Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Témoignage et réflexion d’une (autre) caravanière internationale

dimanche 1er avril 2001

Les Indiens découvrent le Mexique

Le 24 février dernier, les habitants de San Cristóbal de las Casas, ont sans doute senti se réveiller leurs vieilles peurs, produit du mépris et du racisme séculaire envers les populations indiennes des environs. Comme dans le roman de la poétesse chiapanèque Rosario Castellanos Oficio de tinieblas, et comme le 1er janvier 1994 mais cette fois sans armes, les Indiens occupent la ville.

Protégés des regards par leurs passe-montagnes et du froid par des couvertures, des milliers de dormeurs tapissent le zocalo et le couloir situé sous les arcades du palais municipal pendant que la place de la cathédrale est encore occupée par des danseurs attardés.

Avant la levée de l’aube, de petits groupes massés sur le bord de la route s’agitent. On prépare le café, on attend que le jour se lève et que soit donné le signal de départ de la caravane zapatiste vers la ville de Mexico.

Enfin, le convoi composé d’une quarantaine de bus et d’une flotte hétéroclite de camionnettes et véhicules particuliers s’ébranle... La marche de la dignité de ceux qui ont la couleur de la terre a commencé.

À Tuxtla, capitale de l’État du Chiapas et première étape, le défi est lancé... La délégation arrivera-t-elle à son but ?

Rien n’est encore moins sûr, car déjà le soir même, lors de l’arrêt à Juchitan, dans l’État d’Oaxaca, on apprend que des menaces de morts ont été proférées et c’est un sentiment mêlé d’incertitude et de fatigue qui accompagne les voyageurs à travers la sierra aride, tout au long d’un parcours sinueux jusqu’à la ville d’Oaxaca.

Chemin faisant, on comprendra que le déroulement répétitif des manifestations publiques n’est qu’apparent. Les discours eux, changent et s’adaptent aux situations spécifiques.

À Oaxaca, grande fournisseuse de main-d’œuvre indienne en partance pour les métropoles du nord du pays et des États-Unis, résonne un avertissement : "Pas de Plan Puebla Panama, sur nos terres..." C’est ici le droit à la décision sur la terre et les ressources qu’elle contient qui est réaffirmé. La région se trouve en effet à l’épicentre du mégaprojet de l’isthme de Tehuantepec, prévoyant l’installation d’un couloir transocéanique qui facilitera l’éclosion de l’industrie des maquilas et le transit des marchandises (et non plus des hommes) vers les États-Unis.

Où les diversités convergent

La marche de la dignité, c’est aussi une marche de la diversité et celle ci se manifeste sous divers aspects : au sein de la caravane, étrangers représentants de la société civile internationale et bases d’appui zapatistes sorties pour la première fois de leur communauté partagent la découverte des paysages tantôt torrides, tantôt pluvieux, vallonnés, ruraux ou urbains qui défilent devant leurs yeux... Et puis, il y a les gens, postés sur le bord de la route en groupes compacts ou clairsemés selon que l’on s’éloigne des lieux d’étape ou que l’on a pris du retard sur le reste du convoi.

Mais même dans ce dernier cas, les spectateurs et les saluts sont toujours au rendez vous. Familles entières sorties sur le pas de la porte, travailleurs devant leurs entreprises, grands-mères adressant un petit salut timide, cuisinières, cuillère en main, hélant les caravaniers ou nuées d’écoliers en uniforme, débordant sur la voie et bloquant l’avancée des bus le temps de dessiner des graffitis sur les capots...

Parfois, pourtant, à l’arrière-garde du convoi, fuse un cri hostile : "Dehors les étrangers !" Faute d’oser conspuer ces Indiens, qui pour l’heure font figure de héros mais qui traditionnellement incarnent l’autre, le différent, le méprisable ; la rancœur et les pulsions xénophobes, dont le Mexique n’est pas exempt, se reportent sur ces gens venus d’ailleurs. Ceux-ci, prenant malgré tout très à cœur leur rôle d’accompagnateurs, continuent d’agiter les mains... "Moi aussi, je vous aime", rétorque même en espagnol, un Basque avec son accent basque...

Même si l’on prend acte des incidents de parcours que la fatigue exacerbe, parfois ce qui retient l’attention, c’est la signification profonde de la marche, contenue dans ces regards qui ont valeur de rencontre et d’échange... D’espoir aussi, tant on a l’impression que le slogan "No estan solos", si souvent repris en cœur par la foule, vaut autant pour ceux qui reçoivent que pour ceux qui sont reçus.

Car les diversités qui s’expriment ont justement en commun, les expériences de luttes, comme à El Tephe, dans l’État de Hidalgo. Cette station balnéaire où la caravane est invitée à prendre un repos bien mérité a été érigée sur un terrain disputé par les communautés avoisinantes aux appétits des grands propriétaires. Aujourd’hui, le site qui compte un hôtel cossu, une source thermale et des dépendances est administré par une coopérative qui reverse les gains à la communauté.

Tepotzlan, le terrain de la guerre du golf

La petite ville de Tepotzlan, dans l’État de Morelos, a également à son actif une longue trajectoire de résistance.

Située à une demi-heure de la ville de Mexico, c’est là que de nombreux citadins viennent évacuer leur stress et échapper au smog de la capitale pendant les fins de semaine. Au milieu des années 1990, les habitants se sont violemment opposés à la construction d’un terrain de golf. C’est d’ailleurs en raison de cette trajectoire que l’endroit figure sur le parcours de la marche zapatiste. Les organisateurs, en effet, ont déjà reçu par deux fois, leurs frères et sœurs du Chiapas, notamment la caravane des 1 111 zapatistes qui s’était rendue à Mexico au cours de l’année 1997.

Une semaine avant l’entrée dans la capitale, les sympathisants convergent vers Nurio, petite communauté de l’État du Michoacán qui, l’espace d’une fin de semaine, voit déferler 10 000 personnes, entre membres de la caravane et délégués du Congrès national indigène. Précédée par une tempête hors du commun qui força à reporter au lendemain l’acte d’inauguration, l’assemblée composée des représentants de 46 ethnies du Mexique s’installa avec la mission de délibérer sur l’appui à apporter à la loi sur les droits et cultures indigènes. Ni les morsures du froid glacial pendant la nuit, ni la poussière et la chaleur implacable de la journée, ni même l’absence d’eau ne diminuèrent l’ardeur des débats qui aboutirent sur la décision d’accompagner la délégation de l’EZLN jusqu’au terme de son voyage, le Parlement, et de frapper ensemble aux portes du pouvoir.

En s’engageant sur les traces du général Emiliano Zapata à travers l’État de Morelos, les discours se font mémoire... et oscillent entre hommages aux zapatistes de la vieille génération, qui prennent gravement possession de l’estrade dans les villages traversés, et messages invitant les jeunes citadins à puiser force et inspiration dans leur histoire plus que dans les manifestations virtuelles tel le mégaconcert pour la paix organisé le 3 mars par les deux mastodontes de l’audiovisuel Televisa et TV Azteca.

Paradoxalement, ces mêmes médias qui, à longueur d’émission, d’années, de décennies, alimentent le culte de l’idole, s’attachent à stigmatiser la "Marcosmania" et feignent de s’étonner lorsque quelques jeunes filles confondant le sous-commandant avec la star du show-biz Ricky Martin... remplissent l’atmosphère de cris stridents. Manifestations qui contrastent avec l’immuable sobriété des actes publics et la position très statique des zapatistes invariablement alignés le long du podium et dont l’arrivée et le départ est ponctuée par l’hymne national et l’hymne zapatiste.

Suivant un parcours au confins du rural et de l’urbain, la caravane décrit un cercle autour de la capitale. À Milpa Alta, c’est la culture indienne urbaine qui accueille la caravane et si la vue ne plongeait sur les lumières de la métropole, on pourrait penser faire halte dans un village de province.

La marche zapatiste n’est pas la première marche indienne sur Mexico, mais il aura fallu cet effort pour dessiller les politiciens et les obliger à regarder dans les yeux ce Mexique indien, qui depuis si longtemps déjà campe aux portes de la ville. Sortis du placard où ils avaient été relégués, les peuples indiens ont conquis le droit de se faire entendre... et en attendant de savoir si le message sera compris, une certitude s’installe : Plus jamais un Mexique sans eux !

Lisa

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