Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
Accueil du site > Témoignages, entretiens, récits et réflexions... > Suite du périple de deux compas au Chiapas

Suite du périple de deux compas au Chiapas

CSPCL

mercredi 14 mars 2007

Avec la "brigade internationale d’observation"

Lundi 12 mars

À l’aube, nous partons en voiture de La Realidad, accompagnés d’un membre de la Junta et du Secuestrado, camion collectif du Caracol, dont la tâche est de rapatrier les affaires des compagnons de ce nouveau village, "24 de Diciembre". Après deux heures cahotantes sur la piste ravinée qui descend de La Realidad à Nuevo Momon, nous voilà au pied de la colline. Notre petite brigade est de plus en plus baroque. La présence d’un bébé blond aux yeux très bleus et d’un compagnon qui peine à marcher donne à notre équipée une allure surréaliste. C’est à pied qu’on doit finir le trajet par un chemin serpentant dans la forêt. En tout cas, Sebastian va prouver à tous que le courage donne des ailes : celles-ci se matérialisent, quand nous entamons la montée, par l’apparition de deux jeunes zapatistes encagoulés qui vont le soutenir de chaque côté tout au long du trajet.

En haut de la colline, là où le ciel semble toucher la terre, des épis de maïs couchés çà et là et des toits de rondins pour les abriter de la pluie. Nous sommes arrivés. Seules deux bâtisses sont visibles. C’est une communauté en train de s’installer après treize ans d’errance. Tout reste à construire. Quelques hommes et beaucoup de femmes et d’enfants nous attendent. Les autres sont partis récupérer les affaires, aidés par les deux camions du caracol, le Chompiro et le Secuestrado. Trente et une familles (environ 200 personnes) constituent cette communauté.

La présence de Sebastian et du bébé donne à cette rencontre une force et une tendresse qui laisse le temps en suspens l’espace d’un instant : à découvrir un bébé venu de si loin, les femmes en oublient leur paliacate et tous, un par un, viennent saluer Sebastian et le remercier pour son bel effort.

L’histoire commence.

C’est dès avant Zapata et la révolution mexicaine que les terres où nous sommes ont été réclamées par les habitants. Laissées pour compte par la réforme agraire, elles se sont transmises de main en main entre les grands propriétaires terriens. Ce n’est que la révolte de 1994 qui a permis de les rendre aux Indiens : elles font partie des terres récupérées par les zapatistes. À ceci près que cette terre-là a une histoire encore un peu plus particulière. Son dernier propriétaire n’est autre qu’Absalon Castellanos, général de l’armée et ancien gouverneur du Chiapas dont les mains sont rouges de sang et notamment de celui des victimes du massacre de Bolom Chom, passé sous silence. Ce massacre, perpétré par les grands propriétaires de l’époque, utilisant l’armée, fit plus de victimes que celui d’Acteal.

Début 1994, capturé puis jugé et condamné par les zapatistes à "vivre sous le poids du pardon de ses victimes", le général Castellanos leur rendit publiquement ces terres par accord signé. Ils n’eurent pas le temps d’en profiter. Au cours de l’offensive de 1995, la répression sur les bases d’appui fut telle dans la région que les zapatistes de Nuevo Momon durent quitter leur village. S’ensuivirent treize années d’errance, tandis que les non-zapatistes de la même région en profitaient pour annexer les biens et terres des zapatistes.

Lorsque les zapatistes décident de revenir sur leurs terres, la municipalité de Nuevo Momon refuse. Ils décident alors, appuyés par la Junta de Buen Gobierno (conseil de bon gouvernement), de revenir sur les terres récupérées en 1994 mais qui étaient de fait leurs terres natales. Ils y sont donc revenus le 25 décembre dernier.

"Mon mari est né ici", raconte une ancienne. "Il est mort il y a près d’un mois. Le père et le grand-père de mon mari ont vécu ici. À l’époque, ces terres ont appartenu à différents propriétaires. Il fallait leur donner une partie de la récolte. Maintenant, tous les vieux sont morts et ne peuvent témoigner. Mais ici c’est notre terre, celle de nos parents et on va la défendre."

Ici, les femmes parlent, les jeunes aussi. Tous sont déterminés. L’histoire est de leur côté, leurs morts aussi. C’est une très ancienne base d’appui. Certains sont dans le mouvement depuis plus de vingt ans et n’ont pas peur des obstacles.

Les obstacles ? Ils sont de plus en plus menaçants. La base militaire de Nuevo Momon (31e région militaire) est toute proche de la communauté et elle empêche l’accès au seul manantial (source) des environs. Ils n’ont pas d’eau, hors quelques trous qui s’épuisent en cette période de sécheresse. Ils sont aussi menacés par des membres de l’organisation Union de Uniones de la Selva (regroupement de gens du PRI et du PRD) qui multiplient les accusations et les agressions pour les faire quitter leurs terres : accusation de vol et de destruction de bétails, de coupe et de vente de bois (alors que le seul bois coupé est pour la construction des maisons), de violence...

Schéma habituel, cette organisation a également introduit des recours devant le tribunal agraire, spécifiant qu’ils avaient envahi des terres cultivées. "Ils mentent, dit une femme, il n’y avait rien ici. Ils disent qu’il y avait des dizaines d’hectares de café, de maïs, etc., cultivés, mais on n’a rien vu. Juste un ou deux champs où il y avait du maïs et on n’y pas touché. Ils ont tout inventé, les terres étaient en friche." Ils menacent également, si le gouvernement ne le fait pas, de déplacer eux-mêmes la communauté.

"Ils ont profité du fait qu’on n’était pas là pour s’arranger avec le gouvernement. Le gouvernement sait bien qu’Absalon Castellanos a donné ces terres, mais il veut qu’on se batte entre nous. Cela fait trois fois que des gens de l’Union de Uniones arrachent les pancartes signalant le village "24 de Diciembre". Mais on reste, on n’a pas peur. La terre est à ceux qui la travaillent et cette terre est la nôtre."

Vient le moment de la séparation. Le bébé passe de bras en bras. Regards tendres et chaleureux, les femmes veulent encore en profiter. Derrière la maison, des bruits de marteau et c’est la surprise. Sortie du fin fond de l’histoire apparaît la chaise à porteurs qu’ont bricolée les compas pour transporter Sebastian. Émotion intense. Tous viennent le saluer et le remercier. On se quitte. Chaise à porteurs locaux, guide et accompagnateurs : c’est une colonne digne de l’imagerie des premiers archéologues venus découvrir les ruines mayas qui disparaît dans le sous-bois. Mais aujourd’hui, nous, c’est autre chose qu’on a redécouvert, une chose qu’on avait oubliée depuis longtemps de par chez nous : la solidarité et la force de la communauté.

Entretien avec Moises et Tacho, de la Commission intergalactique de l’EZLN

L’Autre Campagne au Chiapas.

Elle a eu un effet positif dans ce Caracol. Des gens qui n’avaient jamais été zapatistes se sont organisés. Grâce à la diffusion de Radio Insurgente, au niveau national, des gens ont commencé à écouter et à voir ce que sont réellement les zapatistes : pas seulement un mouvement armé. Les gens ont vu que les zapatistes n’allaient pas les organiser, leur dire ce qu’il fallait faire, mais que c’était à eux-mêmes de le faire. Les gens sont entrés dans l’Autre Campagne, car ils ont vu que c’était un mouvement politique et pacifique. Des gens qui s’étaient éloignés pour différentes raisons pendant le sexennat de Fox (à cause des promesses du gouvernement, car il est difficile de toujours résister) ont vu que rien n’avait changé, ont écouté la Otra Campaña et se sont rapprochés. Maintenant, ce sont des zapatistes de l’Autre Campagne (c’est le cas de l’ARIC Indépendante, formée essentiellement de Tzeltals et de quelques Tzotzils, et de communautés qui ne s’étaient jamais organisées).

Après se pose le problème de comment et où s’organiser, quelle forme donner au mouvement ?

Ils nous disent que ce ne sont pas eux, les zapatistes, qui vont décider et imposer la forme. Ils ne font que donner l’espace.

Ils ajoutent qu’il y a les choses positives mais que, inévitablement, des problèmes se posent aussi. Comment fait-on pour s’arranger ?

Ils donnent l’exemple de la lumière. Un groupe souhaite lutter pour avoir des bas tarifs. L’autre ne veut pas payer du tout l’électricité. Comment va-t-on faire coexister les deux ? Eh bien, on va appuyer en même temps les deux luttes. En fait, les deux vont payer. Sauf que, dans un des cas, l’argent va rester dans la communauté et c’est le peuple qui va décider comment gérer ses propres ressources et trouver le meilleur chemin.

Les adhérents à l’Autre Campagne ?

Plus de 3 000, lors de la rencontre de fin décembre. Il y en a dans tous les pays des Amériques. Beaucoup en Argentine et aux États-Unis. En Afrique et en Asie, il y en a peu, mais il y en a. Il faut commencer à penser à ce que sera le réseau, comment cela va fonctionner, ce qu’il y a à faire.

Il faut encore plus diffuser la Sexta et l’information autour, car c’est ce qui manque pour que cela prenne plus d’ampleur. Par exemple, en Argentine, on est allé pour écouter et cela a été finalement plus un moment de diffusion que de discussion. Il manque beaucoup pour qu’on comprenne bien ce qu’est la Sexta. Il va falloir aller pas à pas. Il reste beaucoup à écouter. Chez nous, il faut encore parler de ce que chacun subit, il faut que cela sorte de l’intérieur de nos frères d’en bas et prendre en compte ce qu’ils sentent et ce qu’ils voient. Et c’est là-dessus qu’on travaille surtout.

Former un réseau, cela signifie savoir qui va se charger du travail et de quel travail, concrètement, il s’agit. L’EZLN doit écouter.

En Afrique, les gens sont exploités autant qu’ici. Comment faire arriver, par exemple, la pensée jusqu’en Afrique, sachant que probablement ils n’auront pas les ressources financières pour venir à une rencontre jusqu’ici. Ou comment faire pour qu’ils puissent venir jusqu’à une rencontre intergalactique ici ?

Préparer cette rencontre, c’est se mettre soi-même au centre, bien analyser selon les pays la situation à laquelle on est confronté.

C’est peut-être aussi ce processus que l’Opddic et le gouvernement essayent de bloquer.

Quels thèmes devraient être proposés par les internationaux ?

Cela dépend de chacun et de la manière dont ils voient la lutte depuis chez eux.

Lors de la Marche de la couleur de la terre (en 2001), on a vu les gens se lever, répondre, mais c’est retombé comme un soufflé, car il n’y avait pas d’organisation. C’est cela qu’il faut faire maintenant et il faut y réfléchir.

Le travail est de réveiller le monde et non pas de le diriger. Les pauvres savent penser par eux-mêmes et on peut arriver à un accord tous ensemble... Il y a plein d’idées qui peuvent sortir. Il faut choisir celles qui conviennent.

Comment on va surpasser les obstacles pour en terminer avec le capitalisme ?

On doit déjà réfléchir à comment on a vécu le capitalisme et le néolibéralisme. On n’est pas d’accord avec ce système, alors comment on va faire pour le piéger, pour le changer.

Et puis imaginer comment éviter, surpasser les obstacles ? Par exemple, comment surpasser les obstacles à la diffusion de la Sexta ?

Les avancées de la première Intergalactique.

Cela a été une expérience. Cela nous a permis de comprendre ce qu’on ne pouvait pas faire. Et il ne faut pas que la prochaine soit une rencontre de plus. Il ne va rien s’y décider. Il faut que chacun ramène les questions et propositions chez lui, parce que cela, on va nous le demander.

Il faut parler de cela, comment on va faire quelque chose de nouveau. La première Intergalactique doit nous servir à faire quelque chose de mieux.

La lutte zapatiste, c’est un objectif à long terme. Il s’en faut de beaucoup avant qu’on arrive à s’organiser et à se libérer du néolibéralisme. Que la terre et les fabriques appartiennent à ceux qui y travaillent.

Les forums sociaux ont été utiles au début, mais ne le sont plus maintenant. Il faut aller plus directement vers ceux d’en bas pour parler des alternatives. Comment se réaliser pour aller de l’avant. Sans cela, si on laisse les choses aller, il n’y aura jamais de liberté, de démocratie et de justice.

Chacun, dans chaque pays, doit comprendre ce qu’on entend par démocratie. La démocratie, c’est au jour le jour et c’est le peuple qui décide et non un groupe. Si ce n’est pas le peuple qui décide, il n’y a pas de démocratie.

Il faut s’organiser politiquement, travailler ensemble et ne plus être seulement dans la solidarité. Ne pas perdre de vue que l’essentiel est de lutter ensemble contre le capitalisme. Pour l’Intergalactique, il manque encore de l’organisation, des propositions. Lors de la rencontre de juillet, il s’agira de montrer le travail des gens des communautés, des communes autonomes rebelles zapatistes (municipios autónomos rebeldes zapatistas, MAREZ).

Une des raisons principales de la situation actuelle est l’éducation donnée par ceux qui ont le pouvoir. Les dirigeants viennent d’en haut. L’éducation que nous inculquent les leaders est celle qui leur permet de diriger. C’est pour cela que, nous, on n’est pas des leaders mais des représentants. C’est pour cela que, nous, on dit pas "mes gens" mais "nos frères". Ils sont dirigeants parce qu’ils veulent dominer et contrôler. Il ne faut plus leur obéir, quoi qu’ils offrent.

Nous ne voulons pas nous battre entre indigènes et paysans, et au contraire faire comprendre aux autres que nous partageons la même condition et la même exploitation. Par exemple, dans le cas de Nuevo Momon, ils savent très bien ce qui est vrai ou pas. Et le gouvernement joue ce jeu pour qu’on se divise. Un autre exemple : le programme Procede. Quand la terre est commune, quelle que soit l’appartenance politique, toute la communauté s’unit pour la défendre en cas d’agression extérieure. Alors que, quand elle est parcellisée au travers de tels programmes, les gens ne se défendent plus ensemble et la division commence.

Entretien sur l’économie zapatiste alternative avec le Conseil de bon gouvernement de La Realidad

Dans la zone, il y a beaucoup de canne à sucre, de cacao, de yuca mais aussi, bien sûr, surtout du maïs, des haricots et du café. Il y a aussi un peu d’arbres fruitiers, avec des oranges, des mangues, des citronniers, des mandarines. Ils font aussi des potagers avec un coin pour les plantes médicinales.

Les productions servent toutes à l’autoconsommation, à l’intérieur des communautés. Celui qui a plus de quelque chose le vend ou, plus souvent, l’échange à celui qui en a moins.

Chaque famille a son propre terrain pour sa consommation, mais il y a des terres qui sont travaillées en collectivité au niveau du village, de la commune et de la région. Elles bénéficient à tout le monde et servent aux projets collectifs.

Le principal problème pour échanger les produits est le transport au niveau de la région ; ils ne sont pas encore prêts à faire des échanges entre zones.

Le seul produit qui est vendu à l’extérieur est le café. Ils le vendent aux coyotes à bas prix, car ils n’ont pas de marché extérieur. Un des travaux de la Junta (conseil de bon gouvernement) est d’essayer d’éviter que les compas tombent aux mains des coyotes. La Junta essaye de trouver des acheteurs à un prix plus élevé pour obliger les coyotes à augmenter le prix. Ils cherchent aussi des marchés extérieurs et commencent à penser à faire une coopérative.

Ils font aussi de l’élevage. Une partie sert à la reproduction pour augmenter le cheptel. Une autre partie est consommée. Le bénéfice sert aux projets collectifs et aussi à agrémenter le menu dans les grandes occasions. Ils voient aussi éventuellement ce qu’ils peuvent tirer de là pour appuyer d’autres mouvements.

Il y a aussi trois bodegas collectives. Ce sont des épiceries dont un des buts est de rapprocher le consommateur du produit, car les gens n’ont souvent pas les moyens de se déplacer jusqu’à la ville. Les bodegas fonctionnent avec l’argent.

Il y a aussi des coopératives d’artisanat. Les femmes travaillent en collectifs et le bénéfice sert essentiellement à payer le transport de celles qui ont des charges et se déplacent.

La zapateria fonctionne plutôt comme un atelier de formation, en usage interne.

Comment ils voient le futur.

Ils rêvent de ne plus dépendre de l’argent. Ils voudraient que la production soit faite et décidée par tous, au bénéfice de chacun. Les communes autonomes sont là pour fortifier l’économie.

Ils ont également parlé des reproches qu’on leur fait souvent sur la consommation de Coca-Cola dans les communautés. Pour eux, le problème ce n’est pas tant la consommation du coca. Tout comme en 1994 est arrivé le moment où ils ont pu récupérer les terres, ils voudraient arriver au moment où l’entreprise Coca soit récupérée par les travailleurs, appartienne à ces travailleurs et non plus aux patrons. De toute façon, ils ne se sentent pas plus coupables de boire du coca que ceux qui leur en font le reproche et prennent l’avion pour venir le leur dire.

Ils ont à nouveau insisté sur leur conviction que l’éducation est essentielle. Il reste un long chemin à faire, "car, ici, on veut vivre les choses dans la pratique et non dans la théorie".

Ils font aussi beaucoup d’efforts dans la santé. Une compañera a insisté sur les aspects de la santé qui leur tiennent le plus à cœur : prévention, premiers soins, préservation de la médecine traditionnelle : parteras, hueseras, herbolaria. Quatre-vingt-dix femmes reçoivent une formation depuis cinq ans dans ce domaine. Le but est de ne pas perdre le savoir des anciens.

San Cristóbal de Las Casas, le 13 mars 2007.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0