Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

L’Autre Campagne s’arrête à San Salvador Atenco

L’Autre Cri

Paroles du délégué Zéro à San Salvador Atenco dans la nuit du 15 septembre

samedi 16 septembre 2006

L’Autre Cri

Paroles du délégué Zéro à San Salvador Atenco dans la nuit du 15 septembre

Le 16 septembre 2006.

Bonne nuit, compañeros et compañeras d’Atenco et de l’Autre Campagne ici rassemblés pour pousser l’Autre Cri [1] de cette Autre Indépendance que nous sommes en train de construire.

C’est déjà le petit matin du 16 septembre. « Ignacio del Valle ! » Voilà le nom que je viens vous apporter, tandis que là-bas au dehors d’autres se disputent les noms de Fox, de Calderón et de López Obrador. Eh bien, nous, les zapatistes, nous ne choisissons aucun de ces trois noms-là. En ce 16 septembre, nous choisissons de prononcer le nom d’Ignacio del Valle et, avec lui, le nom du Front des communes pour la défense de la terre et celui du digne peuple d’Atenco.

Il y a un an, l’Autre Campagne s’était réunie dans une communauté zapatiste, à La Garrucha. Et ce jour-là, le 16 septembre, il y a un an jour pour jour, les communautés indigènes zapatistes et l’Armée zapatiste de libération nationale confiaient l’Autre Campagne à tous les compañeros et compañeras réunis là. Dès cet instant, ensemble nous avons commencé à créer un mouvement différent de tout ce que l’on a pu voir, partout ailleurs, dans n’importe quelle histoire.

En ce moment, en effet, avec tout ce qui se passe, là-haut au dehors il y a des gens en quête d’une personne qui les dirige. Il y en a qui courent faire masse là où il y a beaucoup d’autres gens pour aller écouter ce que leur dira la personne qui va les commander, qui va les envoyer d’un côté et de l’autre. Eh bien, nous, dans l’Autre Campagne, nous ne cherchons pas quelqu’un qui nous dirige, quelqu’un qui nous libère de notre esclavage ou qui nous donne ce dont nous avons besoin. Inversement, dans l’Autre Campagne nous ne cherchons pas non plus des gens à commander, nous ne cherchons pas un peuple à rassembler d’un côté ni des gens à qui nous puissions dire ce qu’ils doivent faire et qui n’auront qu’à lever la main pour dire oui à ceci ou à cela.

Nous, dans l’Autre Campagne, nous cherchons à nous rencontrer les uns et les unes et les autres, non pas pour que quelqu’un nous gouverne, mais pour prendre en main notre destin. Pour pouvoir décider, nous, en tant que peuples indiens, en tant que paysans, en tant qu’ouvriers, en tant que femmes, en tant que jeunes, en tant qu’employés, en tant qu’étudiants, ce dont nous avons besoin et comment nous allons l’obtenir.

Nous, dans l’Autre Campagne, nous cherchons à construire un autre pays. Un pays où notre patrie ce soit nous et non un symbole que se disputent là-haut les uns et les autres pour qu’à l’heure de la vérité ils s’échappent en courant et que ni l’un ni l’autre ne pousse le cri qu’ils se sont tellement disputé. Nous, nous choisissons d’être avec vous ici, à Atenco.

Ignacio del Valle, Felipe, Galindo et d’autres compañeros et compañeras du Front des communes pour la défense de la terre étaient avec nous dans les communautés dès le début de l’Autre Campagne. En tant que membres du Front des communes pour la défense de la terre, ils étaient présents il y a un an, quand a commencé l’Autre Campagne. Dès cet instant, ensemble, nous avons entamé notre périple. Ils sont allés dans plusieurs endroits et, avec eux et avec elles, vous aussi vous êtes venus en tant que peuple.

Ils ne parlaient pas pour eux-mêmes, ils ne racontaient pas leur histoire individuelle, ils nous ont raconté, à nous et à beaucoup d’autres dans tout le Mexique, l’histoire de ceux d’Atenco. Comment ils ont défendu la terre. Comment ils l’ont conquise. Comment ils ont pu obtenir cette victoire. Et les morts et les prisonniers sont venus peupler leur histoire. Et apparut celui qui n’apparaît jamais, celui qui est personne, celui qui n’a ni nom ni visage, sauf quand il y a là-bas en haut ceux qui sont là-haut et qui se font députés, sénateurs, présidents ou gouverneurs pour remporter ou perdre une simple petite boîte d’où ils prennent de l’argent pour eux au lieu de s’en servir pour ce dont les gens ont besoin.

Nous, il y a un an, dans l’Autre Campagne, nous avons dit que nous serions compañeros, que nous serions compañeras, que nous allions nous soutenir les uns et les autres. Et nous avons commencé notre Autre Campagne. Et aujourd’hui, ici, nous voulons évoquer le sang d’Alexis Benhumea, notre compañero, mort pour défendre Atenco. Un jeune étudiant qui n’était pas d’ici et qui est mort dans cette terre, bien qu’il ait lutté avec la mort pendant longtemps.

Alexis était ici, le 4 mai, pour la même raison qu’Ignacio del Valle, que Felipe et Galindo et que tous ceux du Front des communes pour la défense de la terre. Ils étaient tous à Texcoco le 3 mai. Parce que nous étions compañeros. Le 4 mai, dans l’ensemble de la République mexicaine, nous tous et nous toutes, l’Autre Campagne, nous avons brandi l’étendard de la liberté et de la justice pour ces compañeros qui avaient été attaqués.

Ensuite, les organisations, groupes et collectifs ont peu à peu lâché cet étendard et ont critiqué l’EZLN pour avoir décidé de manière unilatérale, sans rien demander à personne, de suspendre la tournée de l’Autre Campagne pour pouvoir consacrer nos forces à obtenir la liberté et la justice pour les compañeros et les compañeras d’Atenco. Est-ce qu’eux sont venus vous demander la permission d’abandonner le combat ? Et maintenant ils viennent nous demander des comptes parce que nous avons interrompu notre voyage pour mieux nous consacrer à notre défense et à notre soutien en tant que compañeros : c’est-à-dire lutter pour la liberté et la justice pour Ignacio del Valle, pour Felipe, pour Galindo, pour les compañeros et pour les compañeras qui sont emprisonnés à Santiaguito.

Quand a commencé ce fameux mouvement qu’ils ont à Reforma - ou qu’ils avaient - et sur le Zócalo à Mexico, immédiatement ils ont commencé à lâcher la bannière de la liberté d’Atenco et ils se sont précipités pour voir qui allait les gouverner, qui allait leur dire ce qu’ils doivent faire. Ils n’ont rien demandé à personne. Où est-elle, la décision unilatérale ? À qui ont-ils demandé ce qui était le plus important ? Accourir se ranger derrière un mouvement qui veut le pouvoir ou lutter pour la liberté et pour la justice d’un paysan comme Ignacio del Valle ou comme Felipe ou comme Galindo ou comme cette étudiante qui a parlé ici il y a un instant ?

Ils s’en fichent que là-bas il n’y ait rien de tout ça. Là-bas, il y a les masses, là-bas il y a la télévision, les journaux, les photos, les artistes, les peintres. Là-bas, il y a cette police qui a agressé nos jeunes compañeros à l’École nationale d’anthropologie quand ils ont bloqué le boulevard périphérique pour exiger la liberté d’Atenco, la liberté pour les prisonniers et pour les prisonnières d’Atenco.

Et voilà que maintenant, tiens, on peut faire les choses dans son coin, parce que c’est de la liberté d’expression. Quand nous l’avons fait, nous, non, c’était un crime, mais quand c’est eux qui le font et que c’est pour conquérir le pouvoir, c’est un droit qu’il faut exercer.

Ils s’imaginent que nous avons la mémoire courte. Eux et toutes ces organisations et tous ces groupes qui, il y a un an, nous disaient que nous allions être des compañeros mais qui ont cessé de l’être dès que les caméras, les micros et les photos se sont tournés d’un autre côté, ils s’imaginent que nous allons oublier, que nous n’allons pas avoir de mémoire. Ils s’imaginent qu’ils vont pouvoir revenir comme si de rien n’était quand notre mouvement, l’Autre Campagne, arrachera Ignacio del Valle à la prison. Parce que vous pouvez en être sûrs que nous allons le sortir de là. Et pendant qu’eux abandonnaient le combat pour aller brandir le drapeau jaune et noir, le drapeau d’un mouvement effectivement légitime parce qu’il se bat contre une fraude électorale mais qui compte sur le soutien total d’un autre gouvernement, nous, nous étions tout seuls, à nous battre avec nos seules forces.

Nous, nous venons vous dire ici, compañeros et compañeras d’Atenco, que même si tout le monde dans l’Autre Campagne abandonne le combat pour la liberté de nos compañeros, nous tous et nous toutes, les zapatistes, nous n’allons pas renoncer. Nous allons nous battre pour eux jusqu’à ce qu’ils recouvrent la liberté. Et si on ne les laisse pas sortir, nous, nous les libérerons.

Les compañeros et compañeras qui ont abandonné le combat au long de l’année écoulée pour se précipiter derrière les autres, là-bas, qui ont abandonné à leur sort nos prisonniers et nos prisonnières, qui ont fait pour un autre mouvement ce qu’ils n’ont jamais fait pour les prisonniers d’Atenco, ces compañeros et compañeras-là ne le seront plus pour nous. Et nous continuerons, même si c’est tout seuls. Mais nous savons parfaitement que nous ne serons pas tout seuls. Il y a d’autres organisations de gauche, d’autres groupes et collectifs qui savent bien que c’est ici qu’est la patrie que nous voulons, en bas, et non sur un quelconque Zócalo ou dans une campagne qui n’existe que tous les 16 septembre, mais avec les gens qui se battent pour la terre.

Dans quelques jours, dans une ou deux semaines, des compañeros et des compañeras de notre direction, de la direction de l’EZLN, des commandants et des commandantes, viendront renforcer la solidarité avec Atenco. Nous avions dit auparavant que nous le ferions et maintenant nous allons tenir nos engagements. Quant à nous, nous allons reprendre notre périple au nord de la République et, partout où nous passerons, nous raconterons l’histoire de cette injustice, celle des 3 et 4 mai. Mais nous voudrions aussi que dans cette histoire un ou deux compañeros du Front des communes pour la défense de la terre viennent avec nous dans les États du Nord. Et que ce soit votre voix, la vôtre à vous, qui raconte votre histoire. Pas uniquement l’histoire des prisonniers, pas uniquement l’histoire de cette répression, mais aussi et surtout toute votre histoire de lutte et d’organisation. Cette organisation qui vous a permis d’achever la plus grande victoire sur le gouvernement de Vicente Fox et la plus grande humiliation qu’il ait connue : l’abandon du projet d’aéroport qui devait être construit sur vos terres. Nous aimerions que vous veniez avec nous et, à partir de cet instant, que les moins que rien que nous sommes, partout, dans le moindre recoin du Mexique, ensemble nous élevions de nouveau l’étendard de la liberté et de la justice pour les prisonniers et pour les prisonnières d’Atenco.

Notre histoire, notre lutte est là. On nous rabâche de tous côtés qu’en refusant de rejoindre le mouvement de López Obrador nous avons perdu l’occasion de parler devant des millions de personnes. Mais qui a dit que nous cherchions à parler devant des millions personnes ? Nous, ce que nous voulons, c’est écouter la parole de gens que personne n’écoute. C’est ce que nous avons fait tout au long de l’année et c’est ce que nous allons recommencer à faire à partir de maintenant. Dans le reste du pays, cette fois.

Il existe une histoire, une légende de la guerre d’indépendance. Vicente Guerrero arrive et va trouver José María Morelos y Pavón pour lui dire qu’il veut se battre. Morelos lui tend une lettre de créance et le nomme général. Guerrero lui demande alors où sont ses troupes. Morelos se retourne et lui dit « les voilà », en lui montrant un tas de paysans et de paysannes indigènes armés de simples machettes, de houes et de bâtons. « Les voilà tes troupes », dit-il à Guerrero. Et avec de telles troupes, Vicente Guerrero entame la campagne qui conduira à l’indépendance du Mexique.

Nous, nous ne voulons pas d’une indépendance pour changer de nom. Nous, nous ne voulons pas d’une indépendance pour que quelqu’un vienne nous diriger. Nous, nous voulons l’indépendance pour décider par nous-mêmes. Pour conquérir notre souveraineté, comme le disait un compañero. Pour que ce soit les gens qui commandent. Qu’ils se commandent à eux-mêmes et qu’il n’y en ait pas un qui débarque pour venir nous dire ce qu’il faut faire.

Il existe une légende maya. Nous, nous sommes zapatistes, des indigènes d’origine maya. Alors, chez nous on raconte que la Lune est une déesse, la déesse Ixchel. Et que cette déesse se charge de prendre soin de la terre et que c’est elle avec toutes ses attentions qui a fait pousser les hommes et les femmes de la couleur de la terre. Et que pendant la journée la Lune se cache et se réfugie sous terre et que ce sont ces hommes et ces femmes, les paysans et les paysannes, les hommes et les femmes indigènes, qui doivent prendre soin de la terre pendant le jour pour que réapparaisse, la nuit venue, Ixchel, la déesse de la terre. En échange, Ixchel leur a donné le pouvoir de guérir. Le pouvoir de la médecine. Et depuis ce temps-là, ces hommes et ces femmes, nous tous et nous toutes, qui sommes de la couleur de la terre, nous devons soigner et guérir les douleurs qu’éprouve la terre.

Nous sommes venus vous dire ici ce que nous savions déjà. Là-haut, il n’y a rien pour nous. Tout ce que nous avons, nous l’avons obtenu parce que nous nous étions organisés, ensemble. Que la presse soit là ou non. Qu’il y ait ou non plein de monde. Nous tous et nous toutes, dans l’Autre Campagne, nous allons poursuivre le chemin qui est le nôtre.

Et tous ceux qui sont là-haut, qui semblent découvrir que le gouvernement c’est de la merde et que les institutions ne servent à rien, c’est maintenant qu’ils s’aperçoivent qu’il faut se battre pour nos droits, c’est maintenant qu’ils s’aperçoivent qu’il faut écouter le peuple mexicain parce que personne ne l’écoute. Nous tous et nous toutes, nous ne les avons pas attendus pour le savoir. Parce que c’est ça qui manque : que nous nous écoutions !

Nous le répétons ici : entre l’une ou l’autre histoire de ces partis là-haut, nous, nous choisissons le Front des communes pour la défense de la terre. Entre Fox, López Obrador et Calderón, nous, nous choisissons Ignacio del Valle. Nous sommes venus ici pour vous dire que nous allons continuer à nous battre pour obtenir sa liberté.

Merci compañeros, merci compañeras.

Traduit par Ángel Caído.

Notes

[1] Allusion au cri de guerre “Vive la Vierge de Guadalupe et mort aux Espagnols !”, El Grito de l’indépendance.

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