Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Première Rencontre américaine contre l’impunité

Hermann Bellinghausen

jeudi 30 juillet 2009

Deux articles parus dans le quotidien La Jornada sur la Première Rencontre américaine contre l’impunité qui s’est déroulée les 20 et 21 juin dans le Caracol de Morelia (Chiapas).

Le Mexique, un pays où règne l’injustice, indique Luis Villoro dans le forum réalisé au Chiapas

Rendre la vie des paysans et des ouvriers digne, c’est l’objectif de la Rencontre contre l’impunité

Les grands chefs d’entreprise et le gouvernement veulent tout nous enlever, indique un participant à la rencontre

Hermann Bellinghausen
Envoyé

Des membres du Conseil de bon gouvernement pendant le discours inaugural de la rencontre contre l'impunitéCaracol de Morelia, Chiapas. 20 juin. Le philosophe Luis Villoro est bref et tranchant : « Le Mexique est un pays où règne l’injustice. C’est un fait. » Comme un des participants inauguraux de la Rencontre américaine contre l’impunité, il souligne la division abyssale qui caractérise le pays, entre « un groupe exigu de riches très riches et une multitude de pauvres ». D’une telle inégalité naît l’essence de toute impunité. Pour débattre et chercher des stratégies contre ce fléau récurrent dans la vie des peuples de l’Amérique, quelque 350 personnes, issues de certaines des nations les plus blessées par l’inégalité, la répression et l’oubli, se réunissent ce week-end. Malheureusement, le Mexique en est un bon exemple.

En recevant les participants, le Conseil de bon gouvernement (la Junta de Buen Gobierno, JBG, en espagnol) « Cœur de l’arc-en-ciel de l’espoir » manifeste son désir que la rencontre élève « l’esprit de continuer la lutte » et que, « pour pallier les douleurs et la misère dont souffre le Mexique, des propositions, de bonnes choses, émergent pour rendre la vie des travailleurs des champs et de la ville digne ».

Au nom de la JBG, la camarade Victoria présente l’essence de cette réunion  : « Les injustices dont nous souffrons depuis des années sont innombrables et les mauvais gouvernements s’emploient chaque jour à éloigner le futur de nos enfants. Chaque jour nous sommes plus nombreux, et chaque jour nous sommes plus pauvres, et les grands chefs d’entreprise et leurs serviteurs, c’est-à-dire les gouvernements, veulent nous affamer, veulent tout nous enlever et tout laisser entre des mains privées. »

Hugo Blanco, intellectuel et activiste péruvien, raconte l’épisode le plus récent de cette chaîne de crimes ; cela s’est passé il y a deux semaines dans la forêt amazonienne de son pays : l’attaque aérienne et terrestre ordonnée par le « dirigeant terroriste » Alan García, à Bagua, contre les contestations des indigènes du secteur, « les plus primitifs du point de vue occidental, mais aussi les moins contaminés par les maux du monde moderne ».

Ces peuples, qui occupent une partie importante du territoire péruvien, « n’ont pas été conquis par les Incas ni par les conquérants espagnols », ils ont enduré et fui l’esclavage des chercheurs de caoutchouc et de bois, et « ce sont eux qui donnent l’exemple au Pérou et une leçon aux autres pays ».

La principale lutte au Pérou « est la défense de l’environnement », dans le sens le plus vaste et paradigmatique : « Non seulement ils usurpent notre richesse, mais ils détruisent aussi la nature. » Blanco a brièvement fait le compte-rendu du massacre qui a été commenté partout dans le monde ces jours-ci, et qui est loin d’être une défaite pour les peuples. « La lutte n’a pas cessé. » Faisant écho à ce qui a été exprimé par la JBG, il conclut : « Comme les peuples amazoniens n’ont pas la mentalité capitaliste, ils pensent au futur de leurs enfants et de tout le monde. »

Camilo dos Santos, du Mouvement des sans-terre, du Brésil, souligne que la lutte contre l’impunité « s’insère dans la lutte plus vaste des classes », dans une situation où l’État n’est qu’« un comité de la bourgeoisie ».

Pour « ouvrir avec poésie » la session plénière (comme l’a dit Beatriz Aurora, peintre mexicano-chilienne, dans sa présentation), la chanteuse María Inés Ochoa a interprété a capella et avec son extraordinaire voix, Para ti, compañera, inspirée par les femmes zapatistes.

Carlos Fazio a parlé de la violence, de la mémoire et de l’impunité dans le contexte général des expériences latino-américaines. Ensuite, Martín Almada, professeur et activiste paraguayen, a commenté la funeste « Opération Condor ». Almada a joué un rôle important dans la révélation de cette opération qui a eu de graves conséquences criminelles dans son pays et qui a été étendue à toute la région du Sud durant les années soixante-dix. Almada a rappelé les origines de la répression au Paraguay, éprouvée dans sa propre chair.

L’impunité traverse les frontières, non seulement à travers les réseaux créés par les dictatures du Sud, mais aussi à travers l’ingérence constante de l’empire nord-américain. Le Cubain Humberto Miranda a expliqué comment les actions terroristes contre son pays ont été favorisées et protégées par les services d’intelligence des États-Unis.

Juan Chávez, du Congrès national indigène, a lu la déclaration de Santa María Ostula, émise depuis la côte du Michoacán il y a une semaine, en parfaite synchronie avec ce qui est examiné ici : « Dans le contexte des traités de libre commerce, les réformes constitutionnelles et légales promues par les mauvais gouvernements, par le biais de législateurs de tous les partis, ont approuvé la modification de certaines lois et de notre Constitution de 1917, mettant ainsi sur le marché nos terres, nos ressources naturelles, nos connaissances et nos savoirs. Nous ne reconnaissons pas, en tant que peuples indigènes, cet ensemble de réformes qui mettent en danger l’intégrité de nos peuples et la vie des êtres humains. »

Luis Villoro, méditant sur les insuffisances de l’ancienne politique indigéniste, offre une clé pour combattre l’impunité et l’injustice : « L’acceptation d’une réalité : le Mexique est un pays pluriel de peuples différents. » Et de là, une conclusion : « pas de répression » de l’État.

Paru le 21 juin :
http://www.jornada.unam.mx/2009/06/21/index.php?section=politica&article=006n1pol


Dans le seul Guerrero, on a instruit 1 100 cas de décès violents non liés au trafic de drogue.

Les crimes d’État impunis se multiplient en Amérique latine

La lutte contre les abus unifie les peuples de la région et les amène à partager des expériences

Hermann Bellinghausen
Envoyé

L'écrivain Luis Villoro a participé à la table « L'autre justice » de la première Rencontre américaine contre l'impunité, organisée au Chiapas par l'Armée zapatiste de libération nationaleCaracol de Morelia, Chiapas, 21 juin. On ne peut pas nuancer les faits : c’est le décompte de l’horreur, et pas tant à cause des récents crimes d’État, mais à cause de l’impunité, tant en Argentine qu’à Acteal. Et ce qui est plus préoccupant : ce qui arrive et se multiplie aujourd’hui au Pérou, au Guatemala et dans notre État du Guerrero.

Selon l’Atelier de développement communautaire (Tadeco) de Chilpancingo, dans ce seul État du Guerrero - gouverné par le représentant du PRD Zeferino Torreblanca -, on a enregistré plus de 1 100 décès violents, en plus de ceux liés au trafic de drogue et à la délinquance commune. Dans la majorité des cas, on constate la présence de forces policières ou militaires, que les victimes soient ou non en relation avec des mouvements ou des actions sociales ; toutes les victimes étant des civils innocents. Parallèlement, il y a eu plus de 200 disparitions non résolues et 70 séquestrations, selon le Comité des familles et amis des séquestrés, disparus et assassinés du Guerrero. Javier Monroy, avocat, qui participe à la Rencontre américaine contre l’impunité qui s’est conclue aujourd’hui dans le Caracol zapatiste « Tourbillon de nos paroles », a décrit la militarisation de cet État comme étant massive et omniprésente.

Les horreurs en Argentine

Andrea Benítez, de l’Association des familles de disparus en Argentine, est arrivée dans ce pays « qui nous échappe chaque jour un peu plus », comme l’a dit la philosophe Fernanda Navarro, coordinatrice de la session plénière de ce matin. On a identifié et dénoncé en Argentine 9 026 exécuteurs directs du plan d’extermination mis en pratique dans les années 1970. Une quantité infime de ces derniers ont été jugés, et moins encore ont été condamnés.

« Il faut aussi punir les complices du génocide, comme les moyens de communication, les possesseurs du capital, les partis politiques », ajoute-t-elle. « Les gouvernements Kirchner » n’ont rien fait et ils n’ont pas résolu la disparition récente de Julio López, qui fait l’objet d’une campagne internationale.

Andrea Caraballo, de l’organisation Contre l’impunité d’Uruguay, s’est aussi prononcé contre l’impunité que garantissent les lois de pardon et d’oubli dans le cône Sud après les dictatures : « Nous n’oublions pas, nous ne nous rendons pas, nous ne pardonnons pas. »

Au Guatemala, il y a 45 000 disparus pour des raisons politiques, selon Julio Rosales, du Mouvement national pour les droits de l’homme, et seul survivant d’une famille de disparus. « Personne ne paye pour ces crimes. » Le principal responsable, Efraín Ríos Montt, est aujourd’hui législateur avec une juridiction. Douze ans après la signature d’accords de paix sans effet, qui ont mis fin à trente-six années de guerre, « une demande de justice a parcouru le monde, et puis rien ».

Il y a encore des gens poursuivis, comme Ramiro Choc, le prisonnier politique le plus important au Guatemala, et des disparus ; des peuples déplacés et attaqués par l’industrie minière à ciel ouvert, qui présente aujourd’hui le plus grand « non » national. En outre, les assassinats de femmes sont constants et « le crime organisé a occupé les espaces d’assassinats et de déstabilisation qui avaient été auparavant monopolisés par les militaires et les paramilitaires ».

Il y a également des témoignages de victimes du gouverneur de l’État de Mexico, Enrique Peña Nieto, comme Magdalena García Durán, dirigeante mazahua humiliée et emprisonnée sans motif il y a deux ans pendant la répression d’Atenco. Il y a aussi les anciens matlatzincas de Santa Cruz Atizapán, que l’on poursuit et dépouille dans la vallée de Toluca.

Las Abejas d’Acteal (Chiapas) et la Voix des prisonniers de Loxicha (Oaxaca) amènent avec eux deux des nombreux cas de massacres, d’injustices et d’impunité qui se sont produits sous les six malheureuses années de présidence d’Ernesto Zedillo. La Force indigène chinantèque Kia-nan et les colons poursuivis par des particuliers à Lomas de Poleo (Ciudad Juárez) racontent leurs douloureuses résistances.

María Teresa Contreras Rodríguez, veuve d’un mineur enterré à Pasta de Conchos (Coahuila), déclare que les endettés ne toléreront plus d’autres mensonges. « Nous sommes prêts à prendre la mine. »

L’auteur anglais John Berger a envoyé spécialement pour la rencontre Trois rêves. En entamant la session d’aujourd’hui, l’un d’eux a été lu : « Un rêve que j’ai eu il y a dix ans. Ils creusaient. Il y avait des gens qui cherchaient des morts. Beaucoup pensaient que les morts ne seraient plus là. Parmi la foule, il y avait aussi des chiens. Moi, je cherchais, en regardant l’excavation. Et tout d’un coup, comme un sifflement dans le vent, les morts invisibles sont sortis du trou et sont entrés dans tout mon être alors que je criais : "Je vous porterai avec moi !" Je me suis réveillé en entendant le sifflement et mon cri, et le sifflement. Mais je me suis réveillé heureux, sachant ce que je devais faire. Durant ces dix années, ai-je réussi à accomplir cette tâche ou pas ? Ça, je ne le sais pas. »

Paru le 22 juin :
http://www.jornada.unam.mx/2009/06/22/index.php?section=politica&article=022n1pol

Traduction : Chantal.

P.-S.

Voir le site (en espagnol) de la Première Rencontre américaine contre l’impunité : Contra la impunidad

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