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Le chat-chien et l’apocalypse

lundi 24 avril 2017

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Le chat-chien et l’apocalypse

29 décembre 2016.

Science-fiction.

Rappelez-vous de ça : science-fiction. Vous verrez que, dans vos prochains cauchemars, cela vous aidera à ne pas trop vous angoisser, ou au moins à ne pas vous angoisser inutilement.

Peut-être vous rappelez-vous d’un film de science-fiction. Peut-être que pour certaines, certains d’entre vous, la science-fiction vous a conduit ensuite sur le chemin de la science scientifique.

Moi non, peut-être parce que mon film de science-fiction préféré c’est "La Nave de los Monstruos" [1], avec l’inoubliable Eulalio Gonzalez, "el Piporro", et dont la bande-son a été injustement exclue des Oscars du cinéma, des Golden Globes, ou du renommé et local "Pozol d’Argile". Peut-être que vous en avez entendu parler, c’est un film "culte" selon certaines de ces revues spécialisées que personne ne lit, même ceux qui les éditent. Si vous vous rappelez du film et/ou vous le voyez, c’est sûr que vous comprendrez pourquoi j’ai fini perdu dans les montagnes du sud-est mexicain, et pas dans le réseau bureaucratique asphyxiant qui, du moins au Mexique, étrangle la recherche scientifique.

Et vous célébrerez aussi le fait que ce film ait été ma référence en science-fiction, et non pas "2001, l’Odyssée de l’espace" de Kubrick, ou "Alien, le huitième passager" de Riddley Scott (avec la lieutenant Rippley qui rompt avec le schéma du macho survivant de Charlton Heston dans "La planète des singes") ou "Blade Runner", aussi de Ridley Scott, où la question : les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est le point nodal du film.

C’est donc Piporro, sa chanson "Estrella del desello" et le robot Tor amoureux d’un juke-box que vous devez remercier pour ne pas me retrouver assis à vos côtés dans cette rencontre.

Enfin, amours cinéphiles mis à part, imaginons un film moyen, du genre : une apocalypse en cours ou passée ; l’humanité entière en danger ; tout d’abord un audacieux et intrépide garçon comme personnage principal ; après, soutenu par un féminisme inoffensif, une femme, également audacieuse et intrépide ; un groupe de scientifiques est convoqué dans une installation super secrète (bien sûr, inévitablement située, aux Etats-Unis) ; un militaire de haut rang leur explique qu’ils doivent créer un plan pour sauver l’humanité ; ça se fait, mais il s’avère qu’ils ont besoin d’un ou d’une individu qui, soit dit en passant annule le travail collectif et, à la dernière seconde, avec des pinces qui apparaissent sans explication, coupe sur une décision hasardeuse le câble vert, ou bleu, ou blanc, ou noir, ou rouge, et vlan, l’humanité est hors de danger ; le groupe de scientifiques applaudit à fond ; le jeune homme ou la jeune femme trouvent le grand amour ; le respectable public quitte la salle de cinéma, pendant que des pique-assiette vérifient les sièges pour voir si quelqu’un y aurait laissé, à moitié terminé, un paquet de pop-corn avec ce délicieux et inégalable goût de benzoate de sodium.

La catastrophe a diverses origines : une météorite a changé sa trajectoire, avec la même constance qu’un homme politique faisant des déclarations sur la hausse du prix de l’essence ; ou une tornade de requins ; ou une planète qui dévie de sa direction ; ou un soleil énervé et lançant hors de son orbite une de ces langues de feu ; ou une maladie venant de l’espace ou d’un vaisseau extraterrestre ; ou une arme biologique qui se retrouve hors de contrôle et qui, convertie en un gaz inodore, transforme celui qui entre en contact avec lui et le change en politicien professionnel, ou quelque chose d’un peu moins horrible.

Cela, ou bien alors l’apocalypse est déjà un fait avéré, et un groupe de survivants déambule sans espoir, introjectant la barbarie extérieure dans leur comportement individuel et collectif tandis que l’humanité agonise.

La fin peut varier, mais la constante, c’est le groupe de scientifiques soit responsable de la catastrophe, soit espoir de salut, et, bien sûr, un garçon ou une jolie fille qui apparait au moment opportun.

Ou bien le dénouement peut être un point d’interrogation, ou complètement "dark trash" (José Alfredo Jiménez nous avait déjà dit que "la vie ne vaut rien").

Bien, prenons comme exemple n’importe quel roman, film ou série télévisée sur un thème apocalyptique ou catastrophique. Disons, avec un thème à la mode : les zombies.

Un exemple concret, la série télévisée "The Walking Dead". Pour ceux qui ne la connaissent pas, l’intrigue est simple : pour une raison indéterminée, les personnes qui meurent "se transforment" en zombies ; le personnage principal déambule, tombe sur un groupe, ils établissent une organisation hiérarchique en crise permanente et essayent de survivre. Le succès de la série pourrait être dû au fait qu’elle montre des personnages qui, en situation normale, sont médiocres ou parias, et qui se transforment en héroïnes et en héros prêts à tout. Certain.e.s d’entre eux :

- Michonne, une femme au foyer méprisée par son mari et ses frères, transformée en une redoutable guerrière avec un katana (interprétée par l’actrice et dramaturge Danai Jekesai Gurira et, ce n’est pas pour vous la faire désirer, mais c’est la seule dont je donne le nom réel parce que, dans le coffre laissé par le SupMarcos, j’ai trouvé une photo d’elle dans le rôle de Michonne, avec une dédicace de sa propre main adressée au défunt, un régaaaaal !).

- Daril, un paria manipulé, transformé en "tracker" et arbalétrier redoutable. Jusqu’à maintenant, le symbole de l’insoumission, de la résistance et de la rébellion.

- Glenn, un livreur de pizzas transformé en explorateur vedette. L’homme à tout-faire et aux mille vies de la série, jusqu’à ce que Rickam retourne à la bande dessinée.

- Maggie, une jeune fille que l’apocalypse zombie sauve de la vie monotone de la ferme et qui la transforme en leader, même enceinte.

- Carol, une épouse maltraitée, transfigurée en une version féminine de Rambo, mais intelligente.

- Carl, pubère qui cache derrière ses apparences un assassin en série, comme l’a bien déduit Negan.

- Eugène, le geek qui symbolise la science et, de mythomane, en vient à être utile pour le collectif.

- Le père Gabriel, le religieux opportuniste qui se reconvertit et devient indispensable.

- Tara et Aaron, la lesbienne et le gay qui assurent le politiquement correct de l’intrigue.

- Rosita, mon rêve humide préféré, la latine qui combine passion, habilité et courage.

- Morgan, le survivant en mode moine shaolin.

- Sasha, la femme qui passe du rôle romantique classique à celui de survivante réaliste.

Et, dans la partie la plus élevée de la hiérarchie, le symbole mal en point de l’ordre, Rick, un ancien huissier qui peut difficilement cacher les inclinations fascistes de n’importe quel policier.

Je ne sais pas à quelle saison vous en êtes. J’ai arrêté de regarder à partir de la cinquième, parce que la justice est tombée sur le revendeur de films qui m’envoyait les éditions "alternatives", et aucune idée d’où il est (ce qui est bien dommage, parce qu’il m’avait promis de me livrer jusqu’à la saison 10, même si même Kirkman ne sait pas s’il y aura 10 saisons). Mais avec ce que j’ai réussi à voir, je me rends compte de la raison de son succès.

Comme vous voyez, ce n’est pas difficile de suivre l’histoire, il suffit de lire les spoliers glissés à travers twitter sur les hashtags correspondants.

Il y a plusieurs lunes, j’ai demandé à une camarade ce qu’il se serait passé si Rick, ou n’importe quelle personne du groupe, savait à l’avance qu’il allait se passer ce qu’il s’est passé. J’ai choisi le policier, parce qu’on dirait que c’est le seul dont la survie est garantie, au moins dans la bande dessinée homonyme.

Rick se serait-il préparé ? Aurait-il construit un bunker dans lequel il aurait accumulé des aliments, des médicaments, du combustible, des armes et des munitions, et les oeuvres complètes de George Romero ?

Ou peut-être essaierait-il de stopper le désastre ?

La camarade, bien zapatiste au final, m’a répondu avec la même question : qu’est-ce que je pensais, moi, qu’aurait fait Rick Grimes ?

Je n’ai pas hésité à lui répondre : rien. Même sachant ce qui allait se passer, ni Rick, ni aucun autre des personnages n’aurait fait quelque chose.

Et cela pour une raison simple : malgré toutes les évidences, ils continueraient à penser, jusqu’à la dernière minute, qu’il ne se passerait rien de mal, qu’il ne fallait pas en faire une montagne, que quelqu’un quelque part aurait la solution, que l’ordre se rétablirait, qu’il y aurait quelqu’un à qui obéir et quelqu’un à qui donner les ordres, que, dans tous les cas, la malchance tomberait sur d’autres, autre part, loin géographiquement ou loin dans l’échelle sociale.

Ils penseraient la veille encore que la malchance est quelque chose qui ne leur est pas destinée, à elles, eux, elleux, mais à ceux qui survivent en bas... et à gauche.

Zombies mis à part, dans la majorité de ces histoires apocalyptiques, il y a toujours un ou différents moments où, quand tous sont entourés d’une horde de zombies, ou bien que la météorite n’est pas loin de leurs têtes, ou dans une situation limite du même type, quelqu’un, inévitablement le ou la personnage principal, dit, avec sérénité et aplomb : "Tout va bien se passer".

Et il se trouve que, dans cette rencontre, c’est moi qui suis chargé du rôle ingrat de rabat-joie. Donc je dois vous dire ce que nous voyons : non, ce n’est pas un film de science-fiction, mais la réalité ; et non, tout ne va pas bien se terminer, il n’y aura que quelques petits trucs qui vont bien aller si on se prépare auparavant.

Selon nos analyses (et jusqu’à maintenant nous n’avons vu ni personne ni rien qui les réfutaient, mais plutôt, à l’inverse, qui les confirmaient), nous sommes déjà au milieu d’une crise structurelle qui, en termes familiers, signifie l’empire de la violence criminelle, des catastrophes naturelles, de la pénurie et du chômage effrénés, du manque de services de base, de l’effondrement énergétique, des migrations, de la faim, de la maladie, de la destruction, de la mort, du désespoir, de l’angoisse, de la terreur, de l’abandon.

En résumé : la déshumanisation.

Un crime est en cours. Le plus grand, le plus brutal et le plus cruel dans la courte histoire de l’humanité.

Le criminel est un système prêt à tout : le capitalisme.

En termes apocalyptiques : c’est une lutte entre l’humanité et le système, entre la vie et la mort.

La seconde option, celle de la mort, je ne vous la recommande pas.

C’est mieux que vous ne mourriez pas. Ca n’est pas dans votre intérêt. Croyez-moi, j’en sais quelque chose parce que je suis mort plusieurs fois.

C’est très ennuyeux. Comme les entrées pour le ciel et l’enfer souffrent d’une bureaucratie pesante (même si pas autant que dans les universités ou les centres de recherche), l’attente est pire que dans un aéroport ou un terminal de bus durant les vacances de noël.

L’enfer c’est pareil, tu dois organiser des rencontres artistiques, de sciences exactes et de sciences naturelles, de sciences sociales, de peuples originaires, et d’autres choses tout aussi terribles. Ils t’obligent à te doucher et te coiffer. Ils te font des injections et te forcent à manger de la soupe aux courgettes tout le temps. Tu dois écouter Peña Nieto et Donald Trump durant une conférence de presse qui ne termine jamais.

Le ciel, de son côté, est pareil, seulement que là tu dois supporter le choeur monotone d’anges décolorés, et tous font traîner les choses si tu veux aller parler à dieu pour te plaindre de la musique.

En résumé : dites non à la mort et oui à la vie.

Mais ne vous trompez pas.

Vous devrez lutter tous les jours, à toutes les heures et partout.

Dans cette lutte, tôt ou tard, vous vous rendrez compte que c’est seulement de manière collective que vous aurez des chances de triompher.

Et, même comme ça, vous verrez que vous aurez aussi besoin des arts et vous aurez aussi besoin de nous, et d’autres (femmes, hommes ou transgenre) comme nous.

Organisez-vous.

En tant que zapatistes que nous sommes, non seulement nous ne vous demandons pas d’abandonner votre pratique scientifique, mais nous vous demandons que vous continuiez là-dedans, que vous l’approfondissiez.

Continuez à explorer d’autres mondes et celui-ci, ne vous arrêtez pas, ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas, ne vous vendez pas, ne cédez pas.

Mais on vous demande aussi que vous exploriez les arts. Même si on dirait le contraire, ils "ancreront" votre travail scientifique dans ce qu’ils ont en commun : l’humanité.

Profitez de la danse sous toutes ses formes. Peut-être qu’au début, vous ne pourrez pas vous empêcher de recadrer les mouvements dans les lois de la physique, mais après vous les ressentirez, point.

Allez au-delà de la géométrie, de la théorie des couleurs et de la neurologie et jouissez de la peinture et de la sculpture.

Résistez à la tentation de trouver une logique scientifique à ce poème, à cette nouvelle, et laissez les mots vous faire découvrir des galaxies qui ne vivent que dans les arts.

Cédez devant le manque de fondement scientifique des histoires qui, dans le théâtre et le cinéma, se penchent sur la part imparfaite, inconstante et imprévisible de l’humain.

Et cela pour tous les arts.

Maintenant imaginez que ce n’est pas votre quotidien à vous, mais ces arts qui sont en danger d’extinction.

Imaginez des personnes, pas des statistiques, des hommes, des femmes, des enfants, des anciens, avec un visage, une histoire, une culture, menacées de destruction.

Regardez-vous dans ces miroirs.

Comprenez qu’il ne s’agit pas de lutter pour elles ou à leur place, mais de lutter avec elles.

Voyez-vous, vous-mêmes, comme on vous voit, nous,les femmes et les hommes zapatistes.

La science n’est pas votre limite, votre poids mort, votre charge inutile, l’activité que vous devez exercer dans la clandestinité ou en vous cachant dans le placard des académies et des instituts.

Comprenez enfin ce que nous, nous avons déjà compris : que, en tant que femmes et hommes de sciences, vous luttez pour l’humanité, c’est-à-dire pour la vie.

-*-

Hier, le sous-commandant insurgé Moisés nous expliquait que les villages sont déjà, et cela depuis des décennies, nos maîtres, nos tuteurs. Que l’intérêt pour les sciences est nouveau dans le zapatisme. Qu’il a été encouragé par les nouvelles générations, par les jeunes zapatistes qui veulent mieux et davantage savoir comment le monde est . Que des villages organisés est parti ce nouveau coup d’accélérateur qui nous positionne face à vous.

C’est sûr. Mais ce qui n’est pas nouveau dans le zapatisme, c’est la lutte pour la vie.

Même dans la disposition et dans les plans face à la mort, nous avons eu dès le départ cette préoccupation pour la vie.

Ceux qui sont plus âgés, ou qui montrent plus d’intérêt malgré leur âge, peuvent savoir ce qu’a été le soulèvement : la prise des 7 chefs-lieux municipaux ; les bombardements, les affrontements avec les forces militaires, le désespoir du gouvernement lorsqu’il se rendit compte qu’il ne pouvait pas nous vaincre, le soulèvement civil qu’il l’a obligé à s’arrêter, ce qui s’en ait suivi durant ces presque 23 dernières années.

Ce que vous ne connaissez peut-être pas, c’est ce que je vais vous raconter maintenant :

Nous nous sommes préparés pour tuer et mourir, c’est ce que vous a résumé le Sous-commandant insurgé Moisés. Nous avions alors deux options devant nous : soit le pays prenait feu, soit ils nous anéantissaient. Imaginez notre confusion quand ni l’une ni l’autre n’ont eu lieu, mais ceci est une autre histoire pour laquelle il y aura peut-être une autre occasion pour en parler.

Deux options, mais les deux avaient comme dénominateur commun la mort et la destruction. Même si vous ne le croyez pas, la première chose que nous avons fait était de nous préparer à vivre.

Et je ne fais pas référence à ceux que nous combattions, à ceux dont les connaissances sur la résistance des matériaux nous servaient pour nous abriter pendant les combats et bombardements ; ou aux connaissances qui permettaient aux insurgés de santé de sauver la vie de dizaines de zapatistes.

Je parle des bases de soutien zapatistes, celles à qui, comme l’expliquait hier soir le Sous-commandant insurgé Moisés, nous devons le chemin, le mouvement, la direction et le destin comme zapatistes que nous sommes, tout comme nous leur devons l’intérêt pour les arts, les sciences, et l’effort pour nous inclure avec des travailleurs de la campagne et de la ville, dans la base mondiale de lutte, de résistance et de rébellion qui s’appelle la "Sexta".

Quelques années déjà avant ce premier janvier qui semble si lointain, s’étaient formés dans les communautés zapatistes ce qu’on appelle les "bataillons de réserve".

La mission qu’on leur a confiée a été la plus importante de la gigantesque opération qui a conduit au combat des milliers de combattants : survivre.

Pendant des mois, on les a instruit. Des milliers de garçons, de filles, de femmes, d’hommes et d’anciens s’entraînaient pour se protéger des balles et des bombes, pour se réunir et se replier en ordre au cas où l’armée attaquerait ou bombarderait les villages, pour installer des dépôts de nourriture, d’eau et de médicaments qui leur permettraient de survivre dans les montagnes pendant longtemps.

"Ne pas mourir" était l’unique ordre auquel ils devaient se conformer.

Celui que nous avions, ceux qui sommes sortis combattre était : "Ne pas se rendre, ne pas se vendre, ne pas céder".

Quand nous sommes rentrés dans les montagnes et que nous avons retrouvé nos villages, nous avons fusionné les deux ordres et les avons transformé en un seul : "lutter pour construire notre liberté".

Et nous avons décidé de le faire avec toutes, tous, touTEs.

Et nous avons décidé que, si ce n’était pas possible de le faire dans ce monde, alors nous ferions un autre monde, plus grand, meilleur, un monde où existent tous les mondes possibles, ceux qui existent déjà et ceux que nous n’imaginons pas encore mais qui existent déjà dans les arts et dans les sciences.

Merci beaucoup.

Depuis le CIDECI-Unitierra.

SupGaleano.

Mexico, décembre 2016.

Extrait du carnet de notes du Chat-Chien.

"La carence"

J’étais dans ma cabane, vérifiant et analysant quelques vidéos des parties de Maradona et de Messi.

Comme une prémonition, un ballon pénétra à l’intérieur en rebondissant. Derrière lui arriva "Défense zapatiste", entrant sans prévenir ni demander la permission. Et derrière la fillette, entra le célèbre chat-chien.

"Défense zapatiste" prit le ballon et s’approcha pour regarder par-dessus mon épaule. Moi j’étais trop occupé à essayer d’éviter que le chat-chien ne mange la souris de l’ordinateur, du coup je ne me suis pas rendu compte que la fillette regardait avec intérêt les vidéos.

"Hé sup", me dit-elle, "tu crois qu’ils sont vraiment vraiment comme les autres-là, Maradona et Messi ?"

Je ne répondis pas. Par expérience, je sais que les questions de Défense Zapatiste sont soit rhétoriques, soit ma réponse ne l’intéresse pas.

Elle continua :

"Mais tu ne regardes pas bien l’affaire", dit-elle, "Tu peux mettre autant d’art et de scientifiques que tu veux, les deux possèdent une grande carence".

Oui, elle a dit comme ça : "carence". Là oui, je l’ai interrompu et lui ai demandé : "Et toi, d’où tu le sors ce mot ou bien où tu l’as appris ?"

Elle me répondit indignée : "C’est le Pedrito qui me l’a dit, le satané Pedrito. Il m’a dit que je ne pouvais pas jouer au football parce que les filles possèdent une carence en technique".

"Je me suis énervée et je l’ai giflé, parce que je ne sais pas ce que veut dire ce mot et si c’est une grossièreté. Bien sûr, le maudit Pedrito est allé me dénoncer auprès de la promotrice d’éducation et ils m’ont appelé. J’ai expliqué à l’institutrice pour ainsi dire la situation nationale et internationale, ce qu’est cette satanée Hydre capitaliste et tout. Et comme la promotrice comprit qu’on devait soutenir les femmes que nous sommes, ils ne m’ont pas punie, mais ils m’ont poussé à chercher ce que ça voulait dire "carence". Et alors j’ai pensé que c’était une meilleure punition que de m’envoyer manger une soupe de courgettes".

J’acquiesçai compréhensif, alors que j’essayais de sortir la souris de la bouche du chat-chien.

"Alors, au final, je suis allée chercher sur l’internet du Conseil de Bon Gouvernement ce que c’est "carence", et là j’ai rien vu de plus qu’une chanson des musiciens de la lutte, qui est bien joyeuse et où tous se mettent à danser et à sauter comme s’ils étaient sur une fourmilière. Alors je suis allée voir la promotrice d’éducation et je lui ai dit que "carence" est une chanson qui dit : "Le matin, je me lève, je n’ai pas envie d’aller étudier". La promotrice a ri et a dit "ça serait plutôt d’aller travailler". Alors je lui ai dit que les musiques dépendent de chacun et du problème qu’on a. C’est-à-dire que je lui ai donné l’explication politique, mais je crois qu’elle n’a pas compris parce qu’elle a rigolé. Et alors, elle m’a envoyé chercher de nouveau, que ce n’est pas la chanson, mais que je dois savoir ce que veut dire le mot. Et alors, j’y retourne et je dois attendre que celui qui est de garde à la Junta envoie une plainte, et alors j’ai pu entrer et là j’ai vu que "carence" veut dire qu’il te manque quelque chose. Et je retourne avec la promotrice et je lui ai dit, et alors elle m’a dit que j’ai vu que ce n’est pas une grossièreté et elle m’a félicité, mais comme la fouine de Pedrito était là, je l’ai de nouveau giflé, pour m’avoir dit que je manque de technique. Et alors la promotrice a dit qu’elle allait le dire à mes bonnes mamans ce que je fais, c’est pourquoi je suis venue me cacher ici parce que je sais que personne ne vient te voir".

J’encaissai la pique avec héroïsme, parce que je réussis enfin à arracher la souris au chat-chien.

"Défense zapatiste" continua son laïus :

"Mais ne t’inquiète pas Sup, avant d’entrer j’ai regardé si tu n’étais pas en train de regarder des photos de femmes nues qui, euuhhh, franchement, Sup, on ne peut pas le croire, et bon de toute façon je vais pas te dénoncer au collectif "Como mujeres que somos" ["comme les femmes que nous sommes", NdT], mais je te dis clairement que ça ne sert à rien ce que tu fais, parce que ça, ça veut dire que tu as une carence en bonne femme, ou, comme le dit le SubMoy quand il s’énerve, que t’as pas de mère".

Je précise ici que ce n’est pas vrai ce que dit "Défense zapatiste", en fait ce qui se passe c’est que j’étais en train de prendre un cours d’anatomie par correspondance.

Quoi qu’il en soit, avant que la fillette ne continue à me malmener sans que je ne dise rien, je lui demandai pourquoi elle disait que Maradona et Messi possédaient une grande carence.

Elle était quasiment sur le seuil de la porte quand elle me répondit :

"Parce qu’il leur manque quelque chose qui est le plus important : être des femmes".

-*-

"Un voyage interstellaire"

Parmi la pile de papiers et de dessins qu’a laissé le défunt SupMarcos, j’ai trouvé ça que je vais vous lire. C’est une espèce de brouillon ou de notes pour un scénario, ou quelque chose comme ça, d’un pseudo film de science-fiction. Ca s’appelle :

"Jusqu’où le regard ?"

Planète Terre. Une année quelconque loin dans le futur, disons 2024. Parmi les nouvelles destinations touristiques, maintenant, on peut voyager dans l’espace et faire le tour du monde dans un satellite "ad hoc" adapté à cette fin. La navette spatiale est une réplique à échelle réduite du satellite lunaire, avec une grande baie vitrée qui permet, durant tout le temps du voyage, de contempler la Terre. De l’autre côté, disons sur la face arrière, il y a une sorte de lucarne, de la taille d’une fenêtre rudimentaire, qui permet toujours de voir le reste de la galaxie. Les touristes, de toutes les couleurs et toutes les nationalités, se pressent contre la baie vitrée qui donne sur la planète d’origine. Ils se prennent en selfies et transmettent en direct à leurs proches et leurs amis les images du monde, "bleu comme une orange". Mais tous les voyageurs ne sont pas de ce côté-là. Au moins quatre personnes sont devant la fenêtre opposée. Ils ont oublié leurs caméras respectives et regardent extasiés le collage bigarré des corps célestes : le sinueux et poussiéreux trait de lumière de la Voie Lactée, le rutilant scintillement d’étoiles qui n’existent peut-être plus, la danse frénétique des astres et des planètes.

Une des personnes est artiste : elle n’est pas immobile, dans son cerveau, elle imagine des notes et des rythmes, des lignes et des couleurs, des mouvements, des séquences, des paroles, des représentations inertes ou mobiles ; ses mains et ses doigts bougent involontairement, ses lèvres balbutient des mots et des sons incompréhensibles, elle ouvre et ferme les yeux sans arrêt. Les arts regardent ce qu’ils regardent et regardent ce qui pourrait en arriver à être regardé.

Une autre des personnes est scientifique ; rien de son corps ne bouge, elle regarde fixement non pas les lumières et les couleurs proches, mais les plus éloignées ; dans son cerveau, elle imagine des galaxies inattendues, des mondes inertes et vivants, des étoiles qui naissent, des trous noirs insatiables, des vaisseaux interplanétaires sans drapeaux. Les sciences regardent ce qu’elles regardent et elles regardent ce qui pourrait en arriver à être regardé.

La troisième personne est indigène, de moindre stature, au teint foncé et aux traits ancestraux, elle regarde et frappe à la fenêtre. Son esprit et son corps portent sur le solide matériel transparent. Dans son cerveau elle imagine le chemin et le parcours, la vitesse et le rythme ; elle imagine un destin en mutation continue. Les peuples originaires regardent ce qu’ils regardent et regardent la vie qui pourrait en arriver à être créée pour être regardée.

La quatrième personne est zapatiste, de composition et de teint changeants, elle regarde à travers et frappe délicatement avec sa main sur la vitre, sort son cahier de notes et commence à écrire frénétiquement. Dans son cerveau elle commence à faire les comptes, les listes de tâches, de travaux à faire, elle trace des plans, elle rêve. Le zapatisme regarde ce qu’il regarde, et regarde le monde qu’il faudra construire pour que les arts, les sciences et les peuples originaires puissent réaliser leurs regards.

A la fin du voyage, alors que les autres voyageurs achètent leurs derniers souvenirs dans les boutiques "duty free", la personne artiste court à son bureau, ou quoi que ce soit d’autre, pour que sa vision soit ressentie par d’autres, quel que soit leur genre ; la personne scientifique convoque immédiatement d’autres femmes et hommes de science, car il y a des théories et des formules qu’il faut proposer, démontrer, appliquer ; la personne indigène se réunit avec ses semblables et leur raconte ce qu’elle a vu, pour que collectivement, la vision définisse le chemin, le parcours, la compagnie, le rythme, la vitesse et le destin.

La personne zapatiste retourne dans sa communauté, à l’assemblée du village elle explique et détaille tout ce qu’il faut faire pour que l’artiste, la scientifique et l’indigène puissent voyager. L’assemblée, la première chose qu’elle fait c’est critiquer l’histoire ou le conte ou le scénario ou peu importe comment on l’appelle, parce qu’il y manque les travailleurs de la campagne et de la ville. On propose alors qu’une commission écrive une carte au défunt SupMarcos pour qu’il ajoute dans le conte le cinquième élément, c’est-à-dire le chat-chien, parce qu’il a déjà mangé le câble internet et deux clefs usb des Tercios Compas et qu’il passe son temps à poursuivre la souris de l’ordinateur, alors c’est mieux qu’ils le prennent avec eux ; et que comme sixième élément il mette aussi la Sexta, parce que sans la sexta l’histoire n’est pas au point. Ceci étant approuvé, l’assemblée propose, discute, ajoute et retire, planifie les temps, distribue les travaux, vote l’accord général et nomme les commissions pour chaque tâche.

Avant que l’assemblée soit déclarée terminée et que chacun se rende au travail qui lui correspond, une fille demande la parole.

Sans venir devant, debout quasiment au fond de la maison communale, la fille s’efforce d’élever la voix et dit "je propose que dans la liste de choses que vous allez leur donner à emporter, vous mettiez un ballon et une boule de pozol".

Le reste de l’assemblée éclate de rire. Le SubMoy, qui est celui qui est à la table qui coordonne la réunion, demande le respect. Le silence obtenu, le SubMoy demande à la fille comment elle s’appelle. La fille répond "Moi je m’appelle Défense Zapatiste" et elle montre son meilleur visage de "vous ne passerez pas, sauf si vous êtes des extraterrestres". Le SubMoy demande alors à Défense Zapatiste pourquoi elle propose ça.

La fille monte sur le banc en bois et argumente :

"Le ballon c’est parce que s’ils ne vont pas pouvoir jouer, bin du coup ils iront pour rien là où ils veulent aller. Et la boule de pozol c’est pour leur donner de la "jorce" et qu’ils ne s’évanouissent pas en chemin. Et aussi pour que là-bas, loin, là où sont les autres mondes, ils n’oublient pas d’où ils viennent".

La proposition de la fille est acclamée.

Le SubMoy est sur le point de déclarer la réunion terminée, quand "Défense Zapatiste" lève sa petite main et demande de nouveau la parole. On la lui concède.

La fille parle tout en tenant d’un bras un ballon de football et en enlaçant de l’autre un petit animal qui ressemble à un chien... ou un chat, ou un chat-chien :

"Je voulais seulement vous dire que nous n’avons pas complété l’équipe, mais ne vous préoccupez pas, nous allons être plus, parfois ça met du temps, mais nous allons être plus".

J’atteste.

Waouf-miaou.


[1"le vaisseau des monstres", célèbre film mexicain encore visible sur youtube