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Chronique du Mexique en luttes, 30 novembre 2006

Annick Stevens

jeudi 30 novembre 2006

Chronique du Mexique en luttes, 30 novembre 2006

Repli de l’APPO et menaces sur les prisonniers

En raison des nombreuses arrestations des derniers jours, la barricade du carrefour Cinco Señores, dernière barricade d’Oaxaca, qui défendait notamment l’accés à l’université, est restée sans défenseurs durant la nuit du 28 au 29, de sorte qu’à 4 heures du matin des bulldozers sont arrivés, accompagnés d’une centaine de nettoyeurs et défendus par une vingtaine de camionnettes de policiers fortement armés ; ils ont complètement démembré la barricade et dégagé les dernières routes coupées, annihilant ainsi une occupation qui durait depuis six mois. Dans l’après-midi du 29, comme un groupe important de policiers se massait devant la porte de Radio Universidad, les membres de l’APPO qui émettaient encore ont préféré remettre la radio entre les mains de l’Universtité plutôt que de laisser la police s’en emparer par la force. La PFP occupe désormais toute la ville. Toutes les maisons sont systématiquement fouillées à la recherche d’activistes. La criminalisation du mouvement entre dans sa phase judiciaire avec des centaines d’inculpations pour délits de droit commun tels que : dégradations, vols, destructions de bâtiments publics, etc.

Parmi les prisonniers de ces derniers jours, 141 ont été transférés par hélicoptères vers la prison d’El Rincon, dans l’État du Nayarit. Toute communication est impossible avec eux, y compris pour leurs familles. Les associations pour la défense des droits de l’homme sont arrêtées par un barrage sur la route menant à la prison et ne reçoivent pas l’autorisation d’aller voir les prisonniers. Elles craignent des tortures et ont déjà reçu des témoignages de coups et menaces. Ce déplacement vers le Nayarit a donné lieu à des déclarations hallucinantes. Des représentants de tous les secteurs privés locaux ont manifesté contre la présence des prisonniers oaxaquéniens, et le président du Conseil des entreprises a déploré que celle-ci "générera des protestations sociales, de gens qui viendront d’autres États du pays pour demander leur libération, et cela nuira aux activités productives de l’État". Ce n’est pas tout : le gouverneur de l’État a téléphoné au prochain ministre de l’Intérieur fédéral pour se plaindre qu’on lui ait envoyé ces "inculpés" sans lui demander son avis, et a qualifié ce transfert d’"insensé" parce que "quand on combat un cancer, on doit l’encapsuler et non le disperser à travers tout le pays". Ces réactions illustrent la polarisation qui est en train de se creuser dans tout le pays entre les sympathisants des mouvements sociaux et les partisans de l’ordre économico-politique actuel.

Détermination pour le futur

Un Forum des peuples indigènes a eu lieu à Oaxaca dans des locaux de l’église de la Vierge des Pauvres, qui a abouti à une déclaration répétant les exigences de démission du gouverneur, de retrait de la PFP, de présentation des disparus en vie, de libération des prisonniers, d’arrêt des violences policières, et dénonçant la terreur exercée par l’occupation policière de la ville et la criminalisation de la protestation sociale en guise de moyen pour désarticuler l’APPO. Selon un porte-parole, le nouveau gouvernement serait déjà impliqué dans la répression actuelle, et la nomination comme ministre de l’Intérieur de Francisco Ramirez Acuna, connu pour privilégier la manière forte, ne présage rien de bon pour l’avenir. De même, les membres de l’APPO réunis dans la capitale fédérale ont annoncé que cette répression était un échantillon de ce que le gouvernement de Felipe Calderón prévoyait de réaliser à l’échelle nationale.

Cependant, les organisations présentes au forum invitent tous les résistants à éviter de tomber dans les provocations et la violence et à continuer à lutter de manière créative contre la misère et pour un changement politique en profondeur. L’Église locale, jusque dans sa plus haute hiérarchie, a pris résolument le parti des pauvres en appelant les autorités fédérales et locales "à être sensibles aux justes réclamations du peuple, à gouverner avec honnêteté et transparence, à ne pas abuser du pouvoir pour réprimer, à ne pas manipuler ni profiter de l’ignorance et de la pauvreté de la population". Elle a ajouté que, pour éviter de nouvelles violences, il était urgent d’introduire des réformes dans tous les secteurs : légales, économiques, politiques, scolaires, électorales et sociales.

Le site de l’APPO continue à appeler à la lutte, affichant en première page "LOS FASCISTAS NO PASARAN" (traduction superflue ! consulter http://www.asambleapopulardeoaxaca.com). Le site comme les interviews de résistants indiquent que la stratégie du pouvoir consistant à arrêter les "leaders" est vaine face à un mouvement où la base agit horizontalement : des milliers de personnes en résistance ne s’arrêteront pas faute de "dirigeants". La force de l’APPO est dans le nombre et l’égale valeur de tous ses membres, dans la détermination de ceux qui savent que la lutte sera longue et difficile mais qu’ils n’accepteront plus jamais la vie indigne qu’on leur a fait subir jusqu’ici.

Du côté des réactions internationales, l’hebdomaire mexicain "Proceso" rapporte les chiffres exorbitants des exportations d’armes de l’Union européenne vers le Mexique durant la présidence de Vicente Fox, et révèle que les groupes parlementaires européens Verts et Izquierda Unida ont demandé une interdiction de ces exportations en raison des violations des droits de l’homme et des menaces que les armes soient utilisées contre des civils dans des conflits internes - ce sont là deux raisons suffisantes, d’après la législation européenne, pour refuser toute livraison d’armes à un pays (il est intéressant de noter que la Belgique a récemment refusé un contrat au Mexique pour ces raisons, ce qui est loin d’être le cas de tous les pays européens).

Pour ceux qui se demandent comment aider les prisonniers de l’APPO, on voit qu’une pression peut être exercée de l’extérieur, soit par l’intermédiaire de certains parlementaires, soit par l’intermédiaire des organisations internationales de défense des droits humains, ou encore en invitant la presse à parler de ce débat au Parlement européen et à dire la vérité sur la situation mexicaine.

Les "soirées pyjama" des députés

Pendant ce temps, tout le Mexique se gausse des députés du PAN et du PRD qui, hier, se sont disputé la tribune du Parlement, afin de l’occuper jusqu’à ce vendredi 1er décembre où elle doit être le lieu de la passation de pouvoir au nouveau président. Le quotidien "La Jornada" affiche en première page le titre "‘Piyamada’ à la plus haute tribune de la nation", faisant allusion aux fêtes durant lesquelles les enfants restent dormir chez leurs copains. Des photos montrent en effet des députés se passant des oreillers et d’autres allongés sur des matelats, après les photos qui les montraient se poussant et se frappant pour se maintenir sur l’estrade. Avec le commentaire : "Le Congrès s’est changé en le ‘reality show’ le plus réussi. Depuis que la réalité imite la télévision, la politique a gagné une audience inespérée." Mais, au-delà du cocasse et du ridicule, la tension est réelle entre ceux qui veulent à tout prix empêcher l’investiture du président et ceux qui prétendent simplement appliquer la Constitution.

Annick Stevens, à partir de "La Jornada", de "Proceso" et du site de l’APPO.

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