Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Ni le Centre ni la Périphérie

I. En haut, penser le blanc. La géographie et le calendrier de la théorie

sous-commandant insurgé Marcos

dimanche 27 avril 2008

Participation du sous-commandant insurgé Marcos
à la conférence collective donnée le 13 décembre 2007 à 9 heures
dans le cadre du Premier Colloque international in memoriam André Aubry.

Ni le Centre ni la Périphérie

I. EN HAUT, PENSER LE BLANC
LA GÉOGRAPHIE ET LE CALENDRIER DE LA THÉORIE

« Le problème, avec la réalité, c’est qu’elle n’entend rien à la théorie. »
Don Durito de la Lacandona

Elías Contreras, un « commission d’enquête » de l’EZLN, disait que la lutte, la nôtre en tout cas, pouvait se comprendre comme une lutte de géographies et de calendriers. J’ignore si ce compañero, un camarade quelconque parmi ces morts que nous sommes, avait osé imaginer qu’un jour ses théories (« ses pensées », disait-il) se trouveraient exposées aux côtés de lumières intellectuelles de l’envergure de celles qui sont réunies aujourd’hui ici au Chiapas, dans cet État du Sud-Est mexicain. J’ignore également s’il verrait d’un bon œil que moi, un sous-commandant quelconque, je reprenne certaines de ces pensées pour les exposer en public.

Quoi qu’il en soit, étant donné notre faible « cote » médiatique et théorique, je pense pouvoir me permettre de tenter d’exposer les bases rudimentaires de cette théorie, théorie si « autre » qu’elle en est pratique.

Je ne vais pas vous assommer en vous racontant les déboires sentimentaux d’Elías Contreras, qui avait choisi d’aimer dans le défi, comme tous et toutes les zapatistes. Comme si le pont affectif tendu vers l’autre, vers un autre ou une autre ou vers ce qui est encore autre n’était pas déjà si complexe et compliqué, Elías Contreras y a ajouté la distance et les barrières qui séparent calendriers et géographies - outre la reconnaissance, autrement dit le respect, de l’existence de l’autre. Un peu comme si, de cette façon, lui (et avec lui ce collectif que nous sommes), il avait décidé de faire tout son possible pour qu’une chose aussi ancienne, aussi banale et quotidienne que l’existence de l’être humain se transforme en quelque chose d’extraordinaire, de terrible, de merveilleux.

Par contre, au lieu de vous parler de cet indestructible et complexe pont d’amour qui unissait Elías Contreras et La Magdalena (qui n’était ni homme ni femme, ce qui constitue d’emblée un défi lancé à la lutte de genre), j’avais d’abord pensé à vous apporter un échantillon de la musique que l’on joue dans les communautés zapatistes. Tiens, rien qu’hier soir, par exemple, j’ai écouté de la musique que le mestre de cérémoignie qualifiait de rythme « corrido-cumbia-ranchera-norteña ». Qu’est-ce que vous en dites ? Hein ? Un rythme corrido-cumbia-ranchera-norteña... Si ce n’est pas un défi théorique, ça, je ne sais pas ce que c’est. Et n’allez pas me demander comment ça se joue ou comment ça se danse, parce que moi, je ne joue même pas de la cuillère à pot. Et quant à la danse, à mon grand âge, j’ai la grâce d’un éléphant qui a un panaris !

Il y a plus de deux ans maintenant, dans ces mêmes montagnes du Sud-Est mexicain, lors d’une des réunions préparatoires de ce qui allait s’appeler par la suite « l’Autre Campagne », une jeune femme avait lancé quelque chose du style « Si votre révolution ne sait pas danser, ne m’invitez pas à votre révolution ! ». Plus tard, mais cette fois dans les montagnes du Nord-Est mexicain, j’ai à nouveau entendu les mêmes paroles, de la bouche d’un chef indigène qui se bat pour préserver les danses et la culture de nos ancêtres.

À l’écoute de ces mêmes mots, prononcés en deux moments distincts, je me suis retourné vers une des commandantes, à qui j’ai glissé : « Ça, c’est pour vous, jeune femme. » Sans lâcher des yeux la concurrence, mais à voix basse, la commandante en question m’a répondu : « Eeeh, Sup, parole, qu’ils me cèdent la piste et je leur laisse le terrain plat comme une dalle ! »

Je ne vais pas vous débiter des menteries. J’avais d’abord pensé vous conter des histoires d’Ombre Le Guerrier, d’Elías Contreras et de La Magdalena, des femmes zapatistes ou des petites filles et des petits garçons qui grandissent dans une réalité différente (attention : ni meilleure ni pire, juste différente) que celle qu’ont connue leurs parents, placée sous le signe d’une Autre Résistance, et même vous raconter le conte de la petite fille appelée « Décembre », qui, comme son nom l’indique, est née en novembre. Enfin, j’avais aussi pensé vous faire écouter des chansons (sans vouloir offenser personne), mais on connaît le sérieux avec lequel les zapatistes abordent les questions théoriques, aussi vais-je me contenter de vous dire qu’il faudrait trouver une manière de relier la théorie à l’amour, à la musique et à la danse. Une telle théorie ne parviendrait peut-être pas à expliquer quoi que soit qui en vaille la peine, mais elle serait certainement plus humaine, et de toute façon le sérieux et l’encroûtement ne garantissent en rien la rigueur scientifique.

Allez, voilà que je m’égare à nouveau. Je vous disais donc qu’Elías Contreras, « commission d’enquête » de l’EZLN, disait, lui, que notre lutte pouvait se comprendre et s’expliquer comme une lutte de géographies et de calendriers.

Alors, en tant qu’artistes qui essuient les plâtres des pensées rassemblées en ce jour, en ce lieu et à cette date, ce seront donc la géographie et le calendrier, ou plutôt la longue tresse que l’on noue, en bas, entre les deux, qui constitueront un des thèmes centraux de notre exposé.

Les anciens parmi nos anciens racontent que les tout premiers parmi les dieux, ceux qui créèrent le monde, étaient au nombre de sept ; et que sept sont les couleurs : le blanc, le jaune, le rouge, le vert, le bleu, la couleur café et le noir ; et que sept sont les points cardinaux : l’en haut et l’en bas, le devant et l’arrière, un côté et l’autre côté, et le centre ; et que sept sont aussi les sens : le sens olfactif, le goût, le toucher, la vue, l’ouïe, le penser et le sentir.

Au nombre de sept seront donc les brins de cette longue tresse, toujours inachevée, de la pensée zapatiste.

Ainsi, parlons de la Géographie et du Calendrier de la Théorie. Pour ce faire, pensons la couleur blanche de l’en haut.

***

Nous n’en possédons pas la date exacte, mais au sein du calendrier de la pensée théorique d’en haut, dans ses sciences, ses techniques et ses outils, ainsi que dans ses analyses des différentes réalités, il fut un temps où la norme était définie à partir d’un centre géographique et de là s’étendait vers la périphérie, à la façon d’une pierre que l’on jette au centre d’un étang.

La pierre conceptuelle touchait la surface de la théorie, produisant une série d’ondes qui affectaient et modifiaient les différents travaux scientifiques et techniques adjacents. La consistance de la pensée analytique et réflexive faisait, et fait, que ces ondes restent définies... jusqu’à ce qu’une nouvelle pierre conceptuelle tombe et qu’une nouvelle série d’ondes vienne transformer la production théorique. La densité même de cette production théorique est ce qui expliquerait sans doute pourquoi, la plupart du temps, ces ondes ne parviennent pas jusqu’à la berge, à savoir, jusqu’à la réalité.

« Paradigmes scientifiques », c’est le nom que certains ont donné à de tels concepts à même de modifier, de renouveler et de révolutionner la pensée théorique.

Une telle conception du labeur théorique, une telle métathéorie, insiste non seulement sur l’absence d’importance de la réalité, mais aussi et surtout se flatte de faire complètement abstraction de cette réalité, au prix d’un travail d’isolement et d’hygiène que l’on prétend digne d’être applaudi.

Cette vision de laboratoire aseptique ne s’est pas cantonnée aux sciences dites « naturelles » ou aux « sciences exactes ». Non, avec les tout récents bonds en avant du système mondial capitaliste, l’obsession pour cette hygiène antiréalité affecte également les sciences dites « sociales ». Au sein de la communauté scientifique mondiale, on a donc vu progressivement s’imposer la thèse selon laquelle « si la réalité ne se comporte pas comme l’indique la théorie, tant pis pour la réalité ».

Revenons cependant au lac paisible de la production théorique et à la pierre qui en a altéré la forme et le contenu.

Admettre cette apparente fragilité de l’échafaudage conceptuel scientifique a conduit à devoir accepter que la production théorique se renouvelle continuellement, en dépit de son prétendu isolement par rapport à la réalité. Tout aseptisé et stérilisé qu’il soit, le laboratoire (terme aujourd’hui très prisé par les sciences dites sociales pour se référer aux luttes au sein des sociétés) ne sera cependant jamais en mesure de réunir les conditions idéales à même de garantir la pérennité qu’exige toute loi scientifique, car, de par son activité même, de nouveaux concepts surgissent continuellement.

Selon cette vision des choses, l’idée (le concept, dans ce cas) précède la matière et c’est donc à la science et à la technologie que l’on attribue le mérite des grandes transformations que connaît l’humanité. Or cette idée possède, selon le cas, un producteur ou un énonciateur : l’individu - le scientifique, ici.

Fidèle à l’oiseuse réflexion de Descartes, la théorie d’en haut insiste sur la primauté de l’idée sur la matière. Son « Je pense, donc j’existe » définissait dans le même temps un centre, le JE de l’individu, et l’autre comme une simple périphérie qui se voyait affectée ou non par la perception de ce JE : affect, haine, peur, sympathie, attraction, répulsion. Ce qui restait hors de portée de la perception de ce JE était donc, est, inexistant.

De sorte que la naissance de ce crime organisé mondial dénommé capitalisme serait le produit de la machine à vapeur et non de la spoliation. De même, l’étape capitaliste de la mondialisation néolibérale démarre avec l’apparition de l’informatique, d’Internet, du téléphone cellulaire, du centre commercial, de la soupe en sachet et du fast food, et non avec le début d’une nouvelle guerre de conquête affectant l’ensemble de notre planète, la Quatrième Guerre mondiale.

Dans le domaine de la technologie, on suit le même patron, en y ajoutant que, au même titre que le concept scientifique, la technique naît « innocente », « libre de toute faute », « vouée à la recherche du bien de l’humanité ». Einstein n’est donc pas responsable de la bombe atomique, pas plus que Graham Bell ne l’est des fraudes par téléphone mobile interposé de Carlos Slim, l’homme le plus riche du monde. Le colonel Sanders n’est pas responsable des indigestions provoquées par son Kentucky Fried Chicken, pas plus que Monsieur McDonald ne l’est des hamburgers en plastique recyclé.

C’est une telle vision des choses, que certains ont poussée plus loin et définie comme « l’objectivité scientifique », qui a créé ce stéréotype du scientifique qui hante aujourd’hui encore l’imaginaire populaire : un homme ou une femme, mal peigné avec des lunettes et en blouse blanche, se préoccupant peu de son apparence et du manque de place, totalement absorbé devant ses éprouvettes et ses ballons remplis d’un liquide bouillonnant.

Le soi-disant « scientifique social » s’est « payé » la même image, en y apportant quelques retouches : au lieu d’un laboratoire, un réduit étriqué ; au lieu de ballons et d’éprouvettes, des livres et des revues ; au lieu d’une blouse blanche, un peignoir de couleur sombre ; le même manque de soin pour sa personne mais en y ajoutant tabac, café, brandy ou cognac (« dans la science aussi, le statut social ça existe, mon cher ») et une musique de fond, toutes choses impensables dans un laboratoire.

Cependant, submergés comme ils l’étaient dans leur objectivité et dans leur asepsie, les uns comme les autres n’ont pas vu arriver et proliférer les « commissaires de la science », c’est-à-dire les philosophes. Ces « juges » ès connaissances, aussi objectifs et neutres que ceux qu’ils surveillent, exproprièrent le critère de scientificité. Attendu que la réalité n’était plus qualifiée pour déterminer la véracité ou la fausseté d’une théorie, c’est la philosophie qui s’en est chargée. On a donc vu apparaître la « philosophie des sciences », autrement dit la théorie de la théorie, la métathéorie.

Reste que la dénommée « science sociale », fille bâtarde de la connaissance, s’est heurtée à la surcharge de travail des philosophes ou les a trouvés affairés à des obligations difficiles à remplir (du type « si A est égal à B et B est égal à C, alors A est égal à C »), aussi ont-ils toujours plus à subir les intellectuels de l’Académie œuvrant comme censeurs et comme commissaires.

...

Hum... Je crois avoir largement démontré avec ce qui précède que je suis capable d’être aussi obscur et incompréhensible que n’importe quel autre théoricien qui se respecte, mais je suis convaincu qu’il y a un moyen plus simple de poursuivre sur ce sujet.

Alors allons-y, mais prenez quand même la peine de vous écarter, je ne voudrais pas risquer de vous éclabousser.

En résumé, en raison de ce calendrier et de cette géographie, dans l’en haut la production théorique n’est rien d’autre qu’une mode qui est pensée, vue, reniflée, goûtée, palpée, écoutée et sentie dans les hauts lieux de l’Académie, dans les laboratoires et dans les instituts spécialisés.

La théorie est donc une mode où les thèses (« de doctorat, mon cher, à l’Académie aussi le statut ça existe »), les conférences, les revues spécialisées et les livres font office de revues de mode ; où les colloques prennent la place des représentations de mode, les orateurs y défilant à la manière des mannequins, c’est-à-dire qu’ils y exhibent leur anorexie, en l’occurrence leur maigreur intellectuelle.

Prenez chacune des apparitions d’un de ces paradigmes et vous trouverez un centre intellectuel qui s’en dispute la primauté. Les universités européennes et les instituts technologiques d’Amérique du Nord reproduisent les hauts lieux de la mode : Paris, Rome, Londres, New York (je regrette d’en décevoir certains, mais on y trouve ni le Tec de Monterrey, ni Ibero, ni l’UDLA).

Je veux dire que le monde scientifique a érigé une tour de verre (mais avec des vitres blindées), avec ses propres lois et ornée des vitraux rococo construits par les intellectuels ad hoc. La réalité n’a aucune chance d’accéder à ce monde-là, à cette tour et à ses penthouses, ces attiques luxueux en terrasse des immeubles, tant qu’elle n’aura pas démontré posséder des études supérieures et un curriculum - veuillez prêter attention - aussi rembourré que certains portefeuilles.

Voilà l’image que l’on donne de la communauté scientifique au commun des mortels et que la communauté scientifique se donne à elle-même. Un regard critique et attentif, un de ces regards qui se font si rares de nos jours, permet pourtant aisément de voir ce qui a réellement lieu.

Si le nouveau paradigme est bien le marché, et l’image idéale de la modernité est le centre commercial ou l’hypermarché, imaginons donc une succession d’étagères pleines d’idées ou, mieux, un magasin truffé de rayons avec des théories pour chaque occasion. On imagine alors sans peine un grand capitaliste ou le gouvernant de service parcourant les rayonnages, comparant les prix et la qualité des différentes pensées et se portant acquéreur de celles qui s’adaptent le mieux à ses besoins.

Dans l’en haut, toute théorie qui se respecte doit remplir une double fonction : d’une part, détourner la responsabilité d’un fait quelconque à l’aide d’arguments qui, tout élaborés qu’ils soient, n’en sont pas moins ridicules et, d’autre part, occulter la réalité (autrement dit garantir l’impunité).

Les exemples surgissent malheureusement d’eux-mêmes :

Monsieur Calderón (il se trouve encore des personnes désorientées qui le considèrent comme le président du Mexique), déguisé en militaire, trouve dans l’astre lunaire la clé expliquant les catastrophes qui ont dévasté le Tabasco et le Chiapas (comme auparavant le Sonora et le Sinaloa) et ordonne en conséquence à ses troupes de lui fournir le pouvoir de conviction qu’il n’a pas pu construire à partir du château de cartes truquées de l’élection présidentielle de 2006. Son échec, si peu commenté et informé dans les médias, était prévisible : le Téléthon fait plus d’audience que l’état-major présidentiel au complet. En détournant la responsabilité de cet état de fait sur la Lune (qui, soit dit en passant, est rancunière, comme le raconte la légende de la naissance d’Ombre, le Guerrier - mais ça c’est une histoire, si cela a l’occasion de l’être un jour, que nous laisserons pour une autre occasion), Calderón occulte ses responsabilités et celles de ceux qui l’ont précédé. Résultat : une commission est créée pour mener l’enquête sur... l’astronomie et fournir ainsi, outre le pouvoir des armes, un soutien un tant soit peu légitime à ce digne émule de Huerta, passionné, selon ses propres dires, de jeux de guerre cybernétiques. On peut être certain que, si la Lune refuse d’admettre sa culpabilité, notre dirigeant en titre du Quatrième Reich lui lancera, le regard dur et décidé : « Descend de là ou j’envoie la troupe te chercher ! »

Le sieur Héctor Aguilar Camín, prototype de l’intellectuel non pas d’en haut (il ne demanderait pas mieux, le pauvre) mais arriviste, réécrit donc le « Livre blanc » avec lequel la PGR de Zedillo prétendait expliquer, sans succès, le massacre d’Acteal (le 22 décembre, cela fera dix ans qu’il a été perpétré, dix ans sans que ni la vérité ni la justice n’aient été établies). Fidèle au patron en vigueur, Aguilar Camín cherche inutilement à dévier l’indignation qui redouble aujourd’hui, en occultant un acte de terrorisme d’État et en rendant responsables de ces assassinats... les victimes elles-mêmes.

Felipe Calderón et Héctor Aguilar Camín, l’un comiquement habillé en soldat et l’autre pathétiquement déguisé en intellectuel. Le premier maudissant l’imbécile qui lui a recommandé d’acheter la théorie de la Lune, le second allant d’officines gouvernementales en casernes pour essayer de vendre son inutile détergent censé éliminer les tâches de sang.

Voilà quelle est la théorie blanche et immaculée de l’en haut qui prédomine dans cet univers scientifique décadent. Confrontée à chacun de ses coups d’éclat théoriques, pompeusement appelés aussi « révolutions scientifiques », la pensée progressiste en général s’est vue forcée de nager à contre-courant. Armés des deux rames de la critique et de l’honnêteté, les penseurs (ou théoriciens, bien que l’on ait souvent coutume d’employer ce terme de façon péjorative) de gauche ont à remettre en question cette avalanche d’évidences qui, sous le masque de la science, enterrent la réalité.

La référence en la matière de ce travail critique reste la science sociale. Mais si elle se limite à n’exprimer que des vœux, des jugements, des condamnations et des recettes (comme le font aujourd’hui certains théoriciens de la gauche mexicaine), au lieu d’essayer de comprendre pour pouvoir expliquer, sa production théorique non seulement ne sert à rien, mais est aussi le plus souvent pathétique.

C’est là que le fossé entre théorie et réalité non seulement devient un abîme, mais offre aussi le triste spectacle de soi-disant chercheurs des sciences sociales se lançant avec une étrange jubilation dans le vide conceptuel.

Peut-être que l’une de celles qui nous écoutent ou qui nous lit connaît ces réclames publicitaires qui annoncent des produits qui font maigrir sans qu’il y ait besoin de faire de l’exercice et en se gavant de cochonneries et d’aliments riches en « hydrocarbures ». Je sais qu’il est peu probable que parmi vous quelqu’un en ait entendu parler car je suis convaincu que vous êtes occupés par des problèmes théoriques vraiment importants, aussi permettez-moi de vous donner un exemple : il existe une publicité pour un biscuit qui, quand on le mange, permet à ces dames d’avoir la silhouette d’Angelina Jolie (soupir...), tandis que ces messieurs peuvent réussir à avoir le corps athlétique du Sup Marcos (« quiiii veut du riz au lait ! »)... Stop ! Minute ! Moi, j’ai écrit ce que je viens de dire ? Euh... non, je n’arrive pas à y croire, ma modestie est bien connue. Faites-moi le plaisir de supprimer cette partie dans vos notes. Où en étais-je ? Ah, oui ! À ce biscuit qui vous donnera une silhouette spectaculaire et tout ça sans avoir à faire plus d’exercice que celui qui consiste à porter ce produit à la bouche et à faire jouer ses mâchoires.

Eh bien, de la même façon, au cours des dernières années, dans le milieu intellectuel progressiste mexicain, l’idée que l’on peut transformer les relations sociales sans lutter et sans toucher aux privilèges dont jouissent les puissants n’a cessé de prospérer. Il suffirait de cocher un bulletin électoral et « shazam ! » : le pays est transformé, patinoires et plages artificielles se multiplient, courses automobiles sur l’avenue Reforma, boulevards périphériques avec résidence secondaires comprises et travaux du Bicentenaire et tout et tout. (Au fait, vous avez remarqué que l’on ne parle pas du centenaire ?) Punaise, il n’y a même plus besoin de surveiller les élections pour éviter qu’il y ait fraude en le filmant pour bien le montrer.

La soumission avec laquelle cette couleuvre a été avalée, digérée et répandue par une grande partie de l’intelligentsia progressiste du Mexique ne devrait pourtant pas nous étonner, surtout en tenant compte du fait que l’inverse, penser, analyser, débattre et critiquer, c’est plus difficile, ça coûte plus d’efforts ; autrement dit c’est plus cher.

Ce qui est véritablement surprenant, à l’inverse, c’est la virulence et la bassesse des attaques qui ont été et sont lancées contre quiconque n’avale pas ce biscuit diététique - pardon, cet attrape-nigaud.

En voici un autre exemple :

À Mexico, une spoliation impeccable a été réalisée, qui a obtenu le soutien et/ou le silence complice de cette intelligentsia. Un gouvernement de la « gauche moderne » a réussi ce que la droite n’était pas parvenue à faire : dépouiller cette ville et ce pays de son Zócalo, l’immense grand-place de Mexico.

Sans avoir besoin de lois régulant les manifestations et les meetings, sans avoir recours à des signatures que les membres du PAN aurait dû falsifier, le gouvernement de Marcelo Ebrard s’empare du Zócalo et le livre à des entreprises commerciales (ici, on a pu lire qu’il fallait admirer le fait que cela n’avait rien coûté au gouvernement du DF, tout ayant été couvert par des compagnies privées, parmi lesquelles se trouve d’ailleurs une des chaînes de télévision « prohibées » par le lopezobradorisme). On y construit une patinoire et « splash ! » : ça fait au moins deux mois de bonus sans rassemblements ou manifestations sur cette place que le mouvement étudiant de 1968 avait arraché aux cérémonies officielles.

Plus de CND lopezobradoriste, plus de foules envahissant la cathédrale, plus d’autres hurlements que ceux des gens qui tombent, plus de meetings ni de marches, plus de cris, de banderoles, d’indignation.

Et pour les dix mois de l’année qui restent, le « degoche » Ebrard a déjà pensé à de nouveaux projets qui feront sentir aux habitants de la capitale qu’ils vivent dans une métropole très « chic ».

Il y a quelques jours à peine, le groupe appelé FNCR a découvert que la marche à laquelle il avait appelé jusqu’au Zócalo ne pouvait pas se faire à cause de la patinoire qui l’occupait. Il n’a pas protesté face à cette expropriation, il a simplement changé le lieu. Après tout, il n’y avait pas de quoi interférer avec l’esprit new-yorkais que l’on respire aujourd’hui dans le DF... ni avec les ventes de patins à glace des grands magasins.

Non seulement cette dépossession n’a pas été empêchée, non seulement elle n’a pas été critiquée, mais on a en outre applaudi et célébré, par des photos en couleur à la une des journaux, par des reportages et par des interviews, « l’événement historique » qui a épargné aux habitants du DF de longues queues pour obtenir le visa de l’ambassade nord-américaine ainsi que les frais de voyage et l’hébergement dans le New York des films qui fascinent Marcelo Ebrard et la version locale de Cristina Kirchner.

Si vous trouvez que la méthode rappelle le « du pain et des jeux » si prisé des gouvernements du PAN, n’oubliez pas que l’on continue de ne pas avoir de quoi manger et que le seul PA(I)N que l’on trouve c’est le parti qui s’accroche désespérément à la chute de Calderón Hinojosa, le parti avec lequel fricote toute la classe politique en privé et que tout le monde répudie en public.

Tout cela arrive et donne lieu à des célébrations parce que Monsieur Ebrard n’a pas (encore) posé pour la photo côte à côte avec Felipe Calderón et parce qu’il prétend être de gauche... même s’il gouverne comme s’il était de droite, à coup d’expulsions et de spoliations déguisés en spectacle et en ordre républicain.

Et les fameux intellectuels de gauche, dans tout ça ?

Eh bien, ils applaudissent les expulsions dans les quartiers pauvres (sous couverts d’accusations de narcotrafic jamais prouvées), applaudissent encore l’expulsion des vendeurs ambulants du centre historique (pour achever de le livrer à l’« initiative privée ») et applaudissent de plus belle les soldats postés pour la course automobile sur l’avenue Reforma...

Quel changement, mon bon monsieur ! Des tentes all included du campement contre la fraude des élections au glamour de la vitesse des courses automobiles, sport tellement populaire et tellement sans sponsors ; du « cri des (hommes) libres » contre l’imposteur à la merveilleuse candidature aux jeux Olympiques d’hiver ; ah, non, mon bon monsieur ! peu importe que ce ne soit pas de gauche tout ça, en tout cas, ça a de la gueule ; regardez, j’ai ces patins dans plusieurs combinaisons possibles : tricolores pour les nostalgiques, bleus pour les catholiques et jaune et noir pour les naïfs ; il y en a aussi avec les couleurs pour les gamineries. Exquis, vous ne trouvez pas ? Mais le patin à glace, c’est pour les minces, alors pour le même prix vous avez droit à ces biscuits qui vous laissent le ventre plus plat que les heures de pointes dans le métro. Comment ? Vous, c’est le skate ? Pas possible ? Mais voilà pourquoi on reste arriéré dans ce pays ! Partout il n’y a que des gens sales, laids, méchants et pour comble fumeurs. Allez, vous me laissez la paye du chômage et je ne dis rien à personne...

Face aux expulsions de familles entières dans le quartier chaud de Tepito, rien que le silence ou l’argumentation frivole et servile. « On combat la délinquance », déclarait un intellectuel en vue, recalé au poste de recteur de l’UNAM, tandis qu’un cliché en première page des journaux montrait une petite fille assise sur les rares meubles que sa famille avait sauvé de l’expulsion. La philosophie à la Rudolph Giuliani, importée de New York (comme la patinoire) par López Obrador avec comme alibi le slogan « D’abord les pauvres ! », bombarde aussitôt son raisonnement intellectuel : cette petite fille était une narcotrafiquante potentielle... Tandis que maintenant, elle n’est... rien.

On ne cherche même plus à cacher que la dénommée gauche institutionnelle n’est pas de gauche, on le présente au contraire comme une vertu, de la même façon que l’on vante un café décaféiné dont la vertu est de ne pas réveiller et de ne pas avoir le goût de café.

C’est cette gauche-là que certains intellectuels progressistes (rendons à César ce qui est à César, il faut bien dire que la majorité sont des hommes) présentent comme la seule référence acceptable, mature, responsable, souhaitable et possible en vue d’un bouleversement social.

Cependant, et fort heureusement, toute la pensée progressiste n’est pas « bien sapée ».

Quelques hommes et quelques femmes ont fait de la pensée analytique et critique une parole qui dérange, à rebrousse-poil. Dans les jours qui suivent, nous aurons l’occasion d’écouter certains et certaines de ces penseurs. Tous ne sont pas là et tous ceux qui sont là n’en sont pas, mais du moins le fait de savoir qu’ils naviguent à contre-courant dans le fleuve de la connaissance est un réconfort pour ceux qui, comme nous, aiment à penser qu’ils ne sont pas seuls.

C’est pourquoi je salue ici, en cette première journée, Immanuel Wallerstein et Carlos Aguirre Rojas.

À partir d’une réflexion sur une partie de leur travaux théoriques, voici...

QUELQUES THÈSES CONCERNANT LA LUTTE ANTISYSTÈME

Un. On ne peut comprendre ou expliquer le système capitaliste sans le concept deguerre. La survie aussi bien que la croissance de ce système dépendent avant toute chose de la guerre et de tout ce qui y est lié et qu’elle implique. Par la guerre et dans la guerre, le capitalisme dépossède, exploite, réprime et opère une ségrégation. Dans l’étape que nous connaissons de mondialisation néolibérale, le capitalisme fait la guerre à l’ensemble de l’humanité.

Deux. Pour augmenter leurs profits, les capitalistes ne se limitent pas à réduire les coûts de production ou à augmenter le prix de vente des marchandises. C’est vrai, mais cela reste incomplet. Ils procèdent au moins de trois autres manières différentes : l’une est l’augmentation de la productivité, une autre est la production de nouvelles marchandises et une autre encore est l’ouverture de nouveaux marchés.

Trois. La production de nouvelles marchandises et l’ouverture de nouveaux marchés se font aujourd’hui grâce à la conquête et à la reconquête d’un espace social et de territoires qui ne présentaient auparavant aucun intérêt pour le capital. Connaissances ancestrales et codes génétiques, auxquels s’ajoutent les ressources naturelles telles que l’eau, les forêts et l’air, sont désormais des marchandises ayant déjà leurs marchés ou dont les marchés restent à créer. Les gens qui se trouvent dans ces espaces et territoires comprenant l’une ou l’autre de ces marchandises sont, qu’ils le veuillent ou non, des ennemis du capital.

Quatre. Le destin inéluctable du capitalisme n’est pas son autodestruction, à moins que celle-ci n’inclue le monde entier. Les différents scénarios apocalyptiques annonçant que ce système s’écroulera de lui-même font erreur. Nous les indigènes, cela fait plusieurs siècles que nous entendons des prophéties allant dans ce sens.

Cinq. La destruction du système capitaliste aura lieu uniquement si un ou de nombreux mouvements s’y affrontent et parviennent à le vaincre dans son noyau central, à savoir dans la propriété privée des moyens de production et d’échange.

Six. Les transformations réelles d’une société, c’est-à-dire le bouleversement des relations sociales dans un moment historique, comme le dit bien Wallerstein dans certains de ses textes, sont celles qui s’opposent à l’ensemble d’un système. Actuellement, tout changement partiel ou toutes réformes sont impossibles. En revanche, les mouvements antisystème sont possibles et nécessaires.

Sept. Les grandes transformations ne commencent pas d’en haut et ne sont pas non plus le résultat de faits de proportions colossales ou épiques, mais par de petits mouvements quant à leur forme qui semblent dénués de toute importance aux yeux de l’homme politique et de l’analyste d’en haut. L’histoire ne se transforme pas à partir de places noires de monde ou de foules indignées mais, comme l’indique Carlos Aguirre Rojas, à partir de la conscience organisée de groupes et de collectifs qui se connaissent et se reconnaissent mutuellement, en bas et à gauche, et construisent une autre politique.

Il faudrait, pensons-nous, nous tous et nous toutes, déclôturer la théorie, et le faire dans la pratique. Mais c’est quelque chose que pourrait sans doute bien mieux expliquer Daniel Viglietti ce soir, quand il assumera la part de faute qui lui revient de ce que moi je sois derrière ce passe-montagne au lieu d’être derrière une guitare à m’essayer au rythme d’un corrido-cumbia-ranchera-norteña.

Les choses étant ce qu’elles sont, je crois que c’est comme ça que ça va se passer. Daniel Viglietti chantera ce soir, il y aura donc de la musique et on va danser.

Dans les jours qui suivent, il se peut qu’Elías Contreras, La Magdalena, Ombre, Décembre et les femmes zapatistes fassent aussi leur apparition.

Et peut-être qu’André Aubry sourira en voyant et en écoutant tout cela, heureux de ne pas participer à ce débat où il n’en finissait jamais de nous dire ce qu’il avait à nous dire, parce qu’il passait sa vie à remercier et qu’invariablement, au milieu de son exposé, on lui faisait passer un bout de papier pour lui signifier la fin de son tour de parole.

Aussi, avant que ce soit mon tour de recevoir ce bout de papier, je vous remercie. Nous nous retrouvons ce soir.

Sous-commandant insurgé Marcos.
San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, Mexique.
Décembre 2007.
Traduit par Ángel Caído.
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