Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Sept vents dans les calendriers et dans les géographies d’en bas

Premier vent : une digne jeunesse enragée

lieutenant-colonel insurgé Moisés et sous-commandant insurgé Marcos

jeudi 8 janvier 2009

(SEPT VENTS DANS LES CALENDRIERS ET DANS LES GÉOGRAPHIES D’EN BAS)

Premier vent : une digne jeunesse enragée
(groupe de discussion du 2 janvier).

Compañeros et compañeras,
Bien le bonjour,

C’est le lieutenant-colonel insurgé Moisés, de l’EZLN, qui vous parle.

En premier lieu, nous tenons à remercier le docteur Raymundo et les compañeros et compañeras qui l’assistent dans sa tâche pour l’hébergement qu’ils nous ont procuré pour les jours qui viennent.

Notre réunion se poursuit, autrement dit le Festival de la digne rage.

Souhaitons de tout cœur que nous puissions nous retrouver une fois de plus porteur de la digne rage qui est en chacun et en chacune de nous.

Cette fois-ci, ont répondu à l’appel : 1 155 personnes responsables de 109 stands d’exposition, appartenant à 228 collectifs et organisations en provenance de 27 États de la République mexicaine, sur le plan national.

En ce qui concerne l’international, sont venues : 270 personnes responsables de 139 stands d’exposition, appartenant à 57 collectifs et organisations en provenance de 25 pays du monde.

Ont participé : 90 groupes culturels de musique, de théâtre, de danse, de contes, de marionnettes, de poésie, etc., venus de 10 États mexicains ainsi que d’autres pays.
Chaque jour, plus de 2 000 observateurs sont passés, dont de nouvelles personnes à chaque fois.
Trois expositions de photographie et une exposition de peinture ont été montées.
Vingt-cinq vidéos de lutte au Mexique et dans le monde ont été projetées.

Nous aimerions présenter les compañeros et compañeras de l’EZLN présents pour l’occasion.

Pour rappeler la présence de notre inoubliable compañera commandante Ramona, les compañeras suivantes sont avec nous :
La compañera commandante Susana,
La compañera commandante Miriam,
La compañera commandante Hortensia,
La compañera commandante Florencia,
La compañera Everilda,
La compañera capitaine insurgée Elena,
Ainsi que les compañeros :
Le compañero commandant David,
Le compañero commandant Zebedeo,
Le compañero commandant Tacho,
Le compañero commandant Guillermo.
Également, pour les enfants zapatistes :
La compañera Toñita,
La Lupita et le gamin sous-commandant Marcos.

Bien, compañeras et compañeros.
Nous sommes ici pour nous communiquer les différentes rages que nous possédons, dont nous souffrons dans chacun des pays, dans chacune des villes où chacun et chacune d’entre nous lutte. Dans nos entreprises, dans nos écoles, dans nos terres communales, nos villages, nos ejidos, nos cités.

Nous sommes ici pour nous raconter comment nous luttons et comment nous nous organisons, avec des types de rages différentes, contre le capitalisme néolibéral.

Digne doit être la rage car, faute d’en être ainsi, on se vend, on se rend et on vacille. C’est pourquoi cette rage doit être digne, jusqu’à ce que le peuple commande en obéissant et que le bon gouvernement obéisse.

Il est donc très important que nous nous écoutions et que nous nous rencontrions comme nous le faisons en ce moment. Nous ne sommes pas ici pour faire acte de présence et savoir qui va prendre la direction du nouveau monde que nous voulons.

Non, tous et toutes autant que nous sommes, nous allons forger petit à petit le changement que nous voulons. Chacun et chacune opérera le changement qui lui semble nécessaire, supprimer ce qui ne sert pas et n’aide pas le peuple pauvre, dans ce que nous a laissé le capitalisme.

Il est important que nous nous écoutions parler de la façon dont luttent nos différentes organisations dans le monde et dans chacun des pays, car de cette manière nous nous aidons mutuellement, nous nous communiquons comment mieux évincer le capitalisme et lui fermer le pas, au moment où il prétend régner sur le monde avec son argent.

Nous pensons qu’il est primordial de ne pas perdre cela de vue. Si nous sommes ici, ce n’est pas pour démontrer qui est le plus révolutionnaire, ce n’est pas pour rivaliser à qui en sait plus et qui est moins que l’autre.

Comme je l’ai déjà expliqué, nous sommes ici pour nous aider mutuellement, pour savoir de quelles façons luttent les uns et les autres, dans les parties de ce monde où nous vivons.

Que chacun et chacune communiquent leurs différentes expériences de lutte, afin de voir s’il existe des conditions de lutte et d’organisation en chacun des endroits où nous vivons.

Nous croyons que ce festival est une excellente occasion pour que nos compañeros et compañeras du Congrès national indigène du Mexique se racontent et nous parlent de leur digne rage de lutte car ils ont largement démontré que leur lutte continue toujours et continuera.

Nous croyons aussi qu’ils sont là pour recevoir le foisonnement d’expériences qui seront évoquées au cours des jours qui suivent. Et nous pensons que c’est de cette manière que nous devons tous et toutes être ici, pour donner et pour recevoir.

Voilà l’objectif du Premier Festival mondial de la digne rage.

Merci beaucoup, compañeros et compañeras.

SEPT VENTS DANS LES CALENDRIERS ET DANS LES GÉOGRAPHIES D’EN BAS
Premier vent : une digne jeunesse enragée

Bonsoir,

Sintrófisa, síntrofe, Ekseyerméni Eláda. Emís, i pió mikrí, apó aftí ti goniá tu kósmu se jeretáme. Déksu ton sevasmó mas ke ton zavmasmó mas giaftó pu skéftese ke kánis. Apó makriá mazménume apó séna. Efjaristúme.

(J’espère n’avoir proféré aucune grossièreté. Ce que je voulais dire, c’est : « Compañera, Compañero, Grèce rebelle, Nous, les plus petits, depuis cet endroit reculé du monde, nous te saluons. Reçoit notre respect et notre admiration pour ce que tu penses et ce que tu fais. D’ici, au loin, nous apprenons de toi. Merci. »)

I

Des violences et d’autres choses

Il y a longtemps que le problème posé par les calendriers et les géographies empêche de dormir le Pouvoir et lui a ôté de son lustre. Dans les uns comme dans les autres, il a vu (et verra) l’engrenage reluisant de sa domination se bloquer et se décomposer. De sorte qu’il faut prendre un soin extrême dans le maniement des calendriers et des géographies.

En ce qui concerne les géographies, l’affaire semble entendue : à en croire leur simulacre, la Grèce serait très loin du Chiapas. Tandis qu’à l’école on enseigne qu’un océan sépare le Mexique de la France, du Pays basque, de l’Espagne et de l’Italie. Et quand on regarde une carte, on peut constater que New York se situe très au nord du Chiapas indigène mexicain, chose qui a été réfutée il y a quelques heures à peine par les compañeras et compañeros du mouvement Justicia para El Barrio (Justice pour le Barrio [quartier]). Quant à l’Argentine, elle serait très au sud de ces terres, chose que conteste fermement le compañero de Solano qui vient d’achever son exposé.

En réalité, une telle séparation n’existe ni en haut ni en bas. La brutale mondialisation néolibérale (la quatrième guerre mondiale, comme disent les zapatistes) a placé les lieux les plus distants dans une simultanéité spatiale et temporelle pour le flux des richesses... et pour leur appropriation.

Au diable les contes pleins de fantaisie sur les prétendus découvreurs-conquérants héroïques terrassant par l’épée et par la croix la faiblesse de ceux que l’on « civilisait ». En lieu et place des trois caravelles bien connues, un ordinateur à haut débit. En lieu et place d’un Hernán Cortés, un automate simultané érigé en gouvernement dans le moindre recoin de la planète. En lieu et place d’épées et de croix, une machine de destruction massive et une culture qui partage avec le fast food non seulement son omniprésence (McDonald’s, comme Dieu, est partout), mais aussi son caractère indigeste et son pouvoir nutritif nul.

C’est cette même mondialisation qui fait que les bombes des gouvernements israélien et nord-américain s’abattent sur Gaza en faisant trembler le monde entier.

Avec la mondialisation, le monde entier de l’en haut est mis à notre portée... ou, plus exactement, ouvert à notre regard et à notre conscience. Les bombes qui assassinent des civils palestiniens constituent également un avertissement à retenir et à assimiler. La chaussure lancée sur Bush en Irak est quelque chose qui peut se reproduire n’importe où ailleurs sur le globe.

Tout cela est décidément lié au culte de l’individu. L’euphorie enthousiaste qu’à suscitée chez les bien-pensants cette chaussure lancée sur Bush (qui ne fait que démontrer que le journaliste en question ne sait pas viser) ne revient qu’à célébrer un geste courageux, certes, mais inutile et sans conséquence aucune en ce qui concerne l’essentiel, comme l’a démontré quelques semaines plus tard le soutien inconditionnel apporté par le gouvernement de Bush au crime que perpètre le gouvernement israélien en territoire palestinien, crime qui est soutenu également - que l’on me pardonne d’ôter ses illusions à quiconque avait allumé un cierge au pied de la photo de Barack Obama - par le successeur de Bush.

Et tandis que le coup raté en Irak hérite d’applaudissements, l’insurrection à Gaza ne suscite qu’inquiétude et préoccupation : « On court le risque, nous prévient-on en guise d’exorcisme, que la rébellion en Grèce s’étende au reste de l’Europe. »

Nous avons déjà pu entendre et lire tout ce qui nous a été communiqué par la jeunesse rebelle grecque sur sa lutte et sur ce à quoi elle s’affronte. Nous avons pareillement entendu et lu ce que disent ceux qui se préparent à résister en Italie à la force du gouvernement. De même pour la lutte quotidienne de nos compañeras et compañeros au nord du Nord.

Face à cela, en haut, tout le monde sort son dictionnaire pour y trouver le mot « violence » et l’opposer à « institutionnel ». Après quoi, sans y donner de contexte, c’est-à-dire sans parler de classe sociale, les mêmes accusent, jugent et condamnent.

Ils nous disent que la jeunesse grecque qui met le feu aux poudres dans la péninsule hellénique est violente. Évidemment, on préfère oublier, mutiler, effacer le fait que la police y a assassiné un jeune.

Au Mexique, dans la géographie tracée par la ville du même nom, Mexico, un gouvernement de la gauche institutionnelle a assassiné un groupe de jeunes, des adolescents pour la plupart. Une partie de l’intelligentsia progressiste a conservé un silence complice sous prétexte que cela ne ferait que distraire l’attention du public, que l’on disait concentrée sur le cirque carnavalesque orchestré autour de la prétendue défense du pétrole mexicain. L’agression sexuelle commise ensuite sur des jeunes femmes dans les cellules de la police a été couverte par les grands renforts de tambours et trompettes annonçant une consultation qui a été un échec cuisant. En revanche, aucune condamnation de la violence d’une police qui, contrairement à ce que l’on a dit, n’a pas agi inconsidérément. Cette police a été préparée depuis des années pour réprimer, pour harceler et pour abuser des jeunes, des vendeurs ambulants, des travailleurs et des travailleuses du sexe, des habitants de cités et quiconque conteste le gouvernement des patinoires, des mégaspectacles style Fujimori et des recettes de biscuits. N’oublions pas que la doctrine qui sous-tend les agissements de cette police a été importée à Mexico par l’actuel président mexicain « légitime » quand il était au pouvoir dans le DF.

À Mexico comme en Grèce, les gouvernements assassinent des jeunes.

La paire gouvernementale USA-Israël montre aujourd’hui à Gaza la marche à suivre : il est plus efficace de tuer les habitants quand ils ne sont encore que des enfants.

Auparavant déjà, au Mexique, il y a dix ans selon le calendrier actuel, de jeunes étudiants de l’UNAM ont déclenché un mouvement qui désespérait la gauche bien-pensante, une gauche hystérique, comme aujourd’hui, qui les a furieusement calomniés et discrédités. À l’époque aussi, on a dit que c’était un mouvement violent qui ne visait qu’à distraire l’attention de la grise campagne électorale du gris candidat à la présidence du gris Parti de la révolution démocratique. Dix ans plus tard, aujourd’hui, il convient de rappeler que l’UNAM continue d’être une université publique et gratuite grâce aux efforts acharnés de ces femmes et de ces hommes, de ces jeunes que nous saluons en ce jour.

Cependant, dans notre douloureux Mexique, ceux qui méritent la palme en matière d’us et abus de la tergiversation du terme « violence », ce sont Felipe Calderón Hinojosa et les médias qui l’accompagnent (toujours moins, d’ailleurs). Dans son immense sagesse, monsieur Calderón, amateur des jeux de stratégie en temps réel sur ordinateur (son jeu favori, a-t-il déclaré un jour, est Age of Empires, « L’Époque des empires »), a décidé qu’au lieu de pain et de jeux, le peuple devait recevoir du sang. Étant donné que les hommes politiques professionnels se chargent du cirque et que le pain est une denrée très chère, Calderón, s’appuyant sur un camp de narcotrafiquants, a décidé de faire la guerre à l’autre camp. Violant la Constitution, il a dépêché l’armée pour assurer le labeur de la police, du ministère public, des tribunaux, des gardiens de prison et des bourreaux. Le fait qu’il est en train de perdre cette guerre, personne ne l’ignore sauf les membres de son cabinet ; et le fait que la mort de son partenaire sentimental a été un assassinat, on le sait aussi sans que cela ait besoin d’être publié dans les journaux.

Et dans leur guerre, les forces du cabinet de Calderón ont à leur actif l’assassinat de bon nombre de personnes qui ne devaient rien à personne, d’enfants et de bébés qui n’ont pas encore vu le jour.

Avec Calderón à la barre, le gouvernement du Mexique se tient un pas en avant de celui des États-Unis et d’Israël : lui, il les tue dès qu’ils sont dans le ventre maternel.

On a dit, pourtant, et les éditorialistes et animateurs de radios le répètent encore, que l’on allait employer la force de l’État pour combattre la violence du crime organisé.

Or il est de plus en plus évident que le crime organisé c’est celui qui dirige la force de l’État.

Mais peut-être ne s’agit-il que d’un intelligent stratagème de Calderón, dont l’objectif est de distraire l’attention. Il se peut en effet que le public, occupé comme il l’est par l’échec sanglant de la guerre contre le narcotrafic, ne se rende pas compte de l’échec cuisant de son cabinet en matière de politique économique.

Revenons cependant à la condamnation de la violence qui est faite en haut.

On opère une transformation fallacieuse, une fausse tautologie : en haut, on prétend condamner la violence, mais en fait on condamne l’action.

Pour ceux d’en haut, la contestation est un mal saisonnier du calendrier ou, quand c’est jusqu’au calendrier qui est remis en question, une pathologie cérébrale que l’on soigne, selon certains, à force d’une grande concentration mentale, en se mettant en harmonie avec l’univers, comme ça tout le monde est un être humain... ou un citoyen.

Pour ces violents pacifistes, tout le monde est un être humain. La jeune Grecque qui lève une main brandissant un cocktail Molotov est humaine, comme l’est le policier qui assassine tous les Alexis qui ont existé et existeront dans le monde ; l’enfant palestinien qui pleure à l’enterrement de ses frères tués par les bombes israéliennes est humain, comme l’est le pilote du chasseur bombardier au fuselage arborant l’étoile de David ; monsieur George W. Bush est humain, comme l’est le sans-papiers assassiné par la Border Patrol dans l’Arizona, USA ; le multimillionnaire Carlos Slim est humain, comme l’est la salariée d’un magasin Sanborns qui met trois ou quatre heures pour aller au travail et en repartir et qui est foutue à la porte si elle arrive en retard ; monsieur Calderón, qui se prétend chef de l’exécutif fédéral mexicain, est humain, comme l’est le paysan dépossédé de ses terres ; monsieur López Obrador est humain, comme le sont les indigènes assassinés au Chiapas, qu’il n’a jamais vus ni entendus ; monsieur Peña Nieto, prédateur de l’État de Mexico, est humain, comme l’est le paysan Ignacio del Valle, membre du FPDT (Front communal en défense de la terre), emprisonné pour avoir défendu les pauvres ; bref, les hommes et les femmes qui possèdent richesses et pouvoir sont humains, comme le sont les femmes et les hommes qui n’ont rien d’autre que leur digne rage.

Avec tout ça, en haut, ils n’hésitent pas à demander et à exiger « qu’on dise non à la violence, d’où qu’elle vienne ». « D’où qu’elle vienne », oui, mais en prenant bien soin d’insister lourdement sur la violence qui vient d’en bas.

Selon eux, tous et toutes doivent vivre en harmonie afin de résoudre leurs différences et leurs contradictions et pouvoir crier le slogan « Le peuple armé aussi est exploité », en parlant des soldats et des policiers, s’entend.

Notre position en tant que zapatistes est claire : nous ne soutenons pas le pacifisme brandi comme un étendard pour que ce soit quelqu’un d’autre qui tende la joue, pas plus que nous ne voulons d’une violence encouragée quand ce sont les autres qui fournissent les morts.

Nous sommes ce que nous sommes, avec tout ce qu’il y a de bon et de mauvais en nous et qui constitue notre responsabilité.

Il serait cependant naïf de penser que tout ce que nous avons réussi à faire de bon, y compris le privilège de pouvoir vous écouter et apprendre de vous, aurait été possible sans une décennie entière de préparation pour que voie le jour notre 1er Janvier comme il l’a fait il y a maintenant quinze ans.

Ce n’est ni avec une manifestation ni avec un manifeste des soussignés que nous nous sommes fait connaître. C’est avec une armée en armes, avec des combats contre les forces fédérales mexicaines et avec une résistance armée que nous nous sommes fait connaître au monde.

Nos compañeros et compañeras tués, morts ou disparus, l’ont été dans une guerre violente qui n’a pas commencé il y a quinze ans mais il y a cinq cents ans, deux cents ans, cent ans.

Je ne suis pas en train de faire l’apologie de la violence, je signale un fait vérifiable : en guerre vous nous avez connus, en guerre nous nous sommes maintenus ces quinze dernières années, en guerre nous continuerons jusqu’à ce que cette petit partie du monde appelée le Mexique prenne en main son destin, sans pièges, sans supplantations, sans simulacres.

Le Pouvoir a dans la violence un instrument pour assurer sa domination, mais il en a d’autres dans l’art et la culture, dans la connaissance, dans l’information, dans le système assurant la justice, dans l’éducation, dans la politique institutionnelle et, bien entendu, dans l’économie.

Toute lutte, tout mouvement, dans le cadre de sa propre géographie et de son propre calendrier, doit recourir à diverses manières de lutter. La violence n’est pas la seule et probablement pas la meilleure, mais c’est l’une d’entre elles.

Affronter le canon de fusils avec des fleurs est un beau geste, à tel point que des clichés photographiques sont là pour le graver dans la postérité. Mais il est parfois nécessaire de faire que ces fusils changent de direction et soient pointés vers l’en haut.

L’accusateur et l’accusé

On nous accuse de beaucoup de choses. Nous sommes probablement coupables de certaines d’entre elles, mais pour l’heure je voudrais m’arrêter sur une de ces choses :

Nous n’avons pas remis l’horloge du temps à l’heure de ce 1er janvier-là, pas plus que nous n’en avons fait une fête nostalgique célébrant une défaite, comme l’ont fait avec 1968 certains et certaines appartenant à la génération concernée dans le monde entier, comme on l’a fait au Mexique avec 1988 et même, aujourd’hui, avec 2006. Je reviendrais par la suite sur ce culte maladif des calendriers truqués.

Nous n’avons pas non plus reconstruit l’histoire en signalant que nous sommes ou que nous avons été les seuls ou les meilleurs ou les deux à la fois (ce que fait cette hystérie collective qu’est le mouvement « lopezobradoriste », mais je reviendrai aussi là-dessus).

Il y a eu et il y a des gens qui nous critiquent pour ne pas être passés à la realpolitik en profitant de ce que nos actions en politique, c’est-à-dire notre taux d’audience médiatique, garantissait un bon prix pour notre dignité sur le marché des options électorales (et non politiques).

Concrètement, ces gens-là nous accusent de ne pas avoir succombé à la séduction du pouvoir, cette même séduction qui a fait que des gens de gauche très brillants disent et fassent certaines choses qui feraient honte à n’importe qui.

Ils nous accusent aussi de « déviance ultra » ou de « radicalisme » parce que dans la Sixième Déclaration nous nommons le système capitaliste comme cause des principaux maux dont souffre l’humanité. Ils n’insistent plus trop là-dessus aujourd’hui, parce que même les porte-parole du capital financier de Wall Street le disent.

Au fait, maintenant que tout le monde parle et rabâche sur la crise mondiale, on devrait peut-être se rappeler qu’il y a treize ans, en 1996, elle avait été annoncée par un scarabée digne et enragé. En effet, Don Durito de La Lacandona, dans l’exposé le plus bref qu’il m’ait été donné d’écouter dans ma courte vie, disait : « Le problème avec la globalisation, c’est qu’au bout d’un moment les globes éclatent. »

Ils nous accusent de ne pas nous restreindre à la survie qu’au prix de sacrifices et avec l’aide de ceux d’en bas dans les recoins de cette planète nous avons construite sur ces terres indiennes et de ne pas nous enfermer dans ce que les esprits lucides (c’est le nom qu’ils se donnent) appellent « le laboratoire zapatiste » ou « la commune de La Lacandone ».

Ils nous accusent d’être sortis, plus d’une fois, pour affronter le Pouvoir et rechercher d’autres femmes, d’autres hommes, vous autres, qui s’y affrontent sans fausses consolations ou conformismes.

Ils nous accusent d’avoir survécu.

Non, ils ne parlent pas de notre résistance qui nous permet de dire, quinze ans plus tard, que nous poursuivons notre lutte, et non pas seulement que nous sommes toujours en vie.

Ce qui les dérange, c’est que nous ayons survécu en tant qu’autre référence de lutte, de réflexion critique, d’éthique politique.

Ils nous accusent, qui l’eût cru, de ne pas nous être rendus, de ne pas nous être vendus, de ne pas avoir dévié en chemin.

Ils nous accusent, en somme, d’être des zapatistes de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Aujourd’hui, cinq cent quinze ans plus tard, deux cents ans plus tard, cent ans plus tard, vingt-cinq ans plus tard, quinze ans plus tard, cinq ans plus tard, trois ans plus tard, nous disons : nous sommes coupables.

Et, attendu que c’est la manière des néozapatistes, non seulement nous l’avouons, mais nous le célébrons.

Nous n’imaginions pas que cela aurait pu faire mal aux gencives à certains qui là-haut simulent le progressisme ou revêtent les habits d’une gauche d’un jaune délavé ou sans couleur, mais nous le dirons :

L’EZLN vit, vive l’EZLN !

Merci beaucoup.

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, le 2 janvier 2009.

P.-S. : Sept contes pour Personne.

Conte 1 : Ça s’est passé comme ça...

Nous avons entendu le lieutenant-colonel insurgé Moisés me présenter comme membre de l’enfance zapatiste. Qui sait, c’est peut-être par défi envers le calendrier que les zapatistes en viennent à prendre de l’âge à l’envers, de sorte qu’au lieu des cinq cent dix-sept ans que me donne mon certificat de naissance, je viens d’avoir cinq ans puis ai entamé mes six ans, autrement dit j’ai sept ans maintenant. C’est possible. Après tout, s’il y a bien quelque chose que le zapatisme a démontré, c’est que beaucoup de choses qui semblaient impossibles deviennent possibles avec de l’imagination, de l’ingéniosité et de l’audace.

En défense de mon calendrier de l’absurde, je peux affirmer que je partage avec les petites filles et les petits garçons la phobie des piqûres et un goût forcené pour les contes et récits.

Il y a quelque temps, devisant avec une compañera de la ville, je lui parlais de certaines des choses qui se passent par ici. Elle me disait qu’elle ne me croyait pas. À quoi je lui ai répondu que je la comprenais parfaitement, et d’ailleurs que c’était pour ça que je les racontais sous forme de contes sinon personne n’y croirait.

Dans nos montagnes, il se passe des choses que vous trouveriez sans doute incroyables. Alors, c’est comme ça que je vais vous les raconter, comme si c’était des contes.

Parce qu’il semble en effet incroyable que dans nos montagnes habite un scarabée qui joue les chevaliers errants ; qu’il existe une pierre anticonformiste qui s’entraîne pour devenir nuage ; que le Sup s’acoquine avec des petits garçons et des petites filles zapatistes pour rédiger une partie du Programme national de lutte qui interdit strictement la production, le trafic et la consommation de piqûres ; que le Vieil Antonio surgissent régulièrement pour venir raconter des histoires que lui ont enseignées les tout premiers d’entre les dieux, ceux qui ont accouché du monde ; qu’Elias Contreras, « commission d’enquête de l’EZLN », était déjà mort quand il est allé à la ville pour combattre le Mal et le Méchant ; qu’un homosexuel travailleur sexuel lui sauve paradoxalement la vie, puisqu’il était déjà mort, par un froid matin de la capitale, et qu’il s’exprime parfois en argot de skateur ; que la Toñita ait trois générations et six ans sur le dos et qu’elle débarque sans permission au Commandement général de l’EZLN ; que la Lune prenne parfois une cuite par mal d’amour ; que les petits garçons et les petites filles pensent et agissent comme si le Sup n’était qu’un gamin parmi tant d’autres mais qui n’a pas abandonné cette tétine bizarre qui émet de la fumée ; que l’insurgée Erika ait refondu le marxisme avec une tendance franchement féministe ; que l’autre jour on ait lancé une bombe dans une caserne zapatiste et que personne ne soit mort ; qu’Ombre le Guerrier ait été maudit par une Lune rancunière et dépitée, mais qui continue pourtant à vouloir se perdre ; qu’il y ait un hibou qui, au lieu du grec et du latin, étudie les catalogues de lingerie féminine ; qu’il existe une petite fille qui s’appelle Décembre et qui, comme son nom l’indique, est née en novembre ; ou que Moy sache parfaitement que quand on ne trouve pas le Sup au Commandement général, il faut aller le chercher tout en haut du fromager.

Alors, au lieu de discuter sur la véracité d’événements aussi quotidiens dans nos montagnes, me voilà, moi, un sous-commandant quelconque, et je vous le raconte comme si c’était un conte.

Il y a quelques instants, nous avons remis à la compañera qui nous a parlé de la Grèce insurgée un tableau peint par Beatriz Aurora, une compañera de la ville. Le tableau en question montre avec beaucoup de couleurs la ville de San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, et dans chaque couleur on pointe les lieux où travaillent des personnes qui luttent comme nous, mais sans armes ni passe-montagnes.

On comprendra sans doute mieux la signification d’un tel présent après avoir entendu ce que je vais vous raconter maintenant.

Il y a quinze ans, nos troupes se sont emparées de sept chefs-lieux : Altamirano, Chanal, Las Margaritas, Ocosingo, Oxchuc et San Cristóbal de Las Casas. Les forces gouvernementales qui les gardaient se sont rendues ou avaient été surprises.

Il est fort possible que ce soit la prise de cette ville où nous sommes réunis aujourd’hui, San Cristóbal de Las Casas, bastion ladino du racisme, qui est ce qui nous a fait connaître au monde. Peut-être bien.

Ce que je sais, en tout cas, c’est que c’est la prise d’Altamirano, de Las Margaritas et d’Ocosingo qui a assuré notre domination sur le territoire et qui nous a permis de nous emparer des bonnes terres cultivables, de les reprendre après cent ans de spoliation. La prise des terres a été la base économique sur laquelle s’est construite l’autonomie zapatiste.

J’ai déjà évoqué ce point il y a un an, mais les personnes qui voudraient creuser cette question devront faire des recherches dans Internet ou en dégoter une édition marginale car il semble bien que tout ce qui n’est pas pour ou contre le mouvement « lopezobradoriste » n’est pas publié.

Parlant d’imagination, d’ingéniosité et d’audace pour rendre possible l’impossible, les récits que je vais vous narrer ne sont pas des contes et ne sont pas zapatistes. Maisils se réfèrent à ce qui s’est passé il y a quinze ans, à ce qui a ébranlé le monde et, comme on le verra, l’inframonde des indigènes.

L’un de ces récits provient d’un indigène tsotsil partisan du gouvernement, l’autre d’un indigène non zapatiste qui survit en vendant ses produits sur le marché de San Cristóbal. Il s’agit de la traduction en espagnol d’une traduction en anglais d’une traduction en espagnol de récits en tsotsil, aussi ce que vous allez entendre est-il un texte très épuré dans sa rédaction comme dans son vocabulaire.

Traduction par Jan Rus, de Indigenous Revolts, de Marián Perez Tzu, pp. 122-128, Grosnor & Ouweneel, Cedia éditeur, Amsterdam, 1996. Repris dans Antigua y nueva palabra. Antología de la literatura mesoamericana desde los tiempos precolombinos hasta el presente, Miguel León-Portilla et Earl Shorris, avec Sylvia S. Shorris et Ascensión H. de León-Portilla, pp.732-733, éd. Aguilar, Mexique, octobre 2004.

Alors voilà.

Début janvier : préparatifs et petite visite.

Avant l’invasion de San Cristóbal, tout le monde parlait continuellement de la manière dont les soldats de la base militaire qui surveillait l’entrée sud de la ville avaient piégé tous les alentours de leur caserne et de comment ils avaient disposé des mines pour qu’il ne vienne jamais à l’idée de personne de les attaquer. Si les pauvres indigènes osaient poser un problème, disait-on, les soldats en auraient vite fini avec eux sur place, avant même qu’ils puissent sortir de la forêt. Les officiers de l’armée (mexicaine) sont passés maîtres dans l’art de tuer, disait-on, et tout ce qu’ils ont à faire tous les jours, leur seule tâche, c’est d’apprendre aux nouvelles recrues à tuer. Et comme si tout cela ne suffisait pas à repousser un groupe de paysans pouilleux, entendait-on tout le monde raconter, les soldats avaient tout un stock de bombes dans leur caserne. Et ces bombes ne sont que des bombes spéciales pour tuer des Indiens !

K’elavil, écoute voir, selon ce que l’on racontait, les soldats avaient entouré leurs baraquements d’un fil spécial, connecté à une mine tous les mètres. Si ces maudits Indiens avaient la mauvaise idée de s’approcher un jour, disait-on, tout ce que les soldats avaient à faire était de se lever de leurs couchettes et de toucher le fil avec un bout de métal - comme une boîte de bière en fer blanc, par exemple - et toutes les mines exploseraient. Pareil si les Indiens essayaient de couper le fil.

Bien entendu, les soldats ont la réputation de ne jamais dormir, aussi les Indiens ne pourraient-ils même pas s’approcher des mines. Les soldats s’imaginaient tout simplement que personne ne serait capable de s’approcher de leur ligne de mines. Pourtant, en dépit de tous ces préparatifs, qu’est-ce qui est arrivé ? Le 1er janvier (1994), les soldats étaient bel et bien réveillés quand les zapatistes sont entrés dans San Cristóbal ! Oui, mais ils ronflaient ! Ils n’ont pas vu les zapatistes passer les postes de contrôle avec tous les autres passagers dans des autobus de deuxième classe, de simples camions. Ils n’ont pas vu les zapatistes descendre des camions à la gare routière et marcher sur le centre-ville. Ils n’ont rien vu ! Et quand les soldats se sont réveillés, les zapatistes avaient déjà encerclé le siège du gouvernement et avaient déjà placé leurs propres sentinelles tout autour de la ville ! Au bout du compte, c’est l’armée qui est restée enfermée au dehors de la ville, coincée dans ses baraquements ! Les zapatistes ont été victorieux en les ignorant, tout simplement ! Ce n’est que le lendemain, quand ils en ont eu terminé avec ce qu’ils avaient à faire en ville, que les zapatistes sont allés rendre une petite visite aux soldats !

Les zapatistes ne sont que des indigènes, mais ce que les officiers de l’armée ont oublié c’est que les Indiens sont aussi des êtres humains. Et comme ce sont des êtres humains, ils pouvaient eux aussi être armés et entraînés comme des soldats. Tout ce dont ils avaient besoin c’est d’avoir une idée. Et quand ils ont eu une idée, le développement de leur pensée a été supérieur à celle de l’armée ! Ils ont humilié des officiers passés maîtres dans l’art de tuer ! Depuis ce jour-là, nous tous les indigènes, même ceux qui comme moi ne sont pas les ennemis du gouvernement, nous ressentons une sorte de rire nous démanger la gorge.

S’il y a bien quelque chose de triste dans tout ça, c’est que, bien qu’ils soient des être humains, à partir de là les zapatistes ont été obligés de vivre en ce cachant, jusqu’à aujourd’hui. Ils ne peuvent pas dormir dans leurs propres lits, ils ne peuvent pas vivre dans leurs foyers, ils doivent restés tapis dans des grottes dans la forêt. Même quand ils veulent voir des enfants, comme tout le monde, ils doivent avoir des relations dans les grottes. Comme les tatous !

Fin du premier récit.

Et puisque nous parlons de calendriers d’en haut et d’en bas, rappelons que quinze ans ont passé aussi depuis l’entrée en vigueur de l’Alena. Alors, voici quelque chose sur les Accords de libre-échange...

Fin juin (janvier) : vers un marché libre.

Pendant plus ou moins les deux premières semaines du siège de San Cristóbal, aucun fonctionnaire ladino ne s’est laissé voir en public, pas plus que des policiers, pas même un agent de la circulation ou un collecteur de taxes du marché. Pas un seul. Ils avaient tous disparu ! Ils avaient tellement peur des zapatistes qu’ils se sont terrés. Mais dès l’instant où ils ont été sûrs que l’armée zapatiste s’était retirée et qu’elle ne reviendrait pas, alors là, paf, aussitôt les agents de la circulation ont refait surface et ôté les plaques des véhicules, la police municipale a recommencé à cogner sur les ivrognes et les collecteurs d’impôts à courser les pauvres femmes qui essayaient de vendre leurs tomates et leurs citrons au coin des rues. Subitement, quand les zapatistes sont partis, ils ont cessé d’avoir peur. Mais tout le temps que les zapatistes étaient ici, ils sont restés tapis chez eux dans leurs chambres, tous les rideaux fermés, tremblant de peur. Ils n’arrivaient même pas à coucher avec leur femme tellement ils avaient la trouille.

Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? Qu’ils avaient peur des indigènes ! Parce que c’est ce que sont les zapatistes, des indigènes. Quand nous, les autres indigènes, nous nous en sommes rendu compte, nous nous sommes tout de suite sentis plus forts. Forts comme les zapatistes. Les métis de San Cristóbal nous avaient toujours méprisés, rien que parce que nous ne parlions pas correctement l’espagnol. Mais maintenant, tout avait commencé à changer.

Pour vous donner un exemple, à la mi-janvier, quand les fonctionnaires restaient encore cachés chez eux, les indigènes qui vendaient du charbon de bois se sont réunis et ont constitué l’organisation zapatiste de vendeurs de charbon de bois. Après, sans demander la permission à personne, ils ont quitté le terrain vague où on les avait toujours obligés à rester auparavant pour s’installer dans la rue exactement à côté du marché municipal.

Le charbon de bois, c’est particulièrement sale. Ça couvre tout ce qui est autour d’une poussière noire. C’est pour ça que les employés du marché les avaient toujours maintenus à l’écart de la section du marché que fréquentaient « les gens décents » et les touristes. Mais comme il n’y avait plus personne pour les en empêcher, les vendeurs de charbon de bois ont enfin pu être à côté de tous les autres.

Il y avait aussi beaucoup d’autres indigènes qui étaient toujours relégués loin du marché. Quand ils ont vu que les vendeurs de charbon de bois avaient changé d’endroit sans demander l’autorisation de personne, ils ont commencé à venir demander si eux aussi pouvaient le faire. Sapristi ! Rapidement, il y a eu deux cents personnes assises alignées en rangs bien ordonnés qui vendaient leurs légumes, leurs fruits et leur charbon de bois, sur le parking où auparavant les riches garaient leurs véhicules ! Le premier jour où elles se sont installées, le dirigeant des vendeurs de charbon de bois les a haranguées. « Frères et sœurs, s’est-il exclamé, ne craignez rien ! Nous sommes nombreux à vendre ici, dans cette rue. Permettons à tous ceux qui ont toujours été forcés de vendre plus loin, au pied des camions, à tous ceux qui ont toujours été rejetés loin du marché, de venir s’installer ici, au centre-ville, avec nous. Permettons-leur de venir occuper un emplacement dans les rangs que nous avons formés et nous verrons bien si les fonctionnaires du marché osent dire quoi que ce soit ! Je n’ai qu’une chose à dire à tous ceux qui viendront nous rejoindre : je ne veux pas entendre quelqu’un parler de peur ! Si nous restons unis et fermes, nous n’avons rien à craindre ! » Sur quoi tous les vendeurs indigènes se sont levés d’un bond, lui répondant joyeusement : « Nous sommes avec toi ! »

Ce qui fait que tôt tous les matins, tous ces gens venaient s’installer en rangs bien ordonnés et étendaient soigneusement leurs marchandises par terre.

Arriva finalement le jour où l’administrateur du marché est revenu. Comme c’était le chef responsable du marché et de toutes les rues avoisinantes, il s’est planté devant le premier vendeur de charbon de bois qu’il a trouvé et lui a demandé qui l’avait autorisé à venir vendre ici. « Personne n’a à nous donner d’autorisation puisque nous appartenons à une organisation, lui a rétorqué le vendeur. » L’autre a hurlé : « De quelle putain d’organisation tu parles ? Enlève-moi toute cette merde de là et fous le camp avant que je m’énerve ! Je ne veux pas entendre un mot de plus de qui que ce soit, bande de trouillards. Tu vas obéir, fils de pute ? »

Mamma mia, il était vraiment hors de lui ! Après un instant, le vendeur lui a répondu avec fermeté : « Non, nous ne bougerons pas d’ici, nous sommes pauvres et humbles et nous avons besoin de vendre pour pouvoir manger. » Alors, le dirigeant des vendeurs de charbon de bois a pris la parole, s’adressant calmement au responsable du marché : « Tu te montres bien courageux, aujourd’hui, mais quand les zapatistes étaient là, tu n’as pas dit un mot parce que tu t’es caché sous les jupes de ta femme. Tu n’as rien osé dire jusqu’à maintenant. C’est qui, alors, le trouillard ? Il vaudrait peut-être mieux pour toi que tu la fermes, parce que si tu n’arrêtes pas de jacasser on s’arrangera pour que le chef des zapatistes sache comment tu t’appelles et nous lui ferons savoir le genre d’homme que tu es. Tu gagneras peut-être aujourd’hui, mais tu ferais bien de penser à ce que ça va te coûter plus tard ! »

Boudiou ! Jamais auparavant un Indien n’avait parlé de cette façon à l’administrateur ! Il a commencé à trembler, va-t-en savoir si c’était de peur ou de rage, et puis il a fait volte-face et a disparu sans un mot, entraînant avec lui tous ses collecteur de taxes.

Les choses en sont restées là jusqu’à début mars. Grâce aux zapatistes, les Indiens sont en train d’apprendre à redresser la tête...

Merci beaucoup et à demain.

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, le 2 janvier 2009.

Traduit par Ángel Caído.
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