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La nouvelle stratégie du gouvernement

Conflit au Chiapas

Ana Esther Ceceña et Francisco Pineda

dimanche 27 juin 1999

La nouvelle stratégie du gouvernement
Conflit au Chiapas

Il n’y avait que dix jours que Diodoro Carrasco occupait le secrétariat du gouvernement (ministère de l’Intérieur) quand les forces de sécurité locales et fédérales et surtout l’armée ont entamé une nouvelle offensive au Chiapas. Cette escalade de violence a ramené une nouvelle fois sur le territoire chiapanèque le spectre d’un dénouement par la force. Le discours officiel met en avant le dialogue mais, sur le terrain, les communautés indigènes subissent de nouveau la violence. Est présenté ci-dessous un compte rendu des événements du mois dernier et de la nouvelle politique menée au Chiapas.

Les faits

En seulement quinze jours, la force publique a réalisé, sur un territoire de 21.000 kilomètres carrés, des opérations dans dix communes, dénoncées par les communautés et les habitants des communes autonomes ainsi que par des agences de presse et des ONG qui travaillent au Chiapas.

Cette nouvelle campagne agressive est principalement dirigée contre les communes d’Ocosingo, Las Margaritas et Chilón ; y prédominent les mobilisations de l’armée - déploiement massif de troupes et incursions militaires dans les communautés - ainsi que l’emploi de forces terrestres et aériennes qui harcèlent les populations civiles. Pour mener à bien cette campagne, de nombreuses bases d’opérations, campements (y compris sur le terrain de foot d’une communauté) et barrages ont été installés dans les environs de certaines communautés.

L’armée a également procédé à de multiples opérations policières, lors desquelles perquisitions et interrogatoires ont précédé trente arrestations. Notamment, la police de l’État du Chiapas est responsable du sauvage assassinat, le 6 juin, de Cándido Arcos Torres, indigène de la municipalité de Tila.

Cette campagne a débuté le 25 mai dans la commune autonome "17 Novembre". Jusqu’au 30 mai, on pouvait encore penser qu’il s’agissait de ces actions isolées qui caractérisent cette persistante guerre sourde que le gouvernement mène depuis 1994. Mais, par leur envergure et leur coordination, les opérations du 1er juin marquent un tournant. Ce jour-là ont agi simultanément dans diverses communautés l’armée, la police judiciaire fédérale, la police municipale, les paramilitaires et les militants du PRI.

À partir de là, chaque jour a connu son lot de dénonciations : incursions, violations de domiciles, interrogatoires, menaces et occupations de territoires par les forces publiques mais surtout par l’armée. Le plus caractéristique de cette nouvelle campagne est qu’elle s’attaque exclusivement à la population civile. C’est une guerre contre la population désarmée.

Les scénarios

1. Coup de force. En flagrante violation de la loi pour le dialogue et la conciliation au Chiapas, l’armée, sur ordre du gouvernement, redistribue ses troupes et a commencé un travail d’intimidation et de désorganisation de la vie quotidienne dans les communautés supposées sympathisantes des zapatistes ; autour de la région que l’on présume occupée par le commandement zapatiste (si tant est qu’un tel lieu existe), le cercle s’est resserré ; toute relation entre l’EZLN et la société civile est empêchée afin d’"isoler" la force rebelle et d’organiser, une fois sa base sociale frappée et déplacée, une opération commando qui en "terminerait avec ce conflit".

2. Pression militaire significative. Les incursions faites par l’armée ont pour but de mettre en place un schéma de paramilitarisation similaire à celui qui existe dans la zone nord. Cela faciliterait la décomposition de la structure communautaire et l’affaiblissement des bases d’appui zapatistes. La vulnérabilité ainsi acquise, conjointement avec l’augmentation de la pression militaire, psychologique et politique, seraient les clefs de voûte d’un plan contre-insurrectionnel visant à obliger les zapatistes à s’asseoir à une table de négociations (reddition s’entend) sans justice ni dignité.

3. "Blindage" conjoncturel. Comme depuis le début de ce conflit, on continue de compter sur l’anéantissement de la capacité de résistance des contingents zapatistes et des populations civiles, mais avec maintenant une augmentation des pressions militaire, politique et psychologique contre les populations indigènes. L’"intensification significative" actuelle a pour but d’éliminer du paysage politique la rébellion et l’insubordination d’ici à l’an 2000, date des élections. Cela doterait l’actuel gouvernement d’un "blindage" militaire répondant à son incapacité à résoudre les problèmes centraux de la nation.

Cependant, n’importe lequel de ces projets, perceptible dans les différentes mobilisations réalisées, appartient à un imaginaire dépourvu de sujet collectif qui ne correspond pas à la réalité. Notamment, la société civile qui a organisé la Consultation pour les droits des peuples indiens et pour la fin de la guerre d’extermination, à laquelle trois millions de votants ont participé sur le territoire national, et les citoyens du monde qui ont systématiquement rejeté l’usage de la force contre les communautés indigènes et les membres de l’EZLN constituent un sujet collectif dont l’objectif est de construire, avec les indigènes rebelles du Chiapas, un monde de justice, de dignité, de paix et de démocratie qui ne laisserait aucune place aux forces de la guerre et de l’impunité.

Témoignages du conflit

- Récemment, ils ont acheté des armes et maintenant les soldats leur enseignent à s’en servir. Nous, nous ne voulons aucun affrontement entre frères, car il est clair que notre lutte est pour la justice et la dignité pour tout le monde.

Communauté de Nazareth

- Nous lançons cet appel pour dénoncer l’injustice et les mensonges du gouvernement qui une fois encore nous dénigre et nous attaque, qui prétend vouloir la paix et nous fait la guerre. Nous continuerons notre lutte et résisterons, car notre cœur est fort et notre parole vraie.

Conseil de la commune autonome Ricardo Flores Magón

- Quittez la forêt, cherchez un autre endroit où vivre, car l’armée va entrer dans la réserve de Montes Azules. La forêt nous appartient.

Groupement Mendoza, armée fédérale

- D’ici, nous vous disons que nous ne nous rendrons pas ni ne nous vendrons, que nous sommes ici et que nous continuerons de résister.

Bases d’appui de l’EZLN, région de la Selva

- Nous savons que le gouvernement veut nous déloger, mais jamais nous ne partirons de la terre qui nous appartient.

Communauté Nueva Esperanza

- Malgré les rumeurs qui racontent que l’armée veut aussi envahir notre village, nous n’abandonnerons pas nos maisons. En assemblée générale, l’ensemble de la communauté a décidé de résister pacifiquement.

Ejido El Zapotal, Chiapas

- Les policiers de la Sécurité publique sont entrés chez moi à l’aube, ils ont détruit mes affaires, m’ont frappé et m’ont insulté. En m’injuriant, ils m’ont accusé d’être zapatiste ; pour cette raison, ils allaient m’emmener. Quand ma mère a vu ça, elle s’est mise à pleurer, alors ils l’ont attrapée et giflée pour qu’elle se taise.

Miguel Hernández, arrêté dans l’ejido El Censo

- Le gouvernement dit qu’il veut le dialogue, la réconciliation, mais il ne nous envoie que des soldats pour en finir avec les zapatistes. Nous continuerons de résister.

Commune autonome Francisco Gómez

(Texte paru le 27 juin 1999, dans "Masiosare", supplément à "La Jornada", quotidien mexicain. Traduction : Emmanuelle.)

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