Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Entretien avec un coordinateur du SERAZLN

mardi 1er juin 2004

Entretien réalisé le 22 avril 2004 par Nicolas et Baruch à Latsvilton. Pour des raisons de sécurité, l’identité du coordinateur a été préservée.

ENTRETIEN AVEC UN COORDINATEUR DU SYSTÈME ÉDUCATIF REBELLE AUTONOME ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE

- Pourquoi et comment est né le Système éducatif rebelle autonome zapatiste de libération nationale (SERAZLN) ?

Les gens dans les différentes municipalités et régions ont vu qu’il n’y avait pas d’école secondaire dans les communautés. Il y en a une dans chaque municipalité mais il y a des communautés qui vivent très retirées du chef-lieu de la municipalité et cela implique que les enfants ne peuvent pas continuer à l’école secondaire même s’il y a dans chaque communauté des écoles primaires du gouvernement. Même s’ils veulent poursuivre leurs études, ils ne peuvent pas car, pour aller à l’école secondaire à la ville, il n’y a pas de ressources économiques pour payer transports, alimentation et logement. C’est pourquoi des personnes ont dit qu’il était nécessaire de créer une éducation secondaire autonome.

Une autre raison est que, dans les écoles du gouvernement, les enfants apprennent à lire mais on ne leur enseigne pas la réalité du peuple, comment les gens vivent. Les plans et programmes du gouvernement ont été élaborés sans connaître, ils ne savent pas comment on est structurés, ils ont fait ça selon leurs envies et leurs intérêts personnels et cela donne une éducation raciste, individualiste, qui ne favorise pas le travail collectif et qui ne nous permet pas d’avancer dans la connaissance de la réalité que nous vivons.

Dans ces écoles du gouvernement, ils inculquent aussi d’autres cultures qui parfois n’existent pas dans les communautés indigènes, comme par exemple la culture urbaine. Aussi dans ces écoles, les enfants sortent sans savoir parler leur langue indigène. Comment est-ce possible ? Même s’ils vont jusqu’en préparatoire ou jusqu’à l’université, ils devraient conserver leurs langues. Mais au contraire, quand ils reviennent dans les communautés, ils ne savent plus parler leur langue, ils ont oublié leur culture. Ainsi les étudiants apprennent à copier d’autres cultures.

Quand j’étais à l’école primaire, les professeurs ne nous expliquaient même pas l’importance des langues. Pour cela, jusqu’à aujourd’hui je ne sais toujours pas bien écrire. Je sais juste parler. Même pour lire, cela m’est difficile. Parce que la langue a ses racines, ses branches et c’est là que les gens prennent connaissance.

- Pourquoi avez-vous commencé par l’école secondaire ?

Nous avons commencé la préparation en décembre 1998, deux ans avant de commencer avec les élèves. Le 10 avril 2000, c’est le premier pas, que nous appelons « mise à niveau ». C’est-à-dire qu’il y avait déjà des élèves qui étaient partis de l’école après avoir terminé leur primaire, par manque de ressources. Pour cela, nous avons dû accepter des élèves qui avaient fini leur école primaire depuis deux-trois ans. Nous avons donc procédé à une mise à niveau des connaissances de chacun à travers un plan de travail différent réalisé par le collectif de promoteurs. Pendant les deux ans de préparation, ce collectif a dit ce qui était important de connaître et d’étudier. Ensuite, après les trois mois de mise à niveau, nous avons commencé par mettre en marche la première année de l’école secondaire.

Et nous avons continué à avancer, nous avons ensuite mis en marche la seconde année, puis la troisième année. Nous nous sommes ensuite demandé ce qui allait se passer avec ceux qui allaient terminer leur troisième année. Qu’allaient-ils devenir, sachant qu’il n’y avait pas d’autres étapes dans l’éducation autonome ? Arriva ensuite un grand changement avec la naissance des Caracoles. Cela nous poussa pour créer encore plus ce qui est l’autonomie.

Le résultat aujourd’hui, c’est que ceux qui avaient terminé leur école secondaire, travaillent aujourd’hui dans les écoles primaires autonomes qui existent dans les communautés. Ainsi, ils font leurs premiers pas dans la pratique d’enseigner grâce aux connaissances qu’ils ont apprises à l’école secondaire qui les a formés pour servir le peuple et pas leurs intérêts personnels. Il existe aujourd’hui 28 écoles primaires autonomes dans la région des Altos du Chiapas, qui rassemblent 3 000 élèves. Cela représente notre avancée.

Avant, on parlait juste de l’école secondaire, aujourd’hui on parle donc du Système éducatif rebelle autonome zapatiste de libération nationale, car cela implique à la fois la primaire et la secondaire. Le rêve que nous avons est qu’il puisse y avoir d’autres niveaux d’éducation autonome, comme la préparatoire et l’université. Mais, pour le moment, c’est encore un rêve. C’est un rêve, tout comme avant de commencer la secondaire et la primaire, nous avons aussi rêvé, mais aujourd’hui c’est une réalité, c’est fait et chaque jour on avance.

L’éducation qui se crée en se faisant n’est pas seulement l’éducation des zapatistes d’une communauté, d’une municipalité ou d’une région, nous nous parlons d’une éducation qui se fait avec les Mexicains et les internationaux, une éducation qui construit « un monde qui contiennent plusieurs mondes ». Nous avons toujours dit que l’éducation n’est pas de nous, elle est de tous. Il y aura un de ces jours des écoles autonomes dans d’autres endroits, et c’est ainsi que tous ensemble nous allons avancer. « Tout pour tous, rien pour nous ». Ces principes font aussi partie de notre manière de faire les choses et de les penser.

Voilà plus ou moins ce que nous en savons, c’est une explication très brève et générale.

- Comment vivent les promoteurs d’éducation ?

C’est les gens de la communauté qui voient de quelle manière ils vont aider les promoteurs pour qu’ils puissent continuer à enseigner dans la communauté. C’est les gens qui vont décider de quelle façon ils vont coopérer. Ainsi, ils vont donner aux promoteurs des haricots, des légumes, des tostadas, ce qu’il y a... Nous ne manipulons pas d’argent. Les familles des promoteurs, qui sont conscientes du travail que réalise le promoteur, l’appuient aussi.

- Comment vivent les élèves ?

Au niveau de l’école secondaire, les élèves sont internes pendant quinze jours et rentrent ensuite deux-trois jours pour chercher de quoi manger dans leur famille. Vu que cela ne suffit pas, nous recevons aussi des appuis nationaux et internationaux que le Conseil de bon gouvernement du Caracol coordonne. Il y a aussi au Caracol, le Centre de langues, dont l’argent récolté sert à financer l’alimentation des élèves à la cantine.

Au niveau de l’école primaire, c’est différent car les élèves reviennent chez eux, vu que l’école est dans leur communauté alors qu’il n’y a qu’une école secondaire dans toutes la région des Altos du Chiapas.

- Comment se déroule une journée à l’école secondaire ?

Les cours commencent à 8 heures et durent jusqu’à 11 heures. De 11 heures à 11 h 30 il y a un temps de repos, puis les cours reprennent jusqu’à 13 heures. De 13 heures à 16 heures, les élèves peuvent manger, se reposer, laver leurs affaires. De 16 heures à 19 heures, des activités récréatives sont organisées souvent par des gens venus d’ailleurs et se construisent autour de dynamiques collectives qui peuvent prendre la forme d’ateliers d’artisanat, de recyclage, de jardin, de fresque murale...

- Quelles sont les matières enseignées à l’école secondaire ?

Nous ne parlons pas de matières, mais d’aire de travail. On trouve donc les sciences sociales, les sciences naturelles, les mathématiques, la communication, humanisme, tsotsil, production (cultures maraîchères, semer...)

Science naturelles

Ce n’est pas très différent de ce qui se fait ailleurs, car la nature, même si on veut la changer, elle reste la même. Les connaissances restent les mêmes, et c’est uniquement leur mise en pratique qui sera différente. Nous donnons une explication large et compréhensible pour les élèves. Il s’agit de voir quelle relation la nature, les plantes ont avec l’homme. Il s’agit de comprendre pourquoi il faut respecter la nature, car tout est lié. On y parle aussi des déchets que produisent les grandes entreprises, les produits chimiques industries. On se demande comment ces produits et déchets affectent la terre.

Mathématiques

On enseigne aussi les mathématiques de manière à ce qu’il y ait une relation avec notre réalité. Les problèmes, les opérations sont en lien avec notre réalité.

Communication

Pour nous, la communication, c’est l’espagnol, c’est-à-dire la langue qui nous permet de communiquer avec tous ceux qui ne parlent pas notre langue. On apprend la grammaire, la langue écrite et orale.

Humanisme

Il s’agit d’étudier ce qu’il y a dans la communauté, l’État, le pays, le monde, et le mettre en relation avec notre réalité, celle que nous vivons ici. Pour cela, on s’intéresse à l’histoire et aux processus du système néolibéral.

Tsotsil

C’est notre langue officielle et nous essayons de l’enseigner dans sa forme écrite et orale. Il s’agit aussi d’étudier sa structure car il ne s’agit pas du même alphabet. En cours, les explications se font dans les deux langues, à moins que les élèves fassent la demande qu’un cours se fasse en espagnol.

Histoire

Dans les écoles officielles, il y a des histoires qui ne sont pas bien expliquées, qui sont ignorées comme sont ignorées ceux qui ont vécu ses histoires. Des histoires occultées, perdues que l’on ne trouve pas dans les livres. Il s’agit donc de récupérer ces histoires. En ce qui concerne les luttes que l’histoire a connues, on ne trouve jamais d’explication profonde sur qui réellement promeut la lutte, on ne parle que des leaders, et jamais du peuple qui est souvent à la racine de ces luttes. On peut penser par exemple à l’histoire des groupes guérilleros des années 1970 et on peut voir que les livres n’en parlent pas.

- Comment appuyer l’éducation zapatiste ?

Nous avons beaucoup de nécessités. Les ONG qui veulent appuyer doivent le faire en passant par le Conseil de bon gouvernement du Caracol, qui coordonne l’aide extérieure et redistribue ensuite le matériel scolaire ou l’argent récolté dans différentes écoles. Des personnes peuvent aussi apporter leurs savoirs et savoir-faire pour venir proposer des dynamiques collectives autour d’ateliers dans les écoles. Car l’éducation est de tous pour tous et ainsi nous pourrons construire ensemble ce monde qui contient plusieurs mondes...

Source : Utopia.

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