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Chronique des événements récents à Oaxaca

Annick Stevens

vendredi 27 octobre 2006

Chronique des événements récents à Oaxaca

Un huitième mort dû à ce que les observateurs appellent "la guerre sale" : un soldat en civil a tiré une balle dans la tête d’un jeune militant de l’APPO ; il affirme avoir agi de sa propre initiative, alors que l’APPO soupçonne le gouverneur Ulises Ruiz d’être le commanditaire. Les autres morts ont tous été assassinés par des policiers en civil ou des tireurs sans identification : le gouvernement joue la stratégie de la peur et de l’usure. Un seul des huit était un prof appartenant à une tendance opposée à l’APPO, et une campagne de presse a immédiatement attribué l’assassinat à celle-ci - qui dénonce au contraire un coup monté et explique qu’elle au moins règle autrement ses différends.

La présidente du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE), Esther Elba Gordillo, a annoncé qu’elle allait exclure du syndicat la Section 22, à l’origine de la révolte d’Oaxaca. La réponse des profs n’a pas tardé : plusieurs associations de profs de tous les États mexicains ont décidé de former un nouveau syndicat et ne plus payer leur cotisation au SNTE qui est "une mafia corrompue" aux ordres du gouvernement. Ils préparent pour le 19 novembre une Convention nationale éducative et appellent tous les profs du SNTE à quitter celui-ci pour les rejoindre. Tout cela doit être interprété sur fond de situation catastrophique de l’enseignement public au Mexique : tous les parents qui le peuvent paient l’école privée à leurs enfants tellement le niveau du public est bas ; quant à l’université, le gouvernement de droite parle de "décentraliser" l’UNAM (Universidad Nacional Autonoma de Mexico), l’une des plus grandes et des meilleures universités d’Amérique et du monde, ce que les universitaires identifient comme une stratégie larvée de privatisation et une tentative d’affaiblissement d’un bastion de la gauche.

Une commission d’observation du Sénat fédéral doit se prononcer aujourd’hui sur "l’absence de gouvernement" à Oaxaca et déclarer s’il faut organiser ou non des élections anticipées pour remplacer l’actuel gouverneur. Les observateurs pressentent que la commission ne déclarera pas l’absence de gouvernement, même si plusieurs de ses membres ont déjà reconnu que la situation a atteint un point de non retour et que le retrait du gouverneur est la seule solution qui éviterait l’effusion de sang. Les centaines de délégués de l’APPO qui ont effectué la marche de Oaxaca à Mexico campent depuis la semaine passée devant le Sénat pour essayer de se faire entendre. Une vingtaine d’entre eux ont commencé une grève de la faim.

Pour comprendre la détermination absolue du mouvement à chasser le gouverneur de l’État, il faut avoir lu et entendu, jour après jour, ce qui se passe en fait dans toutes les régions où le PRI est au pouvoir : aucun problème public n’est jamais traité, sauf sous forme de clientélisme ; les fonds publics sont systématiquement détournés, les auteurs de délits proches du pouvoir sont dans l’impunité totale, les opposants politiques sont incarcérés arbitrairement ou tués par des inconnus qui ne sont jamais jugés. Il faut vivre ici pour comprendre à quel point tout est pourri. Dès lors, on peut se demander en quoi le changement de gouverneur ferait vraiment changer les choses, mais manifestement, dans l’esprit des révoltés, ce n’est qu’un premier pas et les associations ne laisseront plus jamais s’installer un potentat absolu comme celui que le PRI a installé en plus de 70 ans de pouvoir exclusif.

Pour comprendre à quel point en est la violence politique : dans l’État de Tabasco vient d’avoir lieu l’élection du gouverneur ; des militants du PRD (Parti de la révolution démocratique, progressiste plus ou moins de gauche), parmi lesquels des députés, qui étaient venus aider leur collègue dans sa campagne électorale, ont été enlevés et torturés par des inconnus. L’actuel gouverneur (PRI) n’a rien fait pour retrouver les responsables ; le nouvel élu est, comme par hasard, le candidat du PRI.

L’ASSEMBLÉE POPULAIRE DES PEUPLES D’OAXACA DÉCLARE L’ALERTE MAXIMALE

19 octobre.

Hier soir, 18 octobre, un instituteur indigène qui sortait d’une réunion a été abattu par trois balles tirées depuis une voiture sans plaques. D’autres militants ont reçu par téléphone des menaces de mort. L’APPO a déclaré l’alerte maximale pour renforcer les occupations et les barricades. La Section 22 du Syndicat national des travailleurs de l’éducation est en train de réaliser une consultation des 70 000 enseignants de l’État pour savoir s’ils veulent reprendre les cours ou continuer la grève. Celle-ci devient de plus en plus difficile à poursuivre en raison de la suspension du paiement des traitements depuis deux mois. Quelle que soit la décision des participants, la section a cependant annoncé qu’elle ne renoncerait en aucune façon à réclamer la destitution du gouverneur Ulises Ruiz, qui n’est, dit-elle, pas négociable. Des militants et des parents ont déjà manifesté leur désir de poursuivre la grève en proclamant : "Un enseignant conscient ne se rend ni ne se vend" et "Enseignant, tu as commencé, tu dois terminer ! Ulises n’est pas parti, tu dois le chasser !".

Le Sénat a déclaré que l’État n’était pas en rupture de pouvoir (ce qui empêche d’organiser des élections) mais qu’il y avait ingouvernabilité de fait et persistance des procédés "de caciques". Au grand scepticisme de tout le monde, le président Vicente Fox a assuré que le problème serait résolu par la négociation avant la fin de son mandat.

Sur place, en effet, on est loin des discours lénifiants. Tandis que le parti au pouvoir (PRI) commence à préparer l’opération de récupération du centre-ville (le gouvernement a notamment commencé à réaménager une prison en prévision d’une arrestation massive d’enseignants et de militants), les brigades mobiles de l’APPO ont repris l’occupation de bâtiments publics, en commençant par le siège du gouvernement, dans lequel ils se sont contentés de laisser des graffitis, et en terminant par le bâtiment du Journal officiel.

En l’absence des forces de police dans le centre-ville occupé, les infractions se multiplient, et une justice populaire s’installe, qui ne fait pas toujours dans la dentelle : un homme qui s’est introduit par deux fois dans une école maternelle pour voler et pour tenter de violer une institutrice, a été tabassé par la foule avant d’être remis aux autorités judiciaires. Sa photo, le visage ensanglanté, et portant une pancarte sur laquelle on a écrit "Je suis un rat et un violeur", fait le tour de la presse, alimentant la campagne de dénigrement du mouvement.

Des actions spectaculaires pour se faire entendre

À Mexico se poursuit l’occupation des délégués de l’APPO devant le Sénat fédéral, ainsi que la grève de la faim d’une partie d’entre eux. Une vingtaine de manifestants se sont prélevé une seringue de sang pour écrire avec leur propre sang des slogans pour la liberté et contre le gouverneur Ruiz. Cette action spectaculaire est, selon une militante du Front populaire révolutionnaire, "le seul moyen qui nous reste de nous exprimer". S’adressant à la presse, les délégués dénoncent ce besoin de spectaculaire : "Voyons si maintenant vous nous prêtez attention. C’est ça que vous voulez ? Eh bien vous l’avez !"

ULTIMATUM À RUIZ ;
NOUVELLE CONSULTATION SUR LA REPRISE DES COURS ;
APPELS D’ORGANISATIONS NATIONALES ET INTERNATIONALES

24 octobre.

L’APPO a lancé un ultimatum à Ulises Ruiz : il a 72 heures à partir de ce mardi pour démissionner, sinon à partir de vendredi de nouvelles actions seront mises en place au niveau national.

Une nouvelle consultation des enseignants sur la reprise des cours est effectuée en ce moment par la section 22 du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE) et son résultat sera rendu public demain mercredi. En effet, l’assemblée des secrétaires de délégations, réunie samedi dernier, avait refusé les résultats présentés par la direction pour justifier la reprise du cycle scolaire, dans la mesure où trois décomptes successifs avaient débouché sur des chiffres différents. Après une nuit de discussions et de tensions, le dirigeant de la section 22, Enrique Rueda Pacheco, avait dû s’enfuir sous la protection de son garde du corps pour échapper à la colère de la foule qui l’accusait de trahison.

Les membres non enseignants de l’APPO demandent à ceux-ci de ne pas se démobiliser avant l’obtention de la démission du gouverneur, mais ils annoncent qu’ils respecteront la décision de la consultation. En attendant, plusieurs affrontements ont eu lieu entre des parents qui rouvraient les classes et des militants de l’APPO qui les maintenaient fermées.

Le porte-parole du PRI au Sénat, Carlos Jimenez Macias, a déclaré que l’usage de la force publique était la seule issue possible à Oaxaca, et que c’était une pratique utilisée par toutes les grandes démocraties pour rétablir l’ordre - et il a donné comme exemples le Chili, la France et la Grande-Bretagne. La force publique, a-t-il ajouté, ne doit cependant pas user de moyens violents.

Plusieurs ONG mexicaines de défense des droits humains ont exposé la situation d’Oaxaca devant la Commission interaméricaine des droits humains à Washington, dénonçant les assassinats, menaces de mort, harcèlements, détentions illégales, fabrications de délits, destructions de moyens de communication. La CIDH leur a répondu qu’elle effectuerait une visite au début de 2007. De son côté, Amnesty international a repris dans un communiqué l’ensemble des dénonciations signalées par les associations mexicaines et a répété sa préoccupation devant un possible usage de la force par la Police fédérale préventive. L’organisation internationale demande aux autorités de mener une enquête impartiale sur les assassinats et tortures, et de trouver rapidement une solution politique au conflit.

L’association « Services et assistance pour la paix » (Serapaz), dirigée par l’évêque Samuel Ruiz Garcia, a proposé aux parties en conflit une trêve de 100 jours, incluant une démission temporaire du gouverneur, la libération des militants prisonniers, et, de l’autre côté, la levée des barricades et la réouverture de la ville. Dans la proposition, datée du 17 octobre, figurent également la désignation par commun accord d’une instance civile de médiation qui pourra entreprendre le long processus de résolution du conflit, ainsi que l’organisation d’une large consultation pour la « transformation politique, la paix et le développement d’Oaxaca ».

Pendant ce temps, le Président Vicente Fox se préoccupe surtout de dorer son image avant de terminer son mandat, se félicitant d’avoir résolu pacifiquement et démocratiquement les conflits autour de l’EZLN, autour de la construction de l’aéroport, et concernant les problèmes agraires ; il répète qu’il en sera de même pour le conflit d’Oaxaca.

Le Cspcl remercie Annick pour ces résumés d’articles parus dans « La Jornada ».

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