Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Témoignage et réflexion d’un caravanier international

dimanche 1er avril 2001

Mexique : la marche de "ceux de la couleur de la terre"

Le 2 décembre dernier, un nouveau président mexicain, Vicente Fox, issu du Parti d’action nationale (PAN), est entré en fonctions. Il mettait ainsi fin à plus de soixante-dix ans de présence ininterrompue du Parti révolutionnaire institutionnel au pouvoir. Le PAN est un parti clairement très marqué à droite, complètement inféodé aux intérêts néolibéraux des entreprises nationales et étrangères, notamment américaines (Fox est un ancien dirigeant de Coca-Cola pour l’Amérique centrale). Malgré cela, de nombreuses personnes y compris à gauche ont voté pour lui afin de mettre fin au pouvoir du PRI, miné par la corruption et les scandales.

Profitant de ce changement à la tête du pouvoir, l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale, mouvement de guérilla qui a vu le jour dans l’État du Chiapas, au sud-est du Mexique, le 1er janvier 1994, date d’entrée en vigueur de l’Alena, le traité de libre-échange nord-américain), a appelé en début d’année à une marche allant de San Cristóbal de las Casas (deuxième ville du Chiapas) à Mexico. Cette marche (en fait de longues étapes d’autocars) a duré 16 jours au cours desquels il y a eu près de 80 prises de parole des délégués zapatistes (constitués de 23 des commandants de l’EZLN et du sous-commandant Marcos, tous indiens à l’exception de celui-ci) tout au long des 12 États du Mexique traversés. Le but de cette marche, appelée "la marche de ceux de la couleur de la terre", selon le style d’expression mi-politique, mi-poétique des zapatistes, était à la fois de briser l’isolement imposé par les années de clandestinité au fond de la jungle de la forêt Lacandone (zone montagneuse de l’État du Chiapas où les insurgés zapatistes ont établi leur base), dialoguer avec la société civile et aller devant le Congrès mexicain expliquer l’importance de l’approbation de la loi Cocopa sur les droits et la culture indienne. Rappelons que cette loi est la transcription juridique des accords de San Andrés portant sur le même sujet, signés en 1996 entre l’EZLN et le gouvernement d’alors mais jamais appliqué par celui-ci. L’EZLN, avait cessé les discussions sur les négociations de paix suite à la non-application de ces accords. Pour les reprendre, elle demande au nouveau gouvernement trois signaux clairs : libération de tous les prisonniers politiques, évacuation de 7 bases de l’armée au Chiapas (sur plus de 250) et mise en application de cette loi dite Cocopa.

Cette marche qui a regroupé environ 2 000 personnes (les délégués zapatistes, plusieurs centaines de Mexicains et environ 500 étrangers, pour beaucoup italiens et espagnols mais aussi des Français, des Canadiens, des Allemands, des Américains...) s’est révélé être un événement historique passionnant, considéré par beaucoup des Mexicains avec qui nous avons eu l’occasion de dialoguer comme aussi important que l’entrée de Zapata à Mexico en 1915. Les deux grandes semaines de voyage auront été l’occasion à la fois de multiples rencontres avec les Indiens du Mexique mais aussi avec toute une partie du peuple mexicain luttant depuis de longues années dans des conditions très difficiles, confrontés à une répression et à une violence très forte. Leur présence, alors qu’ils ne font pas partie de l’EZLN, a permis à la fois de relativiser et de donner une autre dimension à la marche des délégués zapatistes en l’inscrivant dans tout un ensemble de mouvements sociaux au Mexique. Si ceux-ci ne se rangent certes pas tous derrière la bannière de l’EZLN, ils en sont néanmoins très largement solidaires.

La grande intelligence des zapatistes aura été de choisir pour les lieux d’étape des endroits chargés d’histoire ou se sont déroulées ou même se déroulent encore des luttes, évitant ainsi tout effet de banalisation et de lassitude pouvant être engendré par la multiplication des meetings. Ce fut le cas à La Pila, un faubourg de la ville de Toluca, où le gouvernement après avoir autorisé la population à construire ses maisons veut maintenant les exproprier pour revendre leur terre, à Tepoztlan ou encore à El Tephé, près d’Ixmiquilpan. Les Indiens Otomi de cet endroit avaient commencé à construire une sorte de centre balnéaire (un hôtel avec piscine) fonctionnant comme une coopérative dont tous les bénéfices étaient redistribués à l’ensemble des membres de la communauté. Des promoteurs ont voulu récupérer les lieux, n’hésitant pas pour cela à envoyer des hommes de main avec pistolets et machette. De longues années de lutte ont permis aux Indiens, au prix de plusieurs morts, de conserver leur coopérative.

La profonde humanité des discours zapatistes, leur force et leur poésie, leur diversité et leur finesse ont maintenu un enthousiasme permanent tout au long de cette marche. Si les discours de la première semaine, en prévision du Congrès national indien (CNI), qui se tenait le week-end, ont été très orientés sur les droits et culture indiens, ceux de la deuxième semaine, alors que nous allions vers Mexico, étaient beaucoup plus orientés sur la jonction des luttes paysans-ouvriers, sur la répartition des richesses, sur la nécessité de tous lutter, Indiens et non-Indiens ("nous sommes tous des Indiens de la terre") contre une société voulant homogénéiser toutes les cultures et toutes les pensées pour mieux faire accepter l’exploitation capitaliste. Une bonne réponse à ceux qui veulent cantonner la lutte zapatiste à une lutte indigéniste, ne voyant dans cette marche que la recherche de droits pour les Indiens et occultant l’incompatibilité profonde entre beaucoup des traditions indiennes et les pratiques du néolibéralisme.

Deux des jours les plus intéressants auront été ceux passés à Nurio, dans l’État du Michoacán. Là, dans cette communauté indienne de 3 000 habitants, se tenait le troisième Congrès national indien, avec près de 5 000 représentants de 49 des 57 peuples indiens du Mexique. Il a été passionnant de voir leur fonctionnement : les décisions se prenaient au consensus avec un sens du pratique permettant une grande efficacité. Pas de perte de temps à s’écouter parler, à ergoter sur une virgule mal placée ou une nuance mal acceptée. De longues années de pratique leur ont appris la souplesse nécessaire pour aller à l’essentiel, à privilégier l’efficacité du groupe sur l’importance de l’ego de chacun, à transformer des propositions en décision prises au consensus ! Intéressant aussi de voir la finesse de l’analyse politique sur des sujets comme les prisonniers politiques ou les relations aux médias (bien d’autres sujets ont été abordés dans d’autres tables de discussion). Il existe au Mexique un grand nombre de prisonniers politiques qui ont en fait été condamné pour des délits de droits communs. Comme ces deux paysans du Guerrero condamnés à vingt ans de prison pour avoir pêché dans un lac ou cela était interdit. Comme les Indiens ne parlent souvent que leur langue et pas l’espagnol, on les charge de différents délits (vol, trafic de drogue...).

Par ailleurs, la protection de l’environnement et de la biodiversité, l’opposition à la biopiraterie et aux OGM, la mise en avant d’un mode de développement durable sont constamment revendiqués et ont toujours été présents dans les déclarations.

Au moment où nous écrivons ces lignes, après une épreuve de force de plusieurs jours avec le pouvoir, le Congrès des députés a finalement accepté de recevoir les délégués zapatistes ainsi que plusieurs représentants du CNI pour qu’ils viennent défendre devant les députés l’importance de l’approbation de la loi Cocopa sur les droits et cultures des Indiens. Quatre membres de la délégation zapatiste (avec à leur tête une femme, la commandante Esther, et sans le sous-commandant Marcos) et plusieurs membres du CNI se sont exprimés pendant quatre heures devant le Parlement mexicain. Les zapatistes sont ensuite retournés au Chiapas pour aller rendre compte des résultas obtenus devant les communautés indiennes qui les avait mandatés. Si un certain nombre de signes d’ouverture se sont incontestablement manifesté ces derniers temps, il convient de rester vigilant. L’intérêt du gouvernement est de pacifier ces régions et notamment celle du Chiapas, à la fois pour se donner un vernis démocratique mais aussi pour pouvoir exploiter à la fois des ressources naturelles considérables (pétrole, uranium, biodiversité déjà largement "biopiratée") et une main-d’œuvre bon marché. Le gouvernement a déjà planifié la mise en œuvre d’un plan dit "Puebla-Panama". Il s’agit d’un projet visant à construire dans le sud du pays toute une série d’infrastructures (routes, ponts...), décidées sans aucune concertation avec les populations, et devant permettre un accès facilité aux richesses de ces régions mais aussi la construction d’usines pour délocaliser encore davantage les productions nord-américaines. Il pouvait difficilement réaliser cela avec une guérilla active bénéficiant de très large soutien dans la population. Son calcul est donc d’accorder aux Indiens l’approbation de cette loi Cocopa, d’une certaine manière comme un solde de tout compte. Les zapatistes considèrent à l’opposé que ce ne sera que le début de la reprise des négociations de paix. En effet, si cette loi reconnaît le droit à l’autonomie des peuples indiens, leur reconnaît le droit de s’organiser selon leurs coutumes et le droit de disposer des ressources se trouvant sur leur territoire, elle n’est que théorique. Toutes ses dispositions pratiques restent à négocier. Et cela paraît difficilement compatible avec la politique inscrite dans le libéralisme du gouvernement Fox. C’est là que les difficultés vont commencer.

F. X.

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