ou durant les premiers jours du mois d’août. La pression a augmenté au sein de la comitiva [« le cortège »], nom donné au corps collectif des autorités de l’ejido. L’incursion des camionnettes de la Marine jusqu’au centre du village a depuis déclenché l’alerte dans l’ejido tout entier, dans tous les quartiers et toutes les communautés.

Trois camionnettes ont alors pénétré dans le village, tandis que celles de la municipalité restaient stationnées dans les alentours, selon les explications fournies par les autorités de l’ejido. A partir de ce moment, les rumeurs comme quoi une opération allait être réalisée n’ont pas cessé, tandis que le village entrait en état d’alerte et lançait un appel à la solidarité, au milieu d’un panorama de violence généralisée dans tout le pays de la part du gouvernement.

Les accès au village de Tila ont à nouveau été bloqués, un seul restant ouvert afin de contrôler la circulation. La détermination du village à défendre son territoire, son contrôle et la comitiva, ses autorités traditionnelles, reste intacte. En plus de vouloir reprendre le contrôle du village, ce qui est recherché c’est l’incarcération du commissaire actuel de l’ejido, de différentes autorités passées du village, ainsi que des membres de leurs familles. Plusieurs d’entre eux sont adhérents à la Sexta, et ont activement soutenu le chemin et les étapes franchies par l’ejido et ses autorités, en accord avec les déterminations prises par l’Assemblée.

Il y a, à ce qu’en savent les autorités de l’ejido, un peu plus de 20 personnes concernées par les ordres d’arrestation en cours, envoyés par le juge de consigne en exercice auprès de la Procurature Générale de Justice (PGR) sur la base d’un dossier rempli de mensonges répétés, une coutume bureaucratique. Dans la liste des personnes menacées d’arrestation se trouvent même des personnes étrangères à l’ejido et à la problématique, mais qui ont des différends politiques non réglés avec le groupe actuel contrôlant la municipalité, qui cherche ainsi à se faire vengeance avec le soutien du gouvernement de l’état et du gouvernement fédéral.

L’entrée des troupes de Marine afin de réaliser un enregistrement vidéo du village, de son centre et de la ruine du « Palais municipal » dont les murs sont restés détruits n’est pas un bon signal du tout, tout comme les mouvements policiers et militaires dans la région. Et cela d’autant plus que Tila garde en mémoire les opérations policières, militaires et paramilitaires qui se sont produites sur son territoire. Ces dernières sont très présentes dans la mémoire du fait de leur cruauté au sein des communautés, cette violence paramilitaire, qui forme partie de la politique de contre-insurrection qui n’a pas cessé d’être appliquée. Tout comme la mémoire de la dernière opération ayant eu lieu en 2005, lorsque les forces de l’état avaient occupé le village avec une violence disproportionnée afin de contrôler la municipalité, qui était occupée du fait du mécontentement dû à une fraude électorale.

C’est pour cela que, au-delà des groupes de gardiens de l’ejido, toutes les familles sont en alerte dans le village, face à une possible tentative de réaliser l’opération afin de prendre l’assaut du village. Le village est organisé sur son ejido aux côtés des communautés des « annexes » , afin d’éviter que lui soit soutiré le territoire ejidal, et qu’ils se rendent maîtres du cœur de ce territoire et y détruisent son autonomie et son propre autogouvernement. Le gouvernement fédéral et étatique cherche par le biais d’une opération à imposer la présence de la municipalité et de son régime de gouvernement. En soulever les ruines, qui ont été déconstruites par les mains paysannes comme une ultime ressource contre la spoliation et l’injustice et contre la tourmente qui dévaste notre pays, le Mexique.

C’est pour cela qu’ils veulent prendre d’assaut le village, pour reconstruire cet édifice, symbole du pouvoir arbitraire et despote ; ces murs que le pouvoir prétend relever. Cette construction qui héberge le mal, comme le narrent les ejidatarios [membres de l’ejido] ; parce qu’ici, gouvernent la violence, la répression, le mépris ; raison pour laquelle ses murs furent détruits suite à un accord de l’assemblée.

Cette construction représente une manière de gouverner ; dans ces ruines, ce qui vit, ce n’est pas seulement la mémoire d’un espace responsable de la spoliation et de la violence dans l’ejido, mais aussi le centre d’opération où se coordonnait un des ultimes maillons de l’engrenage de la politique de contre-insurrection dirigée contre l’EZLN et ses bases de soutien dans la région, le maillon local. C’est le bâtiment d’une bureaucratie para-militarisée, dont les dirigeants ont tiré bénéfice de la concentration du pouvoir et de l’argent de l’administration publique municipale de guerre, en plus du bénéfice de l’impunité envers leur action lâche et cruelle.

C’est depuis ces bureaux qu’étaient mis en opération les groupes paramilitaires de “Paz y Justicia”, les forces irrégulières de l’ordre ayant pour objectif la soumission de la volonté du peuple et des communautés à la volonté du gouvernement, une des directives de cette politique de guerre, à l’œuvre depuis déjà plus de 20 ans. Pas d’oubli : les morts et les disparus de la zone nord du Chiapas sont là, embrassant leur lutte aux côtés de milliers d’autres, chacun et chacune avec son visage et son histoire.

C’est pour cela que ce n’est pas sur ces ruines de la municipalité que l’ejido mise pour construire son autogouvernement ; il ne cherche pas à prendre ou à reconstruire cet espace de pouvoir et cette forme de gouvernement, mais à l’expulser, en tant que parasite, que paramilitaire. Le travail d’autogouvernement, c’est depuis leur propre espace, depuis la casa ejidal [« la maison de l’ejido »], depuis en bas, que l’ejido le met en œuvre. Depuis décembre de l’année dernière, a commencé la difficile tâche de construire une autre manière de se régir politiquement. Leur autogouvernement forme partie de cette expulsion matérielle et symbolique du pouvoir, du mal institué dans la municipalité : un processus créatif, qui revendique les forces vives de leur mémoire en les actualisant, afin de construire leur propre régime de gouvernement.

Ils s’appuient pour cela sur leur structure d’ejido, dont ils se sont appropriés en tant que village afin de se protéger de la dynamique historique de spoliation et d’oppression mis en œuvre par les institutions gouvernementales et les caciques. L’ejido ch’ol de Tila est une institution qui a été appropriée et dont le contenu a été re-signifié, et sur laquelle les habitants ont construit leur propre maison commune, à partir de leur manière historique de s’organiser, celle de leurs quartiers et de leurs communautés. C’est cette maison qui couvre au jour le jour les pas de la construction de leur autonomie et de leur autogouvernement afin de fournir la protection, afin de protéger le village collectivement et de manière communautaire au travers d’une tentative d’apporter une solution organisée à leurs besoins et à leurs problématiques.

Ils se sont mis au défi de construire leur autogouvernement, mais pas sur le même mode, pas sur la même structure qu’ils jugent pourrie et corrompue. La tâche de l’autogouvernement se fait à travers le service rendu, afin d’organiser et de coordonner les travaux de vigilance sur le village correspondant à toutes les familles, en s’appuyant sur les valeurs de la réciprocité en tant qu’élément du tissu politique. L’expérience zapatiste leur est proche et ils lui portent leur respect et leur admiration ; les adhérentes et adhérents à la Sexta qui participent activement à ce processus d’organisation de l’ejido en ont tiré leurs apprentissages, tout comme des expériences partagées par les peuples du Congrès National Indigène.

Au travers de leur autogouvernement, “l’autonomie de l’ejido de Tila fait ses premiers pas”, comme le souligne un membre de la comitiva, les autorités de l’ejido. Ils se chargent de veiller, de manière coordonnée avec le village, au service de propreté, aux routes et aux chemins. Et identiquement, de leur sécurité, organisée directement par les quartiers et les communautés, ainsi que de la résolution des conflits et de la construction de la justice. Tout comme de l’administration de l’eau, et même du maintien de l’hôpital, dont les services ont été réduits afin d’en rejeter la responsabilité sur l’ejido, conséquence aussi du dénuement, du vol bureaucratique et du détournement des ressources soutirées au peuple pour leur propre enrichissement et leur promotion ultérieure, en tant que marchandise politique.

Le processus d’autonomie et d’autogouvernement de Tila est menacé d’être écrasé. Il s’est construit au milieu des violences psychologiques, mais il se maintient en résistance et en construction, comme disent les zapatistes, d’une autre maison. C’est ce projet politique autonome, situé sur un chef-lieu ancestral du Chiapas, que les gouvernants cherchent à attaquer afin de le détruire, par le biais d’une opération de différentes forces militaires et policières. Et y imposer comme régime le crime et la spoliation et une bureaucratie paramilitaire, afin d’en finir avec la force du peuple organisé, surtout maintenant qu’ils cherchent à introduire à Tila le développement de l’industrie d’extraction minière. Mais le peuple est en alerte, il résiste, et construit son propre espoir.

Article de JäG, du collectif « Radio zapatista »

Traduction 7nubS

Notes

[1] l’ejido est une figure juridique de possession collective des terres reconnue par la Constitution mexicaine de 1917, et qui consiste en la cession par l’Etat de l’usufruit d’un certain périmètre de terres à un ensemble de personnes désignées comme ejidatarios, représentées en général par un commissaire, un secretaire et un trésorier ejidal élus pour 3 ans de manière révocable pour la gestion commune, toutes les décisions importantes devant être prises en assemblée directe par la majorité des ejidatarios.

Ce fonctionnement, remis en cause depuis les changements de la Constitution mexicaine effectués en 1992, reste toutefois encore et toujours d’actualité et revendiqué par de nombreux paysans et communautés indiennes du pays, notamment à Tila où un ejido de plusieurs milliers d’hectares fut reconnu en 1934 par le gouvernement de Lazaro Cardenas sur les terres de Tila, où les travailleurs agricoles ch’oles avaient récupéré durant les années 20 de grandes extensions de terres qui leur avaient été spoliées à la fin du 19e siècle par les grands domaines caféicoles capitalistes - voir sur cette période historique les études de l’anthropologue José Alejos Garcia

[2] « Paix et Justice »] est l’un des principaux groupes paramilitaires ayant sévi au Chiapas durant les années 90 et même après, formé par l’armée sur la base des doctrines de la « guerre subversive », et responsable de plusieurs dizaines de meurtres et d’exactions armées dans la zone ch’ol de l’Etat du Chiapas, tout particulièrement dans la zone des basses terres au nord de l’ejido de Tila.

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