Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Guerre sournoise dans la forêt Lacandone

Hermann Bellinghausen

samedi 1er février 2003

Guerre sournoise dans la forêt Lacandone

Les bases d’appui de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) peuplent majoritairement les trente-huit municipios [1] du Chiapas qui se sont déclarés autonomes en décembre 1994. Au moins cinq de ces municipios abritent les communautés indigènes des confins de la forêt Lacandone, et en particulier celles qui se trouvent dans la Réserve intégrale de la biosphère Montes Azules. En février 1995, tout en feignant de négocier avec l’EZLN, le président Ernesto Zedillo y a lancé une vaste offensive, en faisant la région la plus militarisée du pays.

Rien qu’à Montes Azules et dans ses environs, quarante installations militaires, parmi lesquelles la grande base de San Quintín, regroupent 20 000 hommes (sur un total non confirmé de 60 000 soldats pour tout le Chiapas). Agissant comme un gouvernement parallèle, les militaires occupent illégalement les communautés et des terres ejidales, et soutiennent en sous-main des groupes paramilitaires camouflés en organisations paysannes liées au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). S’il ne gouverne plus ni l’État fédéral ni le Chiapas, l’ancien « parti unique », maître du Mexique pendant soixante-dix ans, continue à fournir la « base sociale » de la contre-insurrection.

Montes Azules est le nom d’une région montagneuse de l’extrême nord-est de la forêt Lacandone. Pour « sauver » cette dernière partie vierge de la forêt, le président Luis Echeverría, en 1972, en a octroyé 614 000 hectares à soixante-six familles formant alors la totalité du peuple « caraïbe », rebaptisé « tribu lacandone », et dont les trois uniques communautés avaient sollicité 10 000 hectares (« Caraïbes » est le nom donné à un petit groupe indigène venant du Campeche et qui s’est installé dans la forêt Lacandone à la fin du XIXe siècle ; les véritables Lacandons ont disparu pendant la colonie). Faisant de ce groupe restreint le « gardien écologiste » du territoire, ce texte mal ficelé prétendit en interdire l’accès aux colons d’autres groupes indigènes. Des décrets ultérieurs s’y sont ajoutés, contradictoires et confus, dont celui de M. José López Portillo, qui créa la Réserve intégrale de la biosphère en 1978.

Dociles avec le pouvoir

Rendre maîtres de tant de richesses les lacandons survivants présentait un énorme avantage : ils seront éteints dans peu de temps. Dociles vis-à-vis du pouvoir, ne connaissant même pas « leurs » terres, ils ont abandonné l’agriculture pour accueillir des touristes dans leurs hameaux, vendre des lances, des becs de toucan et autres souvenirs, et administrer le guichet des zones archéologiques de Bonampak et de Yaxchilán, avec lesquelles ils n’ont aucune relation culturelle ou historique. Artificiellement opposés à leurs frères ch’oles, tzeltzales et tzotziles, qui ont peuplé ces terres malgré l’interdiction, les lacandons commencent toutefois à comprendre le rôle qu’on leur fait jouer. Le 12 octobre, pour la première fois, un de leurs groupes a participé aux protestations contre le plan Puebla-Panamá (PPP) que, jusque-là, ils appuyaient inconditionnellement.

Les fonctionnaires n’ont à la bouche que les termes « ingouvernabilité », « priorités stratégiques », « protection de l’environnement », « patrimoine de l’humanité ». « Les investisseurs attendent », a déclaré l’un d’eux. Peu avant d’être nommé représentant du Mexique au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies, le coordinateur de la Sécurité nationale, M. Adolfo Aguilar Zínser, a annoncé que « des actions de guerre seront nécessaires » pour « normaliser » la situation.

Pendant que, en septembre 2001, des représentants de Mexico et de l’État du Chiapas prenaient place autour d’une « table de l’environnement » censée « résoudre » le problème, une opération policière et militaire destinée à nettoyer la forêt maya des Indiens fut planifiée pour mars 2002. Les communautés zapatistes ont alors répété qu’elles ne permettraient pas l’expulsion.

D’autres organisations comme l’Association rurale d’intérêt collectif indépendante se sont jointes à ce refus. Devant les réactions nationales et internationales, l’attaque fut suspendue. Cependant, le municipio autonome Ricardo Flores Magón, au nord de la forêt, est celui qui a subi le plus grand nombre d’incursions militaires en 2002. En août, une vague paramilitaire a provoqué la mort de quatre paysans zapatistes et a laissé des dizaines de blessés au cours de divers incidents « préfabriqués ». « Les projets de déplacement des communautés vont de pair avec la guerre de basse intensité », a conclu en juillet le Centre d’analyse politique et d’enquêtes sociales et économiques (Cepise) de San Cristóbal de las Casas.

Un déplacement forcé

Les représentants zapatistes « autonomes » de la région accusent le gouvernement de M. Fox de vouloir vendre la terre « avec ses habitants et tout ce qu’il y a dessus ». La saison des pluies étant terminée, les observateurs civils et les indigènes craignent moins une expulsion dans les formes qu’une offensive « paramilitaire » destinée à provoquer un déplacement forcé. À en juger par la situation qui prévaut à Chenalhó et dans la zone nord, où 10 000 à 15 000 zapatistes demeurent exilés depuis des lustres, le recours aux paramilitaires donne de « meilleurs » résultats que la répression directe.

Qui sait à quoi se référait M. Fox quand il a déclaré à Dublin, le 13 novembre, que son gouvernement était « en paix avec les zapatistes » ?

Hermann Bellinghausen. Ecrivain, journaliste, directeur de la revue Ojarasca (Mexico).

Le Monde Diplomatique, décembre 2002.

Notes

[1] Le municipio, ou commune, est une fédération de hameaux, sous la tutelle de la ville la plus importante : le chef-lieu, ou cabecera.

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