Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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La paranoïa et la terreur comme paradigmes de gouvernement

Alèssi Dell’Umbria

jeudi 3 février 2011

La paranoïa et la terreur comme paradigmes de gouvernement

L’année 2010 s’annonçait exceptionnelle, à en croire les panneaux installés par le gouvernement le long des routes : un Mexique moderne allait fêter tout à la fois le bicentenaire de la guerre d’indépendance et le centenaire de la révolution. Exceptionnelle, elle le fut vraiment. Chaque année, le 6 janvier, les enfants qui viennent au pied de l’Angel de la Independencia, à Mexico, déposent des messages aux Rois Mages. “Queridos Reyes Magos, No queremos la guerra de Calderón”, voilà le message, pour 2011, sur une pancarte brandie par un niño de dix ans. Si le Mexique existe encore en 2110, il se souviendra que 2010 aura été l’une des années les plus sanglantes de toute son histoire. La “guerre au narcotrafic” aura fait à ce jour 34 000 morts et près de la moitié ont été tués en 2010. Une grande partie de ces morts sont considérés comme dommages collatéraux.

Faut-il dresser l’épouvantable comptabilité ? Le 22 octobre 2010, le journal Reforma recensait 9 598 exécutions dans le pays depuis le 1er janvier. Mais l’addition augmente d’heure en heure ; ce même jour, quatorze jeunes étaient tués dans une fête d’anniversaire à Ciudad Juarez, Chihuahua. Le 24, treize jeunes en désintoxication étaient tués dans un centre de cure à Tijuana, Basse Californie. Le 28, des pistoleros attaquaient trois bus transportant le personnel d’une maquiladora de Ciudad Juarez, tuant cinq ouvriers et en blessant quatorze. Le 30, quinze jeunes dont onze en cure de désintoxication étaient tués dans un carwash à Tepic, Nayarit. En janvier 2011 le porte-parole du cabinet de sécurité nationale a admis 13 593 exécutions pour toute cette année 2010. Ce qui ferait donc, en rapprochant ce chiffre de celui de la Reforma, 3 995 pour les seules dix dernières semaines de l’année...

Ceux qui ne font que passer en direction des USA n’échappent pas davantage au danger. Ce sont les Zetas qui, avec la complicité notoire de la police, contrôlent le racket des immigrants et exécutent les récalcitrants. Durant le même mois d’octobre 2010, une fosse était découverte à San Fernando, Tamaulipas, à une centaine de kilomètres de la frontière. Les cadavres de soixante-douze immigrants d’Amérique centrale y avaient été entassés. On peut seulement supputer que cette fosse constituait un message...

C’est que plus la frontière se rapproche, plus le danger se précise. La frontière n’est plus seulement une ligne de démarcation entre le primer mundo et les autres, faite de murs et de barbelés. La frontière est devenue un rapport social, qui implique la violence - quiconque exploite la frontière en trafiquant doit contrôler les voies de passage, éliminer les concurrents et intimider les mauvais payeurs. La drogue, comme l’immigrant clandestin, sont deux marchandises qui démultiplient leur valeur du simple fait de passer la frontière. À un certain point cependant la balance commerciale entre les deux côtés tend à se stabiliser : si la drogue latino traverse la frontière dans un sens, les armes de fabrication yankee la traversent en sens inverse.

La paranoïa, inhérente à la nation américaine, contamine le Mexique non pas malgré la frontière mais grâce à elle. Ces dernières années, plusieurs films ont bien illustré cette essence paranoïde de la frontière, comme No Country for Old Men des frères Cohen ou Los tres entierros de Melquiades Estrada de Tommy Lee Jones. La nouveauté, avec la guerre de Calderón qui a débuté il y a quatre ans, tient à ce que la logique de la frontière s’étende bien au-delà de la ligne fortifiée, dans le but de convertir les États du Nord du Mexique en sas de sécurité des USA. Telles furent les consignes que Felipe Calderón reçut de George Bush en 2006. Mais, au plus le glacis de sécurité s’étend au-delà de la frontière, au plus les marchandises qui le traversent vont prendre de la valeur (ainsi un pollero qui prenait 600 dollars pour conduire un clandestin de Tijuana à Los Angeles voilà une quinzaine d’années prendra, aujourd’hui que les contrôles se sont multipliés, pas moins de 2 000 dollars). Il n’y a donc aucune raison que ce circuit infernal s’épuise. Tout cela a un prix social : aujourd’hui, selon même les très prudents observateurs de l’ONU, le Mexique se trouve au niveau de l’Irak et de l’Afghanistan en matière de violence.

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La “guerre au narcotrafic” aura été le grand œuvre du président Felipe Calderón. Le candidat du PAN (Partido de Acción Nacional), élu au moyen d’une gigantesque fraude électorale en 2006, dirige depuis le pays à l’avenant. La corruption des corps de police fut l’argument qui permit de déployer l’armée dans tout le pays sous prétexte de démanteler les cartels de la drogue. Certes, que la police en croque, nul n’en doute ; en 2009, plus de 2 000 policiers ont été radiés des effectifs voire poursuivis pour collusion avec l’un ou l’autre des groupes criminels... Mais ce n’étaient là que les petites mains : des “repentis” ont fini par confirmer ce qui se chuchotait, à savoir que depuis des années des haut gradés de la police escortent les convois de drogue vers les USA et assurent la protection des big boss.

L’armée serait-elle exempte ? Le fait que les narcos disposent d’armements et de munitions provenant directement des arsenaux militaires tend à prouver le contraire, et plus encore, le fait que ce sont quelques dizaines de transfuges du corps d’élite de l’armée, les “Grupos Aeromoviles de Fuerzas Especiales” (GAFES) qui ont créé en 1999 l’une de plus redoutables organisations criminelles du pays, les Zetas, groupe de tueurs initialement au service du cartel du Golfe. Rappelons aussi que les GAFES dont sont issus les Zetas avaient été créés en 1995 spécialement pour lutter contre l’insurrection au Chiapas. Ils ont suivi des entraînements aux USA et en Israël. L’armée américaine apporte aussi sa contribution, puisque nombre de chicanos ex-marines revenus d’Irak ou d’Afghanistan ont vendu leurs services à l’un ou l’autre des cartels mexicains...

Actuellement, un détenu sur trois parmi ceux arrêtés pour participation au narcotrafic fait partie ou a fait partie d’un service de police ou d’un corps de l’armée - il est tellement plus avantageux pour les cartels d’employer un flic ou un soldat déjà formé que d’entraîner un tueur... Il est en outre notoire que la quasi-totalité des services de renseignements de l’État, policiers ou militaires, vend à l’un ou l’autre des cartels les informations indispensables pour pouvoir localiser et éliminer les concurrents.

L’appareil de la justice est tout aussi corrompu, avec ses magistrats parfaitement capables de fabriquer des chefs d’inculpation fantaisistes pour faire emprisonner des rebelles mais curieusement incapables de faire emprisonner certains tueurs ayant des dizaines d’homicides sur les bras. Les services fiscaux, bons à emmerder les petites gens pour des sommes dérisoires, sont tout aussi incapables de détecter les millions de dollars du narcotrafic investis au vu et au su de tous en villas de luxe, en écuries automobiles, en hôtels et restaurants, etc.

Du reste, le mot de corruption est faible quand il s’agit bien plutôt de complicité active dans les services de l’État et dans chacun des trois grands partis politiques. Au niveau fédéral, il n’y a pas eu, depuis longtemps, un président qui n’ait eu des liens privilégiés avec tel ou tel des cartels. Il se dit ainsi que si nul ne réussit à arrêter “El Chapo” Guzmán, en fuite depuis 2001, c’est qu’il aurait les faveurs du gouvernement - ce que confirme le faible nombre de membres du cartel de Sinaloa arrêtés, en comparaison avec les autres. Du plus petit échelon du pouvoir politique jusqu’au plus haut, c’est par la corruption et l’intimidation que l’on se fait élire, et cela coûte de l’argent. Un argent qui, par nature, ne peut être déclaré.

Tout aurait été pour le mieux dans le pire des mondes où toute la classe politique recevait des subventions des narcotrafiquants. Mais le grand frère yankee, plutôt que d’assumer la “guerre au narcotrafic” à l’intérieur de ses propres frontières, préfère l’exporter au-delà. Histoire de neutraliser un pays qui constitue depuis 1994 une poudrière. Cela fait donc quatre ans que le Mexique tout entier, et plus spécialement le Nord, vit dans un état d’exception non déclaré. L’article 29 de la Constitution permettrait au pouvoir législatif de déclarer un tel état ; les généraux mexicains, gênés de n’avoir aucun cadre légal précis pour soutenir leur action, y seraient favorables. En réalité, la déclaration ne serait plus qu’une formalité juridique, dont le gouvernement peut aussi bien se dispenser. Le général Guillermo Galván, secrétaire à la Défense nationale, a déclaré en janvier 2011 que la présence militaire dans les rues du pays va devoir durer encore dix ans. Le général regrette qu’il en soit ainsi, et suggère qu’une coopération plus étroite avec les USA pourrait raccourcir ce temps... Il se dit prêt à accepter toute proposition en ce sens. Ce petit chantage semble préparer le terrain à une présence militaire US sur le territoire mexicain, selon les dispositions appliquées en Colombie où depuis 2009 une dizaine de bases américaines ont été installées en accord avec le gouvernement, au nom de la lutte “contre le narcotrafic et le terrorisme”, ce dernier étant assimilé aux mouvements de guérilla. Amalgame sur lequel Hillary Clinton insiste lourdement en évoquant le spectre d’une narcoinsurgencia lors de ses déplacements dans la capitale mexicaine. Ajoutons que des milliers de soldats et d’officiers mexicains reçoivent périodiquement un entrainement militaire en Colombie.

Le 14 avril 2010 s’est déroulée une réunion inédite à Washington : l’amiral Michael Mullen, chef d’état-major des USA - il a dirigé l’invasion de l’Afghanistan - réunissait dans son bureau ledit général Guillermo Galván et l’amiral Mariano Francisco Saynez, responsable de la Marine nationale mexicaine, avec le général Freddy Padilla, chef des forces armées colombiennes. Il s’agissait de “fortifier la coopération dans la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme”. C’est la première réunion trilatérale du genre. Le même général Mullen a déclaré le 12 janvier 2011 : “Sous certains aspects, cette guerre contre la drogue et notre façon de la mener sont très similaires à ce que nous avons vu dans d’autres guerres que nous avons menées.” Le “nous” qu’il emploie est à lui seul parfaitement explicite, et de fait diverses voix évoquent ces derniers temps l’hypothèse d’une prochaine “invasion américaine du Mexique”.

Celle-ci a cependant peu de chances de se produire. D’abord parce que la présence de soldats US sur le territoire mexicain serait de nature à provoquer des réactions que le gouvernement mexicain aurait beaucoup de mal à contrôler. Mais surtout, une telle présence serait parfaitement superflue. Parce que les USA ont d’ores et déjà envahi le Mexique.

L’invasion a commencé voilà seize ans avec l’accord de libre-échange de l’Alena. Elle se fit à l’initiative du PRI (Partido Revolucionario Institucional), au pouvoir depuis des décennies. Mais en ouvrant le pays aux capitaux et aux marchandises nord-américaines, le PRI sciait la branche sur laquelle il était assis. Avec l’entrée en vigueur de l’Alena, il devait fatalement laisser place à un autre type de gouvernance, plus conforme à l’idéologie néolibérale. La victoire du PAN à l’élection présidentielle en 2000 marqua ce changement d’époque. Vicente Fox, avant de devenir président de la République cette année-là, était le PDG de Coca-Cola pour l’Amérique latine... Le PAN n’est que le parti des USA au Mexique. Il a son électorat de prédilection au sein de ces classes moyennes aisées qui voient dans son orthodoxie ultralibérale et son idéologie conservatrice la garantie de leur standard de vie à l’américaine. Le PRI continue cependant de sévir, dans nombre de municipalités et de gouvernements régionaux où sa maîtrise consommée des vieux mécanismes clientélistes lui assure une certaine fidélité électorale.

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La violence actuelle ne met pas aux prises deux camps clairement identifiés, comme le prétend la propagande d’État. Des alliances complexes et transversales entre cartels, partis, secteurs de l’État et de l’armée se font et se défont, et une grande partie des exécutions reste inexplicable à qui donne crédit au discours du président. Des cartels rivaux s’entretuent, des fusillades opposent tel groupe narco à des militaires qui par ailleurs couvriront le groupe concurrent, des élus et des policiers sont assassinés (parce que incorruptibles ou au contraire trop compromis, ¿quien sabe ?) et surtout, des milliers de civils sont victimes des deux camps. Des passants prennent des balles perdues lors de tirs croisés, des automobilistes sont abattus pour avoir marqué une seconde d’hésitation à un poste de contrôle, des jeunes qui tentent de fuir lors d’un ratissage militaire sont arrosés à la mitraillette, des ivrognes meurent parce qu’ils n’ont pas entendu les sommations, des chavos en désintox qui ont eu le tort de sortir du circuit du deal sont massacrés, etc. Plus navrant encore, des dizaines d’enfants en bas âge sont morts par balles, et tous n’ont pas été victimes de tirs croisés... Ceux qui passent entre les mains de la Policia Federal [1] et des autres forces militaires, en particulier des troupes de la Marine, n’ont aucune chance de s’en sortir : il faut faire du chiffre, avec ce que cela suppose de gens ramassés au hasard et torturés des jours durant, d’aveux extorqués, de pauvres bougres emprisonnés sans le moindre élément pour étayer l’accusation [2]... Dans certaines villes du Nord, le couvre-feu n’a nul besoin d’être déclaré, il est devenu une évidence pour tout le monde.

Malheur au civil qui tombe dans cette sale guerre. On ne meurt pas parce qu’on est coupable, on est coupable parce qu’on meurt. Le président Calderón, commentant l’assassinat de seize mineurs à Ciudad Juarez lors d’une fête déclara : “Ils ont probablement été assassinés par un autre groupe avec lequel ils étaient en rivalité.” Les parents des victimes installèrent des banderoles sur leurs maisons : “Señor Presidente, hasta que no encuentre un responsable, usted es el asesino.” Il arrive même que les enfants de la classe moyenne aisée figurent parmi les victimes de cette stratégie d’intimidation globale, comme ces deux étudiants en sciences économiques froidement abattus par les soldats à Monterrey, Nuevo León, en avril 2010. Et dire que leurs parents avaient sans doute voté pour Calderón en 2006 !

Cette violence évoque irrésistiblement la guerre civile qui a commencé en Algérie à partir de 1992. Elle rappelle ces massacres inexplicables de villages entiers, dont il est impossible d’identifier les auteurs et les mobiles (les djihadistes ? l’armée ? les villageois d’à côté ?). Confrontés à la tragique absurdité de telles tueries, la plupart des Algériens, déjà en proie à d’innombrables difficultés quotidiennes, ont fini par succomber à l’écœurement et à la fatalité : et là se situe précisément la véritable raison de ces massacres. Si le propre d’une action militaire est qu’elle se juge à son seul résultat, cette irruption brutale et inattendue de la mort, dans une indistinction effrayante, a pour résultat que toute rationalité déserte le corps social, en Algérie comme au Mexique. On ne cherche plus à comprendre, mais à survivre. La peur atomise, brisant les capacités de résistances collectives et instillant le venin de la méfiance généralisée. La “guerre de Calderón” fonctionne bien comme une stratégie d’intimidation à grande échelle.

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Ciudad Juárez était déjà mondialement célèbre pour les 400 femmes qui y furent assassinées en une dizaine d’années. Mais ce féminicide méthodique n’était, hélas, qu’un début, et cette ville-frontière devait encore grimper dans le hit-parade de l’horreur jusqu’à devenir actuellement la ville la plus dangereuse du monde. Pas moins de 2 700 personnes - dont presque la moitié mineures - ont été assassinées à Ciudad Juárez en 2010. “Genocidio contra jóvenes” affirment des ONG qui réclament carrément l’intervention de l’ONU. “Estamos frente a juvenicidios que deben atenderse con una estrategia diferente a la actual. Ciudad Juárez se está vaciando de actividades sociales, públicas y de negocios por el terror en la poblacion”, déclare le 25 novembre 2010 Nashiely Ramírez, membre de Ririki Intervención Social. “¡Ya Basta de esta situación absurda y abyecta ! Esto parece más una lucha contra la sociedad que contra el narcotráfico”, déclare Clara Gabriela Meyra, du CDH Fray Francisco de Victoria. “Estamos en un narcoestado policiaco-militar”, ajoute Adrián Ramírez, de la LMDDH. Ajoutons que l’un des magistrats chargés de seconder Calderón dans la gestion de cette guerre a été procureur général à Ciudad Juárez pendant la période des féminicides, et qu’il se fit remarquer pour son inactivité face à ces assassinats.

Le 29 octobre 2010, des soldats ouvrent le feu sur la “Kaminata contra la muerte” des étudiants de Ciudad Juárez, qui défilaient pour exiger le départ de la Policía Federal et la démilitarisation de la ville ; José Orrontia, connu comme membre de la Otra Campaña, est grièvement blessé dans le dos. Dans un communiqué, la Procudradora General de la República tente de justifier cette attaque en traître du fait que certains manifestants étaient masqués (visage peint ou passe-montagne)...

Que l’armée dégomme des civils à tout va, quoi de plus normal ? Que faisait-elle, quand elle massacrait au Chiapas ou dans le Guerrero, il n’y a pas longtemps ? À présent, c’est dans le Chihuahua qu’elle assassine ceux qui ont le tort d’ouvrir leur gueule. Assassiné, Armando Villareal Martha, leader paysan dans cet État et organisateur de plusieurs refus de paiement contre les tarifs de la Comisión Federal de Electricidad... À Ciudad Juárez même, assassinés, Manuel Arroyo, enquêteur sur la condition ouvrière dans les maquiladoras, ainsi que Geminis Ochoa, représentant des commerçants ambulants, après avoir été tous deux menacés par la Policía Federal pour avoir annoncé une marche contre les abus militaires. Assassinée, Josefina Reyes qui avait été harcelée par l’armée à cause de ses dénonciations publiques de la militarisation dans la Vallée de Juárez. Assassiné, Benjamin Le Baron, promoteur de mobilisations contre les secuestros. Assassinée, Suzana Chavez, qui dénonçait inlassablement le féminicide de Ciudad Juarez. Certains ont été victimes de cartels, mais beaucoup ont été exécutés par des tueurs de la PF, de la Marine ou des troupes aéroportées. Sans parler de journalistes tués ou embarqués et roués de coups pour avoir relayé les plaintes de civils contre les agissements des soldats - certains ont même dû s’exiler aux USA.

L’armée est l’ultima ratio de l’État. Qui, à part les électeurs les plus convaincus du PAN, pourrait bien faire confiance à l’armée ? En décembre 2010, le Centre international des droits de l’homme a rendu une sentence contre l’État mexicain, relative à l’arrestation de Rodolfo Montiel et Teodoro Cabrera arrêtés par l’armée le 2 mai 1999, détenus et torturés pendant plusieurs jours. Ces deux paysans défendaient la forêt de leur village de Petatlán (Guerrero), concédée par le pouvoir central à une multinationale du bois. Ils furent arrêtés puis condamnés sous l’accusation de... narcotrafic. Ils ne durent qu’au changement présidentiel de 2000 d’être libérés pour “raisons humanitaires” en novembre 2001. Ce n’est qu’un exemple récent, s’ajoutant à des milliers d’autres du même tonneau. Cette affaire-là a amené le CIDH à exiger de l’État mexicain une réforme du Code de justice militaire... Laquelle réforme, censée prévoir le jugement et la condamnation de militaires coupables de sévices, tortures et meurtres sur des civils innocents, se trouve bloquée au Sénat à cause des pressions des militaires. Les soldats chargés à la cocaïne ou à moitié ivres qui allument n’importe qui ne risquent donc rien, du moins tant qu’ils se contentent d’allumer des civils (deux soldats pris de boisson ont eu eux la mauvaise idée de tuer un policier dans le métro de Mexico le 20 janvier...).

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Une violence vertueuse, celle de l’État, prétend mettre fin à la violence mafieuse des narcos. Mais la barbarie des seconds porte la marque de fabrique des premiers. Quand on sait combien il y a d’anciens flics et d’anciens soldats dans les équipes de tueurs au service des cartels, on est moins étonné par l’écœurante atrocité et le sadisme spectaculaire de nombre de ces assassinats. Ils rappellent à s’y méprendre les opérations de répression du temps de la “guerre sale” des années 1960-1980, avec les disparitions d’opposants au régime, les massacres de manifestants désarmés, les villages entiers exterminés... Et certaines innovations macabres, comme de pendre des cadavres sur des ponts autoroutiers ou exposer des têtes coupées en place publique, sont presque signées : où donc apprend-on à tuer et à mutiler ainsi de sang-froid, sinon dans les forces contre-insurrectionnelles et dans les groupes paramilitaires ?

La violence paramilitaire est bien la matrice de toute cette violence dans laquelle baigne à présent le Mexique. C’est le milieu informel où se sont croisés pendant des années soldats professionnels faisant des extras, narcotrafiquants et petites frappes du PRI. À cette différence que les exactions paramilitaires visaient des communautés rebelles, alors que la guerre de Calderón vise à mettre tout le monde en condition. Et d’où vient l’argent qui a servi à recruter, armer et entraîner ces groupes paramilitaires qui continuent de sévir dans les États du Chiapas, de l’Oaxaca, du Guerrero et du Michoacan ? Les fonds secrets de l’État, sans aucun doute ; et pourquoi pas ceux, tout aussi secrets, du narcotrafic ? Et existe-t-il vraiment une différence entre les deux ?

Le 12 août 2009, la Cour suprême de justice de la nation ordonnait la libération des auteurs du massacre d’Acteal. Rappelons qu’en décembre 1997 ces gens avaient assassinés quarante-cinq personnes, principalement des femmes et des enfants, appartenant à la communauté las Abejas, dans le village d’Acteal, au Chiapas. Cette communauté, pour professer la non-violence, n’adhérait pas à l’EZLN, mais se trouvait en sympathie avec ce mouvement. Le message d’Acteal était très clair : quiconque ne refusait pas catégoriquement tout contact avec l’EZLN pourrait mourir de la même manière. Ces meurtres trahissaient l’influence des centres de formation antiguérilla, par exemple le fait d’éventrer et de démembrer les cadavres, comme cela se faisait au Guatemala voisin du temps de la contra. La libération des exécutants matériels du massacre - les mandataires n’ayant jamais été formellement identifiés... - alors que la guerre de Calderón battait déjà son plein constitua un second message [3].

C’est ce type de message que les uns et les autres protagonistes de la “guerre au narcotrafic” s’envoient actuellement à coups de massacres. Car tous ces morts parlent ; ils parlent un langage, celui de cette paranoïa qui caractérise l’exercice d’un pouvoir absolu. À celle des narcotrafiquants fait écho celle de l’État. Par nature, le narcotrafic érige la suspicion et la crainte obsessionnelle de la trahison en règle de comportement. Par nature, l’armée considère tout civil comme un suspect. On sait bien comment les soldats US déployés en Irak ont été formés à se méfier de tout passant - un vieillard, un gamin peuvent porter une bombe, mieux vaut ne prendre aucun risque et tirer le premier, toute la population irakienne ainsi suspecte a payé le prix de cette psychose yankee. C’est exactement cette paranoïa que les dirigeants US ont réussi à imposer à tout le Mexique, via le gouvernement du PAN.

Les narcos développent cette même paranoïa militaire envers tout civil. En décembre 2010, les corps de vingt-deux Michoacans qui avaient disparu fin septembre à Acapulco étaient retrouvés, enterrés. Il s’agissait d’ouvriers d’une entreprise qui chaque année s’offraient une petite excursion en groupe à Acapulco. Ils sont morts uniquement parce qu’ils venaient du Michoacán. En effet, on apprendra par un “repenti” que les Zetas les avaient pris pour des hommes de la Familia venus opérer dans la capitale touristique du Guerrero...

C’est que jusque-là les territoires étaient définis. Le cartel du Golfe contrôlait la côte est, du Guatemala à la frontière texane, ceux du Pacifique (cartel de Sinaloa, cartel de Juárez, Familia, etc.) contrôlaient la côte ouest et la frontière de Tijuana jusqu’à Ciudad Juárez. Les Zetas, qui se sont séparés du cartel du Golfe depuis la mort de son fondateur, mènent une offensive tous azimuts visant à terme à contrôler toutes les voies vers la frontière. Ce qui n’est pas gagné : à Acapulco, par exemple, le cartel de Sinaloa a revendiqué l’assassinat de vingt-sept Zetas en une seule journée de janvier 2011... On parle à présent d’un efecto cucaracha : la dispersion des organisations narcos et de leurs activités dans tout le territoire, ce qui promet une diffusion encore plus capillaire de la violence.

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La paix, c’est ce que réclamait la “société civile” face à l’intervention militaire au Chiapas consécutive à l’insurrection zapatiste de janvier 1994. Depuis, des grandes marches sur la capitale n’ont cessé de réaffirmer le caractère pacifique d’un mouvement de désobéissance et de résistance. Mais, maintenant, c’est la guerre. Et l’indignation, les protestations, les dénonciations sont de peu d’effet.

La “société civile” qu’on croyait pouvoir opposer au malgobierno se révèle impuissante face à cette guerre qu’on lui impose depuis quatre ans. Ainsi exacerbée, cette opposition entre la société civile et l’État révèle que la première n’est rien face à la puissance universelle de la seconde. La “société civile” n’a finalement pu s’opposer à ce que les accords de l’Alena soient appliqués. Encore moins peut-elle s’opposer à ce que la guerre de Calderón transforme le pays en enfer.

La morale de cette histoire est pourtant simple : ceux qui ont le pouvoir et la richesse ne nous laisseront plus jamais en paix. Il est vain de gémir et de supplier, encore plus d’invoquer le “retour à la légalité”, comme s’il existait une légalité qui transcenderait les rapports de force bien réels qui constituent la raison d’être de l’État. Car en dernière instance la légalité, c’est un poste de contrôle militaire sur une route déserte où personne ne viendra à votre secours si les soldats vous brutalisent.

Dresser une vertueuse société civile contre un État corrompu est parfaitement idéaliste. La corruption est précisément ce qui lie les deux. Il suffit d’observer les élections pour s’en convaincre... La société civile est ce qui, dans les pays occidentaux, a remplacé les formes de vie communautaires, méthodiquement détruites par l’État et par l’hégémonie bourgeoise - en son temps, Marx, qui put observer cette transformation, définissait déjà la société civile comme la simple somme des intérêts privés. Ce qu’on appelle l’américanisation n’est rien d’autre que cette transformation - il ne faut jamais oublier que les USA sont la vérité de l’Europe occidentale.

La violence actuelle est la conséquence de cette américanisation du Mexique. Pourquoi donc s’entretue-t-on en deçà de la frontière, sinon pour approvisionner un marché US, en l’occurrence celui du haschisch et de l’héroïne ? Le Mexique n’est pas seulement américanisé parce qu’une part non négligeable de sa population a vécu ou vit aux USA, et qu’en retour les USA inondent le Mexique de leur camelote industrielle. Mais aussi et surtout parce que toute la politique des gouvernements mexicains depuis vingt ans a été dirigée contre les formes de vie communautaires qui perduraient, qui étaient même sorties renforcées de la révolution. Parce que l’exode rural provoqué délibérément par l’Alena détruit peu à peu les liens de la communauté et pulvérise les indigènes dans l’espace informe des colonias ou sur les voies de l’émigration. Il en fait des individus libres de tout lien, c’est-à-dire sans défense. Le fait que la violence actuelle se concentre dans des États du Nord presque totalement dépourvus de communautés indigènes confirme que l’américanisation gagne le terrain là où, d’ores et déjà, la société civile et l’individu singulier constituent la norme.

Depuis 1994, l’exode rural massif a généralisé la colonia comme troisième modèle, après la ville et la communauté rurale, celui promu à l’avenir. Face à la plèbe des colonias, dépossédée de tout, les classes moyennes s’enferment et suivent l’exemple des riches ainsi que nous le montre le film de Rodrigo Pla La Zona, tourné dans la capitale mexicaine. Dans les villes du Nord, ces gens-là préfèrent actuellement fuir dans les États frontaliers des USA, au point où l’on parle à ce propos d’une véritable migración dorada : celle-ci ne passe pas en cachette la nuit mais au grand jour à bord d’un 4 × 4. Welcome ! Déjà américanisée avant même de passer la frontière, cette population va peupler les gathed communities... Du moment qu’il reste des pauvres de l’autre côté de la frontière, pour faire tourner les maquiladorasde Ciudad Juárez ou de Monterrey... L’argent aux USA, le travail au Mexique, n’est-ce pas l’aboutissement rêvé des accords de l’Alena ?

C’est dans les colonias que les narcos recrutent les gamins sans avenir, les nini - ni études ni travail. On a parlé de juvenicidio à bon droit, vu que les principales victimes de la guerre de Calderón sont ces chavos, recrutés parfois à quatorze ans par les narcos, ou exécutés par les militaires parce qu’ils habitent le mauvais quartier. Mais il est bien déplacé de s’étonner à présent de ce que nombre de ces olvidados rêvent de devenir à leur tour un nouveau “Chapo” Guzmán. Après tout, “El Chapo” n’est que le Carlos Slim des pauvres [4]. Et pourquoi s’étonner de ce que les chavos prennent au mot la propagande néolibérale : “Enrichissez-vous”. Quand aux gens restés dans les campagnes, nombre d’entre eux, ruinés par les conséquences de l’Alena, sont bien contents d’avoir avec le haschisch et l’amapola une culture de substitution. Les gringos leur imposent leur maïs, ils leur envoient leurs récoltes de pavot...

Le narcotrafic est seulement la forme exacerbée du “rêve américain” dans lequel on a plongé le pays. Et peu importe que ce rêve ait pris la forme d’un cauchemar, il continuera d’agiter le mauvais sommeil d’un pays ravagé. Selon un rapport de Stratfor, l’un des principaux consultants US en matière de sécurité, il y aurait 46 millions de pauvres au Mexique, dont 1 % sont susceptibles de passer au crime organisé, ce qui constitue une armée de réserve de 500 000 personnes. En leur temps Pancho Villa et Emiliano Zapata ont tenu des parties entières du pays des années durant avec moins que ça. Et c’est bien cela qui laisse songeur : est-ce que, après quinze ans de mobilisation civiles, il se trouverait autant de gens prêts à risquer leur vie pour un changement social et politique au Mexique ? C’est pourtant bien la question essentielle.

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Le cas du cartel michoacan de la Familia est extrêmement instructif. Cette organisation envoie un message fin novembre dans lequel elle propose de se replier dans le seul Michoacán voire de se dissoudre afin “de ne pas continuer à être l’argument avec lequel les autorités fédérales piétinent les droits humains des Michoacans”... Il s’agit d’une proposition de cesser-le-feu, l’armée se retirant du Michoacán et la Familia ne demandant que de “retourner à nos activités productives”, tout en se disant prête en cas de refus à poursuivre le bras de fer : “No matamos inocentes ; si es necesario seguir en la lucha lo haremos.” Réponse de la Procuradoría General de la República : “El Estado es el garante de la legalidad y de la Constitución, y, por ende, no se puede dejar de perseguir a ningún delincuente. (...) El Estado mexicano es sólido, no se pueden hacer compromisos con quienes nunca han respetado ese estado de derecho, transgreden la ley y atentan contra la paz social...” Toujours la même langue de bois.

Tumbiscatio, Michoacan, comptait 7 000 habitants jusqu’en 2010. Il n’en reste plus que 4 000. Les autres sont partis, à Morelia, au DF, durant les derniers mois de l’année. Dans cette partie du Michoacán, la Familia constitue le véritable gouvernement. Elle a mis en place une structure de justice parallèle, à laquelle s’adressent par exemple les femmes battues, lassées de l’indifférence des autorités officielles à leurs plaintes. C’est une femme qui s’occupe de recevoir leur doléances ; et les auteurs de ces violences reçoivent peu après une visite musclée. Les gens de la Familia s’occupent de taxer les ambulants à la place des communes, fixent les horaires de nuit des bars et comidas ; les taxis paient aussi leur protection tout comme les grandes entreprises agricoles. Un employé licencié s’adresse à la Familia, qui envoie quelqu’un expliquer à l’employeur qu’il vaudrait mieux réintégrer l’employé... Voilà qui n’est pas sans rappeler les façons de faire de la ‘ndrangheta.

Aussi n’est-il pas étonnant qu’à la suite de la vaste opération militaire contre la Familia en décembre 2010, on ait vu des manifs à Morelia, capitale du Michoacán, chaque fois deux ou trois cents personnes brandissant des banderoles “Queremos paz”, “Queremos trabajo, no policias”. Durant les deux dernières semaines de 2010, des habitants de Patzcuaro, Tumbiscatio, Zitacuoro, Apatzingán étaient recrutés et emmenés gracieusement en taxi dans la capitale pour ces manifs express d’une heure au maximum.

Les chefs de la Familia ne manquent pas d’aplomb. Le discours qu’ils ont développé pendant tout le mois de décembre se résume ainsi : les Zetas n’ont pas compris que dans le business il y a des règles à respecter. Nous de la Familia faisons du business et protégeons les gens de notre État, les Zetas eux ne respectent rien et en plus ils sont couverts par le gouvernement. Le discours est évidemment destiné en priorité aux habitants du Michoacán sur qui s’exerce le contrôle de la Familia [5].

Pourtant, c’est bien la Familia qui est derrière la dizaine d’assassinats commis à l’encontre de la communauté nahua de Santa María Ostula depuis l’été 2009. Depuis que celle-ci s’est réapproprié les terres communales qui lui avaient été usurpées, et sur lesquelles, au bord du Pacifique, des projets d’investissements touristiques étaient envisagés, projets qui sont, par nature, ceux que privilégient les cartels pour blanchir l’argent de la drogue. En attendant, les gens d’Ostula, organisés en milice communale armée, continuent de tenir tête à la Familia d’un côté et à la Marine de l’autre.

*

Au fond, rien de nouveau sous le soleil. Les militaires veulent la guerre et les civils veulent la paix. Il y a encore des voix qui s’élèvent pour réclamer que le corps législatif contrôle l’armée - et qui donc va contrôler les députés du PAN, du PRI et du PRD [6] ? Qui va enfin démanteler les rouages de ces machines de pouvoir ? Contrôler une armée qui, depuis cent cinquante ans, n’a tué que des Mexicains ? La guerre est le fondement de l’État, à l’extérieur des frontières comme à l’intérieur. Aucune plainte démocratique et citoyenne n’y changera rien.

Comme le dit Paco Ignacio Taibo II, “Los mexicanos sabemos que históricamente la policia y el Ejército no son una fuerza de orden sino una fuerza semilegalizada, represiva (...) Pero ¿cómo limpiarlas sin debilitar al mismo tiempo la esencia represiva del proprio Estado mexicano ?” [7] La réponse, qu’il n’ose suggérer, vient pourtant de ceux-là mêmes qui sont depuis si longtemps exposés à cette violence d’État.

Nous voyons, en effet, une perspective de sortir de cette guerre absurde. Nous la voyons dans l’autodéfense armée des communautés indigènes. Dans cette désintégration inexorable de tout ce qui faisait société, le seul et unique point de résistance qui tienne bon, malgré les menaces, les intimidations, les assassinats et les disparitions, ce sont les communautés indigènes armées, dans la jungle du Chiapas ou sur la côte du Michoacán. Fortifier le système communautaire, tout ce qui le constitue pratiquement, tout ce qui en fait une puissance indéfectible est la seule réponse concrète à la violence actuelle. De sorte que l’expérience des communautés indigènes puisse servir d’exemple au monde métis lui-même.

À San Luis Acatlán, région mixtèque et tlapanèque du Guerrero, le 15 octobre 2010, la Coordinadora Regional de Autoridades Comunitarias (CRAC) fêtait ses quinze ans en faisant défiler ses 600 membres. Ce sont 62 communautés et 11 communes, rassemblant 180 000 habitants, qui sont regroupés dans la CRAC. Pendant que la milice défilait en armes dans les rues, ce 15 octobre, les gens applaudissaient et criaient des slogans à la mémoire de Genaro Vásquez, natif du village...

Cette milice communautaire armée en est à présent à envisager des projets de radio, de centres de soins et à annoncer qu’elle va s’opposer à l’entrée de la junk food dans les communautés. La même Coordinadora organise en ce moment-même la résistance au projet d’une entreprise minière canadienne dans la sierra.

Le Guerrero est l’un des États les plus pauvres du Mexique et ses habitants ont subi des décennies de violence étatique. Au début des années 1970, deux mouvements de guérilla se développèrent en réaction à d’innombrables massacres de paysans commis par l’armée. La répression fut menée selon les enseignements des spécialistes US de la contre-insurrection. Renversant la fameuse formule de Mao Tse Toung, il s’agissait d’assécher l’eau dans laquelle vivait le poisson. En 1972, Genaro Vásquez puis l’année suivante Lucio Cabañas, les deux leaders de ces guérillas, étaient abattus au terme de plusieurs années de traque militaire.

Puis au début des années 1990, les habitants de cette région limitrophe avec l’État d’Oaxaca ont subi une autre vague de violence aveugle : vols de bétail, attaques sur les routes, rackets, viols. Le gouvernement du Guerrero a laissé faire, quand il n’a pas encouragé en sous-main les auteurs de ces agressions commises à l’encontre des paysans : de toute façon les habitants de ces montagnes sont définitivement suspects. Quelle famille n’a pas eu l’un des siens engagé dans la guérilla, jadis ? Plus la région bascule dans le chaos, et plus les communautés se dépeupleront, asséchant ainsi pour toujours l’eau du poisson.

La milice communautaire s’est employée avec succès, dès la fin des années 1990, à contrer ce processus et à ramener la tranquillité dans cette région. Elle a également réussi à étouffer dans l’œuf toute forme de narcotrafic dans les communautés. Le service dans cette milice est bénévole, s’inscrivant dans la tradition du tequio, et les charges sont rotatives [8]. Toute personne convaincue d’abus de pouvoir dans le cadre de cette charge est révoquée par l’assemblée communautaire. Depuis dix ans, la CRAC a de plus instauré son propre système de justice, fondé sur la tradition communautaire : plus de tribunal avec ses magistrats formés par l’État et parlant un langage étranger, mais un examen public des faits dans l’assemblée sous la vigilance des Anciens. Plus de prison, destinée à briser l’individu, mais un travail d’intérêt collectif dans le cadre d’un dialogue entre l’accusé et la communauté.

Quand la Familia prétend exercer la justice dans son territoire, il est facile de voir que celle-ci se caractérise par l’arbitraire : tels des capi mafiosi, les chefs décident, sans rendre de comptes à personne, qui doit vivre et qui doit mourir. La CRAC se situe exactement à l’opposé : émanation des assemblées communautaires, sa police et sa justice sont l’objet d’un débat public constamment renouvelé. Sa finalité n’est pas de justifier un pouvoir incontrôlé et paranoïaque, qui redistribue tel un souverain magnanime un peu d’argent à la plèbe soumise ; elle est de renforcer les liens à l’intérieur de la communauté et, chose extrêmement importante, entre les différentes communautés. Il est d’ailleurs remarquable que la CRAC, si elle comprend une majorité de communautés mixtèques et tlapanèques et quelques communautés nahuas, comprend aussi sept communautés métisses. On a là une preuve que le système communautaire peut aussi gagner le monde non indigène.

Car c’est bien ce monde non indigène, dit métis, qui prête le flanc aux narcos et se trouve sans réponse face à la violence d’État. Aujourd’hui les narcos ne sont plus seulement des trafiquants de substances illicites. L’accumulation primitive qu’ils ont réalisée en si peu de temps leur permet de contrôler des secteurs entiers de la vie sociale, d’investir où ils veulent et de taxer qui ils veulent. Les narcos sont à présent un pouvoir qui a infiltré une société méthodiquement désarmée. La force capable de les contrer ne viendra pas d’en haut, de l’État, mais d’en-bas, de communautés organisées et armées prêtes à défendre leur territoire. Le monopole de la violence qui caractérise l’État n’a au Mexique plus rien de légitime.

Alèssi Dell’Umbria,
Oaxaca, janvier 2006.

Notes

[1] Corps de police militarisé et lourdement équipé, de formation assez récente, l’équivalent de la gendarmerie française et des carabinieri italiens. C’est la PF qui s’occupa de réprimer l’insurrection d’Oaxaca en novembre 2006.

[2] Dans le Sonora, un Tarahumara de vingt-deux ans vient d’être libéré, innocenté après deux ans de prison. Cet ouvrier agricole, blessé par des tirs croisés lors d’une fusillade, ne parlait pas castillan et avait été dans l’incapacité de comprendre ce qu’on lui voulait et de s’expliquer devant les flics et les magistrats.

[3] Un indigène qui a passé quelques années dans la prison de Cintalapa, Chiapas, où étaient aussi incarcérés les tueurs d’Acteal nous a confié que le chef de leur groupe contrôlait tout le trafic de drogue à l’intérieur de cet établissement...

[4] Carlos Slim, businesseman mexicain d’origine libanaise, est devenu l’homme le plus riche du monde grâce à ses amitiés avec le président Salinas de Gortari (1988-1994), celui-là même qui signa les accords de l’Alena et offrit à Slim plusieurs services publics mexicains pour une bouchée de pain. Par ailleurs, le magazine américain Forbes fit scandale en plaçant “El Chapo” Guzman sur sa liste des 400 hommes les plus influents du monde - un peu plus bas que Carlos Slim, toutefois...

[5] On aurait tort de se contenter de hausser les épaules devant cette volonté de se justifier, de se donner le beau rôle. Elle montre une chose inquiétante : les cartels singent ainsi les communiqués de la guérilla parce qu’ils ont un public. Ainsi quand les Zetas publient dans la ville d’Oaxaca un communiqué revendiquant l’exécution de deux paramilitaires liés au PRI, survenue le 2 novembre 2010 en plein centre-ville, ils savent ce qu’ils font : les deux victimes avaient participé aux caravanes de la mort contre les insurgés d’Oaxaca en 2006 et nul ne les a pleurés. Ils justifient l’exécution du fait que ces deux personnages avaient racketté des marchands ambulants en se faisant passer pour des Zetas, alors que précisément, eux, Zetas, ne s’en prennent pas aux travailleurs oaxaqueños (sauf aux immigrants d’Amérique centrale montés sur le train...). Leur communiqué - si tant est qu’ils en soient vraiment les auteurs - prend en outre soin de se démarquer d’autres assassinats commis les jours précédents dans l’État d’Oaxaca contre des leaders de groupes contestataires : “Nos deslindamos de las ejecuciones de dirigentes sociales.” Le même jour, les Zetas affichent une banderole en grosses lettres d’imprimerie, très bien faite, sur un pont autoroutier à l’entrée d’Oaxaca, adressée aux soldats qui passent par là : “Grupo Operativo “Los Zetas” te quiere a ti, militar o ex-militar. Te ofrecemos buen sueldo comida y atenciones a tu familia. Ya no sufres maltratos y no sufres hambre. Nosotros NO te damos de comer sopa maruchan. Relajes absténgarse de llamar. Interesados comunicarse Tel 867 16 87 423”... Les Zetas sont présents dans la ville d’Oaxaca pour sa situation stratégique par rapport à l’Amérique centrale. L’un de leurs chefs y a été arrêté le 18 janvier 2011.

[6] Parce que la gauche aussi en croque - l’ex-gouverneur PRD du Michoacán, Godoy Toscano, est à présent sous le coup d’une enquête pour collusion avec la Familia.

[7] “Ocho tesis y muchas preguntas”, La Jornada, 15 janvier 2011.

[8] Le tequio est un travail bénévole fourni au service de la communauté, un ou deux jours par mois, par chacun de ses membres adultes (entretien des routes, construction ou réfection d’édifices communs, etc.).

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