Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Promedios

Pierre-Jean Cournet

samedi 3 juin 2006

Dans le très beau film d’Ademir Kenovic, Le cercle parfait on voit un groupe d’habitants de Sarajevo, en plein siège, morts de faim, passer un moment de franche rigolade devant une imitation du Chaplin La ruée vers l’or où celui-ci mange ses chaussures. J’ai sursauté en voyant cette scène car il se trouve que je l’ai vécue telle quelle. À ce détail près que ce n’était pas en Bosnie mais au Chiapas, dans un village tojolabal du Municipe Autonome Zapatiste San Pedro de Michoacán, en 1997. Lors de l’offensive militaire du 9 février 1995, les soldats s’étaient chargés de ravager les récoltes et d’exterminer les volailles. Revenus dans les fourgons de l’armée, les éleveurs avaient pillé tout le bétail récupéré par les communautés ayant occupé leurs fincas en 1994, réalisant ainsi une juteuse opération car l’État les avait déjà largement indemnisés.

En bref, il n’y avait plus grand chose à manger et la principale distraction pour tromper la faim consistait à regarder des films sur un magnétoscope récupéré lors de la capture d’un célèbre général ex-gouverneur en janvier 1994. Il faut dire que grâce à quelques recherches, le programme était royal : Les temps modernes et La ruée vers l’or de Chaplin, A night at the opera et Horse leather des Marx Brother (en VO non sous-titrée et qu’il a donc fallu traduire en simultané), La Patagonie rebelle, Rojo amanecer, La bataille d’Alger, La batalla de Chile, Spartacus et les classiques de l’âge d’or du ciné mexicain entre autres... Le tout dans une école prenant l’eau de toute part en cas de pluie ou devant l’épicerie collective par beau temps. De quoi accoucher d’une génération de cinéphiles ! Ce préambule pour illustrer là-bas comme ailleurs l’importance de l’image.

C’est dans cette période qu’une amie mexicaine qui passait par là m’a parlé du projet de PROMEDIOS qui commençait à peine et auquel elle était mêlée. Il s’agissait de former des indigènes de ces mêmes communautés en résistance à la vidéo pour qu’ils puissent produire leurs propres films en leur laissant le matériel en main petit à petit. J’avoue que ma première réaction a été plutôt stupide : c’était la bouffe et les médicaments qui manquaient, pas des caméras et des bancs de montage qui me faisaient (encore) penser à une idée supplémentaire d’une ONG essayant de se faire bien voir de la commandance zapatiste. Grossière erreur d’appréciation...

À part les qualités humaines et la probité des membres de PROMEDIOS qui ont persisté à s’en tenir à leur but avec toute l’opiniâtreté requise par la situation ; les effets et la raison même d’être de ce travail n’ont pas tardé à apparaître. En effet, les indigènes zapatistes n’avaient plus besoin d’intermédiaires extérieurs pour raconter leur vie et leur lutte, pouvant enfin communiquer leur propre vision des choses, à leur manière, sans passer par les codes et standards communs aux médias. Autre avantage, en ces années de harcèlements incessants des communautés tant par l’armée que par les groupes paramilitaires, plus besoin d’attendre la venue du journaliste de service pour montrer la situation en quelques images et pouvoir ainsi déjouer les mensonges officiels. Habilement maniée, la vidéo devenait une arme redoutable !

Un autre aspect positif fut que le projet a été mené, à un rythme inégal, dans les cinq régions de la zone de conflit, régions comprenant des peuples parfois fort éloignés et qui pouvaient ainsi communiquer entre eux plus facilement et apprendre à mieux se connaître ou à se préparer à affronter ce que d’autres avaient dû subir. Tout événement survenu dans une zone était ainsi porté non seulement à la connaissance du monde mais aussi transmis aux autres zones qui pouvaient en tirer leurs propres conclusions.

Idem pour les quelques sorties zapatistes à l’extérieur : la « Consulta » de 1998 et ses 5 000 délégué(e)s ou l’envoi d’un groupe à Mexico autour du premier mai 1999. Bien que ce ne fut pas directement PROMEDIOS qui couvrit ces événements, la vidéo servit tant à donner une idée aux “compas” resté(e)s sur place de leur déroulement qu’à divers commentaires plus ou moins moqueurs lors de projections internes dans les villages (« Pourquoi tu l’as dit comme ça et pas plutôt comme ça ? », « J’aurais aimé t’y voir, toi, sur cette place et devant tous ces micros ! »).

Une chose que n’imaginaient peut-être pas autant les membres de PROMEDIOS, c’est à quel point la vidéo allait aussi servir d’une manière plus prosaïque à la lutte. En effet, pour la région que je connais, c’est en 1999 que se sont accentués les essais de constructions de routes comme autant d’axes stratégiques devant pénétrer dans la selva et autant de prétextes à querelles entre communautés en résistance et celles acceptant l’aide officielle. Évidemment, autant de tentatives de pénétrations, autant de blocages en retour, de séquestrations d’ingénieurs, de chocs plus ou moins bien évités entre paysans, de confrontations à l’armée, à la police et aux machines des ouvriers qui se demandaient ce qu’ils faisaient dans cette galère. Et tout ceci fut filmé ! Pour plusieurs raisons : celle de prendre les devants en cas d’événements dramatiques, de faire circuler l’information mais avant tout de pouvoir visionner, commenter, critiquer en interne les actions, leur déroulement ainsi que les paroles échangées. Le tout suivi d’une projection publique pour ceux et celles n’ayant pu être présents. Imaginez la frustration du public lorsque le film s’interrompait par épuisement des batteries de caméras !

Une infime partie de ce matériel peut se retrouver dans certains films “officiellement” produits. Mais des kilomètres de bandes existent illustrant le dernier bras de fer des zapatistes à la fin de l’ère Zedillo (à moins que les conditions climatiques locales n’en aient eu raison).

Ont suivi, la marche massive dite « de la couleur de la terre », le drame des assassinats commis par les paramilitaires, la construction au jour le jour de l’autonomie indigène, la formation des “caracoles”, l’Autre Campagne, bref, tout ce qui est raconté par les vidéos de PROMEDIOS.

À travers ces films, vous y verrez l’histoire en mouvement dans un recoin de la planète, raconté par ceux qui la font.

Pierre-Jean Cournet

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