Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Les racines de la « communalité » dans l’Oaxaca

Pour une redéfinition théorique de l’APPO

Carlos Manzo

mercredi 25 juillet 2007

Les racines de la « communalité » dans l’Oaxaca
pour une redéfinition théorique de l’APPO

En écrivant ce texte, je voudrais aussi faire état de notre indignation face à l’arrestation arbitraire de Silvia Gabriela Hernández Salinas et María Guadalupe Silvaja Ortiz, toutes deux compañeras de VOCAL (Voces Oaxaqueñas Construyendo Autonomía y Libertad, Voix d’Oaxaca construisant l’autonomie et la liberté), qui vient s’ajouter à celle de David Venegas Reyes il y a quelques mois. Le nombre de prisonniers politiques et de prisonniers d’opinion est en train de battre tous les records dans l’Oaxaca, plus de cinq cents arrestations à ce jour, sans compter un nombre équivalent de mandats d’arrêt émis. La voix des membres de VOCAL n’est pas qu’une simple expression critique au sein de l’APPO, elle participe aussi de la revendication théorique de la « communalité » [comunalidad, en espagnol] de nos peuples indigènes, en tant que choix historique à l’œuvre dans leurs communautés, qu’il convient de mettre en relief et de reconstituer face au chaos néolibéral et à la répression en cours.

La communalité est une notion bien assimilée par les enseignants et par les intellectuels indigènes de l’Oaxaca, un concept présent dans tous les aspects de la vie des communautés de la plupart des peuples indigènes qui est aussi systématiquement appliqué à l’explication de sa réalité immédiate. Je me réfère surtout ici à la pratique de la Coalition des instituteurs et promoteurs indigènes de l’Oaxaca (CMPIO), en collaboration notamment avec le défunt Juan José Rendón Monzón. Rien d’étonnant donc à ce que le terme de communalité figure en bonne place dans les résolutions de l’APPO ou, par exemple, dans celles du Forum de l’Oaxaca des peuples indigènes, qui a eu lieu le 28 novembre 2006.

Dans le contexte actuel, la communalité n’est donc pas seulement la reconnaissance du mode de vie de nos peuples indiens et de leur influence à l’intérieur du mouvement, c’est aussi une manière d’aborder l’action critique et collective pour s’opposer à l’arbitraire, à l’intolérance et à un système parlementaire de partis qui ne vise qu’à reproduire le schéma de domination que nos peuples ont dû endurer. Compris de la sorte, la communalité est donc, comme idée et pratique, une théorie, une stratégie permettant de construire la résistance organisée de nos peuples, au-delà du simple niveau communautaire ou régional.

Cela n’empêche pas qu’au sein de l’APPO subsistent également des théories politiques plus proches des thèses marxistes-léninistes et staliniennes. Celles-ci ont constamment imprégné le discours aussi bien que les mots d’ordre politiques d’organisations telles que le FPR (Front populaire révolutionnaire, organisation de masse du Parti communiste du Mexique marxiste-léniniste) et le FALP (Front élargi de lutte populaire), que leur vision de la construction d’un « pouvoir populaire » pousse plutôt vers la participation aux élections à travers les partis que vers l’exploration de la possibilité de créer ce pouvoir d’en bas, en se fondant sur l’autonomie communaliste indigène ; autrement dit, ils sont plus enclins à participer aux élections qu’à prôner l’auto-organisation communale indienne. Nous avons là la dimension actuelle du débat historique politique et idéologique, qui existe non seulement à l’intérieur de l’APPO et de VOCAL mais qui imprègne aussi la réalité sociale de l’Oaxaca.

Pour ce que l’on peut saisir de la dimension actuelle du conflit dans l’Oaxaca, Ulises Ruiz a recours aux hommes de José Murat (gouverneur priiste de l’Oaxaca avant Ulises Ruiz), tels Sergio Segreste et Joaquín Rodríguez Palacios [1], pour organiser une répression visant de manière plus sélective les membres de VOCAL, sans oublier le CIPO-RFM (Conseil indigène populaire de l’Oaxaca Ricardo Flores Magon), partie intégrante de l’APPO, car à eux deux ils représentent une opinion critique radicale du projet néolibéral de la droite actuellement au pouvoir, qui constituent au sens strict des Voix oaxaquègnes pour la communalité, l’autonomie et l’émancipation. Le gouvernement sait que là réside la critique et l’alternative à son schéma de pouvoir politique et économique, qui repose sur le caciquisme régional, généralement sous l’égide du PRI mais soutenu aussi par une alliance nationale du PRI et du PAN leur garantissant l’impunité. Le gouvernement sait aussi qu’en frappant VOCAL il s’attaque également à l’Autre Campagne dans l’Oaxaca. Il n’a en effet jamais oublié qu’une des premières actions menées par l’Autre Campagne dans l’Isthme, depuis février 2006, avait précisément été de s’opposer au projet d’axe transisthmique et au Couloir éolique de l’Isthme, opposition à laquelle allait adhérer l’APPO dans son premier congrès, en novembre de la même année.

Il convient de souligner la critique radicale qui sous-tend le discours d’organisations membres de VOCAL. C’est notamment le cas pour le CIPO-RFM, qui subit la répression depuis l’époque de Murat, à travers les attaques de caciques, comme dans le cas de San Isidro Aloapam, dans la sierra zapotèque ; avec Ulises Ruiz, on assiste à nouveau à une répression faisant feu de tout bois, dans l’impunité la plus totale, contre cette même région. Nous appelons donc l’opinion publique, au Mexique et à l’étranger, à surveiller de près l’évolution de ce conflit, qui pourrait faire à nouveau couler le sang dans le cadre de cette répression. Nous sommes particulièrement inquiets en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux lors de la Rencontre pour la défense de la forêt et de la vie communautaire, qui devrait avoir lieu du 3 au 5 août 2007, dans la communauté de San Isidro Aloapam, district d’Ixtlan, dans l’Oaxaca [2].

Nous voudrions unir aux voix pour la communalité oaxaquègne celles de certains compañeros du collectif réduit du Consejo Ciudadano Unihidalguense (Conseil citoyen d’Unión Hidalgo, CCU), qui participe de la « petite » nouvelle gauche de l’Autre Campagne dans le sud de l’isthme de Tehuantepec.

Liberté pour les prisonniers et les prisonnières politiques et d’opinion !
Communalité, autodétermination et autonomie !

Recevez ce texte comme un salut du CCU à l’exposition itinérante « ExpOaxaca », et à la Deuxième Rencontre des peuples du Chiapas et des peuples du monde.

Carlos Manzo
(Consejo Ciudadano Unihidalguense)
Mexique, juillet 2007.

Traduit par Ángel Caído.

Notes

[1] Segreste, l’ancien responsable des droits de l’homme de l’Oaxaca sous le gouvernement Murat, est aujourd’hui le chef de la police d’Ulises Ruiz Ortiz ; Rodríguez Palacios et Diaz Pimentel, ancien député partisan de Murat et actuel ministre de la Santé avec qui il collabore étroitement, ont été les principaux artisans de la fabrication de preuves délictuelles contre des opposants de la lutte sociale à l’époque de Murat.

[2] Cette rencontre est organisée sur l’initiative du CIPO-RFM en réponse à la campagne de répression et de fausses accusations que le gouvernement de l’Oaxaca et le gouvernement mexicain ont relancée contre cette organisation suite à la reprise, au mois de juin 2007, du conflit forestier opposant le gouvernement et les entreprises forestières aux communautés de la région.

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