Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Le Mexique du Nord, l’Autre Campagne et Oaxaca

Paroles du délégué Zéro et communiqué du CCRI-CG de l’EZLN

mardi 5 décembre 2006

Paroles du délégué Zéro de la Commission Sexta de l’EZLN

Le 2 décembre 2006.

COPAI-Mexique.

I. L’Autre Campagne dans le nord du Mexique : décliner Oaxaca en haut et en bas.

Arrestations illégales de centaines de femmes et d’hommes, des dizaines de disparus, la torture, les fouilles, les coups. Femmes et hommes jeunes, indigènes, enfants, anciennes et anciens. Bref, le peuple de l’Oaxaca d’en bas. En haut, la Police fédérale préventive, les paramilitaires d’Ulises Ruiz, les grands médias, la classe politique.

Se taire devant tout cela, ce serait décliner l’Oaxaca dans les termes d’en haut et, d’en haut, faire joyeusement les comptes... et des comptes idiots.

Là-haut, en effet, on se précipite pour déclarer que tout est rentré dans l’ordre et que le « conflit » est sous contrôle parce que les « meneurs » ont été appréhendés, comme si ce mouvement avait des « dirigeants » qui pouvaient être achetés ou emprisonnés ou tués. On nous dit qu’il faut porter nos regards ailleurs. Autrement dit, avoir les yeux fixés sur ce qui se passe en haut, sur les singeries du pouvoir politique, sur ses simulacres, sur sa prétention à nous faire croire qu’il commande et ordonne alors que le véritable pouvoir fixe l’ordre du jour de ses moyens de communication, de ses commentateurs, de ses locuteurs, de ses artistes, de ses intellectuels, de ses chefs de la police, de ses chefs de l’armée et de ses paramilitaires.

Décliner Oaxaca en bas, c’est dire compañera et compañero, c’est accueillir ceux que l’on persécute, c’est mobiliser nos forces pour que l’on présente les disparus et obtenir la libération des prisonniers et des prisonnières, c’est informer, c’est appeler à la solidarité internationale et au soutien du monde entier, c’est ne pas se taire, c’est dire la souffrance de ce Sud et préciser qu’elle s’étend dans tout le Mexique et au-delà des ses frontières des quatre côtés, comme si c’était en bas que l’on nomme, que l’on dit, que l’on écoute et que l’on vit ces souffrances.

Oaxaca se répand en douleur, mais aussi en lutte. Des morceaux de ce peuple se distribuent tel un puzzle sur l’ensemble du territoire national et au-delà de limites géographiques plus ridicules que jamais, en tout cas au Nord.

Pendant les deux mois que nous avons mis à parcourir le Nord mexicain, l’Oaxaca surgissait à tout bout de champ. Il s’habillait de douleur et de rage. Et il nous parlait et nous regardait.

Et l’Autre Campagne écoutait et écoute et elle tend les bras comme les ont tendus en solidarité avec l’Oaxaca les extrémités zapatistes qui paralysèrent en deux occasions les routes du Chiapas et celles des Autres dans le moindre recoin du Mexique d’en bas. Et comme l’ont fait toutes les autres et tous les autres dans le monde entier. Comme ils tendent les bras maintenant, comme ils continueront de le faire même si personne ne tient les comptes, si ce n’est le miroir fragmenté que nous sommes, nous qui ne sommes personne.

Devant Oaxaca, pour Oaxaca et par Oaxaca, nous disons :

COMMUNIQUÉ DU COMITÉ CLANDESTIN RÉVOLUTIONNAIRE INDIGÈNE -
COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.
MEXIQUE.

Le 2 décembre 2006.

Au peuple mexicain,
Aux peuples du monde,

Frères et sœurs,

L’attaque dont a été victime notre peuple frère de l’Oaxaca ne peut être ignorée par quiconque se bat pour la liberté, la justice et la démocratie dans le moindre recoin du globe.

C’est pourquoi l’EZLN appelle toutes les personnes honnêtes du Mexique et du monde entier à manifester dès maintenant leur solidarité et leur soutien avec le peuple de l’Oaxaca, et à exiger :

Que l’on présente vivants les disparus ; la libération des personnes emprisonnées ; la destitution d’Ulises Ruiz et le départ des forces fédérales de l’Oaxaca, et que les coupables des tortures, des viols et des meurtres soient châtiés. En somme, rien moins que la liberté, la démocratie et la justice pour le peuple d’Oaxaca.

Nous appelons les participants à cette campagne internationale à dire, de toutes les manières et dans tous les endroits possibles, ce qui s’est passé et continue de se passer dans l’Oaxaca, chacun à sa façon, en son temps et là où il se trouve.

Nous appelons à culminer ces actions par une mobilisation mondiale pour l’Oaxaca le 22 décembre 2006.

Le peuple de l’Oaxaca n’est pas seul. Il faut le dire et le démontrer. Le lui démontrer et le démontrer à tout le monde.

Démocratie ! Liberté ! Justice !
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, décembre 2006.

II. 45 000 kilomètres en (Autre) Campagne.

La première étape de l’Autre Campagne a fait parcourir à la Commission Sexta de l’EZLN près de 45 000 kilomètres (47 890, selon quelqu’un qui a fait le compte) en long et en large du territoire de ce que nous pouvons désormais nommer, en connaissance de cause, d’effet, et de but, l’Autre Mexique, celui d’en bas.

Ce que nous avons vu et écouté n’a pas fait que démonter cette fiction de 31 États plus un district fédéral - étant donné que nous avons rencontré des compañeras et des compañeros d’au moins 35 entités : les 32 de la géographie instaurée d’en haut, plus la région de la Lagune, la Huasteca et cette chose qui prend forme et identité propre au nord du Río Bravo.

Non, ce qui meut l’Autre Campagne est si grand qu’il ne tient pas à l’intérieur des frontières. Au nord du Río Bravo, il y a aussi un Mexique.

« Nous ne perdrons jamais. Nous sommes là. Nous serons toujours là », dit une petite fille chicano qui sait de quoi elle parle.

Nous avons écouté et nous avons vu de nombreux Mexiques, de couleurs et de langues distinctes, et qui empruntent des chemins différents. Avec eux, nous avons pu nous rendre compte qu’ils sont tous un quand ils déclinent la douleur et font agir la rébellion.

À pied, à moto, à cheval, à bicyclette, en voiture, en train et en bateau, nous avons parcouru 45 000 kilomètres au cours d’une campagne très autre, et, pour employer les termes d’une femme indigène raramuri de la Sierra Tarahumara, « nous avons vu la maladie et là, nous avons trouvé le remède ».

La douleur y a brillé de ses propres feux et l’arbre de la résistance a commencé à scintiller, qui plonge loin ses racines depuis des siècles.

Nous ne pouvons pas continuer à résister tout seuls, chacun de son côté. Nous devons nous unir, pour nous et pour tous.

En peu de mots, le Mexique ne vivra que si vit le Mexique d’en bas.

Et le Mexique d’en bas ne pourra vivre qu’avec la libération des prisonniers et des prisonnières d’Atenco, avec la libération des tous les prisonniers et de toutes les prisonnières politiques de ce pays, avec la présentation des disparu(e)s vivants et avec l’annulation de tous les mandats d’arrêt lancés contre les opposants de la lutte sociale.

III. Ni bleu ni jaune, l’Autre Nord existe aussi.

Les quatre roues motrices du capitalisme - pillage, mépris, exploitation et répression - unissent en bas ce qu’en haut on s’efforce de diviser à coup de sondages et de désirs bleus et jaunes.

L’Autre Campagne a retrouvé notre pays, elle a découvert que le Nord est aussi le Mexique.

En voici quelques échantillons :

Il existe là-haut une ligne qui unit Teacapan et Dautilo, au Sinaloa, à Isla Mujeres, au Quintana Roo et à Puerto Progreso, au Yucatán ; et qui unit Joaquín Amaro et San Isidro, au Chiapas, à Matamoros, au Tamaulipas, et à El Mayor, en Baja California.

Dans ces huit coins du Mexique d’en bas, des familles de pêcheurs sont persécutées à cause de leur travail. C’est comme ça que l’on criminalise le travail, avec l’alibi de la protection de l’environnement.

La politique des gouvernements néolibéraux en matière d’environnement à tous les niveaux (fédéral, de l’État ou municipal) consiste à détruire la nature... ou à l’arracher à ses gardiens légitimes pour la livrer à la voracité des grands trusts industriels.

D’autre part, dans les États du Sonora, de Zacatecas et de San Luis Potosí, respectivement gouvernés par le PRI, le PRD et le PAN, on peut constater de ses propres yeux ce que signifie « conserver les variables économiques ».

Dans ces trois États, on assiste à la destruction de la campagne mexicaine et à l’exode des populations dû à l’expulsion de millions de Mexicains vers les États-Unis. Tout cela s’accompagne de la réhabilitation des anciennes haciendas du régime de Porfirio et de leur recrudescence avec l’afflux de migrants indigènes des États du sud et du sud-est du Mexique.

Au Mexique, la « modernité », c’est le retour à l’époque de Porfirio.

IV. En haut, après le XXe vient... le XIXe siècle.

La machine à faire des marchandises se cache dans la cause et non dans l’effet. C’est derrière le marché et derrière le salaire que se cache le noyau dur du système : la propriété privée des moyens de production et d’échange.

Ce sont les banques, les industries et le commerce, tous étrangers, qui forment les nouvelles nations qui participent à cette reconquête du Mexique. De même, leurs armées de conquête et d’occupation sont formées de députés du parlement national, de sénateurs, de maires, de députés du parlement local, de gouverneurs, de présidents de la République et de ministres.

Voilà l’histoire actuelle qui unit le Mexique du Nord, du Centre et du Sud. Nous voilà revenus à l’époque de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Spoliation des terres. Destruction de la culture et de l’histoire. Destruction de la nature. Destruction de la communauté humaine. Destruction de la culture de l’organisation. Violence et discrimination de genre contre les femmes, au sein des familles, dans la sphère sociale, culturelle et institutionnelle. Mépris des personnes âgées, des ancien(ne)s. Marchandisation de l’enfance. Criminalisation de la jeunesse. Privatisation de l’enseignement préparatoire et supérieur. Démantèlement du système éducatif primaire et secondaire. Démantèlement de la sécurité sociale. Destruction et recomposition des conditions de travail pour revenir à l’époque de Porfirio Díaz. Marginalisation de la vente ambulante et asphyxie du petit et du moyen commerce, au profit du grand capital commercial étranger. Mépris et répression à l’encontre de la différence d’option sexuelle, même au sein de la gauche. Autisme pervers des grands moyens de communication.

« La faim te met à genoux, mais la dignité indigène te met debout », nous disait une femme indigène chef des Kumiai.

Au Mexique, on travaille pour ne pas mourir et on se tue au travail.

V. Nous sommes ce que nous sommes.

Le plus gros de l’Autre Campagne est formé d’indigènes, de jeunes et de femmes. Tous et toutes des travailleurs et des travailleuses de la campagne et de la ville.

Dans le Nord mexicain, on retrouve Oaxaca auprès des Triqui, des Mixtèques et des Zapotèques, mais aussi chez les Kumiai, les Kiliwa, les Kukapa, les Tohono O’odham, les Comca’ac ou Seri, les Pima, les Yaqui, les Mayo Yoreme, les Raramuri, les Caxacan, les Cora, les Wixaritari, les Kikapu, les Maskovo, les Teenek, les Pam, les Nahua, les Chichimèques, les Tepehuan et les Guarijio.

Chez les peuples, tribus et nations indigènes du Nord, il est plus fréquent et naturel qu’ailleurs que les femmes soient chef, autorité ou dirigeante.

« Nous voulons continuer à être ce que nous sommes », nous disait une indigène raramuri. Ce qu’aurait pu tout aussi bien dire un jeune homme, une jeune femme, une femme.

« Que la voix fasse son chemin, pour donner des forces à ce monde », dit cette femme, cette jeune indigène du nord du Mexique.

VI. En bas, un cœur surgit.

La lutte anticapitaliste n’est pas apparue avec de la Sixième Déclaration et de l’Autre Campagne. Elle a emprunté et emprunte encore de nombreux chemins différents au sein d’organisations politiques, sociales et non gouvernementales, au sein de peuples indiens, de collectifs, de groupes, de familles et d’individus.

La Sexta et La Otra ont été un catalyseur, un appel à nous rencontrer, à nous connaître, à nous respecter, à nous unir.

On y est arrivé.

Maintenant, il s’agit que tous, toutes, nous répondions en tant que cette Autre Campagne que nous sommes et que nous disions où nous en sommes, comment nous voyons le Mexique et le monde, ce que nous voulons faire et comment nous voulons le faire.

C’est pour cela que nous appelons à une consultation interne du 4 au 10 décembre 2006.

L’Autre Campagne n’est pas une lutte de plus en bas, c’est celle de tout un chacun, mais en tissant d’autres liens, ceux de la solidarité et du soutien, ceux d’une même douleur et d’une identique rébellion, ceux du respect, ceux de des différences qui sont reconnues et se reconnaissent.

L’Autre Mexique commence en bas et ne s’achèvera pas avant qu’on ne le refasse entièrement, parce qu’il faut encore ce qu’il faut.

L’Autre Campagne se mue en un Autre Front contre l’en haut et ses miroirs déformants. Nous n’allons ni converger ni nous unir, le différend étant irréconciliable. Ceux qui s’opposent d’en haut ne veulent pas changer ce pays, ils veulent arriver au pouvoir. Ceux qui comme nous s’opposent à Calderón d’en bas sont contre tout ce qui, là-haut, feint des idées et pratique le mépris de toute sorte.

L’officiel sera vaincu, de même que le « légitime » ou que tout autre nom que prendra celui qui s’imagine que tout continuera comme avant et déclarera d’en haut pour ou contre l’en bas pour continuer à administrer le même cauchemar.

Ce pays est truffé de recoins, d’angles. C’est de là, et non des palais, des sièges de gouvernement et des bunkers de la classe politique, que naîtra, grandira et existera une autre alternative.

L’ensemble de ce pays vit dans une prison, mais il y a des prisons qui sont plus vraies que d’autres. C’est pourquoi la lutte pour que soient présentés vivants les disparus, celle pour la libération des prisonniers et des prisonnières d’Atenco, et maintenant pour ceux et celles d’Oaxaca, doivent s’inscrire dans une campagne nationale.

De pair avec cette campagne, d’autres mouvements nationaux peuvent se dresser contre les tarifs des compagnies d’électricité, pour la défense et la protection de l’environnement, pour la promotion de la vente ambulante et du petit commerce ou le boycott du grand commerce.

En tant que zapatistes, nous attirons l’attention sur la contribution qu’apportent les luttes anticapitalistes de groupes et collectifs anarchistes et libertaires, par leur caractère autogestionnaire.

Au Chihuahua, on nous a parlé des tlatoleros, des messagers indigènes qui parcouraient les villages pour inciter à la rébellion contre le vice-royaume. D’une manière ou d’une autre, nous avons été et nous serons ces messagers.

Tandis que ceux qui ont le regard fixé sur en haut retournent à leur quotidien et au sujet à la mode, l’Autre Campagne se regarde, se définit, se prépare.

En haut, ils parlent déjà de 2012 et s’interrogent. En bas, l’Autre Campagne continuera de demander qui et quoi au sein de son Programme national de lutte, puis comment et quand. Ce jour-là le calendrier d’en haut sera brisé et en suivra un autre, celui d’en bas et à gauche.

L’heure est venue. Nous serons ce que nous sommes, mais autres et meilleurs.

Il est temps de se réveiller.

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, décembre 2006.

P.-S. : Dans la pièce aveugle de l’Ombre, seule la pendule permet de distinguer le jour de la nuit. C’est toujours le petit matin, ici. L’Ombre se prépare à retrouver les ombres dont elle est née et qui l’alimentent. Elle fait le compte et les comptes. Elle se redresse à nouveau sur son siège, le cœur brisé et plein de cicatrices et tout rapiécé. Elle lève des ancres, hisse des voiles. Elle porte un autre pays accroché aux pieds, collé à la peau, à ses oreilles et dans son regard. Elle possède une rage et une douleur qui ne tiennent dans aucun des mots d’aucune langue. Dans les montagnes du Sud-Est mexicain, dans ce cœur collectif brun qui commande, elle attend une réponse qu’elle connaît depuis des siècles : il faut que l’aube se lève, comme elle a pour coutume de le faire, avec douleur et rage. Ombre sait ce que lui dira la montagne brune qui est son guide. Donnant du baume à la douleur et de l’espoir à la rage, elle lui dira, en langue ancestrale : « Ne t’inquiète pas, n’aie pas trop de peine, que le cœur de notre patrie ne soit pas triste car il faut encore ce qu’il faut. »

Traduit par Ángel Caído.

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