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Mexico DF

Présentation du Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón"

Entretien avec la revue Divergences

jeudi 20 septembre 2007

Le Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón" à Mexico

Cet entretien avec la revue Divergences s’est effectué, par mails interposés, entre la fin de l’année 2006 et le début de 2007 avec les compagnons du Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón" (CSL-RFM) et du Collectif autonome magoniste (CAMA) de la ville de Mexico. Ils font le récit de leur histoire et la description de leur fonctionnement et de leurs activités. Ils livrent également quelques réflexions sur la persistance et la vigueur nouvelle de l’anarchisme et du magonisme au Mexique, et sur les perspectives du mouvement libertaire. Au mois de janvier 2007, dans le n° 6 de Divergences, cet entretien a été publié en espagnol. En voici la traduction française.

Thierry Libertad : Qu’est-ce que le Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón" ?

Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón" : Le CSL-RFM est un vieux rêve, enfin réalisé, que partageaient depuis longtemps un groupe de libertaires de la ville de Mexico. C’est un espace qui permet de réunir plusieurs initiatives et projets ayant pour objectif de diffuser l’idéal anarchiste, de promouvoir l’organisation du mouvement libertaire, ainsi que de favoriser les relations entre les divers secteurs sociaux exploités et marginalisés de notre région. Le CSL-RFM est un lieu où nous essayons de construire, ici et maintenant, une esquisse de la société anarchiste à laquelle nous aspirons.

T.L. : Depuis quand existe-t-il et qui en est à l’origine ?

CSL-RFM : Concrètement, il existe depuis septembre 2005, date à laquelle nous avons organisé la première manifestation pour présenter le projet. Nous avons, en septembre 2006, célébré son premier anniversaire (et bientôt le second - NDT). Il est le prolongement de diverses initiatives entreprises depuis plusieurs années mais qui, pour diverses raisons, n’avaient pas pu se concrétiser. Quand le Collectif autonome magoniste s’est constitué (en 2001 - NDT), il a repris ses initiatives et leur a donné une nouvelle impulsion, en plus d’en incorporer de nouvelles. Le CSL-RFM agit désormais comme un catalyseur.

T.L. : Quels sont les collectifs qui en font partie ? Quel est son mode de fonctionnement ?

CSL-RFM : Actuellement, divers projets participent au CSL-RFM : Culture libre, qui se consacre à l’édition et à la diffusion, le journal Autonomía, la Bibliothèque de critique et alternatives radicales, le Ciné-Club Jean Vigo et la Librairie Práxedis Guerrero que nous avons inaugurée récemment. Le CSL-RFM sert également de siège, à Mexico, à l’Alliance magoniste zapatiste (AMZ), à laquelle nous appartenons. Le CAMA est le responsable du CSL-RFM, mais d’autres collectifs, qui ont leurs propres projets ou qui réalisent leurs activités dans leur quartier, participent de façon continue à la gestion du lieu.

Les activités sont planifiées lors d’assemblées, au cours desquelles chaque collectif ou individu propose une ou plusieurs activités, et nous nous répartissons ensuite les plages horaires et les diverses tâches.

Notre collectif se définit comme anarcho-comuniste et nous sommes partisans de l’organisation. Néanmoins, l’espace est ouvert à toutes les tendances de l’anarchisme et aux compagnons qui ne se déclarent pas anarchistes mais avec qui nous avons des affinités.

T.L. : Quel est votre but et quelles sont vos perspectives ?

CSL-RFM : Pour nous, le but reste la révolution sociale. Toutes nos actions vont dans ce sens. Mais le chemin pour y parvenir est semé d’embûches et tout reste à faire. Le système politique, autoritaire et décadent, qui nous dirige, nous harcèle sans cesse. Malgré tout, il existe un grand désir de transformation en profondeur, une forte volonté de dépasser nos propres limites et d’atteindre les objectifs que nous nous fixons. Nous savons que, pour y parvenir, il faudra de nombreuses années, voire des dizaines d’années, et beaucoup de sacrifices. Mais de nombreux compagnons au Mexique et nous-mêmes, nous commençons déjà à travailler, avec résolution, pour l’avenir.

T.L. : Pouvez-vous nous parler des activités qui sont menées au sein du CSL-RFM ?

CSL-RFM : En un an d’existence (bientôt deux - NDT), nous avons déjà mené un grand nombre d’activités : présentations d’ouvrages, projections de films et documentaires, ateliers, cercles d’études, réunions, repas collectifs, discussions autour de diverses thématiques avec des compagnons mexicains ou étrangers. Citons, entre autres, Nelson Garrido, du Venezuela, Daniel Barret, d’Uruguay, Bernard, de la NEFAC (Canada et Etats-Unis). Deux compagnons du Centre social libertaire de Toulouse sont venus parler des émeutes dans les banlieues en France. Au mois de juin 2006, le CSL-RFM a accueilli des prérencontres libertaires, en préparation de rencontres nationales prévues en novembre 2006 et desquelles nous attendons qu’elle fasse avancer le processus d’organisation des anarchistes du Mexique. Au mois de mai 2006, pendant presque un mois, nous avons organisé plusieurs actes commémoratifs de la Révolution espagnole. Nous avons également réalisé une journée de solidarité avec les prisonniers politiques, suite à la brutale répression déchaînée par l’Etat mexicain à Atenco, petite ville située près de Mexico. A ce moment, le Centre social a servi à rassembler la communauté libertaire. Actuellement, devant l’absence d’un lieu qui leur soit propre, le local sert également de lieu de réunion à la branche féministe de l’Autre Campagne.

T.L. : Le CSL-RFM publie-t-il un journal ou une revue ?

CSL-RFM : Le travail éditorial et, de façon générale, la mise en œuvre de moyens de communication, constituent une part importante de nos projets. Notre publication principale est le journal Autonomía. Il traite de sujets ayant pour thème l’anarchisme et donne des informations sur les luttes sociales et la résistance au capitalisme. Au mois de juillet dernier, après plus de huit ans d’existence, nous avons publié notre vingt-septième numéro. Nous participons également à un autre journal, Viva Tierra y Libertad (Vive Terre et Liberté), porte-voix de l’Alliance magoniste zapatiste. Avec notre structure éditoriale, Culture libre, nous avons publié notre premier livre, écrit par Ruben Trejo : Magonisme : utopie et révolution 1910-1913. Nous éditons également des brochures, à petit prix, d’auteurs différents, locaux ou internationaux, et portant sur des thèmes variés. A travers ces publications, nous cherchons à stimuler la réflexion libertaire et le débat, en les situant dans notre contexte particulier. Comme de nombreux collectifs anarchistes, notre grand rêve serait de posséder un jour notre propre imprimerie.

Le développement de radios libres représente une des autres tâches à laquelle nous travaillons, en collaboration avec les organisations qui font partie de l’AMZ à Oaxaca, région au sud du pays qui actuellement connaît une forte mobilisation populaire. Du fait de son potentiel en tant qu’outil de communication, nous avons pour objectif, avec de nombreux compagnons, de créer un centre de formation radiophonique au sein du CSL-RFM.

T.L. : Qui est Ricardo Flores Magón ? Pourquoi avoir choisi ce nom ?

CSL-RFM : C’était un indigène d’Oaxaca et un anarchiste. Partisan de la révolution sociale, il a lutté, aux côtés de milliers de Mexicains et d’étrangers, pour une authentique transformation sociale du Mexique, au cours de la révolution ratée du début du XXe siècle. Pour nous, Ricardo Flores Magón est le symbole d’un esprit éthique, lucide, rebelle et indomptable, qui prend sa source dans la culture communale indigène. Son influence fut déterminante dans ce qui constitua l’une des plus grandes épopées du peuple mexicain pour atteindre sa liberté. Son attitude nous fournit l’inspiration nécessaire à notre militantisme anarchiste aujourd’hui, à une époque, où même si l’exploitation a évolué, changé de visage et d’aspect, elle continue à maintenir dans la soumission nos peuples. Ricardo Flores Magón a lutté jusqu’à sa mort, orchestrée par le gouvernement des Etats-Unis. Son militantisme fut multiple et inépuisable. Ecrivain prolifique, conspirateur contre l’Etat mexicain, il fut un précurseur, tant sur le terrain des idées que celui de l’action. Nous avons également nommés ainsi le Centre social pour rendre hommage aux combattant libertaires, connus sous le nom de magonistes, qui l’ont accompagné.

T.L. : Quels sont les problèmes auxquels doit faire face le CSL-RFM : problèmes d’argent, répression policière... ?

CSL-RFM : Nos moyens économiques sont limités, ce qui frêne, ou ralentit, le développement de nos projets. De plus, nous ne sommes pas propriétaires du local que nous occupons, ce qui rend l’avenir incertain.

Concernant la police, jusqu’à présent nous n’avons pas eu à souffrir d’intervention directe. Nous avons juste remarqué, lors des manifestations que nous organisons, la présence d’agents en civil qui rodent. Mais nous ne sommes pas naïfs. Nous savons que plus le CSL-RFM, et le mouvement libertaire en général, jouera un rôle important dans les luttes sociales, plus la répression de l’Etat s’accentuera. Actuellement, plusieurs camarades, qui fréquentaient régulièrement le CSL-RFM, sont prisonniers au centre pénitentiaire de Santiaguito, suite aux événements d’Atenco.

T.L. : Quels sont les projets à court et plus long terme du CSL-RFM ?

CSL-RFM : Sur le court terme, nous souhaiterions améliorer ceux que nous avons commencé : la maison d’édition Culture libre, le journal Autonomía, la Bibliothèque de critique et alternatives radicales, le Ciné-Club Jean Vigo et la Librairie Práxedis Guerrero.

A moyen terme, nous aimerions mener à bien les projets que nous avons évoqué plus haut : établir un centre de formation radiophonique et acquérir une imprimerie. Nous espérons pouvoir y parvenir en réunissant nos moyens avec plusieurs collectifs.

Nous sommes également en train de travailler au lancement d’un réseau d’espaces anarchistes au Mexique, pour renforcer les initiatives qui existent déjà et favoriser la création de nouveaux centres libertaires dans tout le pays. Il y a également le projet, en relation avec cette initiative, de plusieurs membres du CSL-RFM de monter un atelier de construction destiné à faciliter l’acquisition, l’adaptation et l’amélioration de ces abreuvoirs d’anarchie.

Enfin une autre tâche que s’assigne le CSL-RFM est de favoriser le développement de l’Alliance magoniste zapatiste dans la ville de Mexico.

T.L. : Quelles sont les réussites que le CSL-RFM pense avoir obtenues ?

CSL-RFM : Nous pensons que notre principale réussite est d’avoir établi une petite base, qui permette de consolider un peu, même si cela reste insuffisant, le renouveau du mouvement anarchiste au Mexique qui prend un nouvel essor, après des décennies de stagnation. Actuellement, le CSL-RFM est en train de se convertir en un espace qui contribue à la rencontre et permet l’organisation d’une partie assez importante de la communauté libertaire de la ville de Mexico. De plus, ce projet facilite petit à petit une plus grande diffusion de l’anarchisme dans la société. Il permet de resserrer des liens et de créer des relations entre les anarchistes et des compagnons appartenant à différents secteurs sociaux et impliqués dans diverses luttes de résistance.

T.L. : Quelles sont vos relations, d’abord avec le mouvement libertaire mexicain et, de manière générale, avec la gauche radicale mexicaine ?

CSL-RFM : Nous avons de très bonnes relations avec de nombreux compagnons qui participent au mouvement libertaire, principalement dans la partie centrale du Mexique. Il existe, dans tout le pays, une grand nombre de groupes libertaires. Si certains ont derrière eux plusieurs années de militantisme, ils sont cependant, dans leur majorité, assez récents. Composés de jeunes gens, certains se dissolvent et se reforment peu de temps après sous un autre nom, avec de nouveaux membres et d’autres projets. Les vieux compagnons sont restés longtemps isolés et coupés de la jeune génération. Mais nous essayons à présent de reconstruire peu à peu un lien. Ainsi, plusieurs anciens, parmi eux des ex-membres de la défunte Fédération anarchiste mexicaine (FAM), ont activement participé à des activités du CSL-RFM. 

Ici, autant qu’ailleurs, il existe plusieurs façons de concevoir l’anarchie. Au CSL-RFM, notre stratégie consiste à favoriser les rencontres et le respect de l’autonomie des individus et des collectifs. Nous sommes partisans des discussions franches, ouvertes et fraternelles, et nous essayons d’éviter les rumeurs, les discrédits et les guerres internes, qui empoisonnent souvent, malheureusement, le mouvement anarchiste.

En ce qui concerne l’extrême gauche mexicaine, la situation est assez compliquée. Elle composée d’un large éventail qui va des partis politiques traditionnels - et orthodoxes - appartenant à tous les courants autoritaires (marxistes-léninistes, trotskistes, staliniens... NDT) en passant par des organisations représentative de chaque secteur social, jusqu’aux groupes de guérilla, présents surtout dans le sud du Mexique.

Une grande partie de cette extrême gauche agit selon des pratiques que nous condamnons : tentatives pour accaparer et récupérer les mouvements, opportunisme, sectarisme (pratiques auxquelles n’échappent pas toujours certains anarchistes). Il existe un secteur encore plus bureaucratique et autoritaire qui, avec ses vieux préjugés, dénie tout crédit à l’anarchisme organisé

Comme le CSL-RFM est un projet récent, il n’a participé qu’à quelques-uns des mouvements dans lesquels converge une grande partie de la gauche radicale, tels que l’Autre Campagne, la solidarité avec Atenco et la rébellion sociale d’Oaxaca. Dans ces mouvements cohabitent toutes les tendances, ce qui nous a amené, à plusieurs reprises, à souligner des différences, mais aussi à nous lier, de manière croissante, à des secteurs avec lesquels nous partageons des vues communes. Ces derniers, autant que nous, sont à la recherche de nouvelles formes de relations et d’alliances, et développent des stratégies de résistance, tant à l’autoritarisme de l’Etat qu’à celui de l’extrême gauche.

T.L. : Et avec le mouvement libertaire international ?

CSL-RFM : Nous avons des relations principalement avec les organisations et les compagnons d’Amérique latine, de la communauté chicana-mexicaine aux Etats-Unis et de l’Etat espagnol. Citons la Commission de relations anarchistes (CRA) et le journal El Libertario, au Venezuela, grâce à qui nous avons pu assister au Forum social alternatif (qui s’est tenu en marge du VIe Forum social mondial à Caracas au mois de janvier 2006 - NDT). Au Brésil, nous avons, entre autres, des contacts avec le collectif "Terra Livre" (Terre libre) et la Fédération anarchiste de Río de Janeiro (FARJ). Nous avons participé, de manière symbolique, à la première Fête du livre anarchiste de Sao Paulo. Au Pérou, nous échangeons une correspondance avec le journal Désobediencia et, en Uruguay, avec des membres de la Fondation d’études libertaires Flores Magón ainsi qu’avec le journal Barricada. En Europe, nous avons surtout des liens avec des compagnons de l’Etat espagnol. Nous avons reçu d’Italie le soutien de la maison d’édition Eleuthera et du Centre d’études libertaires Giuseppe Pinelli. En Allemagne, nous effectuons des échanges avec la Coopérative Café Libertad de Hambourg. En France, nous sommes en contact avec le Groupe de soutien aux libertaires et syndicalistes indépendants de Cuba (GALSIC).

T.L. : Quelles sont les organisations et mouvements avec qui travaille et agit le CSL-RFM ?

CSL-RFM : Nous travaillons principalement avec deux organisations indigènes d’Oaxaca, au sud du Mexique : Organisations indiennes pour les droits de l’homme à Oaxaca (OIDHO) et le Comité de défense des droits indigènes de Xanica (CODEDI), avec lesquels nous constituons l’Alliance magoniste zapatiste. Cette alliance, que nous avons construite tout au long des cinq dernières années, est le fruit d’une relation profonde, fondée sur la solidarité face à la répression étatique, mais aussi, sur la connaissance mutuelle de nos valeurs, nos principes et nos méthodes de travail, nos rêves et nos aspirations. Nous souhaitons que sa réflexion théorique puisse s’approfondir, sa capacité d’action augmenter et que de nouvelles organisations, communautés et compagnons adhèrent. Elle pourrait ainsi se transformer en moteur d’une proposition politique et sociale qui combine et complète les pensées qui nous paraissent les plus cohérentes et les plus avancées pour favoriser une véritable transformation sociale au Mexique, à savoir, le zapatisme, le magonisme et l’anarchisme.

T.L. : Au Mexique, et en particulier dans l’Etat d’Oaxaca, plusieurs organisations, revendiquent également la figure de Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM, COMPA...). Qu’en pensez-vous et quelles sont vos relations avec elles ?

CSL-RFM : Le souvenir de Ricardo Flores Magón est très important à Oaxaca, lieu où il est né. Il est donc logique que diverses organisations sociales, des communautés et mêmes certains secteurs gouvernementaux s’en réclament. Chacun le fait selon ses objectifs spécifiques et en fonction de ses intérêts. Ainsi, par exemple, le gouvernement omet délibérément toute relation entre Ricardo Flores Magón et l’anarchisme, considérant même que c’est une insulte, et lui rend hommage en tant que héros patriotique pour sa participation à la Révolution mexicaine. Pour la gauche autoritaire, il représente un exemple de volonté dans la lutte, de détermination et de sacrifice, pour en finir avec le capitalisme. Ils font disparaître, au moyen de l’oubli, l’attitude libertaire qui caractérisa tant sa pensée que ses actes.

Nos camarades d’OIDHO et du CODEDI, qui revendiquent fermement la pensée magoniste, participent à la Coordination magoniste populaire antinéolibérale (COMPA), établissant ainsi une alliance avec des organisations sociales importantes et conséquentes qui, cependant, ne sont pas toutes magonistes. La COMPA est une alliance d’organisations sociales et indigènes qui a réussi à rassembler des magonistes et des organisations qui revendiquent ce qu’ils nomment eux-mêmes le pouvoir populaire - d’où l’utilisation des termes magoniste et populaire - et qui occupent un grand rôle dans les mouvements de résistance de l’Etat d’Oaxaca.

Quant au Conseil indigène populaire d’Oaxaca (CIPO) actuel - il y a quelques années le CIPO était un conseil d’organisations, semblable au COMPA, mais il ne l’est plus -, il revendique de façon pragmatique la figure de Ricardo Flores Magón et le terme "magonisme". Il y a quelques années, nous avons soutenu l’action du CIPO originel en collaborant par des ateliers ou des émissions de radio. Après les scissions au sein du CIPO, nous avons décidé de poursuivre notre collaboration avec les organisations indigènes OIDHO et CODEDI - qui appartenaient au CIPO - avec lesquelles nous formons maintenant l’Alliance magoniste zapatiste. Nous respectons le travail du CIPO actuel mais nous ne partageons pas ses pratiques politiques.

Les compagnons de l’AMZ et nous-mêmes ne prétendons pas défendre le magonisme "authentique". En revanche, nous voudrions mettre en pratique l’idéal magoniste, qui porte en lui une indispensable éthique politique, et donner vie, avec honnêteté, à ces principes que sont l’anticapitalisme, le communalisme, l’autonomie, l’autogestion et l’organisation révolutionnaire.

T.L. : Dans quelle situation se trouve le mouvement libertaire mexicain actuel et quelles sont ses perspectives ?

CSL-RFM : Le mouvement anarchiste est en croissance constante sur tout le territoire, tant en nombre de collectifs, de projets que d’individus qui s’investissent. Il y a de grandes perspectives de développement mais le chemin est encore long. La discussion théorique reste limitée et les capacités de communication, de coordination et de coopération entre les libertaires mexicains sont assez faibles.

L’acceptation et la gestion positive de nos différences constitue, selon nous, un point indispensable pour pouvoir avancer. Au cours des vingt dernières années, c’est la tendance anarcho-punk qui fut la plus visible sur la scène locale. Aujourd’hui nous pensons qu’elle représente une part encore importante mais il existe désormais une plus grande diversité de courants de pensée anarchiste dans les nouveaux groupes qui apparaissent. Ils possèdent, malgré leur jeune âge, une grande conscience et sont très engagés.

Le panorama politique mexicain qui se profile est très sombre. Le système politique parlementaire se décompose d’une façon atroce, l’extrême droite cherche à se maintenir au pouvoir à tout prix et applique les méthodes répressives qui la caractérisent. Face à cette situation, les anarchistes affichent une volonté commune de s’organiser, tant pour résister à l’oppression que pour influencer, par nos idées, les secteurs populaires, partageant la même volonté que nous de transformer le système, qui seront en lutte au cours des prochaines années. Recréer une fédération anarchiste mexicaine est un des objectifs proposés avec insistance au cours des discussions et au sein des collectifs. Des rencontres anarchistes nationales devraient bientôt se tenir. Elles sont préparées en amont par un travail préalable dans chaque région. Nous espérons qu’elles feront avancer d’un pas significatif le processus d’organisation du mouvement libertaire.

T.L. : Comment analysez-vous la Sixième Déclaration de l’EZLN et comment vous situez-vous au sein de ce mouvement promu par les zapatistes ? Le CSL-RFM y participe-t-il ?

CSL-RFM : Nous souscrivons à la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone en tant que Collectif autonome magoniste. Quand les compagnons de l’EZLN l’ont émise, nous avons vu en elle une proposition opportune et nécessaire d’unir tous les mouvements de résistance anticapitalistes, à la recherche d’une "autre façon de faire de la politique", et de parvenir à un programme commun de lutte, qui respecterait l’autonomie de chaque organisation et de chaque individu y participant. L’Autre Campagne, en se proposant de parcourir tout le pays pour faire entendre sa voix et relier entre elles toutes les luttes du pays, constitua une autre grande initiative. Cependant, jusqu’à présent, les résultats restent limités pour des motifs à la fois internes et externes. Une des raisons principales, parmi les facteurs internes, réside dans le fait que la volonté de créer une "autre façon de faire de la politique" n’a pas été mis en pratique par la majorité des participants. C’est un point fondamental qui, s’il n’est pas résolu, deviendra dans l’avenir le principal obstacle.

Une "autre façon de faire de la politique" s’apparente beaucoup, pour nous, aux propositions, déjà anciennes, de l’anarchisme : autonomie, démocratie directe, assembléisme, horizontalité, refus des avant-gardes, recherche du consensus, rotation et révocabilité des mandatés, socialisation des savoirs et des pratiques, respect des minorités et, de façon plus générale, une éthique dans la pratique politique. Malheureusement, toutes les vieilles méthodes viciées de la gauche continuent de prévaloir au sein de l’Autre Campagne.

A cela s’ajoute, parmi les facteurs externes, une situation politique difficile, en raison de l’attitude de la social-démocratie, représentée par le Parti de la révolution démocratique (PRD), qui a réussi à agglutiner de larges secteurs des classes moyennes et défavorisées, et qui se proclame le représentant de la gauche au Mexique. Après la fraude électorale de la droite au cours de l’élection présidentielle de juillet 2006, les sociaux-démocrates ont déplacé leur action du cadre électoral à celui de la très contrôlée Convention nationale démocratique (qui conteste le résultat des élections - NDT), avec un discours fondé sur la résistance civile pacifique, tout en médiatisant l’affrontement pour la direction du parti. Il existe chez eux un fort ressentiment envers les zapatistes et l’Autre Campagne, qu’ils considèrent responsables, en grande partie, de leur défaite face à la droite. Cela nous semble absurde. Le pire c’est qu’ils ont transmis ce sentiment à leurs militants de base.

Prochainement des travaux concernant l’élaboration d’un Plan national de lutte devraient avoir lieu, ainsi que des débats sur la proposition de la Sixième Déclaration des zapatistes d’une nouvelle Constitution, également cheval de bataille du PRD. Nous espérons pouvoir surpasser tous les problèmes qui, en cas contraire, pourraient conduire à l’échec. Cela serait vraiment lamentable, au vu de l’évolution de la situation politique du Mexique qui se profile pour les prochaines années.

T.L. : Quelque chose à ajouter ? Un message pour les compagnons européens ?

CSL-RFM : Nous pensons qu’il est nécessaire de favoriser la connaissance des expériences libertaires entre toutes les régions du monde. Il est toujours enrichissant de savoir ce que pensent les anarchistes et de connaître les activités qu’ils mènent dans des contextes et des situations différentes. Mais au-delà de ça, devant l’énorme défi que représente le fait de vivre à notre époque, nous ressentons l’urgence de relier internationalement la communauté libertaire afin que le mouvement retrouve l’influence sociale qu’il a pu avoir à d’autres époques. C’est pourquoi nous souhaitons resserrer les liens avec les compagnons, à travers l’échange de publications, la participation à des rencontres et à des activités coordonnées, et, de façon générale, tout ce que notre imagination peut créer. Pour finir il ne nous reste plus qu’à leur envoyer nos salutations fraternelles et libertaires et à te remercier pour ton entrevue.

P.-S.

Contacts : Centre social libertaire "Ricardo Flores Magón"
Ouverture au public : mercredi à samedi de 17 à 20 heures.

Adresse : Cerrada de Londres n° 14, interior 1,
Colonia Juárez,
Delegación Cuauhtémoc,
México D.F. (à deux pas du métro Sevilla).

Adresse postale : Cultura Libre de Servicios Educativos y Culturales, A.P.
6-664 C.P., 06200 México, D.F.

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