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Un autre monde en mémoire de Samir

Al-Dabi Olvera, chroniqueur, quotidien {La Jornada}, édition du 16 février 2020

jeudi 20 février 2020

Un autre monde en mémoire de Samir

L’assassinat de Samir Flores, défenseur et homme de radio originaire de l’Etat mexicain du Morelos, commis le 20 février 2019, a constitué un tournant décisif pour la vie publique au Mexique et, en particulier, pour la relation entre la gauche sociale autonomiste et le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador [centre gauche populiste].

Un an après ce crime, l’Etat n’a rien fait de plus qu’intensifier la confrontation en donnant continuité à la politique extractiviste, qui, dans le discours, aurait pour finalité le développement et la redistribution de la richesse mais, dans la réalité, celle de la reproduction du capital des grandes entreprises. Et, de l’autre côté la gauche sociale, qui insiste sur le droit à l’autodétermination des peuples et à un environnement sain, et à laquelle lui manque encore de générer un mouvement ample en appelant aux larges secteurs les plus appauvris du pays.

A partir de ce point de départ, la distance commence à se tendre car dans le cas de Samir Flores, la justice n’a toujours pas été appliquée, tout comme pour au moins une trentaine de personnes qui se dédiaient à la défense de l’environnement et à la communication, assassinées durant l’administration actuelle.

Le dossier de Samir n’a bénéficié d’aucune avancée de la part du parquet de l’Etat de Morelos. Samantha César, compañera de Samir à Radio Amilcingo, dénonce le fait que le parquet local ne fait aucun cas des axes d’enquête qui iraient en direction d’un crime au contexte politique, raison pour laquelle il est exigé que l’enquête soit prise en main par le parquet fédéral.

Samir Flores a été assassiné à la porte de sa maison quelques jours avant l’enquête citoyenne que Lopez Obrador, à peine élu président, avait décidé de lancer pour demander à la population de trois Etats du pays pour savoir si serait accepté la mise en marche du « Projet Intégral Morelos » transexennal (composé [entre autres] d’une centrale thermoélectrique, d’un aqueduc et d’un gazoduc).

En janvier 2019, justement lorsque le président López Obrador a prétendu s’emparer de la commémoration du centenaire de l’assassinat d’Emiliano Zapata, Samir Flores et des membres de l’assemblée permanente des peuples du Morelos exigèrent au mandataire présidentiel qu’il mette à éxécution sa promesse de campagne (l’annulation du projet), et non pas la consultation.

Un mois plus tard, à Cuautla, la protestation éclata contre le président, qui accusa les activistes d’être des « radicuax de gauche ». Les villages venaient réclamert que leur vote en faveur de Morena, le parti présidentiel, visait à garantir la défense de leurs terres. Un jour avant son assassinat, Samir s’était confronté, durant une assemblée d’information sur les effets du mégaprojet, au superdélégué du gouvernement fédéral au Morelos, Hugo Eric Flores, membre du Parti « Encuentro Social », formation conservatrice et évangéliste. Aucune structure de l’Etat n’a été la cible d’enquêtes suite à l’assassinat de Samir.

Sans aucun suivi médiatique depuis lors, différentes communautés des Etats de Morelos, Puebla et Tlaxcala continuent à défendre leurs terres. A Anenecuilco [village historique d’Emiliano Zapata] un campement est toujours en place pour éviter que l’eau soit déviée pour assurer le fonctionnement de la centrale thermoélectrique. Le village d’Amilcingo a gagné en juin un recours collectif afin d’obtenir la suspension de la mise en marche du gazoduc. La radio fondée sur place par Samir continue à y fonctionner avec plus de puissance que jamais. La famille et les proches de Samir continuent à lutter pour la justice. Les villages se trouvent toujours en assemblée permanente et réalisent des activités politiques et culturelles pour maintenir la lutte active.

Le gouvernement continue quant à lui à aller de l’avant avec ses mégaprojets. Au travers le l’Institut National des Peuples Indigènes et d’autres entités de l’Etat, il réalise des consultations dans l’isthme de Tehuantepec et dans la péninsule du Yucatan pour avaliser les mégaprojets. Les pressions exercées contre les opposants à ces chantiers ne cessent d’augmenter. Preuve en est l’exemple de Miguel López Vega, compagnon de Samir, dans l’Etat de Puebla, incarcéré [libéré depuis peu], et les menaces faites contre le défenseur et écrivain maya Pedro Uc Be. Le fond du débat reste en dispute : le coût du développement repose sur celles et ceux qui ont toujours été mis à l’écart du projet de nation, et qui sont en même temps utilisés comme noyau du discours : les peuples indigènes. Ce développement se base toujours sur leurs territoires de vie, mais en les en expulsant, en les appauvrissant et en les assimilant.

Entre le gouvernement de la « Quatrième Transformation » et la gauche autonomiste sont très clairement en dispute, à partir de cet assassinat, deux visions totalement opposées.

Dans le Mexique d’en-bas, après les activités décentralisées prévues le 20 février, anniversaire de l’assassinat de Samir, une manifestation est convoquée le 21 dans la capitale et une assemblée à Amilcingo le 22, activités regroupées sous le nom de « Journées en défense du territoire et de la terre-mère Nous sommes toutes et tous Samir ». Après cela viendra la partie la plus difficile : faire émerger les formes de vie non basées sur le capital (comme la multiplication des caracoles zapatistes au Chiapas), et comment entretisser et transformer en constellation un réseau qui soit porteur non plus d’un monde qui contienne de nombreux mondes, mais d’un autre monde possible. C’est ce qui commencera à se décider en 2020, à un an de l’assassinat et de la récolte de la graine laissée par Samir Flores.

Source originale : La Jornada
Traduction 7NubS