Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Sécurité alimentaire : en bas et à gauche

Raúl Zibechi

mardi 27 mai 2008

Sécurité alimentaire : en bas et à gauche

La crise alimentaire actuelle est l’un des plus grands défis que doivent affronter les pauvres dans le monde entier car il met à l’épreuve aussi bien leurs mouvements sociaux et politiques que leurs modes de survie. Comme on l’a écrit au cours des dernières semaines, la spéculation féroce sur les commodities [les marchandises] est une preuve palpable de la décadence du capitalisme, qui ne peut plus désormais survivre qu’en pratiquant « l’accumulation par dépossession ». Si le néolibéralisme est bien la guerre d’appropriation des ressources naturelles et des biens communs, alors l’actuelle spéculation sur les aliments peut se comprendre comme une guerre contre la vie (des pauvres), une guerre biopolitique pour la domination des corps.

Bien que les analyses les plus sérieuses dont nous disposions ne se trompent pas sur les causes de la hausse des prix des denrées alimentaires, elles se montrent en revanche incapables de proposer des solutions. Et pour cause, celles-ci ne viendront pas « d’en haut ». Dans un article récent, Descolonialidad del poder : el horizonte alternativo (Décolonisation du pouvoir : l’horizon alternatif), Aníbal Quijano remarque que « le capitalisme colonial/moderne ne produit plus et ne produira plus d’autres emplois que “précaires” et “flexibles”, il ne produira plus ni services publics ni libertés civiles ». Les alternatives ne proviendront donc plus ni des États ni des institutions et organismes internationaux dont les actions, souvent spectaculaires et médiatiques, ne font guère que rapiécer et remédier à des situations ponctuelles sans jamais aborder des solutions de fond. Pour cela, il faudrait en effet cesser de considérer les aliments comme des commodities, autrement dit comme des valeurs d’échange au service de l’accumulation de capital. Il n’y a cependant aucune institution en mesure d’y parvenir, puisqu’elles se heurtent forcément aux multinationales et aux gouvernements qui les soutiennent, et notamment, bien entendu, à celles que l’on qualifie de « progressistes » dans le cône Sud du continent américain. La sécurité alimentaire réclamée par les pauvres apparaît cependant dans certaines pratiques de ceux d’en bas, tels les sans-terre du Brésil et le néozapatisme au Chiapas, qui s’alignent sur l’expérience de millions de paysans et d’indigènes qui continuent à cultiver leurs lopins de terre, nombreux et hétérogènes. Pour y parvenir, ils résistent à l’introduction de la monoculture et de la militarisation, les deux faces d’un même processus.

Dans les grandes villes, où vit la plus grande partie de la population de notre continent, d’autres alternatives ont également vu le jour pour affronter la crise alimentaire. Les banlieues et périphéries de nombreuses villes d’Amérique latine regorgent de potagers communautaires et de cultures maraîchères familiales ou collectives, qui montre la voie que devront suivre des millions de pauvres urbains à mesure que s’accroîtra ce qu’une habitante de Ciudad Bolivar, une banlieue de Bogota, définit comme « la guerre mondiale pour la nourriture ».

Dans l’un des quartiers de cette gigantesque banlieue urbaine appelé Potosí, entouré de collines boisées où les paramilitaires font la loi, environ quinze mille habitants inventent une agriculture urbaine. En cinq ans à peine, ils ont créé des dizaines de potagers dans le cadre de l’école-communauté Cerros del Sur, épicentre de ce mouvement, dans les terrains incultes du quartier, dans les logements eux-mêmes et sur les toits en terrasse. Le plus grand fait office de jardin d’enfants où les habitants se relaient sur le mode de la minga (travail communautaire rotatoire), pour produire des aliments organiques qui fournissent assidûment le restaurant communautaire où quatre cents enfants éludent la malnutrition. Ces cultures font partie d’un projet de biosécurité alimentaire comprenant également un marché, inauguré récemment, où les paysans viennent vendre directement leur production, sans passer par des intermédiaires. Un tel marché bihebdomadaire est la forme visible de cette alliance rurale et urbaine entre des paysans et des petits producteurs, d’une part, et des consommateurs urbains, de l’autre, mais c’est aussi un lieu où les pauvres se côtoient et se fréquentent, installent des soupes populaires, dansent et chantent. Une vivante évocation de l’image que nous donnait Fernand Braudel : le lieu de la vie économique, transparent, où la concurrence est contrôlée, le terrain des gens du commun et, partant, des bénéfices réduits. Ce type de marché a été littéralement écrasé par le capitalisme, où les monopoles remplacent la communication horizontale par le contrôle vertical.

Un des plus grands succès du potager de Potosí, ce sont ses plantations de quinoa, une céréale des Andes hautement nutritive qui complète le régime alimentaire populaire. Les habitants se fournissent donc d’abord eux-mêmes en quinoa et ont créé la Corporation communautaire Délices du Sud, qui récolte, conditionne et commercialise ce produit. Situé sur la place du quartier, le marché est le théâtre d’échange de semences et de « rondes populaires de commerce » dans lesquelles des accords sont pris entre producteurs et consommateurs populaires, notamment les cantines communautaires de Ciudad Bolivar. Un de ces accords est d’encourager et de renforcer le troc, en faisant en sorte que tous les producteurs destinent 5 % de leur production à l’échange sans argent, de façon à ce que tout le monde puisse avoir accès à des aliments et à des produits différents.

La sécurité alimentaire s’inscrit dans une véritable construction de pouvoir « d’en bas ». Il ne s’agit pas seulement une simple question technique ou de diffusion des savoirs, contrairement à ce que prétendent les ONG. C’est pourquoi un conseil communal efficace s’est créé à Potosí, qui compte des dizaines de coordinations d’encadrement qui veillent à la consolidation de la communauté. C’est là que sont prises au jour le jour des décisions qui affectent la communauté à long terme. Une telle construction de pouvoir a permis aux habitants de favoriser la production de la valeur d’usage, auparavant confinée au cadre domestique, au point d’en faire l’une des méthodes prédominantes de production dans ce quartier. On pourrait répliquer, avec raison, qu’il s’agit là d’expériences locales pouvant difficilement résoudre des problèmes aussi graves et aussi vastes que la crise alimentaire. Il ne faut cependant pas oublier que les grandes transformations, comme le faisait remarquer le sous-commandant insurgé Marcos dans le Colloque in memoriam André Aubry, en décembre dernier, « ne commencent pas en haut, pas plus que par des actes monumentaux et épiques, mais dans de petits mouvements par leur forme qui semblent dénués de toute importance aux yeux des politiciens et des analystes d’en haut ».

Raúl Zibechi
Tribune parue dans La Jornada le 23 mai 2008.

Traduit par Ángel Caído.
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