Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Situation dans les zones sinistrées du Chiapas (parties IV, V et VI)

Des compañeras et compañeros présent(e)s au Chiapas

lundi 31 octobre 2005

DE TIERRA Y LIBERTAD

Les 25 et 26 octobre, Zona Costa, Commune zapatiste rebelle autonome Tierra y Libertad.

Pendant que nous poursuivions notre route, le « Chómpiras » est arrivé avec les premières aides. Ce camion de huit tonnes appartenant au Conseil de bon gouvernement de La Realidad a successivement livré des vivres et des médicaments à Motosintla, à Che Guevara et à Huixtla, où ils sont distribués aux compas de toute la zone, ce qui leur permettra de tenir quelques jours.

Il y a un peu de tout : riz, haricots, farine, huile, thon, sucre, eau, lait... vêtements, médicaments, de quoi faire la cuisine, serviettes hygiéniques... De toutes façons, il manque énormément de choses pour que les gens puissent reconstruire leur vie (casseroles, poêles, draps adaptés aux régions côtières, couvertures pour la montagne, matelas, matériaux de construction, etc.)

L’arrivée du camion a provoqué une grande agitation chez les habitants du quartier, qui n’imaginaient pas que leurs voisins zapatistes puissent être aussi bien organisés et plus sérieux que le mauvais gouvernement dans la distribution de nourriture. Toutes les familles ont reçu quelque chose, chacune en fonction de ses besoins, et la promotrice de santé soigne tout le monde, zapatistes ou pas, en utilisant au mieux les médicaments fournis.

Pour continuer avec le bilan de la situation, les compas pêcheurs de Puerto Madero n’ont pas été très affectés, bien qu’en général la ville, elle, a subi des dégâts à cause des vagues de dix mètres de haut qui l’ont frappée et des rivières qui ont débordé.

Plus au nord, les compas des bases de soutien d’El Arenal ont perdu quatre maisons, de nombreux biens et quinze canoës. Ils s’en servaient tous les jours pour sortir pêcher, c’est donc leur instrument de travail qu’ils ont perdu. Les rivières Cintalapa, Vado Ancho et Chino ont débordé, l’eau est montée jusqu’à mi-hauteur des maisons, submergeant dans l’eau et la boue tout ce qu’il y avait à l’intérieur. Beaucoup de ces maisons n’ont plus de plancher, les murs restent suspendus en l’air. « Le torrent est passé devant la porte, on ne pouvait pas passer par-là, même en canoë. » Il y a encore beaucoup de mares, qui se transforment avec la chaleur en bouillon de culture de microbes et de parasites. « Il y a déjà des gens qui ont attrapé la dengue et le paludisme... ça va cogner dur », nous dit un compa tandis qu’il jette de la chaux sur l’eau stagnante. Sans compter que « la grippe, la fièvre commence aussi à frapper ».

Les habitants nous racontent qu’ils ont pu sauver des appareils électroménagers et quelques bêtes en les mettant en lieu sûr, c’est-à-dire en les hissant dans les arbres. « Ici, c’était la mer. » Eux-mêmes ont survécu en grimpant dans leurs canoës, qu’ils avaient amarrés aux arbres. Certains y sont restés trois jours, à manger les fruits des arbres et à boire du lait de coco. D’autres se sont réfugiés dans l’église catholique. « Le problème, ce sont les vivres : il n’y en a pas », ont-ils dit au compa qui prenait note de la liste des personnes affectées pour qu’ils reçoivent des aides. En plus, leurs puits sont contaminés et ceux qui ont encore leur canoë ont cessé de pêcher, par crainte que la pollution ait touché les poissons.

Dans ces deux endroits, on nous rapporte que les gens du quartier, non zapatistes, ont beaucoup à redire de l’aide officielle. Il semble que des gens qui n’ont pas souffert de l’ouragan reçoivent de l’aide, mais qu’en plus beaucoup d’aliments et de médicaments qui sont envoyés sont périmés. Les compañeros nous racontent que les gens voulaient organiser une marche pour aller jeter les humiliantes aides officielles devant la porte de l’hôtel de ville. À El Arenal, on se plaint que quatre conteneurs entiers de vivres n’ont pas été distribués à la population.

Dans un pays comme le Mexique, qui est frappé tous les ans par plusieurs ouragans, personne ne se rappelle pareil désastre. Souhaitons que ce ne soient pas les premiers effets du changement climatique annoncé de toutes parts. Sans doute que là aussi, sur ce point, il reste à faire ce qu’il reste à faire...

DE MOTOZINTLA

Avant de rejoindre Motozintla, nous sommes repassés par Che Guevara et par Belisario Domínguez, où les secours commencent à arriver, envoyés aux familles zapatistes par le Conseil de bon gouvernement et aux non zapatistes par les autorités fédérales. Des habitants se montrent inquiets car une crevasse de plus d’un mètre menace de faire tomber une autre colline sur leurs maisons. Ils ont donc demandé qu’on leur envoie des techniciens géologues dans cette zone pour savoir les risques encourus.

Par ailleurs, l’intervention des militaires dépêchés sur place est totalement hors de propos. Leur attitude est passive, voire ludique. Complètement à l’opposé d’un soldat qui est mort enseveli à Motozintla quand il extrayait du sable d’une maison et que le toit lui est tombé dessus. Il a fait la preuve qu’il y a parfois une personne réelle sous l’uniforme. Les compas qui nous ont raconté la mort de ce soldat ont le mur de la cour sur le point de céder, sous la pression de plus de deux mètres de sable qui tente de pénétrer dans la maison. C’est impressionnant de rentrer chez eux à travers le mur de la maison, sans avoir besoin d’être un fantôme, parce qu’il n’en reste plus rien. Heureusement, à part le mur, la rivière n’a emporté que des affaires, laissant la maison sur place, contrairement à d’autres, et il semble qu’ils vont pouvoir continuer à y vivre.

La ville est traversée de part en part par un fleuve de NÉANT, un lit sec de 80 mètres de large et 5 kilomètres de long, une cicatrice de misère et de terre là où auparavant il y avait des maisons, des rues. Il n’en reste plus aucune trace, elles ont été arrachées net. « L’eau emportait les maisons comme si c’était du papier, nous dit un compa. » Et ce qui est encore sur pied... est dans un sale état. Certaines maisons n’ont conservé que le souvenir d’un plancher et les montants de fer des piliers. L’image d’un enfant passant à bicyclette à hauteur d’une fenêtre à laquelle il se serait penché, il y a quelques semaines, pour voir les arbres dont il ne reste que des branches nues et sèches, parle d’elle-même pour expliquer ce qu’il manque pour revenir à la normale, ce qui reste à faire et à reconstruire.

Bien qu’il y ait eu des dizaines de morts, aucun compa n’a été blessé, mais ils ont perdu trois maisons. Notre guide nous explique que les inondations de 1998 ont détruit une partie de son logement. Stan a achevé le travail. En voyant l’état dans lequel se trouve cette ville, on ne peut qu’éprouver une énorme indignation face au cynisme et au culot des autorités officielles qui se refusent à déclarer la région comme zone de catastrophe, en dépit du fait que les habitants ne se rappellent rien qui puisse être comparé à la situation actuelle et que d’autres évoquent le tremblement de terre de Mexico, au milieu des années 80.

Malgré tout, le sourire ne quitte jamais les compas, même s’ils pensent que la reconstruction s’avère difficile. L’aide qu’ils se fournissent tous mutuellement laisse cependant une place à l’espoir.

Chiapas, le 28 octobre 2005.

DE MAÍZ BLANCO ET DE TOQUIÁN

Sur la route de Siltepec, localité située à l’intérieur de la Sierra Madre du Chiapas, se trouve le village de Maíz Blanco, où la rivière a emporté un gros tronçon de la route, y compris un pont, dont il ne reste aucune trace. À Siltepec, une cinquantaine de personnes se sont réfugiées dans une seule maison, transformée en auberge pour les compas. Ils sont arrivés de Toquián et de ses différents quartiers, ce qui fait que les vivres viennent à manquer, alors que Siltepec n’a pas été affectée. Mais deux menaces pèsent sur les habitants. D’une part, le terrain « s’est crevassé, là-haut, à 300 m », disent-ils, et à la moindre pluie il peut céder ; d’autre part, ils craignent que les vivres ne puissent plus leur parvenir car tout le secteur a été affecté ou est une zone à risque, les chemins peuvent facilement être coupés.

La tendresse et l’espoir nous envahissent facilement en passant la nuit dans la maison-auberge pleine de rires des compas, et en nous réveillant avec les jeux sur les lits des enfants qui dorment là, avec leur joyeux chahut. Mateo, un des parents, raconte avec sincérité : « Les 4 et 5 octobre ont été les jours les plus tristes de Toquián. J’ai 47 ans et je n’avais jamais vu un tel désastre. C’est une histoire terrible, Dieu seul sait si nos enfants ou nos petits-enfants vivront quelque chose de semblable. C’est vers 11 heures du soir, après deux jours où il n’a pas cessé de pleuvoir, qu’a eu lieu le glissement de terrain. Nous nous sommes réfugiés dans une partie du village qui ne s’est pas effondrée. » Un autre ajoute que le temple s’est effondré. Des maisons qui se trouvaient sur du plat ont glissé d’une dizaine de mètres, apparemment intactes, mais la charpente certainement endommagée. Beaucoup d’autres ont disparu, le plateau ayant été soudainement entaillé en forme de « V ». La route est coupée et les habitants ont peur. La pluie pourrait très bien emporter ce qui reste.

Mateo explique que c’est lui qui a donné l’alarme : « Cette nuit-là, en sortant pour aller aux toilettes, j’ai vu des éclairs et entendu un rugissement. Il y avait aussi deux maisons qui grondaient. » On sentait une sorte de tremblement de terre. Les eaux ont commencé à emporter le bas du village, pour faire progressivement s’effondrer le terrain situé plus haut. « 17 maisons ont été emportées et 800 cordes de café ont été perdues (environ 80 hectares). » Vingt hectares appartenaient aux compas, dont les maisons n’ont pas été affectées, bien qu’ils restent situées dans une zone menacée. « Nous essayons de trouver un autre endroit où nous installer, parce qu’on ne peut pas se fier. Tout (le terrain) est crevassé », ajoute Mateo. Ils montent la garde devant leur maison, inhabitées, parce qu’on pourrait les expulser à cause de leur condition de zapatistes. On leur a volé une tronçonneuse quand ils ont abandonné les lieux. « Les uns ont de la pena (peine), les autres en profitent pour avoir de la pepena (ramassage) », ironise Ramón.

La Nubes, un quartier de Toquián, est juste entre deux quartiers qui se sont écroulés, nous informe Julio. La zone est donc très dangereuse. Quatre maisons ont été détruites et toute la récolte perdue, sans parler de plantations de café tout entières qui ont été emportées, avec le bétail. « Nous avons été coupés de tout pendant 5 ou 8 jours. La rivière nous empêchait d’aller chercher des vivres. Nous avons bu l’eau des gouttières, les enfants ont la grippe et des infections. » Julio poursuit en disant qu’il leur sera difficile de récolter ce qui reste parce que c’est dans une zone à risque. « Comme on est un groupe, on s’est aidé, mais quand il ne reste rien... Nous avons perdu de tout : les bêtes, le bois... et nous ne pouvons pas travailler. » Comble de malheur, les prix ont grimpé en flèche.

Les habitants du quartier de La Laguna ont aussi perdu des milpas et des plantations de café. Leurs maisons, juste à côté des effondrements, sont sérieusement menacées. Oscar nous explique que le gouvernement fédéral ne prend aucune mesure pour assurer la protection des habitants dans les zones de risque. Les aides qu’ils ont reçues ont été fournies par d’autres communes et par des ONG. Celles du gouvernement arrivent tout juste, mais en plus on ne donnera une maison qu’à ceux qui l’ont perdue et pas à ceux dont la maison est dans la zone de risque (évidemment, ne parlons pas des zapatistes). Dans le quartier Unión San Lucas, quatre compas sont en danger car tous les alentours sont crevassés : ils craignent qu’avec l’été il commence à pleuvoir et que tout soit emporté. Ils nous racontent que « c’est la société civile qui s’est mobilisée, sans chercher à savoir qui était qui ; ils ont apporté de l’eau... Mais une fois sur place, les divisions sont apparues. »

Le manque d’eau rend la situation encore plus précaire. Les torrents d’eau et de boue ont arraché beaucoup de conduites. Pour avoir de l’eau, beaucoup d’habitants recueillent à travers des entonnoirs celle qui s’écoule des gouttières du toit des maisons.

Comme on peut le constater, leurs principales sources de revenus, le café et plus généralement la terre, ont considérablement souffert. Dans certains cas, ils ont tout perdu. Une grande partie des terres qui n’ont pas été affectées se situent en zone de risque, tandis que dans d’autres, qui ont aussi échappé à la catastrophe, c’est la récolte qui a été perdue... Un compa explique qu’il va donc y avoir « une crise économique. Même s’il y a quelque chose dans les magasins, nous n’aurons pas de quoi l’acheter... Nous allons avoir besoin d’aides, de projets de production... »

Pour conclure, bien que les aides du Conseil de bon gouvernement soient arrivées rapidement et qu’elles continuent de le faire à l’heure actuelle, pour reconstruire les habitants vont avoir besoin de tout ce à quoi on peut penser. Même en comptant sur le soutien réciproque qu’ils s’apportent les uns aux autres et sur l’aide qui leur serait fournie, le chemin va être long et difficile.

Signé : Collectifs de solidarité avec les zapatistes.

Chiapas, le 31 octobre 2005.

Traduction : Ángel Caído.