Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Bien le bonjour

Dans la Sierra Huichola avec le Congrès national indigène

mardi 25 mars 2008

Bien le bonjour,

Je me trouve à Mexico DF après un court séjour dans la Huichola, plus exactement à Awatsiat’a, en Tuapurie, auprès du peuple wixarika pour la vingtième assemblée du Congrès national indigène (CNI), en fait au lieu-dit Ciénega de los Caballos, ce que nous pourrions traduire en français par la Combe des Chevaux. Nous sommes vendredi 14 mars et je me trouve pris en tenaille entre les déclarations de guerre tous azimuts du belliqueux seigneur George W. Bush et la résistance indienne à la construction d’une route dans cet endroit perdu de la Sierra huichola qui a pour nom la Ciénega de los Caballos, entre le va-t-en-guerre de la première puissance mondiale et le ¡ya basta ! d’une communauté wixarika décidée à défendre coûte que coûte son territoire. Cette confrontation inégale entre deux mondes, entre un système totalitaire qui se nourrit de la décomposition sociale qu’il engendre et la résistance tenace des « cultures », tous ces savoir-vivre qui ont fondé notre humanité, est une réalité de notre temps.

Si cette réalité échappe encore aujourd’hui aux intellectuels européens, elle n’a pas échappé aux stratèges du monde capitaliste et en particulier de la première puissance mondiale. Le rapport Tendances globales 2020, produit par le Conseil national d’information des États-Unis, concernant les différents scénarios possibles mettant en danger la sécurité du pays est fort éloquent : la menace la plus grande viendrait des peuples indigènes, de ceux qui invoquent des droits ancestraux sur les territoires convoités par les multinationales. Prenant comme exemple les luttes indigènes du Chiapas, de l’Équateur, de Bolivie, le rapport précise : « Au début du xxie siècle existent des groupes indigènes radicaux dans la majorité des pays latino-américains qui, en 2020, pourront croître d’une manière exponentielle, obtenant l’adhésion de la majorité des peuples indigènes... Ces groupes pourront établir des relations avec des groupes terroristes internationaux et des groupes antiglobalisation qui questionneront les politiques économiques des leaderships d’origine européenne. »

Les derniers événements concernant l’attaque des militants des FARC en Équateur nous permettent de constater un usage de plus en plus abusif et étendu du mot « terroriste » : sont terroristes non seulement les militants des Forces armées révolutionnaires colombiennes, mais tous ceux qui s’opposent ou qui résistent à l’avancée de l’activité capitaliste, les paysans métis ou indiens qui ne veulent pas être expropriés et que les militaires ou les groupes paramilitaires sont amenés à massacrer : six millions d’hectares ont pu ainsi être récupérés en Colombie par les paramilitaires pour être consacrés à la monoculture des produits bioénergétiques. Ce n’est pas tant l’emploi abusif du mot qui doit attirer notre attention mais ce qu’il signifie. L’hégémonie du monde capitaliste est telle que les guerres conventionnelles entre États se font de plus en plus rares, désormais l’ennemi est intérieur et les armées de bien des pays comme au Mexique ou en Colombie se convertissent en forces de police dans la perspective d’une guerre sociale sans merci, une guerre où ne sont plus prises en compte les conventions internationales. Le Plan Colombie comme l’Initiative Mérida au Mexique, signés entre les États-Unis et les pays concernés, entrent dans ce cadre. Il n’est donc pas surprenant dans un tel contexte que le président du Pérou se demande « s’il n’y aurait pas une internationale terroriste en Amérique latine » et que des leaders indigènes au Pérou et au Chili soient emprisonnés sous couvert de lois antiterroristes.

Il est 2 heures et demi du matin, l’autobus qui nous a transportés depuis Guadalajara vient dans un dernier soubresaut, ultime hoquet d’une longue agonie, de s’arrêter. Il fait un froid de canard. Nous hésitons à nous engager plus avant quand une voix nous invite à nous joindre à ceux qui nous attendaient autour des fogatas (disons des feux de camp), qui illuminent avec parcimonie l’immense nuit : « Venez vous réchauffer autour de las lumbres, venez autour de las lumbres », l’invitation se fait pressante, chaleureuse et amicale et nous nous décidons à faire le pas dans la nuit, c’est dans la chaleur d’un feu que l’on se retrouve et que l’on se rencontre.

Ce campement dans la montagne tout au nord de l’État de Jalisco, en territoire wixarika dure depuis un mois. Le peuple huichol de la communauté de Santa Catarina Cuexcomatitlan est entré en résistance le 11 février. À tour de rôle, les comuneros viennent y planter leurs « tentes », en famille et pour une semaine. Ce sont le plus souvent des bâches en plastique ouvrant sur une petite cour délimitée par une clôture faite de branches entremêlées, protégeant du vent ; au centre de ce petit patio brûle en permanence la fogata, on y cuisine le jour, on s’y réchauffe la nuit ; un arbuste a été découpé debout et sculpté de façon à y adapter un moulin à moudre le maïs : le moulin à main a remplacé dans beaucoup de famille le metate, ce qui donne des tortillas plus épaisses.

Les habitants s’opposent à l’avancée sur leur territoire de la route Bolaños-Huejuquilla. Cette route est déjà bien avancée même si ce n’est pour l’instant qu’une brèche ouverte aux forceps dans la montagne. Des communautés métisses l’ont acceptée ainsi qu’une communauté indienne proche, celle de San Sebastian Tenochtitlan. Cette dernière communauté a l’intention de revenir sur sa décision. Il semblerait qu’elle se soit fait avoir comme a failli se faire avoir la communauté de Santa Caterina, dont les « autorités » sous la pression policière ont signé les actes d’une assemblée communautaire qui n’a jamais eu lieu mais qui autorise « à l’unanimité des présents ! » le passage de la route. Quand les habitants se sont rendu compte de cette grossière falsification, ils ont destitué leurs « autorités » et ont obtenu du tribunal un arrêt provisoire des travaux.

Cette route fait partie d’un vaste projet concocté dans les plus hautes sphères. C’est un projet à la fois politique, commercial et touristique. Politique, il s’agit de faire communiquer entre elles les trois municipalités du nord de l’État de Jalisco, Bolaños, Huejuquilla et Mezquitic ; commercial, permettre une exploitation plus intensive des ressources de chaque région ; touristique, cette route fait partie d’un mégaprojet touristique et culturel. L’idée est de copier le modèle des routes culturelles qui existent en Espagne, avec restauration des édifices historiques et religieux, des constructions coloniales liées à la mine comme à Bolaños et la mise en valeur des sites archéologiques. Les touristes pourront même s’adonner aux joies de la chasse dans des ères aménagées à cet effet dans la sierra. Dans le cadre de cet ambitieux projets, deux nouvelles routes ont été décidées : la route du Pèlerin et la route Wixarika.

Et les Indiens dans tout ça ? Bien entendu, il n’est pas question de leur demander leur avis, ce qui est bon pour l’entreprise capitaliste est bon pour tout le monde, elle apporte dans son sillage du travail et des espèces sonnantes et trébuchantes, c’est ce qu’on appelle le développement, la mort, la misère, la souffrance, l’exploitation intensive, la désintégration sociale, tout cela est ailleurs, conséquences collatérales du progrès et du développement. Il n’est pas concevable pour le monde marchand que les Indiens wixaritari, par exemple, puissent avoir une autre conception du développement, l’envisager dans une autre perspective, qui n’est pas celle que l’on cherche à leur imposer, qu’ils pourraient bien avoir une autre idée de la richesse. Le monde venu de l’Occident ne s’arrête pas là, il pousse le cynisme, fruit de l’ignorance et de l’égoïsme, beaucoup plus loin. Le secrétaire du tourisme assure que cette route ne sera pas une menace pour les peuples indigènes : « Nous respecterons leur spécificité culturelle, vu qu’elle compte parmi les principales attractions de la zone. » Il y a peu, le gouverneur de l’État de Chihuahua inaugurait sur la route qui mène à la Tarahumara des statues de chiens vêtus à la manière des Indiens rarámuri, et il s’étonnait que ses statues « Disneyland » puissent faire scandale ! Une jeune femme huichol au cours des discussions précisait : « Más que represión, hay humillación. » Et dire que ce secrétaire, dans le charabia prétentieux qui caractérise les petits hommes d’État, va jusqu’à parler d’éthique ! « Si nous voulons impulser la zone, c’est parce qu’il n’est pas éthique que la région Nord soit oubliée. »

Les mères, les sœurs, les épouses pleurent et se lamentent, c’est que les jeunes gens et les hommes partant pour la longue pérégrination qui, après plusieurs semaines de marche à travers la sierra, les mènera au Cerro Quemado (la colline brûlée), près de Real de Catorce, vont mourir. Ils seront des étrangers aux yeux de leur communauté, quand ils reviendront quelques mois plus tard, leurs épouses de les reconnaîtront pas et se détourneront d’eux. Une cérémonie, le rituel du retour, sera nécessaire pour qu’ils puissent réintégrer sans danger pour les autres leur communauté. Tout au long de ce parcours initiatique qui les conduira du Pacifique à l’Atlantique, sous la conduite d’un chaman, ces mangeurs de peyote vont se dissoudre dans le jeûne, dans la marche harassante, dans la nuit hallucinée, dans le divin ; ils connaîtront la fragmentation de leur être, la pulvérisation de leurs os pour, comme Quetzalcóatl dans sa descente dans le royaume des morts, reconstituer leur nouvelle humanité, et renaître telle l’étoile du matin après son parcours dans l’inframonde, dans l’envers obscur du monde, hommes spirituels, hommes touchés par la grâce de la co-naissance. Le Cerf divin, qui est aussi le maïs, qui est aussi le peyote, leur apparaîtra alors pour leur parler et leur assigner leur place dans l’ordonnancement du cosmos et de la société.

J’ai attendu en vain les marcheurs ce jour-là, ce lundi 10 mars ; alors que je les attendais à proximité du campement, ils sont passés en bas, dans la vallée, ils étaient 29, m’a-t-on dit. Chez les peuples originaires, l’agencement social, l’ordonnancement de la société à travers la complexité dynamique des règles d’échange réciproque, est l’œuvre de la société elle-même et reste sous le contrôle permanent de la collectivité, qui a pour rôle de maintenir cette fragile et complexe (et souvent arbitraire) organisation. C’est ce que nous appelons la tradition, la société est perçue alors comme une création de l’homme, comme l’œuvre des ancêtres, qui ont inventé et dicté les règles régissant les rapports entre les hommes. Ce sont des sociétés gouvernées par l’esprit des hommes, ne serait-ce que celui des ancêtres, qui se sont montrés si habiles à faire en sorte que les hommes communiquent entre eux. Que cet ordonnancement soit rompu et la société perd cette proximité à sa pensée pour chercher dans un dieu unique et transcendant, dans un leader charismatique (Moïse, Jésus ou Mahomet) une unité abstraite purement émotionnelle. L’esprit des ancêtres disparaît au profit d’une puissance transcendante ou de la main invisible du marché.

À la demande de la communauté wixarika de Tuapurie, le Congrès national indigène (CNI) a décidé de tenir sa vingtième assemblée sur ce lieu de résistance. Les routes sont faites pour les militaires, les touristes et le transport des marchandises, il arrive parfois que les délégués des peuples indiens de régions fort éloignées les unes des autres les empruntent pour se rencontrer. Étaient présents les délégués d’Oaxaca, de Basse-Californie, de Milpa Alta (DF), de Colima, de Michoacán, de Jalisco et de Durango. Le peuple rarámuri de Chihuahua ainsi que le peuple hñahñú (ou otomi) d’Atlapulco (État de Mexico) ont envoyé des messages de soutien.

Quatre tables de discussion ont été organisées, la première, sur les mégaprojets, la deuxième sur la répression de l’État, la troisième, sur les conséquences sociales de la politique gouvernementale, la quatrième, sur les traités commerciaux. Le lien entre tous ces thèmes est si étroit qu’à la table où je me trouvais nous les avons tous traités dans l’ordre et en bloc. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet sinon pour rappeler quelques focos rojos parmi tant d’autres : de la Escalera Naútica sur la côte de la mer de Californie, projet touristique d’envergure mettant en péril la vie des villages de pêcheur, le couloir des éoliennes de l’isthme de Tehuantepec et plus précisément de la construction de 200 éoliennes sur la presqu’île qui sépare la mer intérieure en deux et risque d’engendrer une catastrophe écologique et humaine majeure, du barrage de La Parota près d’Acapulco, de la destruction de la lagune de Cuyutlán à Manzanillo dans le petit État de Colima. La liste est longue, la propagande prétend que ces projets font partie du développement économique du pays, disons du développement marchand, il conviendrait de les concevoir sous un autre point de vue et y voir l’activité pratique d’un système de communication totalitaire détruisant toute autre forme de communication, en fait toute vie sociale un tant soit peu autonome.

Au cours de l’assemblée plénière, le dimanche 9 mars, il fut décidé que les réunions du CNI continueraient à se tenir dans les communautés avec la participation de celles-ci ; il devrait y avoir trois réunions avant la tenue du congrès en novembre, la première en Basse-Californie, la seconde de nouveau dans la région huichol, la troisième dans les montagnes d’Oaxaca. De quoi voyager !

Je suis resté deux jours de plus au campement. Beaucoup d’habitants des villages comme Pueblo Nuevo et Nueva Colonia ou des rancherías dispersées dans la montagne étaient descendus au campement à l’occasion de cette rencontre. Ce fut l’occasion pour eux, au cours d’assemblées, de mettre au point quelques modalités pratiques concernant le plantón, établir les tours de rôle et les responsabilités de chacun, préciser les attitudes à tenir ou à éviter face aux provocations qui ne tarderont pas à se manifester. Il y fut envisagé les différentes situations qui pouvaient se produire et les réponses à y apporter. Au cours d’une promenade dans cette région escarpée entaillée de ravins vertigineux et couronnée d’abruptes falaises de pierres grises ou bleues, nous nous sommes arrêtés devant les ancêtres pétrifiés surgissant soudain sur l’arête opposée du ravin, ce sont de gigantesques concrétions de pierre ou se dessinent avec une évidence frappante des silhouettes à forme humaine, serrées les unes contre les autres entre ciel et terre, un peu à la manière des statues de Giacometti, le visage tourné dans notre direction. « Ce sont les hommes, me dit-on, les femmes sont de l’autre côté. »

Mexico, le 14 mars 2008.
George

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