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Mexique : Acteal, terrorisme d’État et impunité

Jean-Pierre Petit-Gras

mercredi 19 août 2009

MEXIQUE : ACTEAL, TERRORISME D’ÉTAT ET IMPUNITÉ

Femme appartenant à Las Abejas apprenant la décision de la Cour suprême de justice de la nation
Femme appartenant à Las Abejas apprenant la décision de la Cour suprême de justice de la nation

Le gouvernement mexicain, par l’intermédiaire de la Cour suprême de justice de la nation, vient de faire libérer 20 des paramilitaires qui en décembre 1997 ont assassiné 45 indigènes tsotsil à Acteal, dans les Hautes Terres du Chiapas. Les victimes, en majorité des femmes et des enfants, appartenaient à l’organisation catholique des Abejas.

Un mouvement dont les membres ont le tort de soutenir les revendications des zapatistes, avec lesquels la seule divergence porte sur l’organisation armée, refusée par ces chrétiens fervents et pacifistes.

Les Abejas étaient en prière lorsque les paramilitaires ont surgi pour commettre le massacre. À quelques centaines de mètres se tenait un détachement de l’armée fédérale mexicaine, sous les ordres d’un général.

La tuerie a entraîné l’exode de plusieurs milliers d’habitants d’Acteal et des communautés voisines, et fait naître dans toute la région un fort sentiment d’insécurité, attisé par la présence des militaires.

Devant l’indignation nationale et internationale, et la pression de la population locale, la "justice" officielle avait dû opérer des arrestations. Mais les responsables au plus haut niveau, notamment le président de la République, Ernesto Zedillo, et le ministre de l’Intérieur, Emilio Chuayffet, n’ont jamais été inquiétés.

La stratégie de "guerre de basse intensité", incluant la création et l’utilisation de groupes paramilitaires, a été mise en œuvre par le gouvernement mexicain en réponse aux exigences zapatistes de terre, de justice et de dignité. Les paramilitaires sont recrutés dans les villages indigènes. Payés, armés, entraînés et protégés par l’armée, ils sont également "récompensés" par l’usurpation des terres et des biens des familles qu’ils terrorisent et font fuir. Comme l’expliquaient les anthropologues André Aubry et Angélica Inda (La Jornada du 23 décembre 1997), il s’agit essentiellement de jeunes privés d’accès à la terre. Leur situation est liée en premier lieu au manque de terrains cultivables à disposition des populations indigènes, historiquement dépouillées par les colonisateurs et leurs successeurs. Cette privation est aggravée par l’offensive néolibérale actuelle, visant à supprimer la propriété collective du sol (facteur de stabilité, de gestion équilibrée et d’une culture de solidarité sociale) et à imposer la propriété individuelle, dont on sait qu’elle débouche rapidement sur une concentration des terres au bénéfice de l’agroindustrie. Le PRI, au pouvoir pendant plus de 70 ans [1], a été le principal artisan de cette politique de paramilitarisation. Dans la région d’Acteal, il s’est en outre appuyé sur des Églises et sectes évangélistes pour semer la division au sein des villages, et miner l’influence du courant de l’Église catholique proche de la "théologie de la libération [2]". Mais le PAN, actuellement détenteur du pouvoir fédéral avec Felipe Calderón, et le PRD, qui gère l’État du Chiapas par l’intermédiaire du gouverneur Juan Sabines, misent également sur le déclenchement d’une guerre civile dans la population indigène, pour tenter de détruire la progression et les succès de l’autonomie zapatiste, laquelle pourrait faire tache d’huile dans le reste du pays. Il aura fallu, au cours des dernières années, toute la patience et la détermination de l’EZLN (celle-ci n’a jamais employé ses armes contre des civils, a fortiori contre d’autres indigènes) et l’exigence d’une justice sans vengeance de la part des membres des Abejas, pour éviter le véritable bain de sang que les gouvernements mexicains des trois niveaux (local, régional et fédéral), par leur politique, espèrent manifestement provoquer.

En attendant, la libération des tueurs paramilitaires, ordonnée sous le prétexte d’irrégularités dans les procédures pénales qui ont accompagné leur arrestation et leur condamnation, sème le désarroi, la colère et la peur chez les familles des victimes et les survivants.

Cette décision témoigne d’une volonté réitérée d’assurer l’impunité des auteurs matériels et intellectuels des crimes d’État, au Mexique et ailleurs. Elle s’inscrit dans la continuité de ceux qui ont été récemment perpétrés contre des populations en résistance à Atenco, à Puebla ou dans l’Oaxaca, et fait sérieusement craindre à un retour des pratiques des assassinats massifs (massacre de Tlatelolco en 1968) et de la "guerre sale" (enlèvements et exécutions clandestines opérées par l’armée, tortures et meurtres systématiquement impunis) des années 70 et 80.

Nous ne devons pas oublier que la "guerre de basse intensité", enseignée à l’École des Amériques [3] de Fort Benning, aux USA, est une "invention" française [4]. En outre, des entreprises vendent du matériel militaire à l’armée mexicaine, et des membres du RAID ont participé à la "formation" de policiers de ce pays. Cela explique probablement l’épais et presque unanime silence de la presse de chez nous à propos de la violence récurrente de l’État mexicain à l’égard des populations.

Le message envoyé par le président Calderón et ses juges aux victimes d’Acteal ne s’adresse donc pas qu’aux victimes. Il vise également les zapatistes et tous ceux, nombreux au Mexique, qui résistent "en bas et à gauche", sur le terrain, aux politiques brutales de saccage et de destruction. Celles-ci permettent, certes, à une poignée d’individus et d’entreprises [5] de s’enrichir. Mais, ici comme ailleurs, elles ne font que précipiter des pans entiers de l’humanité dans le désastreux cul-de-sac de la société industrielle capitaliste.

Le 15 août 2009, Jean-Pierre Petit-Gras

Notes

[1] Le PRI est souvent présenté comme le favori pour la prochaine élection présidentielle.

[2] Ce courant a été animé au Chiapas par l’évêque Samuel Ruiz, aujourd’hui à la retraite, et dont le successeur désigné a été écarté par le Vatican, à cause de ses engagements similaires aux côtés des Indiens.

[3] Les putschistes du Honduras, comme la grande majorité des dirigeants des dictatures militaires des années 70 et 80, y ont reçu les enseignements théoriques et pratiques de la contre-insurrection, où tortures et exécutions figurent en bonne place.

[4] Voir à ce sujet l’excellent documentaire réalisé par Marie-Monique Robin, intitulé Les Escadrons de la mort.

[5] On pense ici aux multinationales qui achètent le droit de polluer davantage, avec les "puits de carbone" de la forêt Lacandone, aux projets touristiques, aux productions de biocarburants, ou encore à l’industrie minière, recevant des gouvernements locaux d’importantes concessions, en violation des droits les plus élémentaires des populations indigènes.

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