Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Quatorze ans après, la rébellion zapatiste danse encore

Jérôme Baschet

lundi 28 janvier 2008

Quatorze ans après, la rébellion zapatiste danse encore

1er janvier 1994 : le Traité de libre commerce de l’Amérique du Nord (TLCAN) entre en vigueur. Pendant que le Mexique d’en haut sable le champagne, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) occupe sept villes du Chiapas et lance le ¡Ya basta ! du Mexique d’en bas.

1er janvier 2008 : l’ultime volet du TLCAN entre en vigueur (maïs, haricot rouge, lait, canne à sucre), avec des effets qui s’annoncent ravageurs pour une paysannerie déjà exsangue.

Les zapatistes, eux, sont toujours là. Ils ont résisté aux attaques militaires de 1994 et de février 1995, à la stratégie de paramilitarisation qui a conduit au massacre d’Acteal le 22 décembre 1997, aux faux-semblants gouvernementaux, au succès puis à l’oubli médiatiques, aux erreurs, à l’usure d’une lutte menée dans des conditions éminemment précaires.

Résisteront-ils au harcèlement dont ils sont l’objet depuis plusieurs mois ? Le sous-commandant Marcos ne vient-il pas d’indiquer, avec gravité, qu’une offensive d’envergure se préparait, répandant déjà "l’odeur fétide de la guerre" ?

Le zapatisme est passé de mode ? Tant mieux !

Ce mois-ci [1], le magazine latino-américain Gatopardo consacre sa une à Marcos et publie un reportage de Laura Castellanos, qui l’a suivi sur plus de 3 000 kilomètres du nord au sud du Mexique. Plusieurs journaux français ont attrapé au vol quelques bribes de cette publication, bien vite qualifiée de "people".

Que n’aimerait-on lire plus souvent, dans la presse dite sérieuse, des articles aussi exigeants, critiques et scrupuleux, pondérés quoique sans concession ! Mais faut-il s’étonner que ceux qui ont toujours traité le mouvement zapatiste par la dérision ne retiennent de l’interview de Marcos que la mention, à mi-chemin entre la nostalgie et l’auto-ironie, d’être "passé de mode" ?

Eh bien, tant mieux ! N’est-ce pas l’occasion d’un regard plus attentif sur ces quatorze années ? Après douze jours de combats, en janvier 1994, les zapatistes acceptent le cessez-le-feu réclamé par une ample mobilisation populaire et s’engagent dans la recherche d’une solution négociée.

Le 16 février 1996, ils signent les accords de San Andrés avec le gouvernement fédéral, puis avalisent le projet de réforme constitutionnelle préparée par la commission parlementaire ad hoc, que le président Zedillo, lui, refuse. En 2001, dans le contexte créé par l’élection de Vicente Fox, les zapatistes entreprennent la Marche de la couleur de la terre, pour demander au Parlement de voter cette réforme.

Devant la surdité des partis, les zapatistes font campagne "en bas à gauche"

Leur attitude extraordinairement légaliste est mal payée en retour : tous les partis politiques approuvent un texte profondément différent, que les organisations indigènes du Mexique dénoncent comme une trahison. Les zapatistes en tirent la conclusion qu’ils se sont trompés d’interlocuteurs (d’où l’"Autre Campagne", qui tente de construire, en marge des campagnes électorales et des partis, un programme de lutte "en bas et à gauche").

Surtout, dès 2003, ils engagent la mise en œuvre de facto, mais sans reconnaissance légale, de l’autonomie prévue par les accords de San Andrés, en créant cinq conseils de bon gouvernement (juntas de buen gobierno), instances régionales destinées à coordonner l’action des communes autonomes esquissées dès 1994.

Les conseils amplifient les efforts pour multiplier cliniques et écoles autonomes (associant récupération de la culture indigène et ouverture aux peuples du monde), développer des coopératives de production, mettre en place une justice fondée sur la réparation plutôt que sur le châtiment.

Ils sont formés par des membres élus des communes autonomes, pour des mandats courts, révocables à tout moment, et sans rémunération. Loin de toute idéalisation, c’est une "école de gouvernement", au ras du sol, par laquelle des communautés paysannes s’efforcent de construire leur auto-organisation, en même temps qu’une réalité sociale neuve.

Une autre voie, sans parti ni État, pour changer le monde

Cette expérience étonnante offre une critique en acte des traditions révolutionnaires du XXe siècle, qui considéraient l’État comme l’instrument déterminant de la transformation sociale. C’est une autre voie, non étatique, que suggèrent les zapatistes, en prétendant que l’on peut changer le monde sans prendre le pouvoir et en refusant toute idée d’un parti ou d’une organisation d’avant-garde.

Or, le binôme parti d’avant-garde et pouvoir d’État est probablement à la source des dérives dictatoriales des révolutions manquées du XXe siècle. Il y a par conséquent quelque sagesse, si l’on veut raviver le projet d’un monde libéré de la tyrannie de la marchandise, sans retomber dans un asservissement tout aussi barbare, à rechercher la voie d’une transformation sociale non pas imposée d’en haut, mais s’organisant par en bas.

Il faut pour cela - principe aussi simple que scandaleux - admettre que les gens ordinaires sont capables de se gouverner eux-mêmes. Quelle ingénuité !, dira-t-on, au temps de la confiscation professionnelle de la politique et de la fossilisation de la démocratie représentative. Au temps où le supposé bon sens s’ingénie à nous convaincre de l’irrémédiable écart entre l’incapacité du tout venant (vous et moi) et la science éclairée des "experts" et autres "spécialistes".

Ni volonté d’éclater le Mexique ni rejet de toute autorité

L’autonomie revendiquée par les indigènes du Chiapas n’a aucun caractère séparatiste ; elle s’appuie sur le droit à la libre détermination reconnue par la Convention 169 de l’OIT et la Déclaration des droits des peuples indigènes, récemment approuvée par l’ONU.

Quiconque s’est frotté au vigoureux patriotisme des zapatistes ne saurait, de bonne foi, les accuser de vouloir balkaniser le Mexique. Il s’agit bien plutôt pour eux de refonder la nation. Par ailleurs, la pratique politique des zapatistes ne postule nullement la négation de toute autorité.

Les indigènes du Chiapas ont une haute idée de la fonction de ceux qu’ils nomment justement "les autorités" ; mais leur charge est conçue comme un service rendu. Ils doivent "commander en obéissant", en respectant les accords nés des assemblées, en se soumettant à la volonté collective et sous son contrôle effectif.

Bien sûr, il ne s’agit pas de succomber à une idéalisation du peuple en soi, car on observe d’abondance, de par le monde, les effets du manque d’éducation, du consentement à l’ordre existant et à sa propre oppression. Il s’agit seulement d’admettre que les gens ordinaires, s’ils rompent avec la passivité et le conformisme, peuvent aisément faire l’apprentissage des tâches de gouvernement, avec tous les tâtonnements que cela suppose.

Les zapatistes ont ouvert une petite fenêtre. Absolument modeste, terriblement imparfaite

La Commune de Paris a résisté deux mois et demi ; les communes rurales du Chiapas émanent d’une rébellion qui fête son quatorzième anniversaire. Au milieu d’un désastre planétaire de plus en plus difficile à occulter (crise financière latente, désastres militaires et humanitaires, changement climatique et destructions écologiques, pathologies intimes de la marchandisation de la vie), certains ont l’audace de croire qu’un autre monde est possible.

Ce qui est plus sûr encore, c’est que le monde existant, qui met en péril la survie de l’humanité ou du moins la condamne à survivre en niant sa dignité, n’est plus possible.

Les zapatistes ont ouvert une petite fenêtre. Absolument modeste, terriblement imparfaite. On peut l’ignorer, s’en gausser, ou savoir gré aux indigènes du Chiapas de leur humble héroïsme. Et porter au crédit des zapatistes le mérite d’une pensée politique neuve, où se mêlent la poésie et le goût de la fête, l’humour et l’autodérision.

Une pratique rebelle, qui sait que les choses les plus sérieuses exigent qu’on se défie de l’esprit de sérieux, qui aime à inventer des récits où s’entrelacent le quotidien et l’imaginaire. Parce qu’elle en appelle aux énergies vitales et créatrices des individualités. "Si ta révolution ne sait pas danser, ne m’invite pas à ta révolution", disent-ils.

Jérôme Baschet

Tribune publiée, le 26 janvier 2008, sur le site Rue89.

P.-S.

Le 22 décembre 2007, jour du dixième anniversaire du massacre d’Acteal, le quotidien Le Monde (dans son édition datée 23-24 décembre 2007) traitait par la dérision la participation du sous-commandant insurgé Marcos au premier colloque en mémoire d’André Aubry. Joëlle Stolz, correspondante du Monde au Mexique, marche sur les traces de son prédécesseur Bertrand de La Grange - expert reconnu en désinformation - en livrant un reportage dont la superficialité "pipole" le dispute à la vacuité de l’information, occupant une pleine page du quotidien sous le titre "Le "Sub" Marcos prend congé des médias".

Il nous faudrait cependant presque remercier Mme Stolz puisqu’elle nous permet de lire la tribune écrite et envoyée au Monde par Jérôme Baschet - sans la moindre réponse - que le site Rue89 rend heureusement publique, démontrant une intelligence et une ouverture que l’on commençait à chercher en vain dans le paysage médiatique francophone.

Jérôme Baschet, historien, est l’auteur de La Rébellion zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire (Flammarion, collection "Champs", 2005), essai indispensable à la compréhension de ce mouvement.

Notes

[1] Cette tribune a été écrite à la toute fin décembre 2007.

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