Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Le Chiapas...Touraine aboie !

CSPCL

mercredi 1er novembre 2000

Ladran, Sancho, señal de que caminamos.

Le 16 novembre dernier, le quotidien mexicain La Jornada ouvrait ses colonnes au sociologue Alain Touraine qui lançait un appel au zapatistes, les invitant à (re)créer les conditions pour un dialogue avec le gouvernement élu qui prend ses fonctions le 1er décembre.

Par un de ces miracles de la rhétorique chers aux sociologues, M. Touraine, partant du présupposé audacieux d’un prochain retrait des 70 000 militaires qui occupent actuellement le Chiapas, estime réunies les conditions pour que l’EZLN sorte de sa réserve et prenne la tête d’un grand mouvement social de démocratisation au Mexique.

Or, quelques jours plus tard, le député du PRD et ex-membre de la Cocopa (Commission de concorde et pacification) Gilberto Lopez y Rivas dévoilait dans le même quotidien, le plan Chiapas 2000. Ce plan de pacification, qui aurait été élaboré par de proches collaborateurs du président élu Vicente Fox prévoit, entre autres, comme mesure de réinsertion des paramilitaires, leur intégration au sein des forces de police locale. Cette mesure a eu des conséquences plus que néfastes dans les pays où elle a été appliquée (notamment au Nicaragua et au Salvador).

Comme préliminaire à l’application du plan Chiapas 2000, un projet d’amnistie des membres de groupes paramilitaires soulève actuellement une forte polémique.

D’autre part, selon des informations émanant directement des communes autonomes, la tension dans la région a considérablement augmenté. Depuis la fin juin, de nombreuses communautés ont été le théâtre d’affrontements entre sympathisants du PRI et membres de l’opposition ou du mouvement zapatiste.

Parallèlement, l’armée et la police ont renforcé leur présence dans la zone. Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, dans la communauté Amador Hernandez, occupée par l’armée depuis plus d’un an, une décision de justice vient de légitimer l’expropriation du terrain appartenant à la communauté au profit de l’armée.

En voyant les faits, on peut donc se demander d’ou M. Touraine tire des informations qui l’incitent à être si confiant à l’égard d’une équipe gouvernementale qui n’a, pour l’instant, pas défini publiquement ses desseins pour résoudre le conflit au Chiapas.

Sans prétendre nous faire les porte-parole de l’EZLN ou des forces progressistes au Mexique, nous considérons que l’appel lancé par Alain Touraine est plus qu’un coup d’épée dans l’eau, car il laisse entendre que c’est le silence des zapatistes qui constitue désormais le principal obstacle à la reprise du dialogue.

Depuis leur première apparition publique, les zapatistes ont été à l’origine de nombreuses initiatives incluant la participation de la société civile (les consultations populaires, les rencontres nationales et internationales, les marches sur la capitale, etc.). En établissant des alliances avec différents mouvements sociaux (les étudiants, le syndicat des électriciens, des enseignants, etc.) ils ont montré leur volonté de dialogue bien au-delà de ce que voudraient laisser croire les amnésiques qui hier comme aujourd’hui leur reprochent de se taire.

Il convient pourtant de rappeler que la reprise du dialogue interrompu depuis septembre 1996 est soumis à cinq conditions sur lesquelles l’équipe de Vicente Fox ne s’est pas prononcée, même en termes vagues.

On peut en revanche dire avec certitude que deux de ces conditions : le retrait de l’armée et le désarmement des groupes paramilitaires sont encore loin d’être une réalité. Les prisonniers politiques zapatistes, dont la libération est également une condition pour la reprise du dialogue - après avoir eu recours à des actions désespérées comme se coudre les lèvres pour attirer l’attention sur leur situation -, viennent d’entamer une énième grève de la faim.

Enfin, depuis quelques semaines, des centaines de membres du groupe des Abeilles (dont les victimes du massacre d’Acteal faisaient partie) et du groupe des Fourmis (en langue ch’ol, Xi’nich) de la région nord du Chiapas sont en marche vers la capitale. À travers leur pèlerinage, ils demandent l’application des accords de San Andrés, la démilitarisation et la fin de l’impunité pour les groupes paramilitaires.

Point n’est besoin de grands discours, pour qui sait être à l’écoute. C’est pourquoi la vision de M. Touraine, qui semble réduire le mouvement zapatiste à "la défense des identités culturelles", nous paraît déplacée.

En effet, la violence qui continue d’être une menace quotidienne pour les communautés indiennes et en particulier les dizaines de milliers de réfugiés de guerre nous oblige à nous impliquer davantage. Notre rôle actuellement ne peut être d’inviter les zapatistes à "réaliser une campagne pour la démocratie sociale", mais d’exiger le respect et une paix digne pour les peuples du Chiapas en lutte et de mener des actions auprès des gouvernements de nos pays qui pactisent et commercent sans vergogne avec des politiciens aux mains tachées du sang et de la sueur des peuples exploités au Mexique et ailleurs.

En premier lieu et avant de leur donner carte blanche alors qu’on ne les a pas encore vus à l’œuvre, il conviendrait de s’interroger sur l’utilisation que les nouveaux gouvernants feront des hélicoptères Écureuil très récemment livrés par la France à l’armée mexicaine, car on sait bien que le bruit assourdissant des armes ne favorise pas le dialogue.

Malgré l’espoir qu’a suscité la défaite du PRI parmi les membres de l’opposition, nombre d’entre eux sont conscients du danger que représente l’arrivée au pouvoir de la droite orientée vers le néolibéralisme sauvage.

C’est avec elle que se mettra en pratique l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mexique, ratifié au printemps dernier.

Nous n’étions déjà pas dupes quant à l’application de la "clause démocratique" contenue dans l’accord de libre-échange, simple alibi pour nous faire comprendre qu’en dépit des droits de l’Homme les affaires restent les affaires. Nous ne sommes pas dupes non plus - du moins sur le terrain économique - quant aux promesses démocratiques du président Fox et de son équipe, même si celle-ci s’affuble d’un air progressiste en cooptant quelques représentants d’une gauche domestiquée.

Est-ce ce dernier point qui a aveuglé Alain Touraine ou peut être est-ce une immersion trop profonde dans son laborieux étiquetage des guérillas en "post", "ante", "pré", "simili", "urbano" ou "ruralo" marxistes ?

Laissons-le donc à son travail de sociologue et restons vigilants, car, comme le signale Gilberto Lopez y Rivas dans son article, le plan Chiapas 2000 prévoit d’accoler d’un dangereux préfixe à la lutte zapatiste : celui de "narco" guérilla !

Un qualificatif qui justifie le recours au pire.

Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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