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Les zapatistes et La Otra : les piétons de l’histoire.

Quatrième partie. Deux piétons sur des routes différentes... Et avec un but différent.

Communiqué du CCRI-CG et de la Commission Sexta de l’EZLN

mercredi 27 septembre 2006

Les zapatistes et La Otra : les piétons de l’histoire.

Quatrième partie. Deux piétons sur des routes différentes... Et avec un but différent.

Le 26 septembre 2006.

1. Les « méthodes » d’un dirigeant :

La répulsion qu’éprouvait le « couple présidentiel » pour López Obrador ne fit que croître à mesure qu’avançait la campagne du dirigeant originaire du Tabasco. Ce sont les conférences matinales (et l’ample couverture que lui offraient les médias, aujourd’hui ennemis déclarés de l’ancien dirigeant PRD) du chef du gouvernement de la ville de Mexico qui marquaient le rythme de l’agenda de Los Pinos... et du reste de la classe politique. Personne, dans l’endroit le plus reculé du Mexique, ne pouvait ignorer ce qu’avait dit Fox (enfin, quand il parvenait à articuler quelque chose de compréhensible), ce qu’avait dit AMLO et, tout au long de la journée, comment se prononçait le reste des acteurs de la politique mexicaine sur ce qu’avait dit... le gouvernant du DF. Pour Fox, cela ne sembla pas constituer un problème... pendant un certain temps. Au cours d’un programme télévisé, López Obrador se disait déconcerté par la soudaine animosité de « Monsieur le Président » (vous vous souvenez du « il faut soigner l’investiture présidentielle »). « C’était pourtant un ami, je ne sais pas ce qui s’est passé », dit alors AMLO. Eh bien, ce qui s’est passé, c’est que « l’investiture présidentielle » était désormais celle d’un couple, celui formé par Vicente Fox et par Martha Sahagún, et que « la señora Martha », comme l’appelle son mari, voulait, et veut être, non pas la femme du président, mais « Madame la Présidente ».

On dirait le titre d’une pièce de théâtre, mais ce n’est nullement accidentel. Dans la comédie qui est représentée tous les jours à Los Pinos, c’est toujours madame Sahagún qui tient le premier rôle (mais pas toujours le meilleur, ne soyons pas exigeant). Doña Martha a entamé sa longue (et pour l’instant brisée) course à la présidence depuis longtemps, précisément au moment où López Obrador semblait l’aspirant au trône le plus fort sur la scène. Cependant, tandis qu’elle se défaisait un à un des personnages les plus encombrants (pour elle) du cabinet et des proches de Fox, Martha constatait avec découragement qu’AMLO restait dans la course. Il ne fallait pas être un génie (et le fait est que le couple n’a pas beaucoup de cervelle) pour savoir qui serait le rival de madame Martha dans l’éventualité où elle serait la candidate du PAN.

La manœuvre des « vidéoscandales » fut le premier indice qu’un sérieux combat était livré pour éjecter AMLO de la course aux présidentielles. Combat qui devint une véritable bataille avec la tentative de le démettre de ses fonctions. Alors que l’on avait pu deviner clairement que le gouvernement de Fox était derrière l’affaire des vidéos, le coup de l’éviction parlementaire fut particulièrement grossier. Une mobilisation croissante des citoyens (que López Obrador se chargea de désactiver) suffit à faire subir à Fox une défaite écrasante. Cependant, en politique, il n’y a pas de bataille finale.

Pendant ce temps-là, López Obrador se construisait une candidature, c’est-à-dire une image. Bien entendu, il ne suffisait pas du balcon privilégié du gouvernement de la ville de Mexico pour le faire, sachant que Cuauhtémoc Cárdenas Solórzano continuait de peser lourd au sein du PRD. Mais le gouvernement du DF n’était pas le seul moyen d’accéder aux projecteurs des médias, il y avait aussi l’argent, beaucoup d’argent. Or cette musique-là est très « cotée » dans l’ensemble de la classe politique - et ne parlons pas des dirigeants du PRD. Habilement mais discrètement, AMLO « gagna » la sympathie (et le contrôle) de l’appareil dirigeant du Parti de la révolution démocratique... et celle d’un important secteur d’intellectuels, d’artistes et de scientifiques. Pour le premier, un budget, pour les seconds, dialogue et attention privilégiée.

En somme, tout allait pour le mieux.

C’est le moment que choisirent certains médias pour lâcher un appât que le lopézobradorisme avala avec une allégresse particulière : les premiers sondages. Comme ils lui donnaient un avantage scandaleux sur le reste des soupirants, AMLO leur accorda du crédit et avala la couleuvre. Privilégié et adulé à l’époque par la presse, López Obrador oublia une règle essentielle du terrain marécageux des médias : leur côté fugace et soluble. Il n’y a pas que dans les feuilletons télévisés que les médias fabriquent des héros (« et des héroïnes », ajoute la petite Martita exaltée - je laisse à vos bons soins le fait de savoir si le diminutif porte un « h » ou non) et des méchants (« et des méchantes », ajoute Elba Esther Gordillo), mais aussi dans la politique. Seulement voilà, de la même façon qu’ils les font, ils les défont. Le chef du gouvernement du DF « mûr », « prudent » et « responsable » du début est donc devenu par la suite ce politicien « irresponsable », « messianique » et « provocateur » ; et les sondages qui le présentaient en haut l’ont ensuite fait descendre tout en bas de l’échelle.

C’est lors de la mobilisation s’opposant à son éviction parlementaire que l’on a pu voir le premier indice de la « méthode » de López Obrador. Même s’il était évident que beaucoup de ceux qui s’étaient mobilisés l’avaient fait contre l’injustice, et non pas parce qu’ils le soutiendraient, lui, AMLO s’est servi de ce mouvement pour démarrer sa campagne. Et quand cette mobilisation a commencé à se transformer en un véritable mouvement (certains groupes commençaient en effet à aborder des problèmes de fond tels que le rôle joué par la science, par l’art, par la culture et, surtout, par le métier de politicien) et que le gouvernement de Fox fit marche arrière, López Obrador renvoya les gens chez eux.

Il avait atteint son objectif, qui était de stopper son expulsion et de situer AMLO tout en haut de la crête, et lui s’était engagé à stopper les mobilisations, ce qu’il a fait.

Le message envoyé par López Obrador au reste de la classe politique (à laquelle il appartient, ne l’oublions pas) et aux maîtres (et maîtresses) de l’argent était clair : « Non seulement je suis capable d’appeler à une grande mobilisation, mais je suis aussi capable de la diriger, de la contrôler, de la modérer et... de l’arrêter. »

2. Les intellectuel(le)s d’AMLO :

À partir de là, au sein d’une partie du milieu des intellectuels progressistes commença à surgir ce que nous appelons le lopézobradorisme éclairé. Cette tendance allait élaborer peu à peu une nouvelle classification pour caractériser les gens qui prenaient part au Mexique politique (ou qui s’en rapprochaient), Mexique qui se diviserait donc en deux : les bons (les partisans d’AMLO, autrement dit « les sympathiques » et « les populaires ») et les méchants (ceux qui ne sont pas partisans d’AMLO, autrement dit « les envieux » d’après Elenita). Toute critique ou remise en question de López Obrador, même douce ou modérée, était désormais cataloguée comme un complot émanant de la réaction ou de Carlos Salinas de Gortari, des forces obscures de la droite, du Yunque ou du conservatisme muselé. Maintenant qu’ils sont redevenus quelque peu « tolérants », les critiques visant le lopézobradorisme sont tancées de « sectaires », de « marginales », d’« ultras » ou de « puériles ».

Avec un acharnement digne d’une meilleure cause, ce secteur a construit une pensée sectaire, intolérante, despote et vile. Et il l’a fait avec une telle efficacité que c’est cette pensée qui a guidé « les pendants » intellectuels de López Obrador dans sa campagne électorale, puis dans le mouvement de résistance à la fraude et, aujourd’hui, dans la CND d’AMLO.

Quand le quotidien mexicain La Jornada titra à la une de sa livraison du mois d’août 2005 (à l’occasion de la première réunion préparatoire de l’Autre Campagne) « Ou ils sont avec nous ou ils sont contre nous » (ou quelque chose dans le genre), il se trompait et il ne se trompait pas. Cette phrase n’a pas été prononcée par Marcos, mais elle fut prononcée et est régulièrement prononcée depuis par le lopézobradorisme éclairé.

Une telle façon de penser (qui avait commencé à se former chez ceux qui ont fermé les yeux quand le PRD avait soutenu la contre-réforme indigène) allait encourager le fait de se boucher les yeux et les oreilles quand les militants PRD de Zinacantán, dans les Altos de Chiapas, attaquèrent des bases d’appui zapatistes. Et permettre également que l’assassinat de Digna Ochoa y Plácido, militante pour la défense des droits humains, et celui du jeune étudiant Pável González soient traités par le gouvernement PRD du DF avec une vilenie qui est devenue ensuite la règle. Dans ces affaires, alors qu’à leur assassinat s’ajoutait le crime d’humilier la mort d’opposants au système, des voix honnêtes ont préféré garder le silence... « pour ne pas faire le jeu de la droite ». Le lopézobradorisme éclairé obtint à ce moment-là sa première victoire, illégitime, comme toutes celles qu’il a obtenues depuis.

Si les sympathisants, les militants et dirigeants du PRD, ainsi que le secteur d’intellectuel(le)s en question et AMLO lui-même ont gardé le silence à ce moment-là, on devait s’attendre à ce qu’ils ne disent pas un mot quand les assassins de militants du PRD se porteraient candidats sous le drapeau jaune et noir.

Et c’est ce qui s’est passé.

Quand quelqu’un se tait sur une telle infamie, il se tait sur n’importe quoi d’autre. Le spectre de Carlos Salinas de Gortari, « l’innommable », surgissait partout et tout était bon pour lui faire face. Tout, y compris recycler les salinistes intermittents... au sein du PRD et dans les cercles proches de López Obrador.

Une telle variante autochtone de la « pensée unique » s’accompagna d’un nouveau système de jugement, « deux poids, deux mesures », de sorte qu’une chose pouvait être jugée de manière différente selon la personne qui la faisait ou qui la proposait. Quand c’était AMLO ou l’un(e) de ses partisan(e)s qui le faisait ou le proposait, alors la chose ou le projet se voyait doté de toutes les vertus imaginables ; mais quand c’était quelqu’un de critique envers López Obrador, alors c’était une action ou un projet des « forces souterraines » de l’extrême droite.

Quand nous avons fait remarquer que le projet d’AMLO était saliniste (dans le texte La géométrie - impossible ? - du Pouvoir), les intellectuel(le)s ont levé les bras au ciel (ils y sont encore, là-haut, hystériques), mais quand le responsable du programme économique lopézobradoriste, le sieur Ramírez de la O. (conseiller en économie politique et, pour certains, celui qui serait le ministre des finances si AMLO devenait président) déclara quelques jours avant les élections qu’il était partisan d’un « libéralisme social » semblable à celui de Carlos Salinas de Gortari, les mêmes intellectuel(le)s ont regardé ailleurs.

Pour comble, la droite réellement existante se frottait les mains. Plusieurs de ses idées et propositions étaient reprises par les milieux du PRD : le « méchant » (et malheureux) Plan Puebla-Panama de Vicente Fox trouverait sa rédemption en devenant le Projet transisthmique d’AMLO ; l’approbation de la « loi Televisa » par les députés du PRD au Parlement ne fut, bien entendu, qu’une autre « erreur tactique » ; les décrets-lois et autres réglementations également approuvés par ce parti, qui légalisaient la spoliation des terres indiennes, n’étaient « pas si graves » ; les liens unissant López Obrador et Carlos Slim se transformaient en exercice de « haute politique » ; la privatisation du centre-ville historique de Mexico était pure « modernité » ; les gigantesques investissements pour construire un deuxième étage du périphérique desservant une des zones la plus riche du DF, investissements contemporains d’une baisse du budget des transports publics, devenait un exercice de « bon gouvernement » (et non pas l’oubli du « d’abord les pauvres » tellement rabâché) ; la répression du mouvement urbain populaire, c’était « remettre de l’ordre »... et la dictature en gestation et que l’on cultivait n’était que... « la naissance d’une nouvelle gouvernance » !

Sans que rien ne soit venu indiquer qu’il l’était, on décréta que López Obrador était de gauche, parce que... parce que... eh bien, mais parce que lui l’avait dit (enfin, parfois oui, parfois non, ça dépendait de la personne à qui il le disait).

Le calendrier 2006 en vint au 3 et au 4 mai et la douleur et la mort frappèrent San Salvador Atenco et Texcoco, dans l’État de Mexico. Les sondages indiquaient qu’il fallait soit approuver la répression, soi la fermer. Fecal [1] déclara que c’était parfait, magnifique, que c’était ce qu’il fallait faire. Madrazo, toujours plus affaibli, pareil. Du côté de la « gauche », les députés PRD au Congrès mexicain applaudirent l’intervention des forces de l’ordre et soutinrent Peña Nieto. Quant à López Obrador... Il n’a rien dit. L’affaire d’Atenco n’était utile que dans la mesure où elle servait à influencer les élections, mais les « sondages » des médias disaient que ce n’était pas le cas. Le lopézobradorisme éclairé protesta légèrement, sans conviction, et passa à autre chose.

On avait aussi oublié que durant toute sa précampagne, AMLO s’était efforcé de séduire le patronat. Un simple coup d’œil à ses discours et déclarations lors de sa précampagne et de sa campagne électorale permet de constater qu’ils n’ont rien à voir avec ce qu’il dirait après le 2 juillet. Il n’a cessé de répéter à l’intention des politiciens qu’« il n’y aurait pas de vengeance ». Et au patronat, il disait textuellement : « N’ayez pas peur de moi ». Autrement dit : « Je ne vais toucher ni à vos propriétés, ni à vos profits, ni aux us et coutumes de la classe politique. »

Pour ne pas s’en rendre compte, il faut être atteint de très graves troubles de la vue. Mais pour le voir et après se taire, il faut être doté d’un cynisme qui ne laisse pas d’étonner.

Plus tard, lors de la mobilisation contre la fraude, López Obrador déclara sur le Zócalo de Mexico que la victoire de Juan Sabines au Chiapas avait permis de stopper la montée de la droite ! Qu’AMLO fasse l’apologie de cette curieuse balance qui « purifie » (et rend de gauche) ceux qui le soutiennent, passe encore, après tout c’est lui qui l’a fabriquée. Mais que le lopézobradorisme éclairé applaudisse avec enthousiasme une bourde de cette envergure était incompréhensible... ou alors un parfait échantillon du degré de crétinisme atteint. « Stopper la montée de la droite au Chiapas », cela signifiait dans ce cas recycler « Croquetas » Albores ainsi que le latifundiste auteur de la célèbre phrase « Au Chiapas, un poulet vaut plus qu’un Indien » (Constantino Kanter). Qui avale une telle couleuvre, avale n’importe quoi d’autre. Et s’il y a bien quelque chose qui abonde au sein du lopézobradorisme éclairé, ce sont les aspirateurs de cette envergure.

C’est dans une « saine » ambiance de discussion et un « haut » niveau d’analyse semblables que l’on en arriva au premier jour du mois de juillet, avec un lopézobradorisme éclairé brandissant non pas un programme progressiste de participation citoyenne (à savoir, disputer aux partis le terrain de l’activité politique) ou un projet innovateur au niveau de l’art, de la culture et des sciences, mais un slogan hautain et plein de superbe : « Souriez, on va gagner. » Eh non, ils n’ont pas appelé à stopper la droite (évidemment, maintenant ils vont prétendre qu’ils l’ont fait), ils ont appelé à se préparer à célébrer la victoire (avec modération et en faisant de preuve de maturité, certes).

Ah ! Tout allait être tellement facile, tellement sans mobilisations, sans répression, sans heurts, sans affrontements politiques et idéologiques, sans débat et sans disputes internes, tellement en paix, dans le calme et dans la stabilité, tellement équilibré, tellement sans radicalisme, sans fuites de capitaux, sans dégringolade de la Bourse, sans pressions internationales, tellement sans que personne ne s’en rende compte, sans lutte de classes, tellement tellement.

Vous avez dit répression ? Bah ! L’Autre Campagne est là pour la subir. Et Atenco et les « ploucs » et les « vulgaires ». Et qu’on ne vous prenne pas en train de bloquer les artères principales, même si c’est pour une revendication légitime comme d’exiger la libération des prisonniers et des prisonnières d’Atenco et la justice. Quand La Otra a coupé des rues en solidarité avec nos compañeras et nos compañeros, la police du DF a chargé pour « garantir la libre circulation ». Des dizaines de jeunes, étudiant(e)s à l’ENAH ou au CCH Sud pour la plupart, ont été frappés et gazés sur le périphérique sud et poursuivis même à l’intérieur des installations de l’École nationale d’anthropologie et d’histoire.

Le lopézobradorisme éclairé déclara que c’était super, que bravo, que la rue, les voitures, l’arrêté numéro 13 (décrété par AMLO quand il était chef du gouvernement du DF), la libre circulation, les « ultras », l’ordre, la stabilité et tout ça. Après tout, il ne s’agissait que de quelques gamin(e)s (qui n’auraient probablement pas voté ou qui n’avaient sans doute même pas leur carte d’électeur). Autrement dit, comme le déclarèrent Alaska et Thalia : « Qui en a quelque chose à faire ? »

Quelque temps plus tard, le mouvement contre la fraude bloqua l’avenue Reforma (il me semble que c’est son nom), usant du droit légitime à la liberté d’expression. Quand les patrons et les « bonnes gens » ont protesté (en dépit des dégrèvements d’impôts) et exigèrent la tête du chef du gouvernement du DF, la petite Elena Poniatowska interviewa Alejandro Encinas, assiégé de toutes parts, qui déclara qu’il devait respecter et garantir la liberté de manifester.

Sans doute émue par les soucis d’Encinas, Elenita « oublia » de lui demander pourquoi les libertés étaient valables et respectées quand il s’agissait des sympathisants d’AMLO mais pas quand il s’agissait de La Otra ou du mouvement des exclus de l’enseignement supérieur ou des mouvements qui font la même chose pour être vus et se faire entendre. Dans cet « oubli » de l’interviewé et de la journaliste, on pouvait entendre clairement : « Il y a une loi pour les un(e)s (ceux et celles qui sont avec moi) et une loi pour les autres (ceux et celles qui ne me soutiennent pas, ne me suivent pas, ne m’obéissent pas). »

La nuit du 1er juillet, le lopézobradorisme éclairé rêva que, seulement en allant voter, le pays allait changer. Et que ses partisan(e)s accepteraient avec modestie, c’est la moindre des choses, les effusions et remerciements des pauvres (« Regardez, regardez, voilà le Docteur, il a donné des cours au propre président et son fils ; et regardez, voilà ceux qui vivent au petit palais, saluez-les car ce sont eux qui présideront à notre libération »), des Indien(ne)s - des indigènes zapatistes, non, parce que c’est rien que des ingrat(e)s, c’est bien connu -, des ouvriers, des paysans, des femmes, des jeunes, des ancien(ne)s, du Mexique, quoi. Et qu’à l’étranger il y aurait des conférences de presse et des tables rondes. Et que le lopézobradorisme éclairé - bien entendu, avec modestie et modération - raconterait ce qu’il a fait pour le Mexique... même s’il n’a fait qu’occuper l’estrade.

Mais le 2 juillet est arrivé. Et avec lui, Elba Esther Gordillo. Et avec elle... la fraude.

3. Les mobilisations contre la fraude :

Après un moment de désarroi initial et alors que l’échafaud était déjà prêt pour achever Marcos, l’EZLN, l’Autre Campagne et quiconque se refusait à être « purifié », ces intellectuel(le)s se sont aperçus qu’il était arrivé ce qui était arrivé. AMLO montra une fois de plus qu’il a plus intuition et qu’il est plus intelligent que le lopézobradorisme éclairé. Il savait pertinemment qu’une mobilisation contre la fraude dépendrait de ce qu’il dirait ou ferait. Et il dit et agit en conséquence. Une mobilisation populaire authentique, légitime et juste a donc surgi, une mobilisation contre la fraude et par conséquent contre l’usurpateur Felipe Calderón.

Il a été dit que cette mobilisation ne fut pas et n’est pas ce que l’on a prétendu qu’elle était. On parle de recrutement, d’une insolente et impertinente immixtion du gouvernement du DF et du PRD et du fait qu’il n’y a avait pas autant de monde que ce que l’on a dit. C’est possible. Par contre, ce qui ne fait aucun doute, du moins pour tou(te)s les zapatistes, c’est qu’il y avait et qu’il y a des personnes honnêtes qui ont participé et participent à cette mobilisation par conviction et pour défendre leurs principes. Elles méritent et ont tout notre respect, mais elles ont emprunté une voie que nous tous et nous toutes ne voulons pas suivre.

Nous ne partageons avec elles ni le chemin ni le but.

Cependant, notre manière de les respecter, c’est de ne pas nous mêler de leur mouvement, que ce soit pour disputer à AMLO l’incontestable autorité qu’il y exerce ou que ce soit pour le saboter, par opportunisme ou pour « détromper » les masses (autant d’arguments et raisons qu’avancent certaines organisations et certains groupes pour en faire partie, bien qu’ils ne soient pas d’accord avec la conduite du mouvement).

Les personnes honnêtes qui y participent, nous le savons parfaitement, pensent qu’il est possible que cette mobilisation devienne un mouvement (avec une Convention nationale démocratique) et qu’elle cesse de dépendre d’un leader et de la structure de contrôle qui a été imposée aux participant(e)s à cette CND. C’est possible. Nous, nous pensons que non, mais nous pensons aussi que ce serait contraire à toute éthique que de « prendre le train en marche » ou de « profiter » d’une mobilisation pour laquelle nous n’avons rien fait d’autre que conserver une distance sceptique.

Il n’empêche, en ce qui concerne la mobilisation contre la fraude et la tentative de la transformer en mouvement avec la CND, nous avons tout de même notre opinion, qui est la suivante :

1. La « conscience » de l’illégitimité des institutions dont fait preuve AMLO se manifeste parce qu’une fraude a confisqué sa victoire électorale. Il en serait tout autrement s’il avait remporté les présidentielles.

2. La Convention nationale démocratique ne faisait pas partie des thèses lopézobradoristes au départ de cette mobilisation. Si cela avait été le cas, le piquet-campement en aurait profité pour analyser, débattre et discuter les différentes propositions qui ont été votées ensuite par acclamation le 16 septembre 2006. Cette CND-là ne fut et n’est qu’une façon de trouver une échappatoire au piquet et une manière légitime de commencer à construire un mouvement pour devenir président en 2012... ou avant, si on parvient à renverser Fecal.

3. Dans cette CND, un comité directeur s’est imposé qui, plus que conduire le mouvement, veut le contrôler. On n’y voit pas le moindre soupçon de participation démocratique, ni dans les débats ni dans la manière de prendre des décisions, et encore moins d’auto-organisation. Ce comité directeur a ses propres intérêts et ses propres engagements : par exemple, alors que la CND décida le boycott de certaines entreprises et de certains produits, plusieurs des dirigeants ont déclaré qu’ils ne l’appliqueraient pas (on lira ce qu’en dit Federico Arreola dans Milenio Diario, un jour après la CND).

4. Le mouvement du lopézobradorisme en formation ne vise pas à créer une crise des institutions (qui ont permis et perpétré la fraude). Si c’était le cas, il aurait été décidé que personne n’accepte les postes obtenus lors des élections, chose qui aurait effectivement provoqué une fracture difficile à gérer la CND ne vise pas son autonomie et son indépendance. Au contraire, elle continue d’être liée à la vieille classe politique (reconvertie à « la gauche »).

5. La plupart des membres de la direction de la Convention nationale démocratique, mais pas tou(te)s, s’illustrent par leur corruption, leur opportunisme et leur goût de l’arnaque. D’un côté, en effet, on envoie « paître » les institutions, mais de l’autre, on y participe (y compris avec de l’argent). C’est l’heure des négociations et certaines, importantes, vont vite arriver : le budget fédéral et celui de la ville de Mexico.

6. Le lopézobradorisme éclairé s’en prend maintenant à ses propres membres, c’est-à-dire à ceux qui ont effectivement soutenu AMLO mais qui aujourd’hui le critiquent. Les dégradations à l’intérieur du mouvement et les purges ne cesseront pas d’augmenter.

7. Cette mobilisation a eu et possède encore des éclairs de génie, notamment la créativité et l’ingéniosité manifestées dans certaines actions contre des entreprises complices de la fraude (banques, Wall Mart, etc.), la participation sincère de gens d’en bas ou la rage juste et légitime contre le caractère hautain du PAN et du gouvernement de Fox et contre le mépris avec lequel certains médias électroniques (Televisa, TV Azteca et les grandes stations de radio) traitent les participants et participantes à cette mobilisation.

4. En bas... Et pendant ce temps-là, au Mexique d’en bas...

- Les gens honnêtes : C’est d’en bas que proviennent la plupart des personnes qui se sont mobilisées contre cette fraude électorale : des gens qui voulaient qu’AMLO soit élu président car ils avaient voté pour lui et avaient gagné ; des gens qui défendent le droit à pouvoir élire démocratiquement le gouvernement ; des gens qui ne voulaient pas d’un autre 1988 ; des gens qui éprouvaient, et éprouvent, une saine méfiance envers les appareils des partis de la Coalition ; des gens qui défient le pouvoir en place et qui veulent que change le système néolibéral, un système qui ravagé le tissu social et coulé notre pays.

- Oaxaca : L’en bas a aussi fait surface à Oaxaca pour prendre la forme de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (l’APPO) et se mettre en route. La capacité de refus de ce mouvement est digne d’être prise en compte. Peu importe que les gens qui y participent aient voté ou non (ou qu’ils l’aient fait pour la Coalition ou tout autre parti), ce n’est pas ce qui est fondamental. Ce qui l’est, c’est que ces gens ont acquis une confiance en leurs propres forces qui va bien au-delà de ses dirigeants et des circonstances. Cette confiance leur a permis jusqu’ici de décider eux-mêmes de la tactique à suivre sans céder ni aux pressions extérieures ni aux conseils des « bonnes consciences ». En tant qu’EZLN, nous soutenons ce mouvement et nous essayons de voir et d’apprendre à travers les yeux des compañeras et des compañeros de l’Autre Campagne qui se battent là-bas. Notre soutien ne va pas plus loin pour deux raisons : la première, c’est qu’il s’agit d’un mouvement complexe, un soutien plus direct risquerait donc de « faire du bruit », de provoquer une certaine confusion et de la méfiance ; la seconde, c’est qu’en plusieurs occasions le mouvement du peuple d’Oaxaca a été accusé d’être lié avec des groupes armés, aussi notre présence directe augmenterait-elle la campagne médiatique de dénigrement lancée contre lui.

- Les Autres, elles et eux : En dehors des querelles de clocher de la politique d’en haut, une autre rébellion s’est peu à peu forgée au plus profond de la société. Au sein des peuples indiens, parmi les jeunes malmenés par le pouvoir (y compris par celui du PRD), chez les travailleurs des ateliers clandestins, chez les travailleurs et les travailleuses du sexe, parmi les femmes insoumises qui vivent dans l’angoisse en voyant que leurs maris ont dû émigrer vers le Nord, au sein des organisations politiques de gauche qui sont convaincues qu’il existe quelque chose au-delà du capital et de la démocratie parlementaire, chez tous ceux et toutes celles qui composent L’Autre Campagne et qui existent dans tout le Mexique, qui s’organisent et qui inventent une autre manière de faire la politique et d’établir des relations avec leurs égaux-différents.
L’Autre Campagne n’est pas ce qu’en ont dit les médias, ce n’est pas non plus ce que certain(e)s de ses participant(e)s en disent, pas plus que ce qu’a pu en dire sur son chemin la Commission Sexta de l’EZLN. C’est beaucoup plus que tout cela. C’est un torrent qui court toujours en bas, qui ne s’exprime pas encore tout à fait, qui existe et qui se reproduit dans les catacombes du Mexique.
Mais en bas, il y a aussi des millions de personnes, la majorité, qui n’ont pas voté. Qui ne croient pas dans les élections (beaucoup, comme nous tou(te)s les zapatistes, n’ont jamais voté par conviction). Les gens qui font partie d’un Mexique méprisé et humilié (et maintenant c’est au tour du lopézobradorisme éclairé de vouloir les mépriser et les humilier plus encore, les rendant responsables d’une prétendue défaite). Beaucoup d’entre eux appartiennent au Mexique des peuples indiens qui, il y a quelques années à peine, étaient encensés pour leur volonté de lutte et de résistance.

C’est avec elles et avec eux, avec les gens qui n’ont pas le regard fixé en haut, que nous sommes, nous tous et nous toutes les zapatistes. Et nous pensons que c’est avec eux et avec elles que doit être l’Autre Campagne.

Car certain(e)s des gens d’en bas, ceux et celles qui sont dans La Otra, identifient déjà leur souffrance et l’ennemi qui la cause, le capitalisme.

Nous savons désormais deux choses essentielles. Une, que pour mener cette lutte il est nécessaire de construire un mouvement social-politique autonome et indépendant. Et deux, que ce n’est pas d’en haut que viendra une véritable solution des problèmes économiques et sociaux dont souffre le peuple du Mexique et que ce n’est pas non plus d’en haut que l’on en finira avec le rapt de la participation et de l’organisation du peuple qu’a effectué la classe politique.

Nous tous et nous toutes, les zapatistes de l’EZLN, nous avons choisi depuis un an d’encourager la formation un mouvement national anticapitaliste, d’en bas et à gauche, qui ne tienne aucun compte de la conjoncture des élections - et notamment un mouvement auquel on pouvait participer indépendamment de ce que chacun et chacune décideraient quant aux élections. Aujourd’hui, nous avons vu et appris beaucoup de choses. De ceux d’en haut, de l’Autre Campagne et de nous-mêmes.

Nous pensons que le mouvement conduit par Andrés Manuel López Obrador n’est pas le chemin de l’Autre Campagne, que l’on soit d’accord ou non avec la légitimité ou la popularité de ce mouvement, mais surtout, nous pensons qu’il n’a pas les mêmes buts que nous autres qui sont compañeras et compañeros au sein de La Otra.

Nous toutes, nous tous, l’Autre Campagne, nous ne recherchons pas un leader qui nous dirige, pas plus que quelqu’un à diriger. Nous ne cherchons pas non plus à obtenir d’en haut ce qui se construit d’en bas.

C’est à vous, à nos compañeras et à nos compañeros de l’Autre Campagne, que nous voulons proposer quelque chose...

(À suivre...)

Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène -
Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale.
Commission Sexta.
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, septembre 2006.

Traduit par Ángel Caído.

Notes

[1] Fe(lipe) Cal(derón).

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