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Les zapatistes et La Otra : les piétons de l’histoire.

Introduction et première partie : Les chemins qui ont conduit à la Sexta.

Communiqué du CCRI-CG et de la Commission Sexta de l’EZLN

lundi 18 septembre 2006

Les zapatistes et La Otra : les piétons de l’histoire.

Introduction.

Ce texte est pensé pour les adhérent(e)s à la Sexta et à l’Autre Campagne et leur est adressé expressément, mais aussi, bien entendu, aux gens qui sympathiseraient avec notre mouvement.

Tout ce qui suit représente une série de réflexions et de conclusions que nous avons partagées avec certaines personnes et avec certains groupes, collectifs et organisations adhérant à la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone. Fidèle à notre modo, à notre manière de faire, tout au long de l’Autre Campagne, nous avons d’abord écouté la parole des compañeras et compañeros, puis nous avons exposé nos analyses et nos conclusions.

La Commission Sexta de l’EZLN a prêté une grande attention aux opinions et aux propositions d’une partie des compañeras et compañeros de l’Autre Campagne, notamment en ce qui concerne la prétendue « crise postélectorale » et les différentes mobilisations dans notre pays (particulièrement à Oaxaca, siège de l’APPO, et dans le DF, où s’active AMLO [1]) ainsi que l’Autre Campagne.

Dans les lettres qu’ils nous ont adressées, dans leur compte rendu de réunions et d’assemblées, sur le site Internet de La Otra, ainsi qu’en prenant publiquement position et lors de rencontres individuelles ou en groupe, certain(e)s adhérent(e)s se sont manifesté(e)s sur ces quelques points.

Pendant une partie du mois de juillet et durant tout le mois d’août, la Comission Sexta de l’EZLN a effectué des réunions multilatérales avec des compañeras et des compañeros adhérent(e)s de 19 États du Mexique : District fédéral, États d’Aguascalientes, de Colima, de Veracruz, du Guanajuato, du Guerrero, de l’Hidalgo, de Jalisco, de Mexico, du Morelos, du Michoacán, du Nayarit, du Nuevo León, d’Oaxaca, de Puebla, du Querétaro, de Tlaxcala, de San Luis Potosí et de Zacatecas.

Également avec des organisations politiques et sociales présentes dans plusieurs endroits au Mexique et avec de nouvelles compañeras et de nouveaux compañeros du CNI, le Congrès national indigène.

En fonction de nos faibles possibilités, nous avons tenus ces réunions dans des locaux des compañeras et compañeros de l’Autre Campagne dans la ville de Mexico et dans les États du Michoacán, du Morelos, de Puebla, du Querétaro et de Tlaxcala.

Il n’a pas été possible et pas davantage souhaitable pour nous de parler directement avec tou(te)s les adhérent(e)s, ce qui a fait que nous avons parfois été accusés d’exclure certain(e)s d’entre elles et d’entre eux. La seule chose que nous ayons à dire sur ce point est que, dans l’Autre Campagne, il appartient à chacun, à chaque groupe, collectif, organisation ou personne, de décider avec qui il ou elle se réunira, quand, comment et dans quel ordre.

Exerçant ce simple droit, la Comission Sexta de l’EZLN a écouté et dialogué avec les personnes qui ont accepté notre invitation à le faire.

Cependant, bien qu’il s’agisse de réunions privées, nos opinions et thèses n’étaient et ne sont pas secrètes. Nous avons donc demandé à ceux et à celles qui ont eu l’amabilité de nous écouter de bien vouloir transmettre à d’autres compañeras et compañeros dans leurs États respectifs et au sein de leurs structures de travail ce que nous pensions en tant que Comission Sexta.

Certain(e)s ont accepté noblement de le faire et se sont acquittés de cette tâche avec rigueur. D’autres au contraire en ont profité pour ajouter leurs propres opinions comme si elles émanaient de l’EZLN ou ont volontairement rédigé de manière tendancieuse dans leurs « comptes-rendus » ce que nous avons envisagé lors de ces réunions.

Les thèmes abordés au cours de ces réunions étaient les suivants :

- La situation au Mexique d’en haut, en particulier en ce qui concerne les élections ;
- La situation au Mexique d’en bas, chez ceux qui ne font pas partie de La Otra ;
- La situation de l’Autre Campagne ;
- La proposition de l’EZLN en ce qui concerne le « Et après, quoi ? » de l’Autre Campagne.

Aujourd’hui, nous faisons nôtres certaines des réflexions et conclusions des compañeras et compañeros avec qui nous nous sommes réunis.

Il nous faut cependant préciser que ce nous allons communiquer et proposer ci-après à tou(te)s nos compañeras et compañeros de la Sexta et de La Otra est l’entière et unique responsabilité de la Comission Sexta de l’EZLN, et que c’est en tant qu’organisation adhérente à l’Autre Campagne que nous le faisons.

Ce que nous rapportons ici a déjà été consulté, dans les grandes lignes, avec les commandantes et les commandants du Comité clandestin révolutionnaire indigène de l’EZLN, de sorte qu’il ne s’agit pas seulement de la position de la Comission Sexta mais aussi de celle de la direction de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Voilà cétou.

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, septembre 2006.

Première partie. Les chemins qui ont conduit à la Sexta.

Septembre 2006.

Étant donné que nous avons déjà largement abordé cette question, nous exposerons ici dans ses grandes lignes le processus qui nous a conduits à la Sixième Déclaration, à l’intérieur de l’EZLN :

1. La trahison de la classe politique mexicaine et sa décomposition :

Fin avril 2001, après que nous avons réalisé la Marche de la Couleur de la terre et bien que des millions de personnes au Mexique et dans le monde aient soutenu la cause de la reconnaissance des droits et de la culture indigènes, la classe politique dans son ensemble a approuvé une contre-réforme. Nous en avons abondamment parlé ailleurs, aussi nous limiterons-nous ici à relever l’essentiel : les trois principaux partis politiques mexicains, le PRI, le PAN et le PRD, ont fait la sourde oreille aux justes exigences des indigènes et nous ont trahis.

À ce moment-là, quelque chose s’est définitivement rompue.

Ce fait - que prennent grand soin d’oublier ceux qui nous reprochent nos critiques de la classe politique dans son ensemble - a joué un rôle fondamental dans la démarche ultérieure de l’EZLN, à « l’intérieur » comme à l’extérieur. Après cela, l’EZLN a analysé la proposition qu’elle avait faite et la voie qu’elle avait suivie jusque-là, ainsi que ce qui avait pu causer cette trahison.

Dans ses analyses publiques et internes, l’EZLN a désormais caractérisé le modèle socio-économique mexicain comme NÉOLIBÉRAL et signalé qu’une de ses caractéristiques est la destruction de l’État-nation, qui comporte, entre autres, la décomposition des acteurs politiques, de leurs relations de pouvoir et de leurs modus operandi.

L’EZLN avait cru jusque-là trouver du répondant au sein de certains secteurs de cette classe politique, notamment auprès de ceux qui s’étaient rassemblés autour de Cuauhtémoc Cárdenas Solórzano (à l’intérieur du PRD et au dehors) et donc pensé qu’il était possible, en se mobilisant et en s’alliant avec de tels secteurs, d’arracher aux gouvernants la reconnaissance de nos droits en tant que peuples indiens. C’est pour cela qu’une grande partie des actions publiques externes de l’EZLN ont eu à l’époque comme interlocuteurs cette classe politique et qu’un dialogue et une négociation avait lieu avec le gouvernement fédéral.

Nous pensions que les hommes politiques d’en haut comprendraient nos exigences et agiraient en conséquence pour répondre à des revendications qui avaient coûté un soulèvement armé et fait verser le sang de Mexicains. Nous pensions que le dialogue et la négociation avec le gouvernement fédéral allait déboucher sur une issue satisfaisante, qu’ainsi nous pourrions « sortir » pour engager une politique civile et pacifique, que la reconnaissance officielle des institutions fournirait un « parapluie juridique » à la construction de l’autonomie qui a lieu en différents points du Mexique indien et que la voie du dialogue et de la négociation en sortiraient renforcés en tant que manière pour résoudre des conflits.

Nous nous trompions.

L’ensemble de la classe politique s’est montré avare, vile, abjecte... et stupide. La décision qu’avaient prise les trois principaux partis politiques (PRI, PAN et PRD) a largement démontré que les prétendues différences entre eux ne sont que des simulacres. La « géométrie » de la politique d’en haut était sens dessus dessous. Il n’y avait ni gauche, ni centre, ni droite.

Rien qu’une bande d’escrocs armés de lois... et de cynisme aux heures de grandes écoutes.

Nous ne savons pas si nous nous sommes trompés dès le début, à savoir si dès 1994 (date à laquelle l’EZLN opte pour une démarche civile et pacifique) cette décomposition de la classe politique était déjà achevée (et le dénommé « néocardénisme » une simple imitation nostalgique de 1988), ou si en sept ans le pouvoir avait accéléré le processus de putréfaction des professionnels de la politique.

En 1994 et par la suite, plusieurs personnes et groupes de la « société civile » nous avaient approchés pour nous assurer que le néocardénisme était un mouvement honnête et conséquent et un allié naturel de toutes les luttes populaires, y compris la lutte néozapatiste.

Nous pensons que dans la majorité des cas ces personnes l’ont fait avec de bonnes intentions.

On connaît déjà la position concernant la contre-réforme adoptée par Cuauhtémoc Cárdenas Solórzano, actuel employé de Vicente Fox, et par son rejeton, le pathétique Lázaro Cárdenas (aujourd’hui gouverneur d’un Michoacán entièrement contrôlé par le narcotrafic). À l’instigation de celui qui allait devenir le brillant coordinateur de la campagne d’AMLO, Jesús Ortega, les sénateurs du PRD votèrent une loi que même des organisations indigènes antizapatistes ont dénoncée comme étant une véritable farce. La confirmation devait venir d’un ancien militant de gauche : « Le général Cárdenas est mort en 1988. »

Pour leur part, les députés PRD de l’Assemblée nationale allaient approuver une série de lois complémentaires et de réglementations qui achèveraient de consommer cette trahison.

Nous nous limiterons à rappeler que, quand nous avons publiquement dénoncé les procédés du néocardénisme, nous avons été attaqués (caricatures comprises) précisément par ceux qui déclarent qu’en effet Cárdenas est un traître (sauf que s’ils l’invectivent aujourd’hui, c’est parce qu’il n’a pas soutenu López Obrador). Ben oui, quoi, une chose est de trahir des Indiens, une autre, bien différente, est de trahir le LEADER. À l’époque, nous avons été traités de « sectaires » et de « marginaux » et nous nous sommes vu reprocher de « faire le jeu de la droite » en « attaquant » Cárdenas. Ça vous dit quelque chose ? Et maintenant l’Ingénieur se prétend « de gauche » et se voudrait critique d’AMLO... Tout en travaillant pour le locataire de Los Pinos au sein de la commission préparant la célébration du bicentenaire de l’Indépendance.

Après cette trahison, nous ne pouvions pas faire comme s’il ne s’était rien passé (nous ne sommes pas affiliés au PRD, nous). En vue d’arriver à une loi indigène, nous avions entamé un dialogue et une négociation avec le gouvernement, nous étions parvenus à des accords, nous avions établi un certain dialogue avec la classe politique et nous avions appelé des gens (au Mexique et dans le monde) à se mobiliser avec nous pour appuyer ces revendications.

Nous avions entraîné beaucoup de gens avec nous dans notre erreur.

Sans plus. Dans un deuxième temps, non seulement l’EZLN n’allait plus s’efforcer de dialoguer et d’écouter avec ceux d’en haut, mais elle allait s’affronter à eux... radicalement. C’est-à-dire que l’EZLN allait maintenant s’opposer à tous les politiciens.

2. Lutte armée ou action civile et pacifique ?

Après le refus de la Cour supérieure de justice mexicaine de tenir compte des protestations et recours contre cette contre-réforme émanant de différentes communautés indigènes, certains intellectuels (dont plusieurs nous reprocheraient par la suite de ne pas soutenir AMLO et le PRD dans la course à la présidentielle) appelèrent de façon implicite à utiliser la violence. Grosso modo, ils déclarèrent que les indigènes n’avaient plus d’autre solution (voir leurs déclarations et divers éditoriaux de l’époque - septembre et octobre 2002). L’un d’eux, qui est aujourd’hui l’« intellectuel organique » le plus en vue du mouvement postélectoral de López Obrador, précipita la décision de la Cour supérieure de justice, écrivant que l’EZLN n’avait plus le choix qu’entre deux solutions : ou recommencer à négocier avec le gouvernement ou reprendre les armes et s’insurger à nouveau.

L’alternative qu’ils envisageaient là-haut (et que reprennent à leur propre compte certains intellectuels « de gauche ») est fallacieuse et erronée. C’est en regardant au plus profond de nous-mêmes que nous avons décidé de ne faire ni l’un ni l’autre.

Nous avions le choix de reprendre les combats. Non seulement nous possédions la capacité militaire de le faire, mais nous avions aussi en notre faveur la légitimité d’être acculés à reprendre les armes. Mais l’action militaire est une action qui vise à l’exclusion, l’exemple type du sectarisme. Ceux qui perpétuent de tels actes possèdent l’équipement et les connaissances pour le faire, ainsi que la condition physique et la disposition mentale non seulement à mourir mais aussi à donner la mort. Comme nous l’avons déjà dit, nous avions exécuté de telles actions parce que nous n’avions pas d’autre choix.

Sans compter qu’en 1994 nous nous étions engagés à consacrer tous nos efforts à tenter de suivre une voie civile. Engagés non pas avec le gouvernement, mais avec « les gens », avec la « société civile » qui avait appuyé nos exigences et participé directement à nos diverses initiatives au long de sept années, tentatives et initiatives pensées pour que tous et toutes puissent participer, sans autre exclusion que le rejet de la malhonnêteté et le crime.

Selon notre manière d’envisager les choses, nous avions pris un engagement avec ces gens. De sorte que l’étape suivante devait également consister, à notre sens, en une démarche civile et pacifique.

3. La leçon à tirer de nos tentatives précédentes : nous tourner vers le bas

Tandis qu’en 2001 la classe politique faisait de sa trahison une loi, la délégation zapatiste qui avait participé à la Marche de la Couleur de la terre faisait son rapport aux communautés zapatistes.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, notre rapport ne se référait pas principalement à ce dont nous avions pu discuter avec les politiciens, les dirigeants, les artistes les scientifiques et les intellectuels - ou aux paroles que nous avions pu écouter de leur bouche -, mais à ce que nous avions pu voir et entendre dans le Mexique d’en bas.

Par ailleurs, l’évaluation que nous en faisions coïncidait avec celle qu’avaient effectuée les 5 000 délégués de la consultation que nous avions lancée en 1999 et avec celle des délégués de la Marche des 1 111 de 1997. À savoir, qu’il y avait un secteur de la population qui nous interpellait, qui nous disait qu’elle nous soutenait dans nos revendications indigènes mais qui demandait « Et nous, alors ? » Ce secteur était et est formé par des paysans, des ouvriers, des employés, des femmes et des jeunes.

Surtout par des femmes et par des jeunes, de toutes les couleurs mais partageant la même histoire d’humiliation, de dépossession, d’exploitation et d’oppression.

Nous n’avons vu nulle part qu’ils nous demanderaient de prendre les armes. Pas davantage qu’ils attendraient un meneur, un guide, un caudillo ou autre « lumière d’espoir ». Non, nous avons vu et compris qu’ils attendaient de nous que nous luttions à leurs côtés pour leurs propres exigences, comme elles et eux le faisaient à nos côtés pour les nôtres. Nous avons lu et compris que ces gens voulaient s’organiser autrement, voulaient une autre manière de faire la politique, de lutter.

La « sortie » des 1 111 puis des 5 000 avait représenté pour nous « ouvrir » encore plus grand nos oreilles et nos yeux, parce que les compas délégué(e)s avaient pu rencontrer et écouter les gens d’en bas, DIRECTEMENT ET SANS INTERMÉDIAIRES. Pas seulement les conditions de vie de personnes, de familles, de groupes, de collectifs et d’organisations, mais aussi leurs convictions quant à la lutte, leur histoire, leur « c’est ce que je suis » et leur « j’en suis là ». Il s’agissait de gens qui n’avaient jamais pu venir dans nos communautés, qui ne connaissaient pas directement notre trajectoire, qui n’avaient pu connaître de nous que ce que notre parole leur en avait dit. Il ne s’agissait pas de gens qui avaient pu participer de près ou de loin aux différentes initiatives au cours desquelles les néozapatistes avaient établi un contact direct avec les citoyens et les citoyennes.

Il s’agissait de gens humbles et simples que personne n’écoute, et que nous, nous avions besoin d’écouter... pour apprendre, pour devenir compañeras et compañeros. Notre démarche suivante devait donc être de rencontrer ces gens directement. Et si auparavant, nous les avions vus pour pouvoir leur parler et pour qu’ils nous écoutent, cette fois ce devait être pour les écouter, elles et eux. Et pas seulement pour nous rencontrer ponctuellement, mais aussi pour établir des liens à long terme, comme compañeras et compañeros.

Nous nous sommes aussi rendu compte que lorsqu’une délégation zapatiste « sortait », dans l’une ou l’autre de ces occasions, elle se voyait « isolée » par un groupe de personnes, par les personnes organisatrices, par celles qui décidaient quand, où et avec qui... Nous ne sommes pas en train de juger ces personnes, de dire qu’elles sont bonnes ou mauvaises, nous ne faisons que remarquer que c’est ce qui se passe. Notre démarche suivante devait donc aussi pouvoir « détecter » ces « isolements » au moindre signe, pour éviter qu’ils se reproduisent par la suite.

De plus, qu’on le veuille ou non, les « sorties » de l’EZLN avaient privilégié un certain type d’interlocuteurs, un secteur de la population : la classe moyenne érudite, des intellectuels, des artistes, des scientifiques, des dirigeants de mouvements sociaux ou politiques. Tant qu’à avoir le choix, dans notre prochaine initiative, nous allions devoir choisir entre ce secteur ou celui des personnes les plus démunies et dépossédées. Et s’il nous fallait choisir, nous choisirions les dernières, les personnes d’en bas, et nous allions devoir construire un lieu, un espace où nous rencontrer.

4. Le « prix à payer » quand on est conséquent :

Chaque conclusion que nous faisions dans notre réflexion interne nous amenait à définir, et cette définition amenait à son tour une nouvelle conclusion.

Fidèle à nos principes, il ne pouvait être question d’appeler des gens à soutenir une démarche sans leur dire clairement ce que nous pensions et ce à quoi nous voulions arriver. Si nous estimions qu’il n’y avait rien à faire avec l’ensemble de la classe politique, que rien ne pouvait être entrepris avec ceux d’en haut, nous devions le leur dire. Nous étions tenus de nous opposer frontalement et de faire une critique radicale de TOUTE la classe politique, sans distinction cette fois (contrairement à celle que nous avions faite entre Cárdenas et le PRD), et fournir nos arguments et les raisons que nous avions de le faire. Autrement dit, communiquer aux autres ce qui s’était rompu.

Nous pensions à l’époque (et comme on le verrait par la suite, cette fois nous ne nous étions pas trompés) que le secteur qui avait été partisan de Cuauhtémoc Cárdenas Solórzano « oublierait » les agissements du PRD en matière de loi et de gouvernement, l’incorporation dans ses rangs d’anciens cadres du PRI, les appels du pied au grand capital, la répression et les agressions que des gouvernements locaux aux mains du PRD avaient perpétré contre des mouvements populaires échappant à son influence, ainsi que le silence complice de López Obrador lors du vote des sénateurs PRD contre les Accords de San Andrés, et qu’il proclamerait AMLO son nouveau leader. Nous parlerons plus loin de López Obrador, limitons-nous pour l’instant à signaler qu’il n’échapperait pas à notre critique et qu’il fallait donc s’attendre à ce que cela incommode le secteur qui avait été proche du néozapatisme et l’éloigne de nous.

Composé essentiellement mais pas uniquement d’intellectuels, d’artistes, de chercheurs et de dirigeants de mouvements, ce secteur comprenait également la « base sociale du PRD » et beaucoup de gens qui ne se sentent pas proches ou qui ne sympathisent pas avec ce parti mais qui pensent qu’il y a encore quelque chose de bon dans la classe politique mexicaine. Toutes ces personnes, ainsi que beaucoup d’autres plus nombreuses, qui ne se rangeaient et ne se rangent pas aux analyses et aux positions du PRD avaient formé une sorte de « bouclier » autour des communautés indigènes zapatistes. Et s’étaient mobilisées chaque fois que nous avions été attaqués... Sauf quand cette attaque était venue du PRD.

La critique d’AMLO et une prise de distance de notre part envers celui qu’elles considéraient et considèrent comme leur alternative aux commandes du pays seraient donc considérées comme une critique à leur encontre. Donc, non seulement ils nous retireraient leur soutien, mais ils en viendraient aussi à nous attaquer. C’est bien ce qui s’est passé.

Au nombre des « victoires » des partisans d’AMLO dans les milieux académiques, scientifiques, artistiques, culturels et médiatiques qui le soutiennent de façon inconditionnelle et acritique (et font ostensiblement preuve d’intolérance et de despotisme... sans même avoir le pouvoir), il en est une qui est passée inaperçue : ces gens ont réussi à faire ce que ni l’argent, ni les pressions, ni la menace n’étaient parvenu à faire, à savoir, supprimer les rares espaces publics qui accordaient une place à la parole de l’EZLN.

Ils ont d’abord menti, ensuite ils ont déformé et calomnié, puis restreint et enfin éliminé toute trace de notre parole. Ils ont maintenant le champ libre pour se faire l’écho (après publication) de ce que dit et dédit AMLO, sans que rien ni personne ne puisse les en empêcher.

Mais le prix que nous aurions à payer n’allait pas seulement être politique, mais aussi militaire.

C’est-à-dire que le « bouclier » allait cesser de l’être et que l’idée d’une attaque lancée contre l’EZLN allait devenir toujours plus séduisante aux yeux des puissants. L’agression viendrait sous forme d’uniformes vert olive, bleus, tricolores... ou, comme c’est arrivé, jaunes : le 10 avril 2004, en effet, le gouvernement PRD de Zinacantán, au Chiapas, attaqua à coups d’armes à feu une mobilisation pacifique de bases d’appui zapatistes, les groupes paramilitaires vêtus de jaune impliqués devant former ensuite, patronnés par le PRD, les premiers « réseaux citoyens de soutien à AMLO - un autre « oubli » de ceux qui nous reprochèrent et reprochent encore à l’EZLN de ne pas avoir soutenu et de pas soutenir López Obrador.

Aussi avons-nous décidé de séparer l’organisation politico-militaire de la structure civile des communautés.

Il y en avait grand besoin. L’ingérence de notre structure politico-militaire dans la vie des communautés était passée d’avoir représenté un stimulant à constituer un obstacle.

Il était temps de faire un pas de côté et de ne plus gêner. Il ne s’agissait cependant pas seulement d’éviter qu’un processus patiemment construit (avec des apports, un génie et une créativité propres) par les communautés zapatistes soit détruit en même temps que l’EZLN ou gêné par elle. Il s’agissait aussi que les frais de notre critique de la classe politique ne soit « payés » que par l’EZLN, et de préférence par son chef militaire et porte-parole.

Il y a plus. Dans l’éventualité où les communautés zapatistes décideraient d’effectuer les changements que l’EZLN jugeaient nécessaires, urgents et conséquents, nous devions être prêts pour survivre à une attaque. C’est pourquoi, quelque temps plus tard, la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone devrait débuter sur une alerte rouge, alerte à laquelle il fallait se préparer, des années à l’avance.

5. Anticapitaliste et de gauche :

Cependant, la principale conclusion à laquelle nous étions parvenus dans notre analyse ne concernait pas ces aspects, disons, « tactiques », mais quelque chose de plus fondamental : le responsable de nos souffrances, des injustices, du mépris, de la dépossession et des coups que nous subissons et avec lesquels nous devons vivre est un système économique, politique, social et idéologique, le système capitaliste. L’étape suivante du néozapatisme devait donc signaler clairement le responsable non seulement de la violation des droits et de la culture indigènes, mais aussi celui de la violation des droits et de l’exploitation de la grande majorité de la population mexicaine. Autrement dit, l’étape suivante devait être une tentative antisystème. Auparavant, et bien que toutes les initiatives lancées par l’EZLN aient eu tendance à être anti-système, cela n’était pas dit explicitement. L’ensemble de la mobilisation en faveur de la reconnaissance des droits et de la culture indigènes s’était fait au sein du système, et même avec l’intention d’établir un dialogue et de construire un espace juridique dans la légalité constitutionnelle.

Et définir le capitalisme comme le responsable et l’ennemi conduisait à une autre conclusion : il fallait aller au-delà de la lutte indigène. Pas uniquement dans nos déclarations et dans nos propositions, mais aussi au niveau de notre organisation.

Il fallait, il faut, pensions-nous, pensons-nous, un mouvement qui unisse les luttes contre ce système qui nous dépossède, qui nous exploite, qui nous opprime et nous méprise en tant qu’indigènes. Et pas seulement nous tous et nous toutes comme indigènes, mais aussi ces millions d’autres personnes qui ne sont pas indigènes : ouvriers, paysans, employés, petits commerçants, vendeurs ambulants, travailleurs et travailleuses du sexe, chômeurs, migrants, surexploités, travailleurs et travailleuses dans la rue, homosexuels, lesbiennes, transgenres, femmes, jeunes, enfants et ancien(ne)s.

Au cours de l’histoire et de la vie publique de l’EZLN, nous avions connu d’autres organisations et peuples indiens et nous avions établi des liens qui nous avaient permis de faire de bonnes choses ensemble. Le Congrès national indigène nous avait non seulement permis de connaître des luttes et processus de construction de l’autonomie que d’autres peuples indiens menaient, et d’apprendre d’eux, nous avions également appris à établir avec elles et avec eux des relations fondées sur le respect.

Mais nous avions aussi rencontré des organisations, des collectifs et des groupes politiques et culturels manifestement anticapitalistes et de gauche. Nous avions adopté à leur encontre une attitude méfiante, distante et sceptique. Nos rapports avaient surtout consisté en malentendus et incompréhensions... de part et d’autre.

En identifiant le système capitaliste comme responsable de la douleur indigène, l’EZLN devait admettre qu’il n’y avait pas que nous que ce système faisait souffrir. Il y avait aussi, il y a aussi, tous et toutes ces autres que nous avons rencontrés au long des douze ans écoulés. Reconnaître leur existence était reconnaître leur histoire. Autrement dit, aucune des ces organisations, de ces groupes ou de ces collectifs n’étaient « nés » avec l’EZLN, et pas davantage en la prenant comme modèle, sous son égide ou sous le même toit.

C’étaient, ce sont, des regroupements qui ont leur propre histoire de lutte et de dignité. Une démarche antisystème de notre part devait non seulement les prendre en compte, mais aussi établir avec elles et avec eux une relation honnête, c’est-à-dire respectueuse.

Les compas du Congrès national indigène nous avaient enseignés que reconnaître une histoire, une manière de faire les choses et un cadre précis étaient les fondements nécessaire au respect. Aussi avons-nous pensé qu’il serait possible de proposer la même chose à d’autres organisations, groupes et collectifs anticapitalistes. Notre nouvelle initiative devait envisager la construction de points communs et d’alliances avec tous et toutes ces autres, sans que cela signifie pour autant une unité organisationnelle ou l’hégémonie de l’une ou l’autre ou de l’EZLN.

6. Regarder en haut... ce qui n’est pas dit...

À mesure que progressait tout là-haut la lutte pour le trône présidentiel, il était toujours plus évident pour nous que l’essentiel, le modèle économique, n’était jamais abordé. Autrement dit, aucun programme de ceux qui se disputaient le haut n’abordait jamais le système qui pèse sur les peuples indiens comme sur les Mexicains : ni celui du PRI, ni celui du PAN, ni celui du PRD.

Comme cela a déjà été dit, et pas seulement par nous, le programme prétendument « de gauche » (celui du PRD en général et celui d’AMLO en particulier) n’en était pas et n’en est pas un.

C’est un projet de gestion de la crise qui garantit des bénéfices aux grands propriétaires et qui veut contrôler l’insatisfaction sociale à coups de soutiens économiques, de cooptation de dirigeants et de mouvements, de menaces et de répression. De l’arrivée de Cárdenas Solórzano à la tête du gouvernement de Mexico, la capitale, puis de Rosario Robles et enfin de López Obrador et Alejandro Encinas, la ville de Mexico a été et est gouverné comme avec le PRI, mais aujourd’hui avec la bannière du PRD. Le parti a changé mais pas la politique.

Cependant, AMLO possédait, et possède, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait : charisme et habileté.

Cárdenas s’était servi du gouvernement de Mexico comme tremplin pour accéder au trône présidentiel. López Obrador aussi, mais avec bien plus d’astuce et de chance que l’autre. La maladresse du gouvernement de Vicente Fox est aujourd’hui le principal promoteur et agent publicitaire de la candidature de l’ancien dirigeant du PRD. Nous avions estimé qu’AMLO remporterait l’élection présidentielle.

Nous ne nous sommes pas trompés. López Obrador engrangea le plus grand nombre de votes de tous les candidats à la présidence. Cela n’a pas été aussi triomphal que ce qu’il avait annoncé, mais sa victoire a été nette et décisive.

Là où nous nous sommes trompés, par contre, c’est en pensant que le recours à la fraude électorale était une pratique éculée. Nous en parlerons plus loin.

Continuons avec notre analyse. L’arrivée d’AMLO et de son équipe (formée de purs partisans de Salinas particulièrement culottés ou immondes, sans parler d’une bande de personnages vils et misérables) à la tête de l’État fédéral signifiait l’arrivée d’un gouvernement qui allait agir comme un gouvernement de droite tout en prétendant être de gauche (comme López Obrador l’a fait, et le fait, au gouvernement du DF). En outre, il débarquerait en toute légitimité, fort de la sympathie et du soutien populaire.

Et rien d’essentiel dans le modèle économique en vigueur ne serait abordé. Pour le dire avec les mots d’AMLO et de ses sbires, « les politiques macroéconomiques se poursuivront inchangées ».

Même si presque personne ne le dit, ces « politiques macroéconomiques » signifient une augmentation de l’exploitation, le démantèlement de la sécurité sociale, la précarisation du travail, l’expropriation de terres communales et d’ejidos, l’augmentation de l’exode aux États-Unis, la destruction de l’histoire et de la culture, la répression comme seule réponse à l’insatisfaction populaire... et la privatisation du pétrole, de l’énergie électrique et de la totalité des ressources naturelles (ce qui devient, dans le discours de López Obrador, le « co-investissement »).

La politique « sociale » du programme du PRD, nous disait-on (les « experts » partisans d’AMLO « oublient », là encore, ses ressemblances avec la « solidarité » de Carlos Salinas de Gortari - l’innommable renommé au sein de l’équipe de López Obrador), pourrait être menée à bien en réduisant les frais de l’appareil gouvernemental et en éliminant (ben tiens !) la corruption. L’économie qui en résulterait servirait à venir en aide aux secteurs « les plus vulnérables » (les personnes âgées et les mères célibataires) et à renforcer les sciences, la culture et l’art.

Alors, nous avons imaginé le scénario suivant : AMLO remporte l’élection présidentielle en toute légitimité et avec le soutien des grands industriels, sans compter le soutien inconditionnel des intellectuels progressistes ; le processus destructif de notre patrie continue (mais cette fois avec l’alibi d’être une destruction « de gauche ») et toute opposition ou résistance sera cataloguée de « patronnée par la droite, au service de la droite, sectaire, ultra, puérile, provenant de secteurs alliés à Martha Sahagún (à l’époque, c’était la petite Marta qui avait été “pressentie” comme candidate pour le PAN, ensuite, l’étiquette aurait dû dire “alliés à Calderón”) et bla, bla, bla », réprimée (comme le mouvement des étudiants de 1999-2000, comme San Salvador Atenco - rappelons-nous que tout a commencé avec le maire PRD de Texcoco et que les députés du PRD au parlement de l’État de Mexico, qui exigent aujourd’hui la liberté des prisonnières et des prisonniers, avaient applaudi à la répression policière -, et comme les jeunes qui ont été réprimé(e)s pour avoir bloqué une rue pour exiger la liberté et la justice pour Atenco, paradoxalement, par le gouvernement PRD d’Alejandro Encinas, ce “défenseur de la liberté d’expression”) et agressée (comme les bases de soutien zapatistes à Zinacantán) ou calomniée, persécutée et diabolisée (comme l’Autre Campagne et l’EZLN).

Le tour de passe-passe serait démonté dès que l’on se rendrait compte que rien n’a changé pour ceux et celles d’en bas. Alors suivrait une période de découragement, de désespoir et de désabusement, autrement dit le bouillon de culture idéal du fascisme.

À ce moment-là, il faudrait qu’existe une proposition organisationnelle de gauche qui puisse constituer une alternative.

D’après nos calculs, les trois premières années de gouvernement suffiraient à révéler la véritable nature du prétendu « Projet alternatif de nation ».

Notre nouvelle initiative devait donc tenir compte de tout cela et se préparer à avoir tout contre elle (caricatures comprises), et ce, pendant plusieurs années, avant de pouvoir devenir une option réelle, de gauche et anticapitaliste.

7. Qu’est-ce qui devait suivre ? La Sexta :

Fin 2002, le projet qui allait ensuite être connu sous le nom de Sixième Déclaration de la forêt Lacandone était déjà largement ébauché : une nouvelle initiative politique, civile et pacifique ; une initiative anticapitaliste qui non seulement ne chercherait aucunement le dialogue avec les politiciens, mais qui les critiquerait ouvertement et sans concessions ; une initiative qui permettrait qu’un contact direct se fasse entre l’EZLN, toutes et tous les autres d’en bas, qui les écoute, qui privilégie les relations avec les gens humbles et simples et qui favorise une alliance avec des organisations, des groupes et des collectifs qui pensent pareils ; une initiative de longue haleine ; une initiative qui se prépare à trouver tout contre elle (y compris le secteur progressiste des artistes, des scientifiques et des intellectuels) et soit disposée à s’affronter à un gouvernement possédant une légitimité.

En somme, regarder, écouter, parler, marcher, lutter, en bas... et à gauche.

En janvier 2003, des dizaines de milliers de zapatistes « s’emparèrent » de la ville de San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas. Des machettes (en hommage à toutes et à tous les rebelles d’Atenco) et des torches de pin ocote enflammées brillèrent et illuminèrent la place centrale de l’ancienne Jovel. La direction zapatiste prit la parole. Parmi ces hommes et ces femmes, le commandant Tacho lança un avertissement à ceux qui pariaient sur l’oubli, sur le cynisme et sur la résignation : « Ils se trompent. Si, autre chose est possible. »

En cet instant précis, encore masquée par la pénombre avant l’aube, la Sixième Déclaration entama son chemin...

(À suivre)

Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène -
Commandement général de l’EZLN et la Commission Sexta.
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, août-septembre 2006.

Traduit par Ángel Caído.

Notes

[1] AMLO : dans tout le texte, l’incombustible Andrés Manuel López Obrador.

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