Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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Bien le bonjour d’Oaxaca, le 1er décembre

George Lapierre

vendredi 1er décembre 2006

Bien le bonjour d’Oaxaca, le 1er décembre

Bien le bonjour,

Oaxaca est une ville occupée par la soldatesque, vous n’ignorez pas ce que
cela signifie : perquisitions sur délation, la radio "papita" ou "mapache"
ou citoyenne ou encore radio de la haine, la seule désormais qui occupe
les ondes comme les forces armées occupent la ville, demande à la
population de dénoncer son voisin, et appelle à mettre le feu aux maisons
qui hébergeraient des membres connus de l’APPO ; arrestations arbitraires,
seule la jeunesse dorée peut se déplacer sans crainte, les jeunes des
quartiers populaires, doivent prendre mille précautions pour aller d’un
point à l’autre de la ville, mieux vaut ne pas être indiens ou pauvres ;
des maîtres et maîtresses d’école sont détenues avec la plus grande
brutalité devant leurs élèves (je viens d’apprendre que la PFP a pénétré
dans une école en lançant des grenades de gaz, ils étaient à la recherche
d’un instit), sans qu’il y ait de réactions de la part du syndicat
enseignant, du moins jusqu’à présent (une manière pour la direction de se
débarrasser de ses opposants ?) ; déportation des prisonniers et
prisonnières, à qui est refusé tout droit de visite (de la famille, des
avocats ou des droits de l’homme), dans des prisons de haute et moyenne
sécurité du Nord sous le prétexte d’une extrême dangerosité (en quoi une
jeune institutrice indienne enseignant dans un village de la montagne
peut-elle être d’une extrême dangerosité ? Elle n’est pas la seule, elles
sont huit dans son cas avec des familles entières, père, mère et enfants...
la dangerosité d’être indiens ?) ; rondes continuelles dans toute la ville
de camionnettes pleines de gardes mobiles (la police fédérale préventive
ou PFP) fortement armés, suivies ou devancées par les pick-up des
paramilitaires (police de l’État en civil, certains ont grossièrement
dessiné sur leur tee-shirt une croix gammée) ; tabassage systématique,
torture, violence sexuelle et, sans doute, assassinats (avec l’ordre de
ramasser les corps de façon à ne pas laisser de preuves) ; la loi et
l’ordre sont de retour dans notre bonne ville d’Oaxaca. Le petit tyran
tente de s’imposer par la terreur, il est le seul à avoir peur, les gens
ne sont pas terrorisés, inutile de chercher un affrontement si inégal, on
prend des précautions pour ne pas être arrêté, on se planque et on attend
que passe l’ouragan.

Cette débauche de violence a été orchestrée et planifiée de longue date
dans les sphères du pouvoir. C’est le moment où toute la presse et les
médias portent leur attention sur les clowns de la chambre des députés,
qui se battent pour occuper la tribune, où Felipe Calderón, dit Fécal,
doit faire son discours d’investiture comme président illégitime de la
République. La manifestation du 25 novembre fut une aubaine : on provoque
les jeunes les plus déterminés en arrêtant, tabassant et torturant trois
des leurs ; des terrasses proches du zócalo, on leur balance des pierres
et cela suffit pour réveiller une colère retenue et légitime et déclancher
une confrontation à laquelle adhèrent non seulement les jeunes mais
l’ensemble des participants à cette manifestation. La bataille a été
intense et a duré plus de quatre heures, ce n’est que sous une pluie de
grenades lacrymogènes que des commandos de la PFP ont pu avancer derrière
leurs tanks et prendre en tenaille les combattants, tabasser et arrêter
ceux qui leur tombaient sous la main, se retirer pour répéter ainsi
l’opération plusieurs fois jusqu’à être maîtres du champ de bataille, en
l’occurrence de la place Santo Domingo. Pendant ce temps, la police de
l’État en civil (les paramilitaires), à laquelle s’étaient joints des
membres du PRI, occupait les jardins publics, les hôpitaux, la faculté de
médecine (beaucoup d’étudiants en médecine avaient formé des groupes de
secouristes durant les affrontements), la gare d’autobus, le fortin, où
pouvaient se réfugier les blessés et les fugitifs ; ils étaient armés et
ont fait feu plusieurs fois, ils ont fait le sale boulot en collaboration
avec les gardes mobiles qui patrouillaient tout autour du centre.
L’objectif de l’État est clair : arrêter le plus de monde possible, porter
un coup fatal à l’Assemblée, châtier la population rebelle et la tenir
sous la menace du fouet et de la geôle. Pendant que j’écris ces lignes me
parviennent les mauvaises nouvelles des arrestations, des disparitions, ou
la bonne nouvelle de ceux qui ont pu quitter la ville sans dommages, nous
nous appelons les uns les autres pour nous tenir au courant en espérant
que l’ami que l’on appelle va répondre ou que nous ne serons pas les
prochaines victimes. Entre soulagement et tristesse passent les heures.

L’Assemblée des peuples depuis la tenue de son Congrès, malgré ses
failles, a désormais des assises solides dans la société. Il ne s’agit pas
pour elle de prendre le palais du gouvernement mais de se construire et de
se développer comme un nouveau mode d’organisation sociale. Plus de 300
participants au forum des peuples indigènes d’Oaxaca ont bravé Ulises
Ruiz, ses sbires et l’odeur pestilentielle, qui règne sur la ville depuis
son retour, afin de se réunir, en présence des conseillers de l’APPO
recherchés par la police, pour deux journées de réflexion et de débats. Le
28 et 29 novembre. Dans ces moments de persécution, de tragédies et de
souffrances, dans ces heures cruciales de la lutte des peuples, cette
rencontre prenait tout son sens, celui d’une résistance invincible puisant
sa détermination non plus dans le passé mais dans le futur : "Nous, les
Indiens, avançons lentement parce que nous allons loin." Ces quelques mots
dits par une autorité municipale lors de la cérémonie d’ouverture
résumaient tout l’esprit du mouvement social apparu il y a peu au grand
jour à Oaxaca et connu sous le nom de la Commune libre d’Oaxaca. Cette
réunion fut un défi au déchaînement de la barbarie, au vent mauvais qui
souffle sur la ville, à la guerre menée contre l’humanité. Elle marque une
nouvelle étape de l’Assemblée : la participation des communautés
indigènes, avec leurs valeurs propres, leur expérience, à la construction
d’un monde nouveau. Cette participation des communautés en donnant à
l’Assemblée son assise concrète, pratique (une organisation sociale où
l’assemblée joue un rôle central), lui donne du coup son orientation
fondamentale : étendre, élargir et renforcer, son champ d’action à toute
la société mexicaine. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, les
obstacles à cette émancipation, à cette reconquête de soi, sont nombreux
et ils ne sont pas seulement extérieurs à l’APPO, partis politiques,
syndicats, organisations civiles viennent en quelque sorte s’intercaler
entre la source et son devenir. Ces éléments jouent un rôle important par
leur capacité d’organisation et de convocation, leur aptitude et leur
disposition à mobiliser la population des quartiers ou des villages. Ils
devront pourtant s’effacer peu à peu devant l’initiative des assemblées de
base, s’ouvrir à ces initiatives, en auront-ils la disposition ? Jusqu’à
présent, ils ont comblé un vide, mais en même temps qu’ils le comblent ne
le créent-ils pas ?

Les autorités municipales, les organisations communautaires et régionales
des peuples zapotèque, mixtèque, chinantèque, chatinos, mazatèque, mixe,
ikoot, cuicatèque, chontal, zoque, triqui, amuzgo, chochotelque et tacuate
ont participé à ce forum. Nous nous sommes partagés autour de quatre
tables de réflexion : la libre détermination et l’autonomie ; la terre, le
territoire et les ressources ; l’éducation et la communication indigène
interculturelle ; la violation des droits humains. Les communautés
indiennes connaissent et vivent des agressions continuelles qui s’exercent
en général sous le couvert des lois libérales : partis politiques au nom
de la démocratie, sectes religieuses au nom de la tolérance, qui tentent
d’intervenir dans la vie sociale du village et qui sèment le trouble, la
division et le rejet. Depuis la modification de l’article 27 de la
Constitution, qui protégeait un tant soi peu les terres ejidales et
communales, tout le territoire, tout l’espace de la communauté, est devenu
l’objet des convoitises privées : forêts, eau, biodiversité, centres
cérémoniels et toute la richesse du sous-sol. Les fonctionnaires forcent
la main aux habitants par des menaces et par des promesses pour qu’ils
acceptent la parcellisation et la privatisation des terres et plus
généralement de l’ensemble des biens communaux. Une fois la privatisation
des terres acquise arrivent dans le village des banques de prêts qui
proposent de l’argent sur la terre, que le paysan, appauvri par la
concurrence des produits nord-américains, devra hypothéquer. Vieux et
antique procédé mis en œuvre et soutenu, cette fois-ci, par toutes les
forces de l’État. C’est une guerre pour s’emparer de l’espace, expulser
les paysans de leurs terres, 3 millions d’immigrés pour le seul État
d’Oaxaca, expulser les habitants des villes des rues et des espaces
publics, c’est ce qui se passe aussi en France où les jeunes et,
évidemment les adultes, sont expulsés de leurs rues et même de leurs
entrées d’immeuble, pour réserver tout l’espace au commerce et au profit
que les grands marchands en tirent.

"Ce profond et complexe conflit, douloureux comme un accouchement, a
permis l’expression pleine et authentique des peuples d’Oaxaca. Il a
laissé voir que, dans l’État d’Oaxaca, désormais les lois en vigueur, les
institutions et les pratiques autoritaires du régime politique ne
correspondent pas aux exigences et aux aspirations de la société. En ce
sens, Oaxaca a changé et ne peut revenir à la situation antérieure. Nous
aussi, les peuples indigènes d’Oaxaca, devons l’entendre de cette
manière : ce mouvement nous a changés et nous ne pouvons revenir à notre
situation antérieure... Nous voulons faire savoir à la société et au
gouvernement d’Oaxaca, du Mexique et du monde que l’énorme abus de la
force publique mis en pratique ces derniers jours ne nous intimide pas ni
ne nous paralyse, comme nous l’avons montré avec la réalisation de ce
forum... Nous sommes sous un état d’exception non déclaré donc illégal. Le
fait nous préoccupe et nous amène à agir avec une extrême prudence. Mais
cela ne nous arrête pas. Notre chemin est tracé et nous allons le suivre à
notre manière avec nos temps et nos rythmes. Ce chemin comprend la
transformation de toutes les normes et institutions qui, actuellement,
régissent notre cohabitation. Nous n’allons pas le faire seuls. Mais nous
ne serons plus jamais exclus de la conception et de la mise en œuvre de
ces normes et institutions.

Jamais plus un Mexique sans nous.

Pour le respect de la libre détermination et la reconstitution des peuples
indigènes."

Oaxaca, le 1er décembre 2006.
George Lapierre