Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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Dix ans après le premier soulèvement zapatiste

Caracoles et conseil de bon gouvernement

Ximena Antillón

mardi 18 janvier 2005

Caracoles et conseil de bon gouvernement
Une autre façon de gouverner : "Commander en obéissant"

Le 1er janvier 1994 avait lieu dans l’État du Chiapas le soulèvement zapatiste. Une forme nouvelle de résistance apparaissait, qui va se
déployer jusqu’à aujourd’hui avec une capacité exceptionnelle d’imagination créatrice et de sens de la communication. Il s’agit véritablement de la mise en route d’une "nouvelle façon de faire de la politique". Il n’est donc pas étonnant que les zapatistes aient suscité
tant d’intérêt dans un monde où les pratiques politiques habituelles engendrent scepticisme et sont aisément discréditées. En 2003, un nouvel élan était donné au mouvement zapatiste par la mise en route effective
d’un mode de gouvernement autonome dans les zones zapatistes. Ce fut la création des caracoles et des conseils de bon gouvernement. L’article ci-dessous présente les différents éléments de la mise en route de cette autonomie, tant au plan institutionnel que des finalités et des pratiques effectives. Le bilan présenté est largement positif, alors même que le processus est loin d’avoir produit tous les fruits attendus. L’autonomie se construit chaque jour. Article de Ximena Antillón, correspondante de la revue Envió (Nicaragua)
pour le Chiapas, paru dans cette même revue en septembre 2004.

"Si ce gouvernement de malheur ne veut pas entendre notre message, qu’il aille au diable !" Ainsi s’est exprimée la commandante Rosalinda le 9 août 2003, lors du lancement des premiers caracoles et des conseils de bon
gouvernement dans les terres zapatistes du Chiapas.

Un an plus tard, on constate que le monde a bien entendu le message.
"Les sociétés civiles du Mexique et du monde entier, affirme le
sous-commandant Marcos, travaillent pour nous et avec nous."

Le 1er janvier 2004 a marqué le dixième anniversaire du soulèvement
zapatiste et les vingt ans de la création de l’Armée zapatiste de
libération nationale (EZLN), événements fêtés au Chiapas et partout dans
le monde. Les motifs de réjouissance ne manquaient pas pour ce mouvement
armé, caractérisé dès ses débuts par la recherche du dialogue avec la
société civile mexicaine et internationale, par la recherche d’une issue
politique au conflit - dont les pourparlers de San Andrés Sakamch’en de
los Pobres ont constitué le point culminant -, et par le refus du pouvoir
politique, du moins tel qu’on le connaît dans les régimes de démocratie
représentative.

Dans la foulée de la Première Déclaration de la forêt Lacandone, et des
revendications qu’elle contenait (un travail, une terre, un toit, de la
nourriture, la santé, l’éducation, l’indépendance, la démocratie, la
liberté, la justice et la paix), les zapatistes ont mis en œuvre
l’autonomie comme principe politique de leur existence et de leur
développement en tant que culture différente de la culture occidentale, et
en tant que moyen de satisfaire ces revendications sur la base du respect
de la spécificité culturelle des peuples indigènes.

La "loi" et les vautours

En février 1996 furent signés les Accords de San Andrés sur les droits et
la culture indigènes, au terme d’un processus de dialogue entre le
gouvernement et l’EZLN auquel les zapatistes avaient invité les peuples
indigènes de tout le Mexique. Ces accords débouchèrent sur une proposition
de loi de la COCOPA (Commission pour la concorde et la pacification),
constituée de législateurs représentants des partis politiques, mais le
gouvernement mexicain, contrairement à l’engagement pris, refusa
d’inscrire dans la Constitution les droits collectifs des peuples
indigènes tels qu’ils étaient reconnus dans la proposition de loi. Au lieu
de cela fut approuvée en 2001 une "loi indigène", mesure de propagande
destinée à faire barrage à la marche du commandement de l’EZLN sur la
capitale du Mexique. Cette loi, pleine d’ambiguïtés, ne reconnaît pas les
peuples indigènes comme étant des sujets de droit et refuse aux
communautés indigènes le droit d’exercer un contrôle sur leur territoire
et leurs ressources naturelles, comme si elles pouvaient profiter de
l’autonomie qui leur est octroyée sans qu’on leur en donne les moyens.
Comment cela s’explique-t-il ? Au-dessus du Chiapas planent les vautours
des entreprises transnationales, qui ne demandent qu’à mettre la main sur
des ressources stratégiques jusqu’à présent préservées par les communautés
indigènes. Parmi elles, l’eau et la biodiversité.

Les communautés indigènes zapatistes ont demandé que leurs droits
collectifs soient inscrits dans la Constitution mexicaine. Mais elles
n’ont pas attendu le feu vert officiel pour pouvoir les exercer. Depuis
huit ans, on voit se créer ou se consolider des communes autonomes
rebelles zapatistes, dirigées chacune par un Conseil autonome composé
d’autorités élues en assemblée par chaque communauté, et souvent avec le
soutien de la société civile. Ce conseil est chargé de promouvoir la
santé, l’éducation, le logement, l’alimentation, la culture et
l’information (moyens de communication autonomes), et d’administrer la
justice. L’originalité de ce système est qu’il fonctionne "dans la
résistance", c’est-à-dire sans l’aide de l’État.

Autonomie et caracoles

À la fin de juillet 2003, l’Armée zapatiste de libération nationale
apporta des changements à sa structure : elle mit fin aux cinq
Aguascalientes, qui avaient fait office de centres politiques et culturels
pendant neuf ans. Ces centres avaient été baptisés de ce nom en hommage à
la Convention d’Aguascalientes de 1914, qui avait réuni les principales
factions révolutionnaires et troupes de Zapata, Villa et Carranza pour
discuter de l’avenir politique du Mexique.

À leur disparition, les Aguascalientes furent remplacées par les
caracoles, nouvelle forme de gouvernement et d’organisation. Leur
désignation s’inspire de la symbolique de l’imaginaire collectif maya.
Elle fait penser à une fenêtre double. Lorsque les zapatistes se montrent
à la fenêtre, c’est pour résister au processus de mondialisation dont ils
font partie. Lorsque, par la même fenêtre, ils regardent à l’intérieur, en
direction des communautés de base qu’ils soutiennent, c’est pour trouver
des moyens de s’organiser et de prendre des décisions.

En même temps qu’elle annonçait la naissance de ces nouveaux points de
convergence, l’EZLN lança les conseils de bon gouvernement, instances de
coordination des communes autonomes dans chaque zone, dont les
installations sont situées dans les caracoles, près d’autres installations
administratives autonomes, des bureaux des coopératives de production, des
cliniques et des écoles.

Contrairement à ce qu’ont voulu faire croire les milieux politiques qui
voient dans la reconnaissance des droits des indigènes une menace pour
leurs intérêts, ce nouveau mode d’organisation des communautés indigènes
n’équivaut pas à une indépendance qu’exigeraient les peuples indigènes du
Mexique. Il signifie simplement l’exercice de l’autonomie dans le cadre de
l’État.

"Pour nous, l’autonomie ne signifie pas l’éclatement du pays ni le
séparatisme, mais l’exercice du droit de gouverner et de nous gouverner,
comme le prévoit l’article 39 de la Constitution des États-Unis du
Mexique", a déclaré le sous-commandant Marcos en juillet 2003.

Les conseils de bon gouvernement et la démocratie

Chacun des conseils de bon gouvernement, "que l’on a désignés ainsi, a
expliqué le sous-commandant Marcos, non pas parce qu’ils seraient déjà
sans défaut, mais pour les différencier clairement des mauvaises méthodes
de gouvernement", a son siège dans un des cinq caracoles. Ces conseils,
créés à raison d’un par zone rebelle, se composent d’un ou deux délégués
de chacun des conseils autonomes de la zone. Ces délégués exercent par
roulement d’une semaine.

Les conseils de bon gouvernement constituent une étape de plus sur la voie
de l’autogestion, le stade le plus avancé - pour l’heure - de l’autonomie.
Ils rassemblent environ 30 communes autonomes zapatistes. Ils signifient
également l’autonomie des autorités civiles, des zapatistes de base, de la
structure militaire de l’EZLN, structure dont le sous-commandant Marcos
reconnaît "[qu’elle] “contaminait” d’une certaine façon une tradition de
démocratie et d’autogestion. L’EZLN était, pour ainsi dire, un des
éléments “antidémocratiques” d’une relation de démocratie directe
communautaire".

Tâches à remplir et défis

Dans un communiqué diffusé le 29 juillet 2003, Marcos décrit les fonctions
de ces conseils : parer aux différences de développement observées entre
les communes autonomes et les communautés, et intervenir dans les conflits
qui surgiraient tant entre les communes autonomes qu’entre ces dernières
et les communes officielles. Et il reconnaît que, pour l’instant, le
système normatif autonome fondé sur les us et coutumes des communautés
indigènes doit cohabiter avec le système normatif occidental.

Autre point important, les autorités autonomes peuvent commettre des actes
de violation des droits humains, de sorte que les conseils de bon
gouvernement entendront les plaintes émises contre les conseils autonomes
pour cause d’atteinte aux droits humains ainsi que les protestations
reçues et les dysfonctionnements.

Ils sont aussi chargés d’autres tâches : suivre et faciliter la
réalisation de projets et travaux communautaires dans les communes
autonomes rebelles zapatistes ; veiller à l’application des lois adoptées,
en accord avec les communautés, dans les communes autonomes rebelles
zapatistes ; accueillir et guider les représentants de la société civile
nationale et internationale au cours de leurs visites dans les communautés ; mettre en œuvre des projets productifs ; installer des camps de la paix ; réaliser des enquêtes ; et se livrer à toute activité autorisée dans les
communautés rebelles. Des dispositions ont été prises pour que les
conseils de bon gouvernement veillent au bon équilibre du développement
économique des communautés zapatistes et pour qu’ils contrôlent les
projets qui y sont menés.

Une école de patience

On était en octobre 2003. Sur le mur du bureau du Comité de surveillance
de La Garrucha, au caracol baptisé Résistance pour une aube nouvelle, on
pouvait lire : "Camarades, veuillez ne pas cracher, le sol de notre bureau
vient d’être recouvert." Petit témoignage des grandes avancées accomplies.

La première chose à faire pour prendre contact avec un conseil de bon
gouvernement est de rencontrer le Comité de surveillance, composé d’hommes
et de femmes, autorités autonomes qui enregistrent l’identité des
visiteurs, et prennent patiemment note du sujet qu’ils souhaitent voir
traiter au conseil de bon gouvernement. Patiemment, parce qu’il leur faut
écouter un nombre indéterminé de personnes leur exposer toutes sortes
d’idées n’importe quel jour de la semaine. Ensuite, le Comité donne des
consignes pratiques aux nouveaux venus en attendant qu’ils soient reçus
par le conseil.

Le conseil de bon gouvernement étudie les demandes et propositions
présentées par la société civile locale, nationale et internationale. Il
doit examiner chaque cas et il demande généralement à l’intéressé de
revenir plus tard. Et comme les équipes travaillent par roulement, il peut
arriver que, lorsque l’intéressé revient, les autorités en poste ne soient
pas au courant, ce qui retarde parfois les démarches et met à l’épreuve la
patience du requérant. C’est le prix à payer pour exercer l’autogestion
sur un territoire aussi étendu et pour porter à un degré supérieur de
complexité le principe zapatiste de "commander en obéissant".

Santé et éducation

Durant leur première année de fonctionnement, les conseils de bon
gouvernement ont rencontré des difficultés d’un autre genre, qui tiennent
au fait qu’ils exercent l’autonomie dans un climat de guerre et de
harcèlement de la part du gouvernement. Ils ont émis une série de
dénonciations pour violation des droits humains commises à l’encontre de
personnes ou de communautés qui sont des bases d’appui de l’EZLN, sous
leur juridiction.

Le cas le plus important fut celui des communautés de Jechvó et Elambó
Alto y Bajo, dans la commune de Zinacantán, dans la région des Altos de
Chiapas. Des dizaines de familles zapatistes furent privées d’eau potable
pendant des mois par des militants du Parti de la révolution démocratique.
Cette situation déboucha en avril 2004 sur une agression perpétrée à
l’aide de pierres, de bâtons et d’armes à feu contre une manifestation de
zapatistes organisée dans la zone en appui à aux communautés concernées et
en commémoration de l’anniversaire d’Emiliano Zapata. On releva une
trentaine de blessés, dont deux graves.

Une des réussites les plus évidentes de l’organisation autonome réside
dans la garantie de services de santé de qualité fournis sans aucune
distinction aux indigènes, zapatistes ou non, qui se présentent à eux. Des
progrès non négligeables ont également été accomplis en matière
d’éducation biculturelle. Quelques jours avant que l’on fête le premier
anniversaire des conseils de gouvernement, un bal de trois jours a été
donné dans la communauté reculée de La Culebra, dans la commune autonome
Ricardo Flores Magón, pour marquer l’inauguration d’une école autonome,
fruit de la coopération gréco-tseltal. Les Tseltales sont un des
principaux groupes ethniques du Chiapas.

Victimes du discrédit et de la corruption des représentants officiels de
la justice, qui ne tiennent pas compte des us et coutumes indigènes pour
le règlement des conflits, des dizaines de personnes, zapatistes ou non,
se sont adressées aux conseils de bon gouvernement pour leur demander de
résoudre un large éventail de problèmes, problèmes qu’ils ont résolus.

La radio et les femmes

Des médias sont déjà présents et, sur tout le territoire du Chiapas, on
peut écouter la Radio Insurgente, "la longueur d’ondes qui se déplace". Il
existe en outre différents projets de communication communautaire,
auxquels participent les communautés indigènes et qui sont lancés à
l’instigation d’individus qualifiés dans chacun des secteurs.

Des dirigeants zapatistes des deux sexes ont rappelé à plusieurs occasions
que le respect des droits des femmes est "une obligation obligatoire". Et,
même si la Loi révolutionnaire des femmes, loi zapatiste, est encore loin
d’être suivie à la lettre, des efforts sont manifestement engagés pour la
promouvoir et en garantir l’application.

Sur Radio Insurgente, on peut entendre une voix féminine qui dit :
"Camarade, tu n’as pas le droit de contrôler ni de restreindre les
mouvements de ta compagne... Nous avons besoin d’un monde où les femmes
puissent travailler et avoir des responsabilités. Un monde où seuls les
hommes prennent les décisions n’est pas un monde juste." On entend ensuite
un message à caractère social sur le droit des femmes de s’organiser et de
participer aux coopératives. La même voix de femme conclut en disant : "Si
tu ne sais pas encore comment faire, là-bas on te l’apprendra peu à peu."

Un événement qui se fête

Le 9 août, dans la résidence officielle de Los Pinos, le président Vicente
Fox célèbre la Journée mondiale des populations indigènes et lance un
appel pathétique - "Jamais plus un Mexique sans les peuples indigènes !" -
qui paraphrase la proclamation d’origine de l’EZLN reprise par le Congrès
national indigène ("Jamais plus un Mexique sans nous"). À des milliers de
kilomètres de cette fête fabriquée à laquelle ont été invités des
officiels indigènes, au sud-est du Mexique, des milliers de zapatistes de
base dansent sous la pluie et dans la boue à l’occasion du premier
anniversaire de leur bon gouvernement, dans les cinq caracoles qui
s’acheminent lentement vers l’autonomie au Chiapas.

Au caracol d’Oventik dénommé Résistance et rébellion au service de
l’humanité, malgré la pluie et les coupures de courant, la fête bat son
plein et, au petit matin, l’orchestre de marimba interprète "Las
mañanitas" devant le bureau du conseil de bon gouvernement.

La fête donnée aux caracoles d’Oventik a été transmise en FM et en ondes
courtes par Radio Insurgente et sur Internet par le Centre des médias
indépendants du Chiapas. Ce prodige technologique n’a pas pour autant
refroidi l’enthousiasme des zapatistes de base et, à notre grande
surprise, alors que nous nous attendions à une déclaration solennelle du
gouvernement, nous avons constaté sur place que l’ambiance était à la fête
et uniquement à la fête.

Personne ne s’est préoccupé de nous donner des interviews pour se
féliciter devant micros et caméras des réussites de cette première année
d’autonomie : la clinique autonome transformée et agrandie, l’École
secondaire rebelle autonome zapatiste, les bureaux des coopératives
caféières, ceux des coopératives d’artisanat, et même un cybercafé ! Tous
ne pensaient qu’à fêter. Comme s’ils voulaient nous dire, par leur
indifférence : "Habituez-vous, vous êtes en territoire autonome. Ici le
peuple commande et le gouvernement obéit."

Paroles de joie

La même attitude est ressortie du contenu et de la brièveté des discours
prononcés par les autorités de plusieurs communes autonomes et du conseil
de bon gouvernement Cœur des zapatistes face au monde pendant la cérémonie
officielle, au cours de laquelle l’absence des commandants militaires de
l’EZLN a été remarquée.
Après avoir salué une kyrielle de responsables autonomes - zapatistes de
base, autorités municipales autonomes, dirigeants locaux, régionaux,
insurgés, miliciens, cadres de l’enseignement, autorités culturelles et
religieuses, représentants de la société civile nationale et
internationale -, le conseil de bon gouvernement a commencé son allocution
en ces termes : "En ce 9 août 2004, nous sommes réunis pour fêter le
premier anniversaire de la création des conseils de bon gouvernement et
des caracoles comme on en trouve aujourd’hui dans les différentes zones de
l’État du Chiapas et du Mexique."

"C’est pourquoi le conseil de bon gouvernement Cœur des zapatistes face au
monde
, après un an de bons et loyaux services auprès des populations
zapatistes et non zapatistes qui habitent sur le territoire du caracol
Résistance et rébellion au service de l’humanité, veut vous faire part de
sa joie, mais aussi de la préoccupation qu’il ressent face à la situation
des peuples en résistance."

Et de poursuivre : "C’est la démonstration que les populations et communes
autonomes peuvent se gouverner seules en tant que peuples. Pour cette
raison, c’est un anniversaire que nous ne pouvons pas oublier et que nos
peuples doivent fêter chaque année. Nous voulons dire à toutes les
populations zapatistes de ne pas avoir peur et de continuer de bâtir notre
autonomie. Les peuples indigènes doivent s’organiser et se gouverner par
eux-mêmes en accord avec leurs façons de penser et d’appréhender le monde,
en accord avec leurs intérêts collectifs, en tenant compte de leurs
cultures et leurs coutumes, car tout cela est un droit qui nous revient."

Lutter et servir

Ensuite, plutôt que de dresser un bilan, le conseil a exprimé sa
reconnaissance à la résistance des zapatistes de base :
"Camarades, nous connaissons bien la situation qui est la nôtre et les
souffrances que nous endurons en tant que peuples zapatistes, parce que la
résistance et la rébellion sont notre forme de lutte, parce que nous
devons encaisser tous les coups de nos mauvais dirigeants, qui n’ont
apporté à nos populations que plus de faim et de misère, plus de maladies
et de morts pour nos enfants, plus d’insécurité et de peur pour nos
populations, en s’en remettant à des milliers de soldats fédéraux, de
policiers, de paramilitaires et de juges qui continuent de menacer et de
poursuivre tous ceux et celles qui luttent pour défendre leurs droits."

"Au sein de notre conseil de bon gouvernement, nous nous efforcerons de
remplir notre devoir au service de nos populations, mais vous aussi devez
continuer de vous organiser pour avancer ensemble sur la voie de la
construction de notre autonomie."

Enfin, le conseil a remercié les représentants de la société civile
nationale et internationale et nous a invités à nous organiser dans nos
États et nos pays "pour lutter la main dans la main". Et il a conclu par
une formule officielle : "Voilà ce que nous avions à vous dire. Le conseil
de bon gouvernement. Cordialement."

Les deux erreurs et le "troisième bras"

Tout en se félicitant, dans plusieurs communiqués, de la première année de
fonctionnement des conseils de bon gouvernement, le sous-commandant Marcos
a reconnu qu’ils constituaient des "îlots de résistance" et il a mis en
lumière deux erreurs dont les effets se font encore sentir et qui
contredisent les principes de l’EZLN. La première concerne la place des
femmes, étant donné que le respect de leurs droits demeure souvent lettre
morte. La seconde concerne l’ingérence de la structure politico-militaire
zapatiste dans les conseils de bon gouvernement.

Évoquant le fonctionnement par roulement à la tête des conseils, qu’il a
qualifié d’"erreur voulue", il a expliqué que l’idée derrière cette erreur
était la suivante : "Nous voulions que la charge du gouvernement ne soit
pas exclusive d’un groupe, qu’il n’y ait pas de dirigeants
“professionnels”, que le plus grand nombre possible puisse en faire
l’apprentissage et que l’on se débarrasse du principe selon lequel le
gouvernement ne peut être confié qu’à des “gens spéciaux”... Cette méthode
complique la réalisation de certains projets mais elle produit en
contrepartie une école de pensée qui, à la longue, portera ses fruits sous
la forme d’une nouvelle façon de faire de la politique."

Concernant le soutien de la société civile internationale, il a indiqué
que, pendant la première année de fonctionnement, des particuliers et des
organismes de plus de 43 pays s’étaient adressés aux conseils de bon
gouvernement, porteurs de projets productifs et de dons. Il a qualifié ce
mouvement de solidarité de "troisième bras", avant d’ajouter que, cette
année, les conseils avaient administré quelque 1,1 million de dollars.

Une première année chargée

Dans un de ses communiqués, le sous-commandant Marcos a résumé les
multiples tâches remplies par les cinq conseils de bon gouvernement durant
cette première année : recevoir les visiteurs de la société civile
nationale et internationale, enquêter sur de supposées cultures de
marijuana, enquêter sur de présumés vols, encadrer les activités des
représentants de l’enseignement, suivre les projets de production,
transmettre les dossiers aux organisations de défense des droits humains,
organiser des débats sur l’application du principe de "commander en
obéissant", mener une action de médiation dans le cas de différends
agricoles, de conflits entre zapatistes et organisations sociales, et
entre particuliers et fonctionnaires.

À signaler le récit qu’il fait de l’opération de médiation réalisée par le
conseil de La Garrucha après l’arrestation d’un chauffeur de taxi par des
agents de la circulation de la commune d’Ocosingo : "Le conseil de bon
gouvernement a missionné un autre représentant auprès du coordonnateur et
délégué du gouvernement de l’État pour qu’il libère immédiatement le
chauffeur de taxi. S’ils refusent de respecter le travail honnête, les
gens vont devenir soit délinquant, soit politicien. Ou bien les pauvres
feront cause commune et prendront les armes comme les zapatistes l’ont
fait le 1er janvier 1994. Qu’ils respectent donc le travail de ce taxi."

L’expérience et l’espoir

C’est ainsi que, sans faire d’éclats, les zapatistes célébrèrent le
premier anniversaire des conseils de bon gouvernement, c’est-à-dire d’une
expérience de résistance et de recherche de solutions parmi toutes celles
qui incarnent la résistance de l’humanité à l’empire des entreprises
transnationales. Il s’agit d’une réponse locale face à la perte de
souveraineté nationale qui laisse à l’abandon des millions de personnes
peu à peu dépouillées de droits sociaux et politiques gagnés par le peuple
au cours de l’histoire.

C’est aussi le moyen, pour un peuple, de s’affirmer face au paternalisme
d’ONG et de bailleurs de fonds internationaux qui leur refusent le droit à
la parole et qui en font des "assistés". C’est enfin une formule
d’organisation selon laquelle l’exercice d’une charge publique est
considéré comme un service à la collectivité et non comme un outil
d’enrichissement personnel.

Bien que le mouvement zapatiste ne soit pas l’unique ni la première
expérience d’autonomie indigène au Mexique, son parcours "de tous les
dangers" commence à faire des émules dans d’autres États du pays et même
dans des localités lointaines par delà les frontières du Mexique, qui
s’associent aujourd’hui au combat des communes autonomes rebelles dans
leur recherche de leur propre autonomie. Comme on dit là-bas, c’est un
chemin que l’on ne découvre qu’en allant de l’avant. Les caracoles vont de
l’avant. Lentement mais sûrement.

Traduction DIAL