Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
Accueil du site > Résistances > Mexique : la lutte des électriciens s’élargit

Mexique : la lutte des électriciens s’élargit

Francis Goche et Sebastian Cortés

vendredi 13 novembre 2009

Mexique : la lutte des électriciens s’élargit

La liquidation brutale de l’entreprise Luz y Fuerza del Centro (LFC) en charge de la distribution d’électricité dans le centre du pays, est présentée par le pouvoir exécutif comme un acte accompli, ne restant qu’à régler les détails de l’indemnisation des travailleurs. Le président s’est déclaré soulagé. Cependant, et malgré le nuage de fumée des médias, les faits prouvent le contraire. Le Syndicat mexicain des électriciens (SME) mène la lutte, sans doute la plus importante de ses quatre-vingt-quinze ans d’existence.

C’est au cœur de la révolution mexicaine que les premiers syndicats mexicains voient le jour. Les électriciens créent leur organisation en 1914, et publient en 1915 leur premier journal, Rouge et Noir. En six mois ils obtiennent une amélioration des conditions de travail et des salaires indexés sur l’or, échappant ainsi à la dévaluation constante de la monnaie nationale. Ils n’obéissent pas à la propagande de Venustiano Carranza et agissent indépendamment au sein de la révolution, refusant entre autres de se joindre aux bataillons rouges créés par Carranza pour combattre les troupes insurgées de Villa et Zapata. Accusés de trahison, ils subissent une dure répression du gouvernement constitutionnel. En 1936, suite à une grève dure appuyée par de nombreux secteurs, ils obtiennent un des contrats collectifs les plus avancés du pays. La nationalisation des industries énergétiques commence en 1937, mais ce n’est qu’en 1960 que les électriciens deviennent des travailleurs au service de l’État.

Au long de son histoire, le SME s’est positionné pour les droits et la justice des travailleurs, et est resté résistant au modèle de soumission à l’État que le PRI [1] a mis peu à peu en place dans l’ensemble des organisations populaires. Les électriciens se sont aussi distingués par des programmes d’électrification de quartiers populaires qui n’étaient pas inscrits dans les priorités de développement du pays. Quelques mois avant la liquidation de l’entreprise, ils proposaient un projet d’exploitation du réseau de fibre optique permettant en plus de l’électricité l’accès à la télévision, au téléphone et à Internet à l’ensemble des usagers pour un coût ridicule au vu des tarifs proposés par les entreprises privées agissant sur le secteur. Le dossier a été enterré par le gouvernement, la seule réponse étant le coup de force du 10 octobre.

Manœuvres gouvernementales

La liquidation de la compagnie d’électricité était préparée de longue date. La Police fédérale avait un plan d’assaut bien établi, les médias savaient ce qu’ils devaient dire et la Compagnie fédérale d’électricité (CFE, l’autre entreprise publique) était préparée à prendre le contrôle des installations. Depuis plus de dix ans déjà les autorités laminent les finances de la compagnie et orchestrent des campagnes de dénigrement envers les électriciens qualifiés de fainéants, corrompus et privilégiés.

De même, depuis plusieurs années le gouvernement appuie une dissidence au sein du SME. C’est elle aujourd’hui qui continue de négocier avec le pouvoir et se vante d’obtenir des accords. Le détail de ces accords est risible : ils obtiennent six mois de couverture médicale en plus des six initialement offerts, 2 000 travailleurs supplémentaires se verraient accorder une retraite pour leurs services au sein de la compagnie publique. Concernant ce dernier point, rien n’est moins sûr dans la mesure où le gouvernement a annoncé que les budgets accordés aux retraites de cette entreprise seraient réduits à 10 % du coût actuel. Par ailleurs, d’une façon confuse, la dissidence a déclaré être intéressée par la possibilité pour les travailleurs de créer leurs propres entreprises pour continuer à opérer sur le réseau.

Le pouvoir annonce que plus de 50 % des ex-employés ont accepté leur solde de tout compte. Ils le répètent avec tant d’insistance qu’il en devient difficile de le croire. Ce chiffre, selon le syndicat, n’excéderait pas 20 %. Des scènes grotesques ont été filmées, on y voit des policiers vêtus en civils venir faire la file devant les centres de paiement. La guerre psychologique autour de ce thème bat son plein, le but étant de décourager les travailleurs et de les pousser à accepter leur licenciement. D’autres vidéos circulent où l’on voit des policiers emporter des sacs de cuivre pour arrondir leurs fins de mois.

Le réseau subit de nombreuses chutes de tension et coupures. Pour certains quartiers populaires, c’est plus de dix jours sans électricité qui poussent le voisinage à manifester ; manifestations sporadiques tout de suite canalisées par des forces policières sur le qui-vive. Des coupures longues se sont déclarées dans douze des seize délégations (arrondissements) de la ville de Mexico, ainsi que dans de nombreuses communautés et municipalités de la zone que gérait Luz y Fuerza. Le personnel de la CFE épaulé par des dizaines d’entreprises privées a clairement du mal à maintenir le réseau. Ils sont soumis à des conditions de travail excessivement scandaleuses : des journées de 16 heures ont été reportées, et les règles élémentaires de sécurité sont délaissées. Des problèmes graves ont aussi eu lieu dans d’autres États où la CFE a dû diminuer son personnel pour l’envoyer opérer dans le centre du pays. C’est le cas par exemple à Queretaro, où un incendie déclaré dans une station de la compagnie a laissé 25 000 personnes sans électricité pendant six heures. Les manques de personnel et de maintenance ont été reconnus officiellement comme cause de l’incident.

Le 5 novembre, les électriciens ont accroché des banderoles sur les installations gardées par la police, laquelle a choisi d’agresser les manifestants ; le gouvernement a tout de suite parlé de tentative d’infractions et envoyé 600 militaires en renfort pour prévenir de nouvelles tentatives. La discipline syndicale, suivant le mot d’ordre de pacifisme a évité des heurts plus violents. Même scénario le 11 novembre lors d’opérations escargot sur les autoroutes. Les syndicalistes dénoncent la constitution de groupes de provocateurs, tactique que l’on sait chère aux gouvernements mexicains.

Le SME a opté pour des recours légaux devant divers tribunaux du pays. Plus de 34 000 demandes pour licenciement injustifié ont été déposées. Une juge a déclaré la suspension de la liquidation de l’entreprise. Plusieurs autres juges en charge des demandes déposées par les travailleurs ont déclaré être victimes de pressions de la part de leur hiérarchie, de l’État et d’anonymes.

À l’exception de La Jornada [2], les médias nationaux font preuve d’un manque d’objectivité flagrant, tournant quelque événement que ce soit contre les électriciens. Ils ne relaient que peu les informations concernant les coupures ni celles concernant les manifestations d’usagers. L’accord de la fraction dissidente du SME avec le gouvernement a par contre fait la une. Les syndicalistes sont accusés de chercher à provoquer les affrontements avec la police ainsi que de vouloir saboter le réseau électrique, bien qu’aucun cas réel ne vienne corroborer ces allégations. Milenio, qui détient la palme des attaques contre les électriciens, a vu un piquet de travailleurs s’installer devant ses portes. Le groupe d’"information" accuse désormais les syndicalistes de porter atteinte aux journalistes ainsi qu’à la liberté de la presse, et plusieurs articles présagent de possibles attaques contre les journalistes. De fait ces journalistes ainsi que ceux d’autres grands groupes de médias sont désormais persona non grata au sein des manifestations.

Wikipedia n’est pas en reste ; l’article en espagnol correspondant à Luz y Fuerza fait un exposé présentant cette liquidation comme naturelle et bénéfique à l’économie du pays, omettant les nombreuses références qui prouvent le contraire. Il a été modifié le jour même du décret de liquidation et sa modification est désormais bloquée.

Le "Cartel" fédéral d’électricité

La Compagnie fédérale d’électricité, citée par le président comme modèle d’entreprise publique ne fait pas la une des journaux, et pour cause, cela démentirait l’affirmation. En premier lieu il est désormais clair que l’entreprise ne sous-traite pas seulement 40 % de la production d’énergie, mais aussi une grande part de la distribution et des interventions sur le réseau. Aucun chiffre n’est publié sur ces contrats de sous-traitance. À plusieurs reprises ces dernières années la presse a rapporté des cas de contrats attribués contre d’importantes sommes d’argent versées aux ingénieurs et aux responsables. Ces affaires sont qualifiées selon les cas de corruption ou d’extorsion.

Par ailleurs les nombreuses mobilisations dans différents États depuis plus de quinze ans contre la CFE, ses tarifs élevés et ses abus finissent de démontrer que cette entreprise ne viendra pas améliorer l’accès à l’électricité. Les factures montent parfois à plus de dix fois le montant habituel et sont ainsi impayables, ce qui a mené plusieurs communautés à refuser de payer. Un mouvement contre les prix élevés de l’énergie électrique est formé nationalement, régulièrement victime d’actes de répression, persécution et détention. Ils dénoncent des factures démesurément élevées, coupures pour non-paiement dans des cas litigieux ainsi que des fabrications de délits contre ceux qui ne se plient pas. D’autres mobilisations ont eu lieu contre des projets d’implantations d’éoliennes ou de barrages, comme par exemple La Parota au Guerrero, projets qui s’inscrivent dans le Plan Puebla-Panama prévoyant un "corridor énergétique" axé, comme toujours, du sud vers le nord. Systématiquement, pour accomplir ses projets, la CFE spolie les droits des populations et avance protégée par les forces de l’ordre, alors même que les réquisitions légales pour ces constructions ne sont pas obtenues. La compagnie a aussi fait l’objet de dénonciations de la part de communautés zapatistes en rébellion. Dans plusieurs cas, la CFE est coupable de favoriser les conflits entre communautés et de participer à des actes de harcèlement et d’intimidation. Tous ces éléments montrent clairement que la compagnie assiste le gouvernement dans sa politique raciste et discriminatoire envers les communautés les plus pauvres, n’hésitant pas à couper le courant à des villages entiers sans le sou et à provoquer des affrontements entre les populations. Elle met aussi en œuvre la politique de pillage énergétique du pays pour subvenir aux besoins de l’immense voisin nord-américain.

Enfin, Une enquête demandée par la gauche parlementaire présente en juillet 2009 l’entreprise comme un lieu de négoces sans scrupule. Il y est fait état d’achats de matériel obsolète à des prix démesurés, d’ouvrages payés deux, trois et jusqu’à cinq fois, de paiement de travaux inexistants et de coûts gonflés. Des employés de l’entreprise dénoncent cette corruption systématique et à grande échelle organisée par la direction même de l’entreprise, établissant une organisation criminelle au sein de l’entreprise. Un ingénieur travaillant depuis vingt ans dans l’entreprise affirme que depuis que Felipe Calderón fut ministre de l’énergie, durant le sexennat de Vicente Fox (2000-2006), les fonctionnaires de haut niveau ont créé des entreprises qui travaillent pour la CFE, facturant des travaux et services inexistants ou se chargeant d’acheter et de revendre de l’électricité en augmentant les coûts de façons disproportionnées. Des cas semblables ont été répertoriés également concernant le gaz et le pétrole. Plusieurs entreprises transnationales telles que Repsol ou Iberdrola font aussi de juteux bénéfices de cette façon, même s’ils doivent systématiquement payer des dessous-de-table exorbitants.

Dans ce contexte, un fait divers passé inaperçu laisse pensif : au lendemain de la liquidation de Luz y Fuerza, une avocate du service juridique de la CFE est assassinée dans sa voiture, à la sortie de sa résidence. Le crime a été décrit comme une tentative de vol de voiture ratée. La victime avait déclaré à sa famille la semaine précédente avoir reçu des menaces de mort. Elle avait découvert une extorsion concernant plusieurs millions de au sein de la CFE et transportait avec elle le dossier qu’elle était en train de constituer pour dénoncer l’arnaque. Ce ne serait pas le premier assassinat en rapport avec les sombres œuvres de la CFE.

Vers une grève générale

La direction syndicale a mis en route une série de demandes judiciaires, dont certaines ont déjà abouti positivement, comme la suspension du licenciement, reconnu comme injustifié. Les processus judiciaires étant lents et étalés dans le temps, cela n’en fait pas pour autant des victoires. En parallèle aux actions légales, la direction affirme clairement travailler à la préparation d’une grève nationale. Le premier pas a eu lieu le 5 novembre avec le début d’une "grève symbolique" et l’accrochage de banderoles rouge et noir en de nombreux lieux. Onze piquets de grèves sont maintenus depuis ce jour dans des points stratégiques en relation avec les installations de la défunte compagnie toujours gardée par les militarisés de la Police fédérale. Les syndicalistes se tiennent prêts à bloquer les accès sur ordre de la direction et déclarent veiller à ce que la CFE ne pille pas les biens de la défunte entreprise. De fait, plusieurs déménagements ont été remarqués, dont celui des caisses d’archives concernant les 6 500 comptes spéciaux responsables de la mauvaise situation financière de l’entreprise. Les policiers se tiennent prêts à intervenir à quelques dizaines de mètres de ces rassemblements.

Juste retour des choses, les électriciens du SME ont reçu de nombreux appuis financiers, mais aussi des vivres et du matériel. Des manifestations et blocages de routes quotidiens ont aussi montré à quel point les populations sont sensibles. Les assemblées du SME et de ses alliés remplissent non seulement les salles, mais aussi les rues adjacentes, où les interventions sont retransmises par haut-parleurs. Les participants réclament régulièrement avec insistance une grève générale. Cependant tout le monde s’en remet au plan d’action de la direction syndicale. On voit clairement apparaître les années de formation syndicale obligatoire qui font du SME une structure rodée : la direction décide, la base applique.

Le SME se fait aussi à cette occasion porte-parole d’autres luttes, comme celles des paysans, des universitaires, ou du mouvement en défense de l’industrie du pétrole et de la Constitution. En fait, on pourrait même presque dire que ces organisations en lutte se placent sous la responsabilité du syndicat, confiantes dans sa capacité d’organisation pour les unir et les mener dans la lutte.

Parallèlement le SME appelle ses adhérents à se tenir à l’écart des provocations policières et à éviter les affrontements avec les forces de l’ordre, argumentant qu’"eux aussi sont du peuple". Des incidents sporadiques ont cependant eu lieu, mais d’ampleur très réduite. Les médias se rongent les ongles car les syndicalistes refusent les provocations et évitent toute forme de violence. Les actions des travailleurs licenciés sont plus dirigées vers l’information de la population, à travers une action quotidienne de brigades d’informations qui parcourent la ville.

Le second pas annoncé vers la grève générale est un "arrêt national" qui a eu lieu le 11 novembre, juste un mois après la liquidation brutale de LFC. La dissidence du syndicat des travailleurs de l’éducation, en lutte depuis deux ans contre la réforme impulsée par la dirigeante du syndicat [3] s’est jointe aux électriciens. Le mouvement d’Andrés Manuel Lopez Obrador également, ainsi que les syndicats des cheminots, de l’industrie nucléaire, certains secteurs ecclésiastiques et surtout les étudiants des plus gros campus. Les électriciens comptent l’appui du FPDT de San Salvador Atenco, ainsi que de l’APPO d’Oaxaca et de nombreux adhérents de l’Autre Campagne. Le syndicat de la téléphonie, généralement peu combatif, s’est aussi joint au combat, dénonçant un effort du pouvoir pour en finir avec le syndicalisme dans le pays. Au total ce sont 700 organisations qui se sont jointes à cette journée articulée autour de dix actions symboliques incluant plusieurs cortèges de manifestation, des blocages devant les dépendances gouvernementales, les grands médias et les installations de la défunte entreprise, toujours gardées par les policiers. Le tout dans un cadre strictement pacifiste. Des actions ont également eu lieu dans 22 des 32 États de la République, particulièrement à Oaxaca et à Puebla où les bureaux de la CFE ont dû rester fermés toute la journée.

La suite des actions reste à définir. Martin Esparza, leader du SME, a seulement annoncé que la situation était propice à une grève nationale et appelle les organisations présentes à continuer la mobilisation en vue d’établir un mouvement social pour la récupération du pouvoir et le rétablissement de l’ordre constitutionnel. Il affirme que des accords sont déjà acquis pour mener cette grève nationale qui se tiendrait avant le mois de décembre. Un flou qui risque cependant de démobiliser les travailleurs à trois jours seulement de la fin du plan de licenciement offert par l’État.

Francis Goche et Sebastian Cortés

Notes

[1] Le Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir sans interruption durant plus de 70 ans - jusqu’en 2000.

[2] La Jornada est un quotidien d’information proche de certains secteurs du PRD. C’est le seul journal national qui donne une information indépendante, même si en son sein se mène une rude bataille pour garder cette indépendance.

[3] Elba Esther Gordillo est un des personnages les plus puissants du paysage politique mexicain : on lui attribue même la victoire de Felipe Calderón à l’élection présidentielle de 2006, dans la mesure où elle aurait fait pression sur le PRI pour appuyer cette présidence issue d’une fraude massive. Elle est aussi connue pour ses voyages en Afrique où elle aurait fait appel à un marabout pour s’assurer de sa puissance politique.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0