Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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26 septembre 2016

Rapport de guerre et de résistance #44

communiqué commun EZLN - CNI

jeudi 6 octobre 2016

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Aux peuples du monde

Aux médias alternatifs, libres, autonomes, ou quel que soit leur nom

A la Sexta nationale et internationale

Rapport de guerre et de résistance #44

Et les autres 43 ? Et ceux qui vont suivre ?

Il se passe que ce pays n’est pas le même depuis deux ans que le mauvais gouvernement a commis un de ses pires crimes en faisant disparaître 43 jeunes indigènes étudiants de l’école normale rurale Raúl Isidro Burgos de Ayotzinapa, Guerrero. Ce fait nous a fait prendre conscience de la profonde obscurité dans laquelle nous nous trouvons, et a agité le cœur et l’esprit individuel et collectif et fait s’illuminer la nuit de la rage, de la douleur et de l’espoir qu’incarnent aujourd’hui les familles et les compañeros des 43, et qui brille dans le visage de millions de personnes dans toutes les géographies du Mexique et du monde d’en bas, et de la société civile internationale solidaire et consciente.

En tant que quartiers, tribus, nations et peuples originaires que nous sommes, nous regardons et nous transformons notre regard en parole, aujourd’hui comme auparavant, depuis le cœur collectif que nous sommes.

Depuis les géographies et les calendriers d’en bas, là où se dessinent les miroirs de ceux qui sommes le Congrès national indigène, avec nos résistances, nos révoltes et nos autonomies ; depuis les confins et les cheminements où nous sommes, et depuis lesquels nous les peuples originaires comprenons le monde, c’est-à-dire depuis les géographies antiques depuis lesquelles nous ne cessons de voir, de comprendre et de résister à cette même guerre violente que les puissants mettent en œuvre contre tous et toutes, ceux qui souffrons et qui résistons depuis ce que nous sommes avec un visage individuel et collectif, nous regardons et faisons notre parole du visage des 43 absents en parcourant les recoins de ce pays à la recherche de la vérité et de la justice, visage qui se dessine avec des millions d’autres visages, et qui nous montre au milieu de la nuit les cheminements sacrés, parce que sacrés sont la douleur et l’espoir. Ce visage collectif qui se multiplie, et regarde les géographies de résistance et de révolte.

Depuis les géographies d’en bas

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa continue dans l’impunité, et chercher la vérité au milieu de la putréfaction du pouvoir, c’est fouiller dans ce qu’il y a de pire dans ce pays, dans le cynisme et dans la perversion de la classe politique, qui non seulement fait toujours semblant de rechercher les compañeros disparus, mais qui, face aux preuves chaque fois plus fortes démontrant la culpabilité du narco-état terroriste, récompense les responsables de mentir et de tenter de déformer encore plus la vérité – comme c’est le cas de Tomás Zerón, responsable de semer les soi-disant preuves de son mensonge historique dans la déchetterie de Cocula, muté au secrétariat technique du Conseil National de Sécurité – ce qui en dit long une fois de plus sur la nature criminelle du mauvais gouvernement.

Au mensonge, à la simulation et à l’impunité, le mauvais gouvernement rajoute les atteintes aux droits et les injustices commises contre ceux qui se sont solidarisés et se sont manifestés en soutien à la lutte des familles et des compañeros des 43, comme le jeune Luis Fernando Sotelo Zambrano, solidaire de toujours avec les luttes des peuples originaires – comme celles de Cherán, la tribu Yaqui, los indigènes prisonniers, les communautés zapatistes-, et qu’un juge a condamné à 33 ans et 5 mois de prison pour le sextuple délit d’être jeune, étudiant, pauvre, solidaire, rebelle et conséquent.

C’est cela que nous regardons, lorsque nous regardons vers celui qui en haut est Le Pouvoir : pour celui qui assassine, qui protège et qui ment, récompenses et protection ; pour celui qui s’indigne et qui proteste contre l’injustice, des coups et la prison.

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Et lorsque nous nous regardons :

Au sud, la lutte des peuples en défense de leurs territoires, face aux caciques et aux entreprises, vient se fondre dans la lutte pour la sécurité et la justice face aux bandes de la criminalité organisée, dont l’intime relation avec la classe politique est la seule certitude qu’on ait en tant que peuple envers n’importe quel organe de l’Etat.

La formation de groupes de choc qui agissent contre les mobilisations imprègne les peuples et le gouvernement s’amuse à générer des conflits qui mettent à feu et à sang les tissus internes des communautés. C’est à dire qu’il tente de fabriquer des reflets de sa propre guerre en semant la discorde dans les communautés et en pariant sur la destruction de leurs fibres les plus sensibles.

Il n’y a rien de plus explosif et dangereux pour cette nation.

A l’occident, les luttes pour la terre, la sécurité et la justice se déroulent au milieu de la gestion des cartels de la drogue que l’État déguise en un combat contre la délinquance ou en politique de développement. En revanche, les peuples qui ont résisté à la délinquance, y compris ceux qui l’ont fait battre en retraite par l’organisation depuis la base, doivent lutter contre les incessantes tentatives des mauvais gouvernements en vue de parvenir de différentes manières à ce que le crime organisé et les partis politiques de leur convenance soient de nouveau maîtres des territoires.

L’organisation autonome des communautés, leurs luttes sans renonciation possible pour leurs lieux sacrés et les terres de leurs ancêtres se poursuivent sans trêve. La défense de notre mère n’est pas négociable. Nous sommes attentifs à la lutte de la communauté Wixarika de Wauta-San Sebastián Teponahuaxtlán pour la récupération de près de 10 000 hectares voisines du village de Huajimic, Nayarit où, malgré le fait qu’elles aient démontré leurs droit devant les tribunaux agraires, les autorités judiciaires n’en tiennent pas compte ; et les mauvais gouvernements se servent des fausses géographies officielles qui divisent les états comme un prétexte pour inciter à la spoliation des peuples originaires. Au peuple Wixárika, à leur rébellion et à leur autonomie, nous leur faisons savoir ceci : nous sommes à vos côtés.

Au nord, où persistent des luttes pour la reconnaissance des territoires, et les menaces minières, les spoliations agraires, le vol des ressources naturelles et la soumission des résistances par le biais des narco-militaires, les peuples originaires continuent de se reconstruire jour après jour.

Parmi les peuples originaires des tribus du nord, la nation Sioux tisse ses propres géographies bien au-delà des fausses géographies officielles qui les situent dans un autre pays – alors que pour nous nous sommes enfants de la même mère-, et ils résistent actuellement à l’invasion de leurs terres sacrées, de leurs cimetières et de leurs lieux de prière par les travaux de construction d’oléoducs effectués par la compagnie Energy Transfer Partners, qui voudrait transporter le pétrole obtenu par la fracturation hydrauliquede la région Bakken, dans le Dakota du Nord en passant par leurs territoires, ce qui a motivé la solidarité et l’union des peuples originaires du nord. Sachez que votre rage est la nôtre, et qu’en tant que Congrès National Indigène, nous faisons et ferons entendre notre voix ensemble et à vos côtés. Votre digne lutte est aussi la nôtre.

Dans la Péninsule du Yucatán, les peuples mayas refusent de disparaître par décret et défendent leurs terres de l’attaque des entreprises touristiques et immobilières, là où prolifèrent les gardes armées des grands propriétaires qui opèrent et spolient les villages dans l’impunité ; l’invasion par l’agro-industrie transgénique menace les peuples mayas, et l’immondice des magnats qui s’approprient des territoires agraires, des vestiges culturels et archéologiques et même de l’identité indigène, prétend convertir un peuple, toujours aussi vivant que sa langue est répandue, en de simple fétiches commerciaux. Les villages qui luttent contre les tarifs élevés de l’électricité sont pourchassés et criminalisés.

Dans le centre, les projets d’infrastructure, d’autoroutes, de gazoducs, d’aqueducs et de lotissements sont en train d’être imposés de manière violente, et les droits humains paraissent chaque fois plus diffus et lointains au sein des lois qui sont imposées. C’est la criminalisation, la cooptation et la division qui dessine la stratégie des groupes de puissants, tous proches de manière corrompue et obscène du criminel qui croit gouverner ce pays, Enrique Peña Nieto.

Dans la partie orientale du pays, la violence, le gaz de schiste, les mines, le trafic de migrants, la corruption et la démence gouvernementale emportent la lutte des peuples, au sein de régions entièrement sous la coupe de violents groupes criminels mis en place depuis les hautes sphères du gouvernement.

A partir du dialogue et de la trahison

Tout comme l’ont fait les enseignants en lutte, nous, les peuples originaires, avons cherché plusieurs fois à dialoguer avec le mauvais gouvernement par rapport à nos demandes urgentes de respect des territoires, de retour des disparus, de libération des prisonniers, de justice pour les assassinés, du départ de la police ou des militaires de nos terres, ou bien au sujet de nos exigences de sécurité et de justice. Mais à chaque fois le gouvernement refuse le dialogue jusqu’à ce que soient détenus nos porte-paroles, l’armée tire contre les enfants à Ostula, les engins détruisent les maisons de ceux qui résistent à Xochicuautla, que les policiers fédéraux tirent sur le digne peuple qui est venu accompagner les enseignants à Nochixtlán. Les mauvais gouvernements font comme s’ils dialoguaient et simulent durant des années des accords passés avec le peuple Wixárika en vue d’obtenir la restitution pacifique de leur territoire, tandis qu’ils travaillent pendant ce temps à un reconfiguration violente de la région.

Et le gouvernement en parle comme si rien ne s’était passé et fait mine de vouloir céder, à la condition que les deux parties passent un accord. Le gouvernement cède une partie de ce qu’il vient à peine de détruire, libère un prisonnier, indemnise la famille de l’assassiné, fait semblant de rechercher les disparus. Et en échange il demande aux peuples de céder leur patrimoine collectif, c’est-à-dire leur dignité, leur organisation autonome et leur territoire.

Sur différentes parties de notre pays nous sommes en train de recourrir aux consultations pour dire que nous ne voulons pas de leurs mines, de leurs éoliennes, de leurs transgéniques, de leurs barrages, et nous exigeons que les peuples soient consultés, mais le mauvais gouvernement répond toujours en simulant de « consulter comment consulter s’il consulte ou pas la forme de la consultation » (ou quelque chose comme cela), le tout rempli de simulation, de supplantation de notre parole, de manipulation et de cooptation des nôtres, de menaces et de répression. Et cela jusqu’à ce qu’il dise que cela suffit, et que nous disions que oui, nous voulons bien leurs projets mortifères, ou que nous soyons divisés et que lui se doit de répondre à toutes les positions.

Et tandis qu’ils prétendent nous maintenir tranquilles sur leur agenda mensonger et que les ONGs « expertes » en « consultations » s’en mettent plein les poches, ils accélèrent le pas – avant même de commencer la soi-disant consultation – afin de concrétiser le vol de l’eau de la rivière yaqui, la destruction de Wirikuta par les compagnies minières et leurs déchets, l’invasion de tout l’Isthme de Tehuantepec par les éoliennes et l’imposition des transgéniques dans la région de la Rivière Maya.

Les cheminements du monde sont nos géographies et en elles nous nous retrouvons et reconnaissons, parce que nous savons que la lutte n’a pas commencé d’aujourd’hui ni finira aujourd’hui. Nous ne luttons pas pour le pouvoir ni pour le folklore présenté dans des campagnes politiques mensongères, mais pour tisser et entretisser ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous serons en tant que peuples originaires.

Les visages des 43 absents et la ténacité de leurs proches et de leurs compañeros sont les autres 43 rapports de guerre et de résistance. A elles et eux s’ajoutent les douleurs, les rages, les résistances des peuples originaires et les rébellions de millions d’autres dans tout le Mexique et dans le monde entier.

Et s’y joignent les rapports de guerre et de résistance de l’autre pourchassé et stigmatisé, des femmes violées, disparues et assassinées, de l’enfance convertie en marchandise, de la jeunesse criminalisée, du travail exploité, de la révolte pourchassée, de la nature souillée, de l’humanité endolorie.

Avec toute cette humanité, avec cette terre que nous sommes, nous réaffirmons aujourd’hui que la vérité et la justice sont une exigence sans renoncement possible, et que la condamnation des coupables, de tous les coupables, viendra de la lutte d’en bas, de là où aujourd’hui plus que jamais et en tant que peuples originaires du Congrès National Indigène, nous savons qu’il est hors de question de se rendre, de se vendre ou de céder.

Vérité et justice pour Ayotzinapa !

Liberté pour Luis Fernando Sotelo Zambrano !

Liberté à toutes les prisonnières et tous les prisonniers politiques !

Pour la reconstitution intégrale de nos peuples

Plus jamais un Mexique sans nous.

Congrès National Indigène

Armée Zapatiste de Libération Nationale.

Mexique, septembre 2016.

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