Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Ce que signifie le début de la tournée des zapatistes

jeudi 27 juillet 2006

Ce que signifie le début de la tournée des zapatistes par rapport à l’Autre Campagne

Une nouvelle année commence et on reparle, comme à chaque fois, de se ressourcer. Dans de nombreuses cultures, l’an nouveau est vécu comme le moment idéal pour trouver de nouvelles forces pour poursuivre sur la route que l’on a choisie ou au contraire tout changer et recommencer sur de nouvelles bases. C’est ce que fait le zapatisme de 2006, qui abandonne le refuge des territoires sous son contrôle, douze ans après sa rébellion armée, et se lance, aux côtés de beaucoup d’autres organisations et individus - différents, inconnus -, dans une "Autre Campagne", en quête de nouveaux horizons, à la recherche de manières de faire la politique autrement, dans le but d’élaborer un programme national de lutte et de proposer une nouvelle Constitution pour le Mexique. Le zapatisme continue donc de se régénérer et entame ce second quinquennat de la première décennie du XXIe siècle par le circuit que commence la délégation qu’il envoie à la rencontre d’autres tentatives et d’autres mondes. Il s’agit d’unir des efforts et de conclure des alliances, de renouveler des convergences, de renforcer des territoires et, plus important encore, d’écouter les autres.

Cependant, le début de la tournée zapatiste dans l’ensemble du Mexique ne constitue pas le début de l’Autre Campagne en tant que telle. Le circuit du "délégué Zéro", le sous-commandant insurgé Marcos, représente plutôt le quatrième temps fort de l’Autre Campagne, qui a véritablement commencé avec l’annonce de l’alerte rouge des zapatistes qui aboutit à la sixième heure, à savoir la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone (juin 2005). Celle-ci renouvelait son invitation à créer "un monde où il y ait place pour plusieurs mondes", mais cette fois non plus seulement dans le cadre d’une simple solidarité avec l’EZLN pour la reconnaissance des droits et de la culture indigènes : il s’agit maintenant d’une tentative de relier toutes les luttes, toutes les rébellions, et d’abord au Mexique, en cherchant la manière de faire de la politique autrement et en vue d’un nouveau pacte national émanant d’en bas et à gauche.

Le deuxième temps fort, celui de la gestation ou de la "grossesse multiple", recouvre l’acceptation de cette invitation et conséquemment l’engagement pris par toutes les organisations et personnes adhérentes à "la Sexta" d’effectuer des réunions préparatoires à cette "Autre Campagne", du 6 août aux 15 et 16 septembre 2005. Ce fut le moment des embrouilles, puis celui de la reconnaissance et des premiers accords. De là sortit un embryon dont nous étions Tous à la fois partie prenante, émetteurs et récepteurs.

Le troisième temps fort correspond à la mise en pratique, à l’expérimentation. Une fois achevée la première session plénière de l’Autre Campagne, à la mi-septembre, tous les adhérents ou du moins une grande partie d’entre eux sont rentrés dans leurs propres espaces pour commencer à mettre en pratique cette autre manière de s’organiser et pour essayer ces façons de faire de la politique autrement, chacun là où il se trouvait ou dans le cadre de la collaboration avec d’autres organisations - ou les deux à la fois. De nouveaux tissus, de nouvelles relations ont lentement commencé à voir le jour, au sein des organisations comme entre elles et entre différentes personnes. D’octobre à décembre 2005, on assista donc à de nombreux lancements de l’Autre Campagne dans les quartiers, sur les places publiques et dans les écoles, tous selon la manière choisie par leurs différents organisateurs et en fonction des besoins de chaque espace ouvert. Nous nous sommes trompés en employant certaines méthodes, nous avons bien fait les choses en en employant d’autres.

On en arrive donc au quatrième temps fort, avec le nouvel an 2006, celui de la reconnaissance entre Mexicains à partir du vecteur zapatiste. Comme lors de la deuxième phase de l’Autre Campagne, dans laquelle les zapatistes proposèrent les dates de réunion, fournirent les lieux et socialisèrent l’information de façon conséquente, le zapatisme fait office de vecteur : c’est à travers lui que se sont connues, se connaissent et se connaîtront des organisations et des personnes qui n’auraient peut-être jamais accepté de participer à une plate-forme aussi large. Aujourd’hui, dans le cadre de cette quatrième phase, il se passe quelque chose de semblable mais qui en même temps évolue : la venue du délégué zapatiste fera connaître chacun des espaces de la carte mexicaine de l’Autre Campagne, mais cette fois de ces lieux mêmes, en étant sur place. Des expériences vont naître mais on apprendra aussi beaucoup de choses sur la rébellion.

C’est l’heure où le zapatisme se renouvelle mais découvre aussi sur son passage d’éventuelles contradictions. Comment déterminer une nouvelle stratégie de lutte nationale de la base, décentralisée et qui se définisse à partir de différents critères, si le zapatisme apparaît dans le cadre de cette tentative directement ou indirectement comme un vecteur en même temps que comme un obstacle ? Comment transformer sa tutelle du départ, quand il a supervisé le début de l’Autre Campagne, pour que cette tutelle ne passe pas d’un coup de main à une assignation de tâche et à une délimitation de cette coalition ?

En général, la capacité de renouvellement s’accompagne d’une autocritique et il semble que les zapatistes aient toujours été capables d’en faire preuve. Le zapatisme se lance donc à l’aventure dans l’ensemble du Mexique non seulement pour construire en commun ce grand programme de lutte nationale, mais aussi pour combattre le caractère d’avant-garde qu’entraîne la planification d’une grande coalition de gauche. Les zapatistes viennent renforcer des processus, souhaitent que les gens adhèrent à l’Autre Campagne sur leur passage mais qu’ils l’envisagent aussi comme une diversité de situations et d’expériences. Et plus important encore, qu’ils la découvrent et l’envisagent comme leur appartenant et comme leur étant proche et non étrangère.

Bien des doutes et des questions subsistent, qui surgiront au fil de ces six mois de voyage de la délégation zapatiste. Il ne reste plus qu’à savoir si la tournée zapatiste concerne véritablement l’en bas et à gauche  ; si les zapatistes vont écouter les gens ; si cette tournée rompt véritablement avec le pessimisme de Certains qui n’y voient pas une "autre tournée" mais une répétition de la "Marche de la couleur de la terre" de 2001, dans laquelle le dialogue était principalement à sens unique, "vers le haut", dans le cadre de la recherche légitime de la reconnaissance constitutionnelle des droits indigènes. Il reste à savoir quelle sera la relation du zapatisme avec les groupes rassemblés au sein de la Promotora Nacional contra el neoliberalismo, avec les autres guérillas et avec d’autres organisations qui ont d’abord manifesté leur méfiance et même leur refus de "la Sexta". Il reste à savoir la capacité d’organisation des lieux visités et des organisations (et groupes d’organisations) face à la venue de la délégation zapatiste, ainsi que la façon dont ces lieux profiteront de l’occasion. Et finalement, bien que le gouvernement ait d’emblée garanti respect et sécurité lors du voyage de la délégation zapatiste, il reste à savoir quelle sera la réponse du gouvernement, dans chacun des États de la République mexicaine, car, même si on prétend qu’ils sont tous égaux au niveau du sommet du pouvoir, chaque État possède ses propres caractéristiques ; et si l’on s’en tient à l’expérience de la Marche de la couleur de la terre, la réponse pourrait être plus hostile dans certains endroits que dans d’autres, sans compter les pressions d’une année d’élection présidentielle.

Mexico, le 1er janvier 2006.
Mofles
flesmofles(a)riseup.net
Subversion sonore / Laboratoire d’action directe.
Mexico DF.

Traduit par Albert Zweistein le 21 juillet 2006.