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Pièce par pièce, la stratégie de l’OPDDIC se découvre

CSPCL

mercredi 28 mars 2007

Pièce par pièce, la stratégie de l’OPDDIC se découvre

La Garrucha, mars 2007.

Un passe-montagne juché sur une antenne parabolique, une petite construction blanche de ferraille et de béton : nous sommes devant le Centre d’information zapatiste de La Garrucha.

Une dizaine de personnes nous attendent dont deux femmes. La blouse à grandes fleurs brodées de l’une des deux rappelle celle des Ch’oles de Roberto Barrios. Elle vient de Flores Magón, une des communes les plus reculées dépendant du Caracol de La Garrucha. Là-bas, on est plutôt proche géographiquement de Palenque ou de Tumbalá et paradoxalement du plus ch’ol de tous les Caracoles : Roberto Barrios !

Parmi cette dizaine de compañer@s, toutes les communes sont représentées et ça n’a pas dû être si facile de tous les réunir !

Cela nous a valu de traîner un peu ici, croiser des sourires... constater l’intérêt des gens pour le reste du monde, et parfois découvrir la magie de certains êtres, comme Chucho qui, du haut de ses six ans, nous déclare avec son fin sourire et ses grand yeux brillants : “J’ai déjà beaucoup vécu, je suis déjà mort deux fois mais j’ai sept vies ; il m’en reste cinq.” Chucho dessine merveilleusement. Ses cahiers sont remplis d’histoires en minuscule : paysages miniatures sur fond de montagne et de champs labourés dont les sillons se déploient en perspective jusqu’à l’avant-plan, femme courbée sur sa charrette, bébé pingouin, hommes volants... un trésor d’imagination.

Nous entrons dans la salle d’information... échange de salutations chaleureuses, on se présente. Nos hôtes aussi : “Junta de Buen Gobierno, zona selva tzeltal”. L’entrevue peut commencer !

Les paroles tantôt tzeltales, tantôt espagnoles se mêlent et se répondent. Chacun intervient... De cañada en cañada, le tableau se précise : quasiment toutes les communes de La Garrucha doivent faire face aux exactions ou aux menaces des paramilitaires... au fil des témoignages des compas, c’est un peu comme si, pièce par pièce, un puzzle prenait forme.

Avec la politique du gouvernement, qui distribue des titres de propriété individuelle aux non-zapatistes, l’OPDDIC a grossi ses troupes en jouant la carte de la “toute-puissance”. Si les menaces ne datent pas d’hier, cette fois il s’agit d’une offensive généralisée et l’OPDDIC prétend en terminer avant la fin de l’année avec les terres reprises par les zapatistes.

“Au début, on ne les a pas pris au sérieux mais, avec les années et la politique du gouvernement, ils ont pris des forces (...), depuis longtemps, ils menaçaient, mais du fait de l’appui du gouvernement, ils se sont sentis à chaque fois plus forts et ils ont fini par passer aux actes.” Et les problèmes surgissent parfois à l’intérieur même des communautés.

Chaque fois, la Junta de Buen Gobierno réagit en analysant la situation et en convoquant les deux camps “pour qu’ils discutent et se mettent d’accord” mais le problème est devenu trop grand. Comme “ils ne répondent pas aux convocations qu’on leur renvoie jusqu’à trois ou quatre fois”, la Junta doit réagir d’une autre manière, en dénonçant publiquement leurs exactions et en s’organisant au niveau de la zone pour faire face pacifiquement.

Il semble que dans cette offensive il y a une relation entre militaires et paramilitaires, mais “ils font bien attention qu’on ne remarque pas leurs liens ; ça se remarque quand même quand il se passe quelque chose de grave parce que là, à chaque fois, les militaires disparaissent et ne réapparaissent que quelques jours plus tard.”

Une par une, presque toutes les communes sont touchées... à commencer par Francisco Gómez, celle-là même où est situé le Caracol. Récemment, l’OPDDIC a été jusqu’à menacer de détruire le Caracol.

À Nuevo Rosario, tout près d’Ocosingo, les problèmes ont recommencé en février dernier, comme cela avait été le cas l’année précédente au moment du départ de l’Autre Campagne. “Chaque année, cela se passe à la même période au moment de l’ensemencement des futures milpas. Ils procèdent toujours de la même façon : ils coupent les arbres et lâchent le bétail dans les champs de maïs des bases d’appui. Nous, on répond toujours de manière pacifique, on remet les bêtes dans leurs enclos mais on ne leur prend rien.”

À Nuevo Rosario sont présents à la fois l’OPDDIC, l’ARIC officiel et l’ORCAO. À plusieurs reprises, les autorités rebelles les ont invitées à discuter pour trouver un accord. Contrairement à l’OPDDIC, qui refusent systématiquement de discuter avec la Junta, l’ARIC et l’ORCAO acceptent de les rencontrer (le dirigeant de l’ORCAO s’est même engagé à exclure les responsables). Mais ces pourparlers sont vains car les fautifs changent d’organisation, vont grossir les rangs de l’OPDDIC... et les menaces continuent !

Partout où apparaît l’OPDDIC, la sinistre silhouette de Pedro Chulín est présente : “Il vient en personne lever les troupes avec toujours le même discours : que les zapatistes ne doivent pas occuper les terres reprises en 94.”

À Rafael Moreno, toujours dans la Commune Francisco Gómez, il a retourné certains membres à l’intérieur même de la communauté. Aujourd’hui, ils prétendent s’approprier personnellement toutes les terres récupérées. “Ils disent qu’ils vont les légaliser et ils ont commencé à nous menacer... Et tout récemment (après l’arrestation de Pedro Chulín), ils ont déclaré qu’ils faisaient partie de l’OPDDIC et ont prétendu être armés. On va voir la force des zapatistes, disent-ils... Jusque-là, ils se gardaient d’en parler !”

Ils procèdent de la même manière qu’à Nuevo Rosario : “Ils incendient les milpas, font fuir les chevaux, le bétail. C’est un vrai désastre ce que font ces bases de l’OPDDIC ! Ils ont été jusqu’à menacer de séquestrer les gens.” Il a fallu organiser des gardes tournantes et s’organiser entre communes autonomes : ainsi, Nuevo Rosario peut compter sur l’appui de ceux de la Commune San Manuel pour tourner sur les gardes... “Ils y participent même s’ils ne sont pas de la même commune.”

La Junta se préoccupe aussi beaucoup du saccage de bois qu’on constate à peu près partout mais en particulier dans la région des Tierras Negras, à Carmen Patate et aussi à Nuevo Rosario... et bien sûr, plus avant dans la forêt. “C’est vraiment triste de voir que, alors qu’il ne fait rien pour les communautés, le gouvernement aide les entreprises à s’enrichir en s’appropriant nos richesses naturelles.” Il semble que l’ARIC officielle et une partie de l’OPDDIC soient les plus impliquées dans le commerce du bois. À Nuevo Rosario, chaque année, ils tondent davantage les collines pour faire leurs milpas et menacent de tout couper.

C’est tout pour Francisco Gómez ; on passe à la cañada suivante et nous voilà dans la Commune San Manuel. Pour ce qui est du bois, l’ARIC officielle déforeste vers Panola.

À San Juan del Río, comme à Nuevo Rosario depuis une quinzaine de jours, l’OPDDIC, organisée depuis la “Rancheria Ojo de Agua” profite de la récolte pour tenter d’envahir les terres récupérées, couper les arbres et y semer leur maïs. Ils ont ainsi réussi à reprendre un hectare avant que les bases d’appui ne les bloquent de manière pacifique. Là aussi, on a vu Chulín en personne venir organiser les gens.

Avec l’aide des communautés voisines zapatistes, les compas ont organisé des gardes en permanence pour empêcher l’OPDDIC d’envahir les terres.

Le point positif de tout cela, c’est le soutien des communautés entre elles : “C’est là que les paramilitaires se foutent dedans et vont avoir des problèmes : c’est pas si simple de nous empoisonner car ce qui est sûr, c’est qu’on est unis.”

Dans le village Francisco Villa, c’est un des fils, de l’ex-propriétaire de la finca qui a tenté, appuyé par l’OPDDIC de reprendre cette dernière. Les bases d’appui l’ont viré : “Il y a trois mois, il ne faisait pas partie de l’OPDDIC et son père n’a jamais réclamé la propriété après 94.”

(En fait, comme tous les autres propriétaires, il a été indemnisé de manière officieuse. Le gouvernement a donné l’argent sous forme d’aide à d’hypothétiques projets, plutôt que de signer officiellement des accords d’indemnisation pour la terre occupée par les zapatistes en 94... et c’est ce qui permet aujourd’hui aux anciens propriétaires de revendiquer encore des titres de propriétés).

Cañada de Las Tazas : nous sommes toujours sur la commune San Manuel, c’est encore l’OPDDIC, présente à la Rancheria Delicia Casco et à “El Palmar” qui menace les habitants de Nuevo Zapata, un jeune ejido qui s’est construit sur les terres reprises en 94.

À l’évocation de la cañada suivante, la Commune Flores Magón, resurgissent dans nos mémoires les souvenirs du "mural" (fresque) de Taniperla, détruit par l’armée au lendemain de l’inauguration de la commune autonome et reproduit par la suite à des dizaines d’exemplaires au quatre coins du monde en signe de protestation. L’auteur moral de ce saccage : Pedro Chulín encore lui ! Taniperla, c’est, en quelque sorte, son berceau et celui de l’OPDDIC.

C’est dans cette commune que les paramilitaires ont donné le coup d’envoi de l’offensive, il y a de cela plus d’un an, en attaquant la Commune Emiliano Zapata. Cette fois, il s’agit de l’URCI. C’est un groupe paramilitaire encore plus officiel que les autres : les hommes sont armés, vêtus de vert et utilisent même des passe-montagnes au cours de leurs actions. Il y a un an, ils ont détruit tout ce que les habitants possédaient.

Cette année, aux environs du 4 mars, ça a recommencé lorsque neuf familles sont venues récupérer leur terre avec l’aide d’autres bases zapatistes : elles ont dû fuir ce même jour, tant la menace d’affrontement était précise, abandonnant une fois de plus leurs affaires. Elles vivent actuellement en condition de déplacées. Évidemment, ceux de l’URCI aussi, se sont repliés sous la pression des compas mais ils continuent à garder les champs et viennent armés. La cohabitation est impossible.

Les compas insistent sur l’aspect pacifique de leurs réactions et sur l’importance de pouvoir compter sur l’appui des bases voisines et sur l’union de tous : c’est leur force et les paramilitaires n’ont qu’à bien se tenir. Il n’en reste pas moins qu’il faut tous les jours faire face à “la pression que maintient l’OPDDIC sur de nombreux points de ce Caracol”.

Les communiqués de dénonciation du CCRI et des Juntas et l’arrestation de Chulín ont eu un double effet.

Brutalement, certains, parmi les bases de l’OPDDIC, ont découvert qu’ils faisaient, de fait, partie d’une organisation paramilitaire et ont pris leur distance. (C’est le cas des “transporteurs”, au service de l’OPDDIC, qui devaient assurer le transport de ses membres entre Flores Magón et Ocosingo pour le grand rassemblement de l’OPDDIC du 7 mars : ils ont refusé de convoyer les gens, en disant que ce n’était pas leur affaire et finalement, ce “grand rassemblement” de l’OPDDIC à Ocosingo n’a pas excédé 300 personnes !)

L’arrestation de Chulín a aussi sérieusement endommagé, du jour au lendemain, l’image de son apparente puissance.

D’un autre côté, dans certains endroits comme à Rafael Moreno ou à Emiliano Zapata, cela a eu l’effet inverse : les bases énervées ont redoublé d’agressivité à l’égard des compas. Les menaces sont précises : “Ils disent que où qu’ils soient, s’ils rencontrent des compagnons isolés qu’ils reconnaissent, ils vont les séquestrer.”

Le moment est venu de se quitter : chacun va repartir sur sa zone, une fois de plus, fort du soutien des autres et déterminé à lutter. Ici, comme à Morelia, ils n’ont pas peur et l’OPDDIC ne les impressionne pas, mais ils savent que les menaces sont sérieuses et qu’organiser une défense en restant pacifique est un travail délicat et de longue haleine. Ils sont prêts, ils sont unis et savent pourquoi ils luttent.

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