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Ciudad Juárez ou le règne de l’impunité

dimanche 20 avril 2008

Ciudad Juárez ou le règne de l’impunité

À Ciudad Juárez, ville-frontière de l’État du Chihuahua, au Mexique, l’impunité ambiante laisse la place aux pires scénarios. On aimerait pouvoir dire que les autorités, après le scandale du féminicide [1] dans les années 1990, ont agi pour que les droits les plus élémentaires soient respectés et que les citadins y vivent en paix. Malheureusement, il n’en est rien, et actuellement la ville connaît une vague d’assassinats sans précédent liée à une « guerre des cartels » qui inclut les policiers municipaux et ceux de l’État du Chihuahua. Juárez est de nouveau sous le feu médiatique depuis que l’armée, envoyée par le gouvernement fédéral, a investi la ville pour « remettre de l’ordre » dans ce nid de couleuvres.

Cependant, on ne parle pas, hors de quelques cercles de défenseurs de droits de l’homme et autres militants professionnels, de Lomas del Poleo. On s’étonne qu’un cas si évident de violation des droits les plus élémentaires ne fasse pas plus parler de lui. Il faut dire que dans la ville des maquiladoras, la toute puissance des grands entrepreneurs locaux ne rencontre aucun frein, et la soumission quotidienne des autorités se fait au vu et au su d’une population habituée et souvent résignée aux « arrangements » des puissants.

Granjas Lomas del Poleo, une colonia sous surveillance

Lomas del Poleo est un plateau situé à l’extrême ouest de la ville, pour y arriver il faut traverser Anapra, le bidonville de Juárez alimenté par le flux ininterrompu de migrants de tout le pays, qui fait face au Central Business District de la ville texane d’El Paso. Une route en terre mène à cet endroit qui semble à moitié vide, un plateau à la végétation désertique, occupé depuis trente ans par des colonos qui y ont installé leur petite ferme, sur un terrain propriété de la nation dont personne ne voulait. Mais ce qui surprend le visiteur, ce n’est pas tant la pauvreté du lieu que les barbelés qui l’entourent. Le plateau est entouré de grands poteaux blancs reliés par du fil barbelé, et la seule entrée possible est contrôlée par les guardias blancos, des vigiles installés là par ceux qui s’estiment propriétaires du lieu, la famille Zaragoza. Deux miradors, un à l’entrée et l’autre au bout du plateau, complètent le dispositif, et permettent une surveillance continue de Lomas et des alentours, donnant au lieu une allure de prison à ciel ouvert.

Cela fait maintenant quatre ans que la barrière a été installée, isolant Lomas et ses habitants du reste de la ville. En mars 2003, on leur a retiré l’électricité, ce qui signifie pas de chauffage dans les froides nuits d’hiver, pas de ventilateur ni de frigo quand le soleil de plomb de l’été est à l’œuvre, pas de lumière la nuit. Une centaine de cholos (on appelle ainsi les délinquants locaux) payés par les Zaragoza ont installé d’abord leur campement, avec leurs chiens, puis ont construit la barrière, les miradors et la remise pour les gardes, sous le regard impuissant des habitants, le 18 mars 2004. Depuis, chacune de leurs allées et venues sont contrôlées, parfois le passage leur est interdit, ils ne peuvent pas inviter des « étrangers » chez eux, et se voient empêchés d’amener du matériel sur le plateau. Les maisons, souvent faites de palettes ou autres matériaux de récupération, se détériorent peu à peu sans que leurs habitants puissent y remédier. L’eau, auparavant distribuée par des camions-citernes, n’arrive plus jusqu’à Lomas, les habitants doivent aller l’acheter « en bas ». Le seul produit qui arrive toujours au plateau est le lait, il faut dire que les propriétaires de l’entreprise Lucerna sont les Zaragoza, qui ne voient pas d’inconvénients à ce que les gens qui « envahissent leur terrain » continuent à acheter leurs produits. Le commerce, c’est le commerce.

Un harcèlement quotidien et des morts non résolues

Le harcèlement par les gardes est quotidien, et des bandes de cholos sous contrat organisés en « groupes de choc » ont commis, en quatre ans, un nombre incalculable d’exactions. Une quarantaine de maisons ont été détruites ou brûlées, dont les locaux ou sont gardés les animaux, source de revenu de la plupart des habitants. Les chiens ont été « mystérieusement » empoisonnés. Le 17 octobre 2005, Luis Alberto Guerrero Rodriguez a été tué à coups de pelle par des cholos alors qu’il tentait de s’opposer à la destruction de sa maison. Personne n’a été poursuivi, les autorités alléguant que les habitants eux-mêmes pourraient avoir assassiné leur voisin. Une maison a été incendiée alors que deux enfants en bas âge y étaient enfermés pendant que leur mère allait accompagner leur aîné à l’école. Le procureur a déclaré que l’incendie était accidentel et probablement provoqué par un dysfonctionnement électrique, alors même que le courant était coupé depuis des semaines !

Face au harcèlement quotidien et à l’attitude passive de la mairie, auprès de laquelle les habitants ont déposé de nombreuses plaintes jamais suivies d’effet, une partie des colonos a accepté la proposition de relogement faite par les Zaragoza. Ils ont échangé leurs petites granjas de 2 hectares (20 000 mètres carrés) contre des terrains de 650 mètres carrés avec un rez-de-chaussée construit de 4 mètres sur 8, à côté de Lomas. Il reste, en avril 2008, 72 familles qui résistent et refusent de laisser leur maison et leur terrain, sur lequel ils ont travaillé dur pour pouvoir survivre, et où ils ont passé une grande partie de leur vie, vu mourir leurs parents et grandir leurs enfants.

Un terrain périphérique...

Quand 150 familles pauvres sont arrivées sur ce terrain au début des années 1970, conduites par des leaders du PRI (le parti unique de l’époque) à des fins électoralistes, Lomas del Poleo ne valait absolument rien, et le terrain était connu comme propriété de la nation. Vu sa situation géographique très éloignée du centre, sur un plateau herbeux, les habitants ont divisé le plateau en lots de 2 hectares, petites fermes permettant l’autosubsistance. Peu à peu et comme dans la plupart des zones d’habitat informel d’Amérique latine, le quartier se « consolide » et acquiert le statut de colonia, les maisons se construisent et un certain nombre de services vont être fournis aux habitants, souvent après qu’ils ont eux-mêmes construits les équipements de base. Avant « la barrière », le terrain disposait de l’approvisionnement en eau par camions, d’un réseau électrique, d’une école primaire reconnue par la SEP [ministère de l’Éducation nationale], d’une maternelle, d’un terrain de basket et d’une chapelle.

... qui prend de la valeur : le projet Santa Teresa/San Jeronimo

Les 435 hectares de Lomas del Poleo ont acquis une grande valeur depuis 2003, quand surgit un immense projet de développement économique autour du pont international de Santa Teresa, à 20 kilomètres à l’ouest de Juárez. Ce projet, soutenu par les investisseurs appartenant au Verde Group, devrait rapporter des millions à ses concepteurs, en même temps qu’il pose toute une série de problèmes urbains, sociaux, écologiques et économiques, notamment celui de l’eau, particulièrement aigu dans cette zone. Les entrepreneurs mexicains ne sont pas en reste et proposent la construction d’une véritable ville en face de Santa Teresa, nommée San Jeronimo et construite exclusivement à partir de fonds privés. Pour l’instant, ces terrains ne sont qu’un morceau de désert, mais la municipalité a validé le projet, le propriétaire des 20 000 hectares correspondants, Eloy Vallina, a amplifié sa fortune, et en 2008 devraient commencer les premiers travaux. Le projet contient également la « rénovation » (et le déplacement de 1 800 familles) du Segundo Barrio, quartier historique et populaire d’El Paso, pour y installer un Wal-Mart et en faire une grande zone commerciale. Les habitants du Segundo Barrio et ceux de Lomas ont récemment uni leurs luttes contre le « relogement ».

Lomas del Poleo, périphérie oubliée, devient alors un enjeu central : en effet, pour être très près de la frontière et sur la route (pas encore construite) entre Juarez et la future San Jeronimo, le terrain acquiert automatiquement une grande valeur. C’est à ce moment-là que les Zaragoza « découvrent » qu’ils sont propriétaires du terrain. La validité de leurs titres est litigieuse (cf. infra), mais peu importe, ils décident que ce terrain leur appartient, que les personnes installées depuis trente ans sont des « envahisseurs » et qu’il convient de les déplacer. Au vu de l’impact économique du projet (énorme) et de la fragilité de l’assise juridique (ces titres contestés), il y a urgence à déloger les habitants, peu importe la manière.

À qui appartient Lomas del Poleo ?

L’histoire du terrain de Lomas nous ramène au propriétaire originel de la fin du XIXe siècle, Lauro Carrillo, qui achète à un prix dérisoire 180 000 hectares au gouvernement fédéral dans tout l’État du Chihuahua. 35 000 hectares sont situés dans le désert à l’ouest de la Juárez de l’époque, et rachetés en 1897 par une compagnie minière. La compagnie abandonne le terrain pendant de nombreuses années, et en 1945 l’État du Chihuahua l’exproprie pour cause d’impôts impayés et revend le terrain à Eduardo Arroyo Gonzalez. Pendant la manœuvre, le terrain augmente sa superficie de 7 000 hectares, illégalement appropriés par la compagnie minière ! Arroyo revend, lui, 52 000 hectares (soit 10 000 de plus que ce qu’il a acheté) à trois acheteurs, en 1950. Ces mêmes acheteurs revendront leurs terrains à une cinquantaine d’acquéreurs. Lors de ces ventes, la superficie atteinte est de... 60 000 hectares ! Un de ces acquéreurs « de quatrième génération » est M. Pedro Zaragoza Vizcarra, père de Pedro et Jorge Zaragoza Fuentes, actuels grands propriétaires et entrepreneurs de Juárez.

Au début des années 1970, le ministère de la reforme agraire tente de séparer les terrains qui sont propriété de la nation (25 000 hectares, « imprescriptibles et insaisissables » selon la loi) de ceux qui sont propriété privée, issus des 35 000 hectares de Carrillo. Mais, depuis 1975, le terrain n’a pas été délimité, sous les pressions diverses des propriétaires. Toute la moitie ouest de Juarez a donc son origine dans ce terrain litigieux. Lomas del Poleo est situé, selon des études topographiques, dans le polygone correspondant aux terrains de la nation, mais jusqu’ici aucun tribunal n’a tranché sur la position géographique des terrains.

Aujourd’hui, les habitants demandent, devant le tribunal agraire, la délimitation des terrains. Si ces terrains sont propriété de la nation, il appartient au gouvernement de décider s’il veut le « régulariser ». Si le terrain appartient aux Zaragoza, les habitants ont toujours un recours, puisqu’au Mexique une personne qui occupe un terrain vide pendant dix ans et en a l’usufruit peut en devenir le propriétaire, sur décision du tribunal civil.

Les habitants de Lomas auraient, en théorie, de grandes chances de gagner les jugements. C’est sans compter sur la mauvaise volonté manifeste des Zaragoza, qui ne se sont présentés à aucune audience, ce qui a retardé passablement la décision. Aujourd’hui, c’est l’avocat de la majorité des habitants, Carlos Lopez Avitia, qui leur fait défaut : 57 des 62 dossiers déposés ont été déclarés caducs en octobre 2007 pour « inexistence procédurale » (quatre mois sans promotion juridique). Les soupçons pèsent sur les motivations de l’avocat pour avoir « laissé mourir » ces dossiers. La bataille juridique n’est pas encore achevée, il reste cinq dossiers qui pourraient faire la différence.

Cependant une lettre du maire José Reyes Ferriz, transmise au visiteur de la Commission de l’État du Chihuahua des droits de l’homme le 28 mars 2008, en réponse aux réclamations officielles émises par ladite Commission, affirme que la mairie « ne peut prendre les mesures signalées car le terrain objet de la problématique est une propriété privée, et que [la mairie] ne peut agir sous le prétexte de protéger les droits de l’homme en violant les droits d’un tiers » [2]. Le maire ignore par là même que la propriété du terrain n’est pas arrêtée, et affirme - chose bien plus grave - que l’on ne peut opposer les droits de l’homme au droit de propriété !

Aujourd’hui, les habitants ont clairement besoin d’un soutien de la société civile, soutien qui leur a été en partie accordé jeudi 8 avril, quand de nombreuses ONG se sont réunies devant la présidence municipale autour du slogan « À Lomas del Poleo, mettons la barrière à terre ». Néanmoins, le manque de ressources pour continuer à supporter la bataille juridique est critique, et au vu du rapport de forces qui leur est particulièrement défavorable, l’avenir des habitants de Lomas del Poleo est plus qu’incertain.

Le 14 avril 2008, Ciudad Juárez,
S. L.

P.-S.

Sources :

Paso Del Sur Group

Paso Del Norte Group

Lomas del Poleo

Documentaire Poleo Hablando, réalisé par Leon de la Rosa, 2007.

Alerta Lomas del Poleo

Reportage Radio Zapatista

Lomas del Poleo : una historia de injusticia y poder, Juan Carlos Martinez, mars 2008.

Entretiens avec les habitants de Lomas et visite le 28 mars 2008.

Entretien avec Juan Carlos Martinez, membre de La Otra Campaña (zapatiste) qui appuie les habitants depuis septembre 2007, le 8 avril 2007.

Entretien avec Gustavo De la Rosa Hickerson, visiteur de la Comision Estatal de Derechos Humanos de Chihuahua, le 25 mars 2008.

Notes

[1] À partir de 1993, environ 400 femmes sont mortes ou disparues à Juárez dans des conditions particulièrement violentes et non liées à la violence familiale, scandale qui a mis au jour l’impunité notoire existant à Juárez.

[2] Dossier GR 249/07, référence SA/JUR/GAE/1199/08.

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