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Sept vents dans les calendriers et dans les géographies d’en bas

Septième vent : des morts dignes et enragés

sous-commandant insurgé Marcos

lundi 2 mars 2009

SEPT VENTS DANS LES CALENDRIERS ET DANS LES GÉOGRAPHIES D’EN BAS
Septième vent : des morts dignes et enragés

Bonsoir,

Aujourd’hui est présent à nos côtés, comme il l’a toujours été depuis quinze ans, notre compañero Don Pablo González Casanova.

Nous n’allons pas parler ici de ses capacités intellectuelles, de ses analyses brillantes, de son engagement du côté de ceux qui luttent. Quiconque possède un peu de mémoire ou fera un effort de mémoire le sait. Nous, nous le savons.

Nous tous et nous toutes les zapatistes, nous n’avons pas cessé d’être ébahis par sa simplicité et par sa modestie à notre égard. J’espère qu’il ne le prendra pas mal, mais il ne ressemble pas à un intellectuel.

Ce compañero s’est trouvé à nos côtés dans les bons et les mauvais moments, et dans les pires. Il faisait partie de la Commission national de médiation (la CONAI) que présidait à l’époque Samuel Ruiz García, où il a pu constater, à chaud et en direct, le mépris et le racisme dont fit preuve la délégation du gouvernement aux dialogues dits de San Andrés. Il a également pu y constater, je le crois, la fermeté et la dignité de mes compañeros et de mes compañeras autorités qui formaient ce qui a été notre délégation à ces malheureux, par faute du gouvernement, dialogues.

Nous vous le disons en toute clarté, pour nous, cet homme est un sage. C’est pour cela qu’il a fait preuve, du moins envers nous, d’une humilité et d’une simplicité qui le rangent plutôt dans la catégorie des sages qui existent au sein des peuples indiens que dans celle des hautains « experts ». Des experts qui, du haut de leur confort et des privilèges de l’académie, jugent et condamnent une réalité à laquelle ils ont toujours été étrangers.

À la différence de nombreuses « grosses têtes », comme le commandant Tacho appelle les gens aux grandes idées, Pablo González Casanova, Don Pablo, comme nous l’appelons, nous, n’a jamais prétendu nous dire ce que nous devions faire, ni nous « donner la ligne à suivre », ni nous donner des ordres, ni nous commander.

Il nous a simplement dit, tantôt en personne, tantôt par écrit, ce qu’il pensait de telle ou telle chose. Sur de nombreux points, nous avons été en accord et sa parole a enrichi notre cœur. Espérons que notre sagesse ait été de quelque utilité à la sienne.

Sur d’autres points, nous n’étions pas en accord et nous en avons débattu. Et là encore nous avons été stupéfaits par sa simplicité et par le sens de l’humour, parfois aussi acide que le nôtre, avec lequel il prenait critiques et reproches, les nôtres et celles d’autres, hommes et femmes.

Sans doute est-ce dû au fait qu’une des choses sur lesquelles nous sommes d’accord, c’est que la pensée ne doit pas être une, unique et unanime, et que la critique, le désaccord et la discussion ne signifient pas, la plupart de temps, que l’on rejoigne forcément le camp opposé.

J’ai dit auparavant que Don Pablo est un homme sage. Comme je l’expliquais il y a quelques jours, pour nous les zapatistes la sagesse ne consiste pas en une spécialisation de la pensée, ni à en savoir long sur une toute petite partie de la réalité. Ce n’est pas non plus, soit dit en passant, savoir un petit peu de tout. Notre pensée est que la sagesse consiste à savoir lire ce qui va suivre et interpréter ce qui précède, afin de comprendre ce qui se passe. Et ainsi connaître et respecter les divers mondes qui existent dans le monde.

Cela, qui ne semble être qu’un de ces jeux de mots typiques des zapatistes, est, comme le racontera le Vieil Antonio dans le septième conte, ce que nous ont enseigné nos morts. C’est ainsi qu’ils nous ont formés.

Nous ne prétendons pas que cette manière de penser le monde et d’agir en lui et sur lui soit la meilleure. Elle ne l’est probablement pas. Ce dont nous sommes persuadés, par contre, c’est que ce n’est pas la seule. Et que, de même que nous avons, nous, assujetti notre chemin et nos erreurs à cette pensée, de même d’autres femmes, d’autres hommes ont et auront une autre pensée et conséquemment emprunteront d’autres chemins et commettront d’autres erreurs.

Don Pablo, salut. Croyez bien que nous ne vous donnons pas un passe-montagne parce que nous savons, mieux que personne, à quel point ils ont été et sont inconfortables... et le seront. Sachez aussi qu’il n’est pas rare que vos paroles et pensées soient devenues paroles sur nos lèvres, et votre cœur, toujours s’est fondu dans le nôtre.

Salut, compañero néozapatiste Don Pablo González Casanova.

Ces jours-ci, nous avons respectueusement demandé à trois penseurs, parmi ceux qui sont venus partager, ici et à Mexico, leur écoute et leurs paroles, qu’ils prennent place parmi nous pour souligner le fait que nous leur donnions du « compañero ». Je veux dire qu’ils ne sont pas les seuls. Il y en a d’autres, femmes et hommes. Tantôt timidement, comme si on en demandait la permission, tantôt avec la désinvolture et l’impertinence qui a cours entre camarades de combat, nous attestons, reconnaissons et appelons « compañero », « compañera », certaines et certains penseurs.

Ils ne sont pas non plus les seuls avec qui nous avons eu, ou avons, des différends ou de francs désaccords. Nous leur avons demandé, et ils ont accepté, de nous aider à émettre le message que le monde pour lequel luttent les « zapatisteux », les « zapatistelles », les « zapatistoas », n’est pas un, unique et indivisible. Que la vérité n’est pas une, mais multiple. Et que, en dépit de tous et de toutes, nous n’avons jamais écarté la possibilité de nous tromper sur quelque chose, sur plusieurs choses ou sur tout.

Nous ne sommes pas sur le territoire de l’EZLN. J’allais dire que nous ne sommes pas en territoire zapatiste, mais après avoir constaté par moi-même ces nouveaux et grands efforts fournis par les compañeras et les compañeros du CIDECI, je ne suis plus sûr de ne pas être en territoire zapatiste. Je vous en remercie compañeros et compañeras. Souhaitons que le docteur Raymundo puisse transmettre à tous ceux et à toutes celles qui travaillent ici ce que nous ressentons.

Je disais que nous n’étions pas sur le territoire de l’EZLN. Le CIDECI [1] nous a généreusement et sans conditions proposé ces lieux pour nos activités, de même que les compañeros et compañeras du Front populaire Francisco Villa indépendant UNOPII et les compañeros et compañeras de l’Association des charros Los Reyes d’Iztapalapa, que nous autres nous appelons « les autres charros » pour les distinguer des dirigeants corrompus qu’ont à subir les mouvements ouvriers et paysans, qui nous l’ont fourni, tous aussi généreusement et sans conditions, et à qui nous tenons à manifester notre gratitude et reconnaissance.

Sur le calendrier qui nous a appelés à nous réunir, il ne faut pas oublier la géographie où nos rages se sont rencontrées : merci Lienzo Charro de Iztapalapa, merci au CIDECI.

Vous avez été nos invités, nos invitées et invitéoas. À notre tour, dans ce festival, nous avons été les hôtes de Lienzo et ceux du CIDECI. En tant que tels, en tant qu’hôtes, nous devons aux personnes qui nous ont reçus et accueillis, non seulement remerciements et admiration, mais aussi et surtout le respect. C’est ce qui fait que nous n’avons pas pu ni dû faire comme si nous étions chez nous, sur notre terrain.

Dans l’esprit qui sous-tend la Sixième Déclaration et l’Autre Campagne, il y a notamment le respect des modos, des méthodes propres à chacune des luttes sur leur territoire. Quand nous avons quitté le Chiapas lors des rencontres que nous avons organisées, nous ne l’avons pas fait pour aller critiquer ou juger sur place les gens qui non seulement nous hébergeaient et nous donnaient à manger, mais aussi les remèdes bienfaisants de leur lutte. Nous leur avons offert le respect et nous avons tenu parole.

Inversement, nous avons joui du respect de nos compañeros et compañeras de La Otra. Les personnes parmi vous qui ont participé à la caravane et qui nous ont accompagnés pendant les jours les plus sombres de la répression à Atenco se souviendront que nous avons été hués et que nous avons été agressés dans des manifestations publiques et lors de réunions, et même pendant des déplacements de notre délégation dans Mexico, par le mouvement lopézobradoriste. Elles se souviendront aussi que la « manière » dont des compañeros et compañeras nous lançaient critiques et reproches n’a pas toujours été aimable, mais bien souvent âpre et acide, certaines, les moins nombreuses cependant, allant même jusqu’à la franche provocation.

Hier soir, le commandant Zebedeo racontait à un compañero les agressions de « lopézobradoriste » (la commandante Miriam et lui ont eu à en souffrir personnellement) et les distinguait des « manières » de critiquer des compañeros et compañeras de l’Autre Campagne. Il lui disait que les hommes et les femmes zapatistes ont la peau dure. Pas seulement à cause de leur quinze ans de guerre de résistance, mais aussi et surtout à cause des plus de cinq cents ans de guerre de l’oubli. Il lui disait que nous entendions tout ce que l’on nous disait et que, à l’intérieur de nous, le bon restait dans nos cœurs et le reste ressortait par l’autre oreille.

Comme si les blessures endurées pendant tout ce temps avaient cicatrisé et avaient fait grossir la peau en la rendant glissante, dure, résistante. C’est vrai. Oui, nous avons résisté cinq cents ans aux tentatives de domination et d’extermination ; oui, nous avons résisté vingt-cinq ans dans les montagnes ; oui, nous avons résisté quinze ans aux blocus militaire, et nous ne voyons pas pourquoi nous ne pourrions pas résister aux cris hystériques, aux calomnies, aux mensonges, aux discrédits et aux veto journalistiques du « lopézobradorisme ».

Bien différentes sont les critiques que nous ont faites, nous font et nous feront nos compañeros et compañeras de La Otra au Mexique et dans le monde.

Parce que, avec la Sixième Déclaration, nous ne les avons pas appelés à nous suivre ou à nous obéir, ou à être comme nous, ou à importer chez eux nos « méthodes », ou à soumettre leurs luttes, leurs projets, leurs rêves, aux nôtres.

Nous les avons appelés à nous rencontrer et à se rencontrer entre eux : à savoir que nous et eux, nous ne sommes pas seuls, seules, seuleoas ; à nous respecter mutuellement ; à nous entraider et à nous soutenir, pour que le silence devant nos souffrances ne soit pas unanime ; nous les avons invités à être autres, autresses, autreoas.

Nous ne sommes pas en accord avec certains et certaines d’entre eux, elles, elleux... Enfin, avec plusieurs... Enfin, avec beaucoup... Enfin, en réalité nous ne sommes en accord avec aucuns. Parce que s’il en était autrement, nous cesserions d’être l’EZLN et nous rejoindrions leurs rangs. Mais nous les reconnaissons comme de notre camp et, croyons-nous, elles, eux et elleux aussi nous reconnaissent.

Et nous sommes très fiers et plein d’admiration de savoir qu’ils sont nos compañeros, nos compañeras et nos compañeroas.

Nous qui sommes dans la Sexta, nous avons en outre cet avantage - ou désavantage, c’est selon - qu’il existe un lieu, un travail, un espace, une lutte où il est possible de vérifier si ce que l’on dit est ce que l’on fait.

Ces jours-ci, comme aussi tout au long des quinze années écoulées, tout ce que nous avons dit sur nous tous et nous toutes peut être corroboré. Aujourd’hui encore, peut-être plus pour très longtemps, on peut se rendre dans les communautés indigènes zapatistes (si vous voulez le faire, demander d’abord l’autorisation au conseil de bon gouvernement, c’est notre manière de faire) et voir s’il est bien vrai qu’il y a des femmes occupant des postes de responsabilités ou qui sont enseignantes ou promotrices de santé ou responsables locales et régionales. Qui sont commandantes, ce n’est peut-être pas nécessaire, car à moins qu’il s’agisse d’un effet spécial obtenu par des rayons laser ou le fait que des commandants mâles aient reproduit la merveilleuse transformation que Krishna [2] nous a montrée hier, quelques-unes de nos commandantes se trouvent ici.

On peut aller voir s’il est bien vrai qu’il y a des écoles et des cliniques, si les conseils de bon gouvernement cherchent réellement à trouver un accord entre les parties en cas de conflits et de disputes, s’il est bien vrai que les instituteurs et les institutrices qui donnent des cours à Lupita et à Toñita ont été formés dans nos systèmes d’éducation autonome. Bref, on peut aller voir si nous faisons ce que nous disons.

Il en va de même pour nos compañeros, compañeras et compañeroas de La Otra. On peut se rendre au local de la Brigade des rues pour vérifier qu’on y fait ce qu’elle nous a affirmé qu’elle ferait la veille ; on peut aller voir les petits locaux où ses membres travaillent, dans des conditions héroïques, c’est vraiment le cas de le dire, et vérifier s’ils y font de la communication alternative, s’il est vrai qu’ils y ont des stands d’information ou si s’organisent des habitants des quartiers, des paysans, des travailleurs de la ville, des peuples indiens, ou si on y peint, on y chante ou quoi que ce soit que les gens disent qu’ils font.

Il y a quelque temps déjà, avant de venir mourir et renaître dans ces montagnes du Sud-Est mexicain, j’ai été à l’Université nationale autonome de Mexico en diverses occasions je me suis trouvé dans l’amphithéâtre de la faculté de philosophie et des lettres, dans l’amphi appelé « El Che ». À l’époque, c’était le rectorat et son administration qui se chargeait du fonctionnement du « Che ». Je ne vous mentirais pas, c’était un véritable dépotoir. Mais un dépotoir à l’abandon, car il y en a qui sont entretenus.

Longtemps après, étant désormais ce que nous sommes, dans le cadre de l’Autre Campagne, j’ai eu par deux fois l’occasion de me retrouver dans le « Che ». La première fois, sans savoir la portée de la discussion en cours. La seconde, en connaissance de cause et en prenant parti. Je ne vous mentirais pas non plus cette fois-ci : les lieux étaient impeccables, propres, bien rangés, tout y fonctionnant parfaitement. La seule chose qui avait disparu, c’étaient les fauteuils. Il me semble qu’ils ont été enlevés par le rectorat, précisément. On y organisait plusieurs ateliers, il y avait un réfectoire, malheureusement végétarien pour moi et d’autres qui sont carnivores et adeptes des tacos sans aucune chance de rémission. Ça sentait l’étude, la lutte, la vie. Le « Che » n’était plus ce bâtiment gris qui n’ouvrait que pour les séances de ciné-club, les assemblées et, très rarement, les spectacles et manifestations culturelles.

Il se peut, simple « suppositoire », que les compañeros et les compañeras d’OkupaChe n’aient fait que nettoyer et arranger les lieux parce que j’allais venir et aient organisé un show pour faire croire qu’ils font ce qu’ils disent. Mais je ne le pense pas. Je crois plutôt que c’est vrai qu’ils font ce qu’ils disent. Quoi qu’il en soit, c’est quelque chose que vous pourrez vérifier en vous rendant au local de nos compañeros et compañeras d’OkupaChe. Ils ont certainement, nous l’avons constaté, des modos et des prises de position que nous ne partageons pas. Et probablement existe-t-il d’autres, compañeros et compañeras ou non, qui pensent le contraire ou qui en ont une idée diamétralement opposée à celle que nous en avons. C’est très bien comme ça, c’est l’UNAM, l’Université nationale autonome de Mexico. On a raison de penser que c’est à cette collectivité universitaire, autrement dit universelle, qu’il correspond de discuter, d’analyser, de contester, de prendre position, de décider. Nous pensons d’ailleurs que cela pourrait parfaitement se faire sans vociférations ni critiques faciles, mais aussi sans menaces d’expulsion ou affrontements. Bref, vous pourrez le constater par vous-mêmes. Mais soyez bien sûrs d’une chose, nous, nous serons du côté de nos compañeros et compañeras, du côté des agressés, comme nous l’avons été il y a quelques jours.

Les partis politiques d’en haut sont parfaitement capables de dire une chose et de faire le contraire. C’est quelque chose que l’on peut constater partout où ils ont le pouvoir. C’est tout simplement parce que leur critère d’adhésion est différent. Pour eux, c’est la quantité, le nombre de personnes qu’ils sont capables de mobiliser lors d’un vote ou dans une mobilisation, quelles que soient les méthodes qu’ils emploient pour y parvenir, qui leur sert de baromètre pour savoir si ça va, si ça ne va pas ou si ça tient la route.

Nous tous et nous toutes, nous suivons un autre critère : nous ne nous trompons pas si ce que nous disons correspond à ce que nous faisons, que ce soit bon ou mauvais pour les autres.

Deux personnes que nous aimons et respectons, sans doute contre leur gré, nous ont demandé, l’une, ce que cela peut bien rapporter au mouvement zapatiste que Marcos disqualifie le mouvement lopézobradoriste, l’autre, pourquoi chaque fois que je me manifeste devant les médias je le fais, entre autres, pour enfoncer AMLO [3].

Bon, d’abord, je ne comparais plus devant les médias, cette époque est révolue depuis longtemps. Nous discutons avec nos compañeros, nos compañeras et nos compañeroas de La Otra au Mexique et dans le monde et nous les écoutons, comme nous écoutons la parole de personnes qui luttent et pensent en différents lieux sur cette planète.

Je souhaiterais que vous m’accordiez quelques instants pour vous expliquer comment nous nous organisons dans notre travail en tant que CCRI-CG de l’EZLN. Voyez-vous, au sein de l’EZLN convergent plusieurs peuples indiens : tseltales, tsotsiles, tojolabales, choles, zoques, mames et métis.

Ces peuples ont leurs communautés indigènes, qui forment des zones. Chaque zone est organisée selon une structure, structure parallèle à celle de nos autorités autonomes. Au sein de chacune de ces structures de zone, il y a un commandement collectif chargé de l’organisation. Quand je dis « commandement collectif chargé de l’organisation », je ne veux pas seulement dire que c’est un collectif, mais aussi qu’il n’est pas militaire. Ce commandement de zone, c’est ce que nous appelons CCRI de zone. Ensuite, chaque zone a sa propre « manière ». Les Tsotsiles, les Tseltales, les Tojolabales, les Choles, les Zoques, les Mames et les Métis ont chacun leurs propres problèmes à résoudre et leurs propres « méthodes » pour les affronter et les résoudre. L’EZLN est ainsi chargée d’être une sorte de pont de liaison, d’effectuer le va-et-vient entre les différentes zones. Quand l’EZLN en tant que telle veut faire quelque chose, elle doit avoir l’accord de toutes les zones. Quand une zone veut faire quelque chose, elle doit le communiquer aux autres zones, à travers l’EZLN, pour que cela se sache et que les autres voient en quoi le projet peut être épaulé.

En plus, l’EZLN est chargée de représenter toutes les zones comme un tout face à l’extérieur, c’est-à-dire face à ceux qui ne sont pas zapatistes. Bien que la commandante Hortensia soit commandante dans les Altos, elle ne vous parle pas au nom des Altos, par sa voix s’exprime la voix de l’EZLN. De sorte que ce qu’elle vous dit des femmes, ce n’est pas seulement ce qui se passe dans les Altos, mais la tendance générale qu’elle constate dans toutes les communautés zapatistes. Il en va de même quand c’est moi qui m’adresse à vous ou quand c’est le lieutenant-colonel Moisés ou le commandant Zebedeo ou le commandant David ou qui que ce soit d’autre appartenant au CCRI-Commandement général.

Aussi, quand Marcos ou quiconque parmi nous parle en public, comme en cette occasion, il le fait en tant que mandaté de l’EZLN et non à titre personnel.

Nous pensons en effet que chacun et chacune doit assumer de ce qu’il ou elle dit et fait, en tant qu’individu et en tant que collectif. Je crois que l’EZLN a toujours assumé ce qu’elle dit et fait, et qu’elle joue sa vie là-dessus. Sa vie sur le plan individuel et collectif.

Alors, pour en revenir au fait : qu’est-ce que ça rapporte à un mouvement de dire ce qu’il pense et ce qu’il ressent ? Eh bien, nous, nous avons pris les armes aussi pour ça, pour récupérer notre parole, pour pouvoir dire par nous-mêmes ce que nous pensons et ressentons.

Que ces gens nous disent donc qui parmi nos « alliés » sont des persécuteurs, des racistes et des meurtriers d’indigènes. Nous, nous leur avons dit lesquels de leurs dirigeants et « alliés » le sont. Les gens qui persécutent et harcèlent nos compañeros zapatistes de Zinacantán et qui leur coupent l’eau, ce sont les membres de la CND de López Obrador. Les gens qui nous agressent à l’intérieur et à l’extérieur de notre territoire, ce sont des sympathisants d’AMLO ; évidemment, en plus du gouvernement fédéral et du gouvernement chiapanèque, des autorités municipales officielles, des moyens de communication (tous, en ce moment), de l’armée, de la police du Chiapas, de l’AFI [4], du CISEN [5], de la CIA et des « amis » qui les accompagnent.

Les gens qui ont jeté nos compañeros zapatistes expulsés des Montes Azules dans une maison de passe abandonnée, puis dans une cave, ce sont des lopézobradoristes. Des fonctionnaires du gouvernement du DF ainsi que des membres du mouvement d’AMLO ont voyagé au Chiapas pour « mettre en œuvre » cette expulsion, main dans la main avec le gouvernement que López Obrador a soutenu pour arriver au pouvoir. J’ai mentionné une cave. Les indigènes ont toujours fait remarquer que les dominants nous traitent comme des animaux. Ces gens-là ont été plus loin, ils nous ont traités comme des choses, comme des paquets. Même des animaux, on ne les jette pas dans une cave. Il y a d’innombrables autres exemples comme celui-ci, que nous avons dénoncés sans relâche.

Je comprends que cela puisse servir d’échappatoire ou de consolation de prétendre ou de se dire que tout ça c’est un trip de Marcos et que les bases zapatistes crèvent d’envie de participer à des mobilisations d’AMLO ou qu’elles brûlent du désir de faire du prosélytisme en vue des prochaines élections.

Mais voilà, ce n’est pas le cas. C’est le Festival de la digne rage et, comme tous, comme toutes et comme touteux, nous sommes venus exprimer notre rage. Pas la rage de Marcos ou de Moisés ou d’Hortensia ou de Zebedeo ou de David. Non, la rage des communautés zapatistes qui ne sont plus aujourd’hui uniquement attaquées par les mauvais gouvernements, mais aussi par ceux qui se prétendent de gauche et progressistes.

Et nous, nous parlons, nous ne faisons qu’exprimer notre propre rage. Si vous entendiez la rage de ceux qui ne sont pas de l’EZLN, rage qui a été nourrie, elle aussi, d’agressions et de persécutions, vous comprendriez sans doute un peu mieux.

D’autre part, pourquoi ne demande-t-on pas à López Obrador la raison pour laquelle il a préféré s’allier à des persécuteurs et à des meurtriers d’indigènes en général et d’indigènes zapatistes en particulier ?

Qui parmi vous est venu ici nous dire « compañeros, nous allons vous emmerder, mais c’est pour un projet alternatif de nation, tenez le coup et soyez sages parce que c’est pour le bien de la patrie : attendez tranquillement pendant que nous, nous sauvons ce pays » ?

Et puis, qu’est-ce que cela a rapporté au mouvement lopézobradoriste de s’allier avec les Nuñez, les Montreal, les Muñoz Ledo, les Sabines, les Albores, les Kanter, les Iruegas, les ex-fonctionnaires indigènes de Fox ? Avec ceux qui ont voté contre les Accords de San Andrés « pour voter en gouvernement responsable » ? Avec ceux qui persécutent des vendeurs ambulants, des jeunes, des travailleurs et des travailleuses sexuels, des travailleurs, des paysans, des indigènes ? Avec ceux qui, là où ils ont le pouvoir, expulsent, spolient, répriment, exploitent, pratiquent la ségrégation, courtisent les puissants et livrent les richesses naturelles à l’étranger ?

Et qu’est-ce que cela a rapporté au mouvement lopézobradoriste, au lieu de répondre par des arguments à nos critiques, de nous calomnier, de déformer nos paroles, de mentir effrontément, de nous agresser verbalement à chacune de nos apparitions, de nous fermer la porte des médias, de réécrire sa propre histoire ?

Qu’est-ce que cela a rapporté au mouvement lopézobradoriste de répéter sans cesse qu’il n’y a que lui qui se bat dans ce pays, que c’est le seul qui s’oppose à Calderón, qu’il a « les meilleurs écrivains et artistes » de son côté et qu’aucune autre organisation ne peut s’en vanter ? À quoi lui sert cette superbe face aux gens humbles et d’en bas ?

Qu’est-ce que cela rapporte au mouvement lopézobradoriste de nous ignorer et de ne pas nous écouter, d’ignorer et de ne pas écouter les morts et les mortes dont il est responsable ?

Vous pourrez dire que ça, ce n’est pas AMLO. Si, c’est lui. Il l’a toujours été. Ne le voit pas qui ne veut pas le voir. Un dirigeant doit aussi être responsable de ce que disent et font son mouvement et lui-même. Les membres d’un mouvement aussi.

Tout comme les indigènes zapatistes assument qu’ils sont indigènes et zapatistes, et c’est parce qu’ils l’assument qu’on les expulse, qu’on les harcèle et qu’on les attaque.

Il y a quelques mois, une caravane internationale est venue jusque sur nos terres pour montrer son soutien aux communautés zapatistes face aux incursions de l’armée. Si je me souviens bien, les gens venaient de Grèce, d’Italie, de France et de l’État espagnol, entre autres pays. Nous avons été étonnés de constater qu’aucun Basque ne se trouvait parmi eux et elles. Nous nous sommes dit que le plus probable, c’était qu’ils ne s’étaient pas inscrits ou qu’on ne les avait pas inclus. Le lieutenant-colonel insurgé Moisés, chargé de la Commission intergalactique, est allé se renseigner, et en effet, des Basques, femmes et hommes, venaient, mais ils ont dit, grosso modo, qu’« ils s’étaient inscrits avec les Espagnols pour ne pas créer de problèmes ». Nous leur avons alors dit que nous ne nous étions pas brouillés avec la moitié du globe en affirmant publiquement le droit des Basques à leur indépendance pour finir par les ranger parmi les Espagnols « pour ne pas créer de problèmes ». Que nous nous étions brouillés avec la moitié du monde pour pouvoir crier : Gora Euzkera ! Gora Euzkal Herria !

Ayant assumé la responsabilité de notre soulèvement, ayant assumé la responsabilité de notre parole, ayant dû pour cela défier les forces du gouvernement, ses soldats et sa police, ayant assumé la responsabilité de nos morts, je ne vois pas pourquoi nous n’assumerions pas notre rage.

Compañeras et compañeros,

Cette nuit, en groupe réduit, et ce soir avec l’ensemble de notre délégation, les compañeras et compañeros se sont réunis pour décider de ce que devait être le message principal que vous adresserait cette intervention.

Nous avons écouté de nombreuses et bonnes paroles les jours précédents, ici à San Cristóbal et auparavant, à Mexico. Bien entendu, nous avons aussi eu droit à certaines sottises.

Presque tout ce qui a été dit se référait à la crise mondiale et nationale et aux moments cruciaux qui nous attendent. Une inquiétude sincère a été exprimée, mais aussi une certaine joie. Comme si chacun, chacune, chacunoa, individuellement et collectivement, savait qu’il a quelque chose avec quoi affronter ces craintes et ces horreurs. Comme si nous n’avions pas cessé d’avoir peur et d’éprouver de la douleur, mais que cette peur et cette douleur étaient différentes. Comme si nous avions pris cette peur et cette douleur et que nous les contrôlions, que nous les orientions, leur donnions un but. Comme si nous étions naturellement capables de faire ce que nous ont dit Mariana, Italia et Norma. Comme si nous savions qu’il arriverait ce qui arrivera.

Certaines des personnes qui se sont exprimées dans le cadre de ce festival, dans leurs stands ou lors de leurs interventions, ont manifesté leur préoccupation pour savoir qui ou comment ou avec quoi on allait diriger ce mouvement. On a proposé des structures, des manières de faire, des méthodes pour ce grand mouvement qui apparaîtra certainement face à ce qu’il y a de plus noir et de pervers. Comme on peut être certain que le peuple palestinien se soulèvera face au crime que l’on commet aujourd’hui sur ses terres et contre ses ressortissants.

En tant que zapatistes que nous sommes, je vous dis clairement que nous sommes très heureux de constater que les doutes et questions qui vousassaillent et vous identifient ne soient plus de l’ordre de « Peut-être pourrais-je y faire quelque chose ? » ou « Il va peut être se passer quelque chose ? ».

Vous et nous avons perçu et entendu cette rage accumulée.

Cependant, nous, nous ne sommes pas inquiets de savoir par qui ou comment ou avec quoi cette rage va être dirigée. Pas plus que de savoir par quel chemin, à quelle vitesse et à quel rythme ou en quelle compagnie cela se fera. Nous ne nous préoccupons pas de la vitesse du rêve.

Nous avons appris à avoir confiance dans les gens, dans le peuple, en notre peuple. Nous savons maintenant qu’ils n’ont pas besoin de quelqu’un pour les diriger, qu’ils se dotent de leurs propres structures pour lutter et gagner. Qu’ils prennent en main leur propre destin et qu’ils le font bien mieux que les gouvernements que l’on impose de l’extérieur.

Non, ce n’est pas de savoir qui dirigera ce mouvement qui nous préoccupe. Et en entendant le compañero Carlos González, du Congrès national indigène, nous constatons que c’est la même chose qui nous préoccupe.

Ce qui nous intéresse, c’est le cap que l’on suit et le but que l’on vise. Ce qui nous intéresse, c’est ce qui nous définit, la manière. Ce qui nous inquiète, c’est de savoir si le monde duquel accouchera notre rage ressemblera à celui dont nous souffrons aujourd’hui.

Permettez-moi de vous raconter quelque chose. L’EZLN a clairement ressenti la tentation de l’hégémonie et de l’homogénéité. Pas seulement après notre insurrection, mais aussi avant. La tentation d’imposer des méthodes et des identités a existé. La tentation que le zapatisme soit l’unique vérité. Ce sont d’abord les peuples indiens qui l’ont empêché, avant de nous apprendre que ce n’est pas comme ça, que ce n’est pas le chemin. Que nous ne pouvions pas remplacer une domination par une autre et que nous devions convaincre et non pas vaincre ceux qui étaient et sont comme nous mais qui ne sont pas nous. Les peuples nous ont enseigné qu’il existe de nombreux mondes et que le respect mutuel est non seulement possible mais indispensable.

En disant cela, nous ne nous référons pas au respect que l’on exige de nous envers ceux qui nous agressent, mais envers ceux qui ont d’autres manières de faire mais possèdent la même soif de liberté, de justice, de démocratie.

Eh bien, ce que nous avons de primordial à vous dire, c’est que c’est cette pluralité, si identique dans la rage et si différente dans la façon de la ressentir, qui est le chemin et le destin que nous voulons et que nous vous proposons.

Parce qu’on voit bien que des gens peuvent faire de grandes déclarations contre les partis et les organisations, dont ils dénoncent la volonté hégémonique et la tentative d’uniformiser l’Autre Campagne, mais dès que l’on critique ou que l’on ne partage pas ce qu’ils font, les voilà qui montent aux créneaux et font pleuvoir les insultes.

Nous ne sommes pas tous zapatistes (chose qui, dans certains cas, nous réjouit). Nous ne sommes pas non plus tous communistes, socialistes, anarchistes, libertaires, punks, skatos, darks, etc., peu importe la façon dont on veut bien nommer sa différence.

Il doit bien exister un mot pour exprimer ce que nous cherchons à vous dire. Et il nous est venu à l’esprit que celui qu’a employé le compañero Jean Robert hier pourrait faire l’affaire : « proportionnalité ».

Avec la Sixième Déclaration, les femmes et les hommes zapatistes ne se sont pas proposés d’organiser et de diriger tout le Mexique, et moins encore le monde entier. Dans cette déclaration, nous disions : nous voilà, voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous voulons et voilà ce que nous pensons qu’il faut faire. Nous y envisageons aussi nos limites, nos possibilités, notre proportionnalité.

Dans la Sexta, nous ne disons pas que tous les peuples indiens doivent rejoindre les rangs de l’EZLN, nous ne disons pas que nous allons diriger les ouvriers, les étudiants, les paysans, les jeunes, les femmes, les autreux, les autrelles, les autrelleux. Nous disons que tout un chacun a son terrain, son histoire, sa lutte, son rêve, sa proportionnalité. Nous y disons enfin qu’il s’agit que nous nous mettions d’accord pour lutter ensemble pour le tout et pour le particulier de tout un chacun. De mettre en accord nos respectives proportionnalités et pour que le pays que cela donnera, pour le monde que l’on obtiendra soit formé par les rêves de tous les dépossédés.

Pour que ce monde-là soit bigarré au point qu’il n’y ait plus de place pour le cauchemar que vivent aucun, aucune, aucunelleux d’en bas.

Nous sommes inquiets à l’idée que dans ce monde dont tant de luttes et tant de rage accoucheraient on puisse continuer de considérer les femmes avec toutes les variantes possibles de mépris que la société patriarcale a imposées ; que l’on continue de considérer bizarres ou malades et bizarrelleux les diverses préférences sexuelles ; que l’on continue de penser que la jeunesse doive être domestiquée, c’est-à-dire obligée à « mûrir » ; que les indigènes continuent à être méprisés et humiliés ou, dans le meilleur des cas, abordés comme de bons sauvages qu’il faut civiliser.

Pour tout dire, nous sommes inquiets à l’idée que ce nouveau monde dont nous parlons ne soit qu’un clone ou un transgénique ou une photocopie de celui qui nous fait horreur aujourd’hui et que nous refusons. Nous sommes inquiets à l’idée que dans ce monde-là il n’y aurait ni démocratie, ni justice, ni liberté.

Nous voulons donc vous dire, vous demander, de ne pas faire de notre force une faiblesse. C’est le fait d’être si nombreux et si différents qui nous permettra de survivre la catastrophe qui vient et qui nous permettra de construire quelque chose sur ses cendres. Nous voulons vous dire, vous demander, que ce nouveau soit également différent.

Voilà le message que nous voulions vous transmettre. Voilà notre parole.

Merci beaucoup à tous, à toutes et à toutelleux qui nous ont parlé et ont écouté et, de la sorte, nous ont infectés et se sont infectés de cette digne rage.

Liberté et justice pour Atenco !
Liberté, justice et présentation des prisonniers, des prisonnières et des disparus politiques !

Pour les femmes, les hommes, les enfants et les anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, le 5 janvier 2009.

P.-S. : Sept contes pour Personne.

Conte 7 : « Le Vieil Antonio raconte... »

Un petit jour froid, glacé et silencieux nous trouve éveillés, il y a de cela quelque chose comme quinze ans. Et comme il y a vingt-cinq ans, le Vieil Antonio brille d’une petite lueur parmi les ombres que nous formons, lorsqu’il allume sa cigarette faite à la rouleuse. Nous nous taisons. Personne ne dit rien. Tout le monde attend. Le Vieil Antonio invoque alors la tiédeur de la parole, la parole qui soulage, qui console, qui apporte l’espoir.

« Les plus anciens parmi les anciens, les tout premiers de nos sages, racontaient qu’il semblait que les premiers d’entre les dieux, ceux qui accouchèrent du monde, l’avaient fait sans ordre d’aucune sorte. Qu’une fois faits, ils n’avaient fait que jeter les morceaux n’importe où. Que le monde créé n’était pas un mais qu’il y en avait beaucoup et très différents les uns des autres. Autrement dit, que, comme vous dites vous autres, il y avait beaucoup de géographies. Et ils racontent nos sages qu’à ce moment-là les temps se sont réunis, à savoir le passé, le présent et le futur, et qu’ils sont allés protester auprès des dieux. “Comme c’est fait, là, c’est pas possible. Autrement dit, on ne peut pas faire notre travail avec un tel capharnaüm de mondes. Il faut qu’il n’y en ait qu’un seul, pour que les temps puissent poursuivre notre marche par un seul chemin.” Voilà ce qu’ils ont dit les temps en question. Alors, les dieux ont écouté ce que leur disaient le passé, le présent et le futur, et ils ont dit : “D’ac’, on va voir ça.” Alors se sont réunis les premiers d’entre les dieux, ceux qui ont accouché le monde, et va-t-en savoir de quoi ils ont parlé. Ce qu’on sait, c’est qu’ils y ont mis le temps. Assez plus tard après, les dieux premiers ont appelé les temps et voici ce qu’ils leur ont dit : “Nous avons fini de méditer les paroles que vous avez prononcées et nous voulons vous dire que ce n’est pas une bonne pensée votre pensée.” Sur quoi les temps ont commencé à protester, et que nom de..., que c’est nous qui s’y collent encore une fois parce qu’on n’est pas des dieux, que ceci et que cela. Les dieux leur ont demandé d’attendre car ils n’avaient pas fini de leur dire toute leur parole. “D’ac’ ”, les temps ont dit, et ils ont attendu la suite. Alors les premiers d’entre les dieux leur ont expliqué que le temps était proche où allait arriver “Mandón”, le Dictateur, qui allait vouloir dominer le monde entier et soumettre en esclavage tout ce que le monde contenait, qu’il allait détruire et qu’il allait tuer. Ils ont expliqué que grande et terrible était la force de Mandón et que dans le monde il n’y aurait nulle autre force qui égalerait la sienne. Que la seule façon de lui résister et de lutter contre Mandón était d’être nombreux et différents, pour qu’ainsi Mandón n’adopte pas la manière d’un seul et les mette en déroute tous. Que les dieux comprenaient que ça faisait beaucoup de boulot pour les temps de devoir se faire nombreux et différents pour accomplir leur travail et leur passage dans chacun des mondes que le monde avait, mais qu’il n’était pas question de faire autrement, que c’était comme ça. Et ils leur dirent qu’il n’y aurait donc pas un temps pareil pour tous les mondes qu’il y avait dans le monde, mais qu’il y aurait de nombreux temps. Autrement dit, qu’il y aurait, comme vous dites vous autres, beaucoup de calendriers. Et alors les premiers d’entre les dieux ont dit aux temps que dans chacun de ces nombreux mondes qui forment le monde, il va y en avoir quelques-uns ou quelques-unes, c’est selon, qui sauront lire la carte et les calendriers. Et que le moment viendrait où le passé, le présent et le futur s’uniraient et alors tous les mondes vaincraient Mandón. Voilà ce qu’ont dit les premiers d’entre les dieux. Mais les temps, juste parce que c’étaient de vrais bourriques, parce qu’ils connaissaient déjà la réponse, leur ont demandé si, quand finalement Mandón aura été vaincu, alors les mondes se réuniraient en un seul monde. Alors les premiers d’entre les dieux leur ont dit que c’est quelque chose que verraient les hommes et les femmes de ces temps-là, qu’ils sauraient alors si le fait d’être différents les rend faibles ou au contraire les rend forts pour pouvoir résister vaincre tous les Mandón qui vont continuer d’arriver. »

Le Vieil Antonio s’en est allé. Il continuait de faire un froid de canard, mais une petite lueur était restée, comme pour que l’ombre ne soit pas toute seule.

Voi-là.

Merci beaucoup compañeros et compañeras et compañeroas.
Sous-commandant insurgé Marcos.
Mexique, le 5 janvier 2009.

Traduit par Ángel Caído.

Notes

[1] Centre indigène de formation intégrale

[2] L’auteur d’un strip-tease transformiste la veille sur la tribune de l’auditorium du festival.

[3] Andrés Manuel López Obrador.

[4] L’Agence fédérale de recherches.

[5] Le Centre de recherche et de sécurité nationale.

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