Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Accueil > Résistances > Déclaration de décembre de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca

Déclaration de décembre de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca

APPO

vendredi 15 décembre 2006

DÉCLARATION DE DÉCEMBRE DE L’ASSEMBLÉE POPULAIRE DES PEUPLES D’OAXACA

AUX PEUPLES D’OAXACA, AUX PEUPLES DU MEXIQUE, AUX PEUPLES DU MONDE,

Aujourd’hui, après plus de deux cents jours, cela fait plus de six mois que le peuple d’Oaxaca lutte en permanence dans la rue, essuyant le feu ennemi des assassins et des voleurs menés par URO [1], d’un côté, et par le Yunque et Fox-Fécal [2], de l’autre. Leur Sainte Alliance s’est abattue de toutes ses forces sur le peuple de l’Oaxaca. Les six mois écoulés ont été très durs pour notre peuple, qui l’a payé de son sang : il y a des dizaines de personnes disparues, des centaines de prisonniers politiques et des centaines, si ce n’est des milliers, de personnes mutilées et blessées ; et ce sont d’innombrables familles, les plus pauvres, les plus marginalisées et les plus vulnérables, qui font les frais de cette grande lutte. Cette courte période a suffi à condamner toute une histoire de lutte des peuples de l’Oaxaca, du Mexique et du monde.

Après les défaites que nous avons fait subir à URO, à sa police, à ses
escadrons de la mort, à ses "porros" (groupes de provocateurs d’extrême droite) et à ses policiers, et par la suite à la PFP, notamment lors des affrontements sur le pont Valerio Trujano et à l’Institut de technologie, le 20 octobre, et pendant la bataille de la Toussaint, aux abords de la cité universitaire, le 2 novembre, l’État n’a cessé de chercher à frapper notre mouvement, à l’anéantir. Mais l’ampleur de la solidarité au Mexique
et sur le plan international a momentanément permis d’empêcher que
l’Assemblée populaire des peuples de l’Oaxaca (APPO) et que le peuple d’Oaxaca ne soient victimes d’une agression à plus grande échelle.
Cependant, à la mi-novembre, après l’écran de fumée qui a été levé autour
de la mort du journaliste Will Bradley Rolland, l’État a déclenché une
répression d’une violence et d’une intensité jamais vues auparavant dans
l’Oaxaca, montrant de quoi il était capable le 20 novembre, et plus encore
le 25 novembre dernier.

La bataille du 25 novembre fut empreinte de douleur pour notre peuple car
même si l’arrivée de la PFP à Oaxaca s’était immédiatement accompagnée
d’arrestations, d’incarcérations, de tortures et de disparitions, tous nos
compañeros se voyant agressés, ce jour-là on a pu voir dans toute son
horreur le plan du gouvernement pour écraser l’ensemble de notre
mouvement. Après nous avoir poursuivis toute la nuit et avoir assassiné
plusieurs de nos compañeros, sans que nous ayons retrouvé leurs cadavres à
ce jour, les forces gouvernementales ont emprisonné des centaines de nos
compañeros. Et le 26 novembre, le jour s’est levé sur une ville
entièrement occupée par l’armée vêtue de gris, par les "porros", par les
tueurs à gages et par tous les policiers au service d’Ulises Ruiz Ortiz.
Un véritable état d’exception, le moindre quartier et la moindre rue étant
surveillés par nos bourreaux, et depuis, les habitants des quartiers
pauvres, les femmes au foyer en général et les travailleurs de notre ville
n’ont pas pu circuler librement dans les rues d’Oaxaca, sous peine d’être
arrêtés et poursuivis pour avoir commis le seul délit dont tous les
habitants d’Oaxaca se sont rendus coupables : LA LUTTE POUR UN OAXACA
LIBRE, DIGNE ET DÉMOCRATIQUE.

L’état d’exception instauré dans Oaxaca est l’un des plus féroces que
l’humanité ait jamais connus. Non seulement nous sommes surveillés et
persécutés par les agents en tenue, mais nous devons aussi affronter les
paramilitaires, les "porros", les tueurs et les membres du PRI de nos
différents quartiers, cités et communautés. Mais rien de tout cela ne
parviendra à faire plier l’indomptable volonté de l’héroïque peuple
d’Oaxaca.

AUX FAMILLES DE NOS COMPAÑEROS EMPRISONNÉS OU DISPARUS,

Frères et sœurs, le sang de nos compañeros Andrés Santiago Cruz, Pedro
Martínez Martínez, Octavio Martínez Martínez, Marcos García Tapia, José
Jiménez Colmenares, Lorenzo Sampablo Salazar, Arcadio Fabián Hernández
Santiago, des professeurs Pánfilo Hernández Vázquez et Emilio Alonso
Fabián, et bien d’autres dont nous n’avons pas de nouvelles, a été versé,
ils ont donné leur vie et ont baigné de leur sang cette terre qu’il nous
incombe à tous de transformer en une terre juste, à l’image de celle dont
ils ont tous rêvé, libérée de la pauvreté, de la marginalisation,
affranchie du joug de l’oppression et de l’exploitation.

Vous tous qui ignorez encore tout comme nous le destin de vos parents, de
ceux que nous avons déclarés disparus politiques, sachez que c’est Ulises
Ruiz et son gang de malfaiteurs qui est responsable de la disparition de
nos compañeros. L’État tout entier est responsable de ce qui a pu leur
arriver, c’est pourquoi notre lutte ne peut s’achever, les coupables de
ces disparitions doivent être châtiés et tous les disparus doivent être
présentés vivants.

Nous savons que dans des centaines de foyers à Oaxaca, on ressent
indignation, tristesse et honte, parce que plusieurs centaines de nos
frères, de nos mères, de nos pères et de nos enfants ont été jetés en
prison. Parce que beaucoup d’entre eux ont été sauvagement torturés. Parce
qu’on les a emportés dans des terres lointaines comme au Nayarit, à
Matamoros, au Tamaulipas ou dans l’État de Mexico, et qu’on les a traités
comme les bandits les plus dangereux. Nous, nous savons qu’il n’en est
rien et qu’en tout cas, ceux qui devraient garnir les prisons, ce sont
ceux qui voudraient aujourd’hui nous gouverner, eux qui ont violé toutes
les libertés individuelles garanties par la Constitution, tous les droits
élémentaires dont jouit tout être humain, et qui ont accaparé toutes les
ressources économiques, naturelles et culturelles du peuple. Ulises Ruiz
Ortiz et son gang, les patrons qui le soutiennent, le Yunque et le
gouvernement fédéral, ils ont tous commis DES CRIMES DE LÈSE-HUMANITÉ.
C’est eux qui devraient remplir les geôles. Nos compañeros doivent
recouvrer la liberté et tant que nous n’obtiendrons pas leur libération,
leurs familles et le peuple de l’Oaxaca, ensemble, doivent continuer le
combat.

AUX MEMBRES DE L’ASSEMBLÉE POPULAIRE DES PEUPLES DE L’OAXACA ET AU PEUPLE
D’OAXACA,

Dès le 20 juin dernier, entamant la construction de ce grand instrument de
lutte et d’insurrection, en vue de l’instauration du pouvoir populaire
dans ce petit morceau de notre patrie, nous nous sommes engagés à mener la
lutte jusqu’au bout, ce que nous avons ratifié lors du grand congrès
constitutif de notre Assemblée, qui s’est tenu les 10, 11, 12, 13 et 14
novembre 2006, et plus encore pendant toute cette période si brève où nous
avons tous pu voir grandir de manière extraordinaire nos forces. Nous
avons étendu nos tentacules dans plusieurs endroits au Mexique et dans le
monde, répandant aux quatre vents la nouvelle que la lutte que mène ce
peuple qui est le nôtre ne se fait pas seulement pour obtenir la chute
d’un tyran, mais que nous sommes convaincus que là où roulera la tête
d’Ulises Ruiz Ortiz et là où tombera son cadavre, il nous appartient de
construire cette nouvelle société que nous voulons, sans exploités ni
opprimés, et que pour y parvenir, il faut une profonde transformation de
l’économie, des institutions politiques de notre État et de nouvelles
lois. Bref, nous avons besoin d’une nouvelle assemblée constituante qui
dicte une nouvelle Constitution, pour pouvoir construire un État d’Oaxaca
véritablement libre et souverain.

PEUPLE D’OAXACA, le tyran n’a pas encore été renversé et nous sommes
encore très loin d’avoir pu construire un État d’Oaxaca véritablement
libre et souverain, mais que rien ni personne ne fasse plier notre
volonté, rien ni personne ne va nous enlever le droit légitime de choisir
notre propre destin. De grandes tâches nous attendent, nous devons
continuer à consolider l’APPO en tant que seule organisation qui puisse
nous aider à réaliser les aspirations les plus pures et les plus justes
des oaxaquiens. Consolider l’APPO dans chaque quartier, chaque cité et
chaque communauté continue d’être une des tâches les plus importantes pour
atteindre ce but. Renforcer l’APPO signifie qu’il nous faut améliorer
notre organisation à tous les niveaux, prendre soin et protéger les
meilleurs cadres que nous ait donnés Oaxaca. Ils se comptent par
milliers aujourd’hui et ils ont démontré une authentique capacité et
détermination. Assurer leur sécurité à tous, c’est garantir la poursuite
de notre lutte. À l’heure où le fascisme veut s’imposer coûte que coûte
sur nos terres, une totale unité est plus que jamais nécessaire au sein de
l’APPO. Nous devons resserrer les rangs face à l’État qui cherche à nous
diviser pour nous frapper plus fort, chose qu’il faut empêcher à tout
prix. Nous devons au contraire mobiliser toutes nos forces contre les
bourreaux de notre peuple, luttons contre eux sans trêve, faisons de
l’APPO un seul homme pour la rendre plus forte, ce n’est qu’ainsi que nous
parviendrons jusqu’au bout.

AUX PEUPLES DU MEXIQUE ET DU MONDE,

Dans le monde entier, les capitalistes assistent à la décomposition de
leur système, car chaque jour la crise du capital est plus aiguë et pour
survivre, ils en sont réduits à déclencher des guerres de pillage, comme
ils l’ont fait en Irak, en Afghanistan, en Palestine et au Liban. Une fois
encore, les grands empires veulent une nouvelle répartition du monde.
L’impérialisme, en tant que système qui a servi à l’enrichissement d’un
petit nombre de maîtres de l’argent et du pouvoir et à sucer le sang et la
sueur de millions de pauvres dans le monde entier, s’épuise. Au Mexique
aussi, dans le cadre de cette crise généralisée, ceux qui pensaient
pouvoir régner longtemps encore en maîtres absolus sur notre pays voient
aujourd’hui fondre entre leurs mains toute l’histoire du capital au
Mexique, ses institutions, ses lois, le contrôle désormais impossible
qu’il exerce sur la vie économique, sociale et culturelle, et ils font
tout ce qu’ils peuvent pour se maintenir au pouvoir, violant partout les
lois de la Constitution, employant sans retenue toute la force de leur
armée et de leur police pour résoudre les problèmes politiques et sociaux,
jetant en prison tous les opposants, violant les droits humains les plus
élémentaires. À peine parvenu au pouvoir, Felipe Calderón a montré les
crocs avec lesquels il pense gouverner le pays, à la manière de l’extrême
droite la plus réactionnaire, comme le Yunque, au lieu de chercher à
résoudre véritablement la misère, la famine et la marginalisation dont
souffrent des millions de Mexicains. Mais non, la première chose qu’il a
faite, c’est de réduire les dépenses des services de santé et d’éducation
et toutes les autres dépenses sociales, pour augmenter la solde des
militaires.

PEUPLE DU MEXIQUE, devant une telle situation, si le système impérialiste
cesse de fonctionner pour les puissants de ce pays, cela signifie que le
moment est venu pour les millions de travailleurs de la campagne et de la
ville de construire le Mexique d’en bas. Pour y parvenir, nous devons
joindre tous nos efforts d’unité et de lutte en un FRONT UNIQUE contre le
capitalisme et l’extrême droite, remplacer les anciennes lois par de
nouvelles lois véritablement au service du peuple mexicain. C’est pourquoi
la création d’une NOUVELLE ASSEMBLÉE CONSTITUANTE en vue d’élaborer une
NOUVELLE CONSTITUTION est une des tâches les plus urgentes pour l’ensemble
des Mexicains. Le peuple d’Oaxaca et l’Assemblée populaire des peuples
d’Oaxaca vous appellent donc très humblement et fraternellement à
avancer tous ensemble sur cette voie. Le moment décisif approche, les
heures, les jours décisifs. C’est notre tour, c’est au tour de tous les
travailleurs des campagnes et des villes. CONSTRUISONS DES ASSEMBLÉES
POPULAIRES DANS CHACUN DES ÉTATS DE LA RÉPUBLIQUE, CONSTRUISONS
L’ASSEMBLÉE NATIONALE DES PEUPLES DU MEXIQUE.

PEUPLES DU MONDE, nous voulons que vous sachiez aussi que la lutte que
nous menons dans ce petit morceau de notre planète qui s’appelle Oaxaca
est votre lutte aussi, comme le sont celles de nombreux autres peuples au
Moyen-Orient, en Europe, en Amérique latine, comme le sont celles des
émigrants aux États-Unis et de bien d’autres encore. C’est pourquoi, aujourd’hui
plus que jamais, il est nécessaire de resserrer les liens d’unité et de
solidarité entre nos luttes. Avec votre aide à tous, nous allons stopper
la répression et le fascisme que l’on veut imposer à Oaxaca et au Mexique.
Nous vous demandons de continuer les mobilisations de solidarité avec les
peuples d’Oaxaca dans le monde entier, il n’y a que de cette manière
que l’on réussira à briser le siège de l’extrême droite et du fascisme.

À TOUS LES INTELLECTUELS, TOUS LES ARTISTES, TOUS LES MEMBRES ÉMINENTS DE
LA COMMUNAUTÉ SCIENTIFIQUE ET AUTRES, TOUTES LES ONG,

Nous vous appelons à poursuivre et à multiplier vos actions pour divulguer
les graves violations des droits élémentaires des personnes dont est
victime notre peuple et en particulier la situation de nos prisonniers et
de nos disparus. Pour le peuple de l’Oaxaca, vous avez joué un rôle
crucial pour briser le blocus de l’information avec lequel l’État voudrait
occulter la situation à Oaxaca. Nous vous demandons d’aller voir nos
prisonniers et de dénoncer la disparition de beaucoup de nos frères
oaxaquiens.

Nous lançons un salut combatif aux actions qui ont été appelées pour le 22
décembre prochain par l’Armée zapatiste de libération nationale dans le
cadre de l’anniversaire du massacre perpétré contre nos frères à Actéal,
au Chiapas, et nous appelons à multiplier ces actions de solidarité avec
les peuples d’Oaxaca.

POUR UN ÉTAT D’OAXACA VÉRITABLEMENT LIBRE ET SOUVERAIN ! LE FASCISME NE
PASSERA PAS À OAXACA ! VIVE LE PEUPLE D’OAXACA !

TOUT LE POUVOIR AU PEUPLE !

ASSEMBLÉE POPULAIRE DES PEUPLES D’OAXACA.
Décembre 2006, ville de la Résistance, Oaxaca de Juárez, Oaxaca.

http://www.asambleapopulardeoaxaca.com/boletines/

Traduit par Ángel Caído.


[1Ce sont les initiales d’Ulises Ruiz Ortiz, gouverneur d’Oaxaca.

[2Félipe Calderón, président du Mexique depuis décembre 2006.