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Bulletin de critique bibliographique À contretemps

Oaxaca couleur d’espoir

Monica Gruszka

mercredi 23 juillet 2008

Oaxaca couleur d’espoir

Georges Lapierre
La Commune d’Oaxaca
Chroniques et considérations

Préface de Raoul Vaneigem
Paris, Rue des Cascades, 2008, 272 pages.

Depuis dix bonnes années, le Mexique insurgé alimente de ses fulgurances nos imaginaires fatigués. Qu’on n’y voie pas, ce serait faux, une forme contemporaine d’adhésion à ce tiers-mondisme qui, en d’autres temps, chamboula quelques esprits gauchistes en mal d’exotisme. La cause est tout autre : ce qui se joue au Mexique, et plus particulièrement dans son Sud-Est à forte coloration indienne, c’est, non pas une quelque resucée de lutte de libération nationale, mais l’invention collective d’un mouvement de désobéissance civile axé sur la revendication d’autonomie. Autrement dit, ce n’est pas son folklore local, encore qu’il ait quelques charmes, qui nous attire vers ces marges de l’Empire, mais la claire conscience, affirmée dans les luttes qui s’y développent, que la fin vers laquelle elles tendent - l’émancipation - ne saurait être moins importante que le moyen qu’elles adoptent pour y parvenir - l’autonomie.

Née d’un mouvement de protestation contre les exactions du gouverneur local, Ulises Ruiz Ortiz, la Commune d’Oaxaca constitua, entre juin et novembre 2006, un bel exemple de cette forte aspiration à l’autonomie. Battue en brèche par les diverses avant-gardes léninistes locales - qui mesurèrent rapidement la menace qu’elle représentait à leur égard -, elle s’exprima avec force au sein de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (Appo), mais aussi dans les quartiers et sur les barricades. C’est cette passionnante expérience que décrit Georges Lapierre dans un livre particulièrement vivant, écrit pour partie à chaud, à Oaxaca même, au cœur de l’événement.

Plus précisément, ces « chroniques et considérations » sur la Commune d’Oaxaca se divisent en deux volets : un « avant-propos » conséquent, rédigé après coup (février 2007), tire le bilan de ce que fut, contradictions comprises, ce mouvement de « défi au pouvoir » ; un journal de bord - « Bien le bonjour d’Oaxaca » -, rédigé au jour le jour entre le 29 septembre 2006 et le 26 janvier 2007 [1], raconte, par le menu, le vécu de cette insurrection : manifs, nuits d’émeutes, barricades, réunions de l’Appo, répression policière. Le tout est complété de divers documents inédits émanant du mouvement ou de ses sympathisants et d’une chronologie précise des événements.

Pour qui ne le saurait pas, Georges Lapierre, fin connaisseur des cultures indiennes [2], arpente le Mexique depuis des années. C’est donc en terrain familier, quand Oaxaca s’embrase, qu’il exerce ses talents d’observateur actif. Actif, insistons bien, car Georges Lapierre ne s’en laisse pas compter sur la prétendue objectivité du témoin. « Au cours d’un mouvement insurrectionnel, précise-t-il, nous devenons sujets d’une histoire qui se construit ; prétendre à l’objectivité, c’est passer de l’autre côté de la barricade, du côté de l’État. » Son camp, pour sûr, c’est l’autre, celui de l’utopie frémissante. Avec cette utile précision, cependant : tout mouvement véhiculant ses propres illusions, « la lucidité reste de mise » pour y céder le moins possible.

Il serait erroné de ne voir, dans le soulèvement d’Oaxaca, que « le sursaut héroïque d’une dignité sociale en perdition et condamnée fatalement à disparaître ». Au contraire, nous dit Georges Lapierre, ce mouvement s’inscrit, à sa place, dans la longue chaîne des luttes développées au Mexique contre le « devenir totalitaire du monde » induit par le modèle néolibéral. « Ces luttes, précise-t-il, ne sont pas seulement des réactions épidermiques du corps social à la brutalité capitaliste, elles s’enracinent dans la durée, elles n’obéissent pas à l’urgence du moment mais à la patience de la chose qui se construit, à l’obstination de l’idée, à l’entêtement d’un projet qui tend à sa réalisation. » Cette idée, ce projet, c’est la reprise et le perfectionnement, de lutte en lutte, de la tradition assembléiste, constitutive de la culture indienne.

L’histoire de l’Appo, que G. Lapierre nous conte dans le détail, est celle de l’affrontement permanent entre deux conceptions radicalement distinctes de l’assemblée : la première, « politique », en fait un terrain de manœuvre où développer une ligne importée de l’extérieur ; la seconde, « assembléiste », y voit « la base d’une organisation politique horizontale de la société ». Alors que les « politiques » cherchent à faire de l’Appo le point fort d’une stratégie de contre-pouvoir qu’elle n’a pas décidée, les « assembléistes » la perçoivent comme la finalité même de la Commune d’Oaxaca : un espace décisionnaire d’autonomie se construisant « en marge du pouvoir, comme critique du pouvoir ». L’intérêt de cette expérience oaxaquègne réside pour beaucoup dans le fait que, d’étape en étape et par intégration en son sein de la population des quartiers - les barricadiers - et des communautés indiennes, l’Appo va progressivement sortir de l’orbite des « politiques », jusqu’à les rejeter pleinement quand conviction sera faite que la logique vulgaire des « hommes de pouvoir » préférera toujours son mando yo, obedecéis vosotros - « je commande, vous obéissez » - au mandar obedeciendo - « commander en obéissant » - des zapatistes. En ce sens, la Commune d’Oaxaca marque, certainement, un jalon dans la prise de conscience - de masse, pour le coup - de la nuisance des avant-gardes autoproclamées - « les traditionnels détritus léninistes et trotskistes », précise Raoul Vaneigem en préface d’ouvrage - dans tout mouvement émancipateur.

Il y aurait évidemment beaucoup à dire de ce livre si riche en informations sur le déroulement quotidien de cette insurrection qui, quelques mois durant, libéra Oaxaca de ses touristes nord-américains et inventa un savoir-vivre ensemble, dont les barricades - on en compta par milliers ! - constituèrent sans doute l’expression la plus aboutie. Réellement défensives ou purement symboliques, elles furent autant de « zones d’autonomie » où, entre tours de garde, repas pris en commun et assemblées de quartier, « les chavos bandas (bandes de mômes de la rue) côtoyaient l’étudiant ; l’institutrice, le maçon ou le charpentier ; les mères de famille la prostituée ». On ressent, dans la description de Georges Lapierre, cet extraordinaire bonheur d’être ensemble quand l’histoire cesse d’être subie pour devenir une affaire d’hommes et de femmes en mouvement. Et, même au cœur du désastre, quand tombe la barricade et que l’Ordre reprend ses droits, il reste, au fond des mémoires, ce rêve si fortement vécu qu’il tient à l’esprit. Pour longtemps.

« Le 25 novembre 2006, écrit Georges Lapierre, la Commune d’Oaxaca est tombée tête baissée dans le piège mis en place par le gouvernement. » Au jeu de la confrontation directe violente, l’État savait par avance qu’il avait tout à gagner. Minutieusement préparé, son plan fonctionna à la perfection : il entraîna la masse des manifestants de ce « samedi noir » sur le terrain de l’affrontement armé. Au soir de ce 25 novembre, le bilan était sans appel : des centaines de blessés, des disparus, des centaines d’interpellations. Allait suivre la prise de contrôle de la ville par la soldatesque. Les jours d’après seront de terreur.

Pour Georges Lapierre, la cause est entendue : tant que le champ de la politique se réduit à l’opposition institutionnelle entre pouvoir et contre-pouvoir, la gestion du conflit relève du connu. À terme, et par enchantement électoral, il arrive même que le contre-pouvoir devienne pouvoir, sans que, pour autant, le sort des opprimés ne s’en trouve substantiellement modifié. À Oaxaca, au contraire, c’est le fait que « le mouvement insurrectionnel allait échapper à l’État et à ses partisans » - les « politiques » -, en opérant une double jonction avec la population pauvre des quartiers et le monde indien, qui plongea l’État dans l’inconnu et l’incita à choisir d’en finir, militairement, avec cette extrême menace.

Au lendemain de la défaite, pourtant, la Commune d’Oaxaca n’était pas tout à fait morte. Elle se déplaça de la ville vers les montagnes, en territoire indien, où elle vit encore, au sein des communautés, dans l’attente de nouvelles échéances. « La patience, le temps indien, écrit Georges Lapierre, prend le pas sur l’urgence et l’impatience "révolutionnaire" du monde occidental. C’est une partie d’échecs où les coups et les avancées sont mûrement réfléchis en fonction d’une stratégie à long terme, mais où il s’agit aussi de saisir l’occasion quand celle-ci se présente. » 2006 en fut une, il y en aura d’autres, c’est sûr.

Monica Gruszka

À contretemps, n° 31, juillet 2008.

Notes

[1] Ce journal de bord, précise Georges Lapierre, fut adressé, par le biais d’Internet, à quelques amis, chargés eux-mêmes de le diffuser de la main à la main, à la manière des samizdats, pour rompre l’épais mur de silence que la presse européenne - et particulièrement française - dressa autour de la Commune d’Oaxaca.

[2] Georges Lapierre est l’auteur du Mythe de la raison - Montreuil, L’Insomniaque, 2001. Il a, par ailleurs, collaboré, à deux ouvrages collectifs sur le Mexique : Invitation au voyage. Rencontre avec des indigènes zapatistes - Paris, Éditions Reflex, 1999 - et Hommes de maïs, cœurs de braise. Cultures indiennes en rébellion au Mexique - Montreuil, L’Insomniaque, 2002.

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