Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Bien le bonjour du Mexique V

En cours de route

George Lapierre

jeudi 13 octobre 2005

Bien le bonjour du Mexique V

En cours de route,

Les têtes devant moi dodelinent mollement à chaque tope, seules deux nuques raides comme des piquets témoins attestent un état de veille et une certaine vigilance, l’une d’elle appartient heureusement au chauffeur, je la surveille du coin de l’œil. Nous allons à Dolores Hidalgo, petite communauté zapatiste perdue dans les creux et les bosses des cañadas. Ma compagne a eu l’idée d’adhérer à « l’Autre Campagne », qui correspond à une initiative zapatiste d’une contre campagne électorale pour 2006, année de l’élection du président de la République. Nous nous rendons à la rencontre prévue pour ceux qui ne font pas partie d’une organisation particulière, politique, sociale, artistique ou autre. Nous avons passé la caserne de Rancho Nuevo, qui se trouve à la sortie de San Cristóbal de las Casas, à la bifurcation des routes de Comitán et d’Ocosingo. Nous avons pris celle d’Ocosingo et les feux des projecteurs de la prison qui se trouve à droite ont éclairé un bref instant l’intérieur assoupi du véhicule.

Les aspirations qui animent le mouvement zapatiste et tous ceux qui se sentent proches de ce mouvement sont finalement très anciennes, elles ont inspiré les anarchistes espagnols comme les cosaques d’Ukraine, c’est la révolte de l’opprimé contre l’oppresseur, « Terre et liberté ! » criaient déjà les paysans insurgés du Morelos en 1910. L’armée insurrectionnelle zapatiste est entrée dans la capitale Mexico derrière l’étendard de la Vierge de Guadalupe et c’était déjà la Vierge de Guadalupe qui portait les aspirations du peuple au cours de la guerre pour l’indépendance, en 1810, un siècle avant. « Vive Notre Dame de Guadalupe, vive l’indépendance ! », cette lutte pour l’indépendance derrière les curés Miguel Hidalgo et José María Morelos y Pavón avait un côté révolutionnaire et millénariste qui pouvait rappeler la révolution des paysans français à la fin du XVIIIe siècle. Les Mexicains furent trahis par les conservateurs et les libéraux, qui s’allièrent aux Espagnols pour faire échec à cette révolution populaire. Toutes les luttes pour l’indépendance dans les pays d’Amérique latine au début du XIXe siècle ont fini par prendre la forme d’une contre-révolution bourgeoise, conservatrice et libérale, comme en France en 1789, ce ne fut qu’à ce prix que ces pays purent accéder à l’indépendance. Si nous continuons ainsi notre voyage dans le temps, nous rencontrons les révoltes d’inspiration millénariste qui ont accompagné durant tout le Bas Moyen Âge l’irrésistible ascension du grand bourgeois. C’est la révolte de la société qui se trouve atteinte dans ses fondements. C’est à la fois la résistance de la société face aux puissances qui la débilitent et la désagrègent et l’aspiration à un retour au commencement, aux principes premiers, fondateurs de la vie sociale, ce que les millénaristes concevaient comme un retour à l’âge d’or. « Liberté, égalité, fraternité », les millénaristes ont su nommer ces principes, je ne sais pas si nous pourrions encore le faire, tant la vie sociale s’est dégradée depuis cette lointaine époque. La liberté, la liberté du peuple souverain qui n’est sous le joug d’aucune puissance, la liberté de l’individu qui n’est soumis à aucune autorité extérieure ; l’égalité, l’égalité des individus reposant sur la reconnaissance mutuelle, cette reconnaissance mutuelle ne pouvant exister qu’en dehors de tout système hiérarchique occulte ou visible à l’intérieur de la société ; la fraternité, c’est le sentiment d’appartenance à une même phratrie, l’ancêtre commun des membres d’un clan ou d’une tribu dans les sociétés premières, c’est le sentiment de solidarité des membres d’une même phratrie dans la pratique du potlatch, des échanges réciproques de cadeaux, avec les autres phratries, nous pouvons ajouter que ce lien de fraternité peut s’étendre du clan à la tribu, de la tribu à la société et au peuple, pensons aux Trobriandais, aux Argonautes du Pacifique sud. Le sens de ces termes s’est bien appauvri et dévoyé depuis qu’ils se trouvent sur le fronton de nos mairies, au point que nous éprouvons quelques difficultés à les entendre de nos jours. Avec les communautés zapatistes, nous retrouvons le sens de ces mots, et nous devons admettre qu’ils n’ont pas trop vieillis.

Je devine, légèrement à contrebas, dans la gorge de deux montagnes, à gauche de la route, les lumières parcimonieuses de Huixtán. C’est à Huixtán que l’incendie de la rébellion de Cancuc fut stoppé le 26 août 1712. L’insurrection des Indiens tzeltal, puis tzotzil et chol s’était, à partir de Cancuc, propagée à la vitesse de l’incendie dans cette région maya, jusqu’à la frontière avec Tabasco et au nord de Palenque. La peur des coletos de San Cristóbal fut si grande que des messes y étaient encore dites des années après l’indépendance, qui célébraient cette victoire de l’armée espagnole. Là encore il fut question de la Vierge Marie apparue à une jeune femme tzeltal de Cancuc, María de la Candelaria. Le refus des autorités ecclésiastiques de reconnaître cette apparition a entraîné la révolte de la population indienne. En refusant de reconnaître le miracle, les Espagnols se sont mis de leur propre initiative hors de la communauté chrétienne, autant dire hors de l’humanité, et ont révélé ainsi leur duplicité, leur véritable nature. Il s’agissait donc pour les insurgés de remettre le monde à l’endroit. Le peuple indien est le peuple élu de la Vierge, consacré par l’universel et les Espagnols qui n’ont pas voulu reconnaître la Vierge sont disqualifiés, ils sont comme les juifs qui n’ont pas reconnu le Christ. En portant les aspirations des peuples du maïs, la Vierge Marie a vite retrouvé les attributs d’une déesse chtonienne pour prendre subrepticement l’apparence du jaguar, ce condensé musculeux et surnaturel des forces spirituelles de la terre. Les feux vacillants de Huixtán disparaissent dans la nuit.

Les sentiments qui nous animent et qui se trouvent à la source de nos idées et de nos engagements ne répondent pas toujours à une logique, ils sont faits de nostalgie, de convictions intimes, de croyances, de rêves et d’aspirations. Hegel, puis Marx ont bien cherché à mettre un peu de logique dans ce qui nous tient lieu de pensée, l’introduction à l’Encyclopédie de Hegel est d’ailleurs intitulée ainsi, Logik. Il ne s’agit pas d’une logique au sens courant du mot, mais d’une ontologie ou science de l’être. C’est cette ambition qui a fait le succès et surtout l’intérêt de ces deux théoriciens : derrière les accidents, les drames et les tragédies de l’être se cache une logique qu’il s’agit de mettre à jour, mais dont le sens ne se dévoilera vraiment qu’à la fin de la pièce, ou, si l’on veut, de l’Histoire de l’humanité.

L’un et l’autre se veulent les philosophes de notre civilisation ou de notre monde, occidental pour l’un et marchand pour l’autre. Hegel part de la relation maître/esclave, qui fut le fondement de la civilisation grecque, dont nous sommes les héritiers ; Marx, de la relation bourgeois/prolétaire à partir de laquelle s’est érigée la société capitaliste. Ils font de cette opposition originelle le point de départ de l’Histoire, du travail de l’Histoire, qui a pour fin la résolution de cette opposition. Pour eux, l’Histoire de l’humanité commence avec la lutte pour le prestige ou la lutte des classes. Ils ignorent ou ils effacent d’un grand effet de manche tout ce qui pourrait bien exister avant. Pourtant l’esclave fut homme avant d’être réduit en esclavage, il connaissait une vie sociale au sein de laquelle il était reconnu comme être humain et cette reconnaissance ne lui venait pas de la lutte mais de sa participation au circuit des échanges. C’est le fait d’être captif, de ne plus pouvoir respecter les tabous de sa culture, qui le met d’emblée hors de l’universel, c’est son isolement social à l’intérieur d’une culture qui n’est pas la sienne qui le fait esclave et qui le réduit à l’état de bête de somme ou d’animal domestique. Le prolétaire n’est pas un homme sans culture, c’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre l’esclave antique, qui a perdu son environnement culturel, et le prolo moderne qui a pu le garder ou le recréer dans des conditions hostiles et contraires, et qui se font de plus en plus hostiles. Cette culture prolétaire, nous pourrions la définir brièvement comme culture de la solidarité et de l’échange de services, née du sentiment de l’autre et du respect d’un ensemble de règles généralement implicites.

Dans son extension barbare et totalitaire, le monde marchand est destructeur des cultures, qui représentent pour lui des obstacles, il décompose et défait les modes de vie des sociétés non marchandes, et alimente et renouvelle ainsi dans son sein la culture décadente des travailleurs, ces exilés de la société, culture qu’il s’empresse de combattre en retour. Ces deux formes de vie sociale, la première, qui est celle de la société traditionnelle et souveraine, la seconde, qui est la forme de vie sociale qui subsiste quand la société traditionnelle est défaite, sont dépréciées par nos deux philosophes, qui veulent voir dans le monde occidental et marchand le devenir d’une humanité qui n’est pas encore accomplie. Pour ma part, je pense que l’humanité s’est réalisée par le don et le contre-don, c’est-à-dire à travers les règles des échanges réciproques, fondatrices de la vie sociale. C’est bien encore ce substrat culturel, aussi appauvri et menacé soit-il, qui donne consistance et contenu à ma révolte. Je me sens solidaire du mouvement zapatiste dans la mesure où il s’appuie sur la reconnaissance de la culture et des droits traditionnels des peuples indigènes.

Nous longeons le marché d’Oxchuc encore endormi à cette heure de la nuit. Oxchuc est un grand bourg tzeltal sur la route d’Ocosingo et son marché est renommé dans toute la région, jusqu’à Cancuc. Oxchuc signifie en langue indienne trois caracoles, escargots. Dans son imposante église dédiée à saint Thomas, qui date du début de la colonisation, on a découvert récemment trois caracoles sculptés cachés sous le revêtement. Les maçons indigènes avaient placé ces symboles préhispaniques à l’intérieur des murs à l’insu des missionnaires dominicains. Une façon pour les Indiens de consacrer l’église et de continuer à garder en secret le contact ave les cultes anciens. L’escargot est le symbole du dieu maya de la pluie, Chac, mais comme toujours son sens est extensif et multiple, c’est le tourbillon du vent, le tourbillon des cyclones, c’est la spirale qui appréhende l’espace et le temps dans son mouvement cyclique, pensons aux photographies des nébuleuses.

Par la création des caracoles, les zapatistes renouent avec une cosmovision, une appréhension de l’homme et de l’univers et une conception de la réalité qui remontent aux origines de la civilisation maya et sans doute aux origines encore plus enfouies de la civilisation mésoaméricaine. Avec les caracoles, ils rompent d’une certaine manière avec notre mode de pensée pour, avec délicatesse, trouver les mots d’une autre sensibilité : Madre de los caracoles del mar de nuestros sueños (mère des caracoles de la mer de nos rêves), Torbellino de nuestras palabras (tourbillon de nos paroles), Resistencia hacia un nuevo amanecer (résistance jusqu’à un nouveau lever du jour), El caracol que habla para todos, Resistencia y rebeldía por la humanidad.

La spirale est aussi le signe de Vénus, l’étoile du matin, qui annonce le lever du soleil, et, par conséquent, celui de Quetzalcóatl, le Serpent aux plumes de quetzal, le dieu jumeau et sculpteur, le dieu au bec de canard, Ehécatl, le dieu du vent, qui porte sur sa poitrine un coquillage tronqué en forme de caracol. Selon une version de l’histoire du monde préhispanique, qui circulait, dès le début de la conquête, parmi les gens d’Église intrigués par la présence de croix chez les Indiens, l’apôtre Thomas serait venu dans les premiers temps du christianisme évangéliser les peuples des Amériques, on retrouve d’ailleurs ses empruntes de pieds jusqu’au Brésil. Bartolomé de las Casas se fait écho de cette rumeur, avec prudence, je dois dire : « Finalmente, secretos son estos que solo Dios los sabe » (Finalement, ce sont des secrets que seul Dieu connaît). Les Indiens auraient donné le nom de Quetzalcóatl (souvenons-nous que Quetzalcóatl est vu comme un homme blanc et barbu) à l’apôtre Thomas, le tailleur de pierres.

Le jour de la fête de saint Thomas, les Indiens viennent de très loin à l’église d’Oxchuc. Saint Thomas-Quetzalcóatl ? Ce ne serait pas la première fois que nous nous trouverions face à ce genre de superpositions sémantiques au sujet des représentations religieuses, songeons à Guadalupe-Tonantzin ou sainte Marie-Coatlicue, Tonantzin, Notre Mère, nom donné par les Indiens à Coatlicue, la déesse à la jupe de serpents, songeons à sainte Anne-Toci, « notre aïeule », déesse du temazcal (rituel des bains de vapeur) et des plantes médicinales, à saint Jean-Tezcatlipoca, un des premiers dieux du panthéon aztèque...

Légèrement à l’écart de l’église Saint-Thomas, au sommet d’un monticule qui recouvre certainement une ancienne pyramide, s’élève une chapelle, fort ancienne elle aussi, consacrée à la Vierge Marie de Guadalupe. Sur l’autel, il n’y a pas une image de la Vierge de Guadalupe, mais trois, une grande au milieu et deux petites de chaque côté. Les Tzeltal ont coutume d’ériger trois croix au lieu d’une, qui sont des portes d’entrée dans le monde sacré des dieux, un univers parallèle au nôtre mais qui se trouve dans une autre dimension du temps. Oxchuc, trois caracoles, trois croix, trois images de la Vierge de Guadalupe...

Le 12 décembre 1794, dans la basilique de Guadalupe Tepeyac, en présence du vice-roi de la Nouvelle-Espagne et de l’évêque de Mexico, le frère Servando Teresa de Mier prétend que l’image de la Vierge Marie ne fut pas imprimée sur le manteau de l’Indien Juan Diego comme le veut la tradition mais sur la cape de saint Thomas. Le saint a ensuite caché cette image de la Vierge, qui ne fut découverte qu’en 1531, dix ans après la conquête, par Juan Diego sur les indications de la Vierge. La conquête du Mexique fut donc complètement inutile puisque les Indiens avaient déjà été évangélisés. Le moment n’était pas très bien choisi pour redonner vigueur à cette vieille théorie, quand un vent de fronde et d’indépendance commençait à souffler sur le Mexique. Servando Teresa de Mier connut donc les cachots de l’Inquisition et entre évasions et détentions, il fut persécuté dans toute l’Europe pour ses idées, qui n’avaient plus l’heur de plaire aux puissants.

Oxchuc est déjà loin derrière nous quand notre véhicule aborde en tanguant la longue descente qui conduit vers les plaines d’Ocosingo.

« La ‘Otra Campaña’ se propone pues, organizar la escucha, organizar el puente, organizar la resistencia, organizar la rebeldía, hacerla colectiva, y convertirla en un movimiento de transformación profunda y radical, con los de abajo, desde abajo y para los de abajo. » (L’Autre Campagne se propose d’organiser l’écoute, d’organiser le pont, d’organiser la résistance, d’organiser la rébellion, la faire collective, et la convertir en un mouvement de transformation profonde et radicale, avec ceux d’en bas, depuis le bas et pour ceux d’en bas.)

Par cette déclaration, les zapatistes prennent en compte cette base sociale dont nous parlons, le Mexique profond, qui subsiste encore bien qu’elle soit mise à mal par l’activité marchande. C’est cette vie sociale des petites gens qui a surgi des profondeurs pour devenir visible lors du tremblement de terre de 1985, quand ceux d’en bas se sont organisés dans un vaste réseau de solidarité pour faire face au désastre. Pour Monsiváis, 1985 marque la date de naissance de la société civile mexicaine, à mon sentiment, cette assise sociale a toujours existé, c’est elle qui fait encore obstacle au devenir totalitaire du monde : un supermarché où, dans un parfait isolement social, nous serons tour à tour employés et consommateurs, protégés de la horde des pauvres et des laissés-pour-compte par de hauts murs de la honte difficilement franchissables, sans parler de la police et des milices privées. En Europe, nous sommes entrés de plain-pied dans cet univers fiction pour évangélistes, le Mexique se trouve encore en grande partie de l’autre côté du mur, ce qui lui donne ce petit côté humain que nous apprécions tant.

Comment réveiller l’esprit de ce Mexique profond, el Votán Zapata ?

Face au désastre humain engendré par le monde libéral, la société mexicaine trouvera-t-elle en elle la force de réagir comme elle a su le faire face au tremblement de terre ?

C’est le pari des zapatistes, qui s’appuie non seulement sur l’importance numérique des organisations politiques et sociales constituées, mais aussi sur la richesse d’un mouvement informel de contestation prêt à surgir et à se condenser autour d’un objectif précis comme ce fut le cas à Atenco contre le projet de l’aéroport en 2001, comme c’est le cas aujourd’hui face au projet de construction d’un barrage à La Parota, près d’Acapulco. Pourtant, la société mexicaine sort affaiblie, exsangue, d’une politique libérale entreprise à marche forcée depuis la fin des années 80, cette politique a fait son œuvre de décomposition des rapports sociaux. La mise en place d’une telle politique a été rendue possible grâce à une offensive militaire sans précédent contre les forces vives de la population à partir de 1968, comme cela s’est passé dans toute l’Amérique latine. La guerre contre l’humanité dont parle le sous-commandant Marcos ne date pas d’hier et si les aspirations restent inchangées, les conditions se sont considérablement modifiées.

Il n’est plus possible d’envisager une insurrection armée comme en 1910, le rapport des forces n’est plus le même. D’un autre côté, le monde marchand s’est engagé trop avant dans ce pays pour se permettre une guerre sociale dont le coût sur le plan commercial, financier et politique risquerait d’être désastreux. Face à cette hésitation, bien perceptible, du pouvoir, les mouvements sociaux au Mexique et, plus généralement, en Amérique latine reprennent du poil de la bête. Devant une telle situation, la solution la moins onéreuse pour Big Brother serait encore celle d’une intégration plus en douceur au capitalisme : calmer un peu le jeu afin d’en garder le contrôle, et tolérer des gouvernements réformistes qui, en s’appuyant sur une classe moyenne élargie, comme Lula au Brésil, Kirchner en Argentine... et bientôt López Obrador au Mexique, faciliteraient par quelques mesures ou réformes chocs, mais sans conséquence, la transition au monde marchand. Dans un avenir proche, la marge de manœuvre des zapatistes risque de se rétrécir dangereusement.

L’EZLN est l’armée coup de poker, la menace d’une guerre que le gouvernement hésite à entreprendre, se confinant dans des tâches de basse police ; c’est l’armée bouclier qui a dégagé un espace de liberté permettant la construction d’une autonomie politique parmi les peuples du Chiapas. Maintenant nous devons constater que l’initiative d’un mouvement radical d’opposition ne vient pas de la société, mais revient à l’EZLN et, plus précisément, au Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI).

Face à la déliquescence de la société, ce sont deux formes d’organisation hiérarchique (l’EZLN et le CCRI), héritées des années de guérilla d’extrême gauche, qui peuvent avoir l’initiative d’impulser dans la société un mouvement de résistance et de rébellion. Ces deux formations tout en gardant un pouvoir de décision (et de réflexion) centralisé - commander - se sont profondément métamorphosées au point d’être à l’écoute de la société - commander en obéissant (mandar obedeciendo). Beaucoup ont adhéré à la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone et ont répondu à l’invitation des zapatistes sachant qu’ils seront écoutés.

L’EZLN ne s’est pas engagée dans un conflit armé dans le but de prendre le pouvoir, l’armée zapatiste est, comme nous l’avons dit, une armée épouvantail, ou comme le dit Marcos, une armée qui n’existe que pour disparaître comme armée. Le CCRI n’est pas un centre séparé de prises de décisions en fonction d’une idéologie préfabriquée, un comité central avec commissaires politiques, il est en osmose avec la société indienne qu’il consulte régulièrement et dont il est l’émanation. Ce dialogue constant avec la société fait des membres du Comité des leaders reconnus par la population. Les zapatistes s’inspirent par exemple de l’organisation sociale des communautés indiennes et en particulier de son système des charges qui veut que les « autorités » désignées par l’assemblée soient au service de la communauté et non l’inverse... mais sans aller jusqu’au bout puisque le Comité clandestin, comme son nom l’indique, reste à l’écart de ce fonctionnement communautaire et public pour se présenter comme une formation autonome au service de la société, ce qui n’est pas sans présenter un côté ambigu, celui d’un comité qui reste l’expression de la volonté collective par la grâce de la bonne volonté de ses membres.

La position du Comité clandestin révolutionnaire indigène, par le recul qu’elle implique, offre un avantage stratégique certain, elle permet des initiatives sur le plan régional et national en fonction d’une analyse critique de la situation. Nous lui devons au niveau régional la mise en place de mécanismes de régulation de la vie politique que sont les conseils de bonne gouvernance et leur contrôle par la population et, au niveau national, cette initiative d’une « Autre Campagne » : être à l’écoute des gens afin de favoriser la cristallisation de l’insatisfaction diffuse dans la société en un mouvement de contestation qui aura sa propre vie. La commission désignée par le CCRI pour parcourir le pays sera le fil conducteur, l’élément catalyseur qui devrait permettre ce précipité des forces éparses autour d’objectifs communs, tels qu’ils sont en partie définis dans la Sixième Déclaration.

Ce procédé n’est pas si nouveau, il a été expérimenté avec succès il y a vingt ans au Chiapas.

La ligne blanche de l’aube barre le ciel au-dessus des ruines de Tonina, ce centre cérémoniel d’une grande beauté des seigneurs mayas de la région des morts.

Oaxaca, le 9 octobre 2005

George Lapierre

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